Chapitre 366
« De tous les Praesiens, je me méfie surtout de ceux qui viennent les bras chargés de cadeaux. »
— Reine Yolanda de Callow, la Malfaisante (surnommée « la Sévère » dans les chroniques contemporaines)
Après toutes ces années, une part de moi s’attendait encore à ce que les événements décisifs soient flagrants. À ce que la fin d’une ère ou la naissance d’un royaume s’accompagne de tonnerre et d’éclairs, d’un fracas et d’un crépitement de puissance. Mais c’était si rarement ainsi, n’est-ce pas ? Les tournants de l’Histoire auxquels nous assistions tous, les discours, les batailles et les couronnements, découlaient si souvent de décisions prises dans l’ombre des mois auparavant. Des accords discrets et des conseils privés, des choix faits dans le noir. Pourtant, j’avais appris que la vérité de la Création, c’était que si parfois la puissance à l’œuvre assourdissait tout, le plus souvent, elle agissait à voix basse. Avec subtilité. Et puisque la fin insufflée à la Cour du Crépuscule venait du Pèlerin Gris — la main patiente, clairvoyante et indirecte de Miséricorde — pourquoi son avènement aurait-il été tapageur ?
Tariq Vif-Pied, le cœur transpercé par l’épée de son plus vieil ami, poussa un faible soupir et s’affaissa sur le trône. Ses yeux bleus se fermèrent tandis que des traînées écarlates souillaient le gris poussiéreux de ses robes : la mort s’épanouissait en trois teintes, peintes de la main même du Pèlerin. Le visage du Pèlerin se détendit lentement, libéré d’une crispation vieille de plusieurs décennies, et, en s’affalant contre le trône, il exhala un dernier souffle tremblant. Ce frisson se propagea, ultime volonté d’un homme dont la vie n’avait été qu’une lutte ingrate pour alléger la souffrance dans un monde si résolu à se blesser encore et encore. Ce serait une mort dont l’écho résonnerait à travers Calernia, pensai-je. Une mort qu’on n’oublierait pas de sitôt. Pourtant, en regardant le guérisseur aux cheveux blancs qui avait reculé en trébuchant, l’épée enfoncée dans la poitrine, je ne pouvais m’empêcher de croire qu’il avait mérité une fin plus glorieuse. J’avais eu mes différends avec le Pèlerin Gris, mais jamais je ne l’avais cru malveillant ou délibérément cruel. Le frisson que j’avais ressenti s’estompa peu à peu et, par respect pour la mort d’un homme qui s’était tant efforcé d’être bon, je fermai les yeux. Je n’avais aucune prière à offrir : les déesses auxquelles j’étais dévouée n’étaient pas de celles dont le Pèlerin aurait accueilli la visite. Je gardai donc le silence.
Le toit qui aurait dû nous abriter avait été arraché par ma propre fureur, lorsque j’avais traqué Kairos Theodosian avec l’intention de le tuer ; la brise estivale pouvait donc nous atteindre sans entrave. Elle me tira de ma torpeur, assez pour que j’ouvre les yeux et lève le regard. Ce qui n’avait été que ténèbres au-dessus de nous, la douleur et la folie de Masego incarnées, était devenu quelque chose de plus doux. Presque mélancolique. À mes yeux, le lieu tenait davantage de la nuit que du jour, mais le crépuscule qui s’étendait sur le firmament de ce royaume était d’un bleu pâle et étoilé. Sans prononcer un mot, je sortis en boitant de cette salle maudite. Au sommet du grand escalier de pierre, au-delà des portes de bronze, je pus me tenir droite et contempler le spectacle à couper le souffle qui s’étalait en contrebas : ce qui n’avait été qu’un champ de ruines, de poussière et de flammes était désormais un véritable royaume. L’usage dévastateur que le Hiérophante avait fait de ce royaume brisé s’était mué en quelque chose de beau : un vaste pays de hautes herbes et de collines ondulantes, de rivières ombreuses et de sentiers secrets. C’était une douce soirée, comme un soir d’été dans le Sud, mais la brise, légère, avait une caresse presque joueuse. C’était le genre de nuit, pensai-je, où l’on avait plaisir à voyager.
Je me demandai si un jeune homme nommé Tariq avait jadis erré sous un crépuscule semblable, il y a bien longtemps, dans une contrée lointaine. Si l’écho de ce souvenir avait suffi à laisser sa marque sur ce lieu. Il ne faisait aucun doute que c’était là l’héritage du Pèlerin : tout comme il avait été posé sur la Couronne du Crépuscule, l’étoile du Pèlerin brillait là-haut, dans le ciel étoilé.
« C’est magnifique », dit doucement le Sorcier renégat.
Je ne l’avais même pas entendu approcher, tant j’étais perdue dans mes pensées. Son long manteau de cuir flottant derrière lui, le dernier des trois Héros à avoir répondu à mon appel vint se placer à ma droite. Il ne contemplait pas seulement le royaume étoilé en contrebas : il regardait aussi ce qu’était devenue Liesse, brisée trois fois. La Cité des Cygnes avait reçu sa part de vie insufflée en ces lieux et, même si elle n’était plus la cité qui avait été le joyau du sud de Callow, je distinguais encore les traces de ce passé sous son visage neuf. Les ruines n’avaient pas été reconstruites, mais leur aspect avait été… adouci par la végétation. De grands arbres ombragés étaient devenus les piliers de fines basiliques ; des églises éventrées s’étaient changées en jardins éthérés, fleuris de toutes les nuances du crépuscule. Des lianes aux fleurs sombres reliaient les rues en d’étranges arches, tandis que l’herbe tendre avait poussé entre les pavés comme dans les cimetières. Liesse, pensai-je, était devenue la Cité du Crépuscule. Un havre pour les pèlerins et les âmes égarées, où des clochers et de doux lits de mousse attendaient tous ceux qui viendraient errer dans ce berceau de tragédie. Ma gorge se noua devant ce spectacle. Comment aurait-il pu en être autrement, quand le dernier geste de Tariq avait été de tirer de beaux atours des débris de mon plus amer échec ?
« L’étoile veille toujours », dit doucement Archer, qui était venue se placer à ma gauche. « Vieux coquin. Tu gardes toujours un œil sur tout, hein ? »
Comme il était étrange que je trouve cette pensée réconfortante, alors que cet homme avait essayé de me tuer plus d’une fois.
« Il l’a toujours fait », dit Roland d’une voix discrètement farouche. « Dieux, ce n’était pas un homme parfait. Et il y a des choses qu’il a faites, qu’il nous a demandé de faire… Mais il veillait sur nous. Même quand cela lui coûtait. Surtout quand cela lui coûtait. »
Ce n’était pas une grande oraison funèbre pour un homme qui, en bien comme en mal, avait tant fait pendant tant d’années pour tant de gens, mais je ne pouvais pas vraiment m’en formaliser. Quels mots aurions-nous pu prononcer qui n’auraient pas paru dérisoires face à l’hommage vivant et vibrant au Pèlerin Gris qui nous entourait ?
« J’aurais voulu ne jamais avoir à l’affronter », dis-je simplement, et la sincérité de ces mots me parut un peu trop à vif. « J’aurais voulu que les choses n’en arrivent jamais là. Mais nous avons si rarement le choix, n’est-ce pas ? »
« Alors gagne cette guerre, Reine Noire », dit le Sorcier renégat, le regard brûlant lorsqu’il croisa le mien. « Parce que tout ça n’a pas été vain. Deux grandes étoiles sont tombées pour forger le royaume que tu as promis, deux serviteurs des Dieux d’en Haut comme il y en a eu peu avant eux, et peu après eux. Il faut que ça compte. Sinon… »
Il laissa sa phrase en suspens, sans que ce soit une menace. C’était presque une supplique, et plus qu’un peu désespérée. Sinon, à quoi leurs vies auraient-elles rimé ? À quoi auraient servi leurs larmes, leur sang et ces décennies de lutte amère pour apporter un peu de lumière à Calernia ? Si la chute d’étoiles aussi anciennes et honorées ne signifiait rien, que pouvions-nous espérer devenir, nous autres ?
« Cette guerre ne fait que commencer », dis-je doucement. « Elle nous mènera à Salia, pour y forger la paix. Elle nous mènera à Keter, pour faire subir au Roi Mort ce qu’il nous a si souvent fait subir. Mais il y a une autre ennemie, Sorcier. Elle brise les rois d’une phrase et renverse les royaumes d’un simple effleurement. Rien de tout cela ne peut prendre fin tant qu’elle n’aura pas été tuée. Pour de bon. »
Roland inclina la tête, non pas en signe d’acceptation, mais au moins de reconnaissance.
« Il semble, dit-il, que nous ayons beaucoup à nous dire. »
C’était le cas, convins-je en silence, inclinant à mon tour la tête en retour. Mais pas ici, pas maintenant. Pas devant ce qui pouvait passer pour un dernier souffle de vie offert librement ou pour un royaume entier transformé en mausolée de bonnes intentions.
« Pas encore l’aube, je crois, dit Archer. Mais presque. Il est peut-être temps de rentrer, Catherine. »
Elle avait raison, je le savais. Le Pèlerin avait promis que les circonstances de sa mort empêcheraient toute guerre entre la Grande Alliance et mes armées, mais sa mort n’en serait pas moins catastrophique pour les relations entre mon peuple et nos adversaires. Le Tyran d’Héliké, à cette heure, avait sans doute regagné ses armées et entamé une retraite précipitée. Il faudrait apaiser les craintes, fournir des explications et s’acquitter d’un nombre de tâches qui dépassait les heures de la nuit comme du jour. Je devrais rentrer. Le triumvirat formé par Vivienne, Juniper et Hakram pouvait régler une bonne partie de la situation, mais certains problèmes ne pouvaient être résolus que par mon intervention. Aussi redoutables que fussent ces trois-là, ma réputation les surpassait encore.
« Partez, dis-je. Je vous rejoindrai. »
Indrani me jeta un regard où se mêlaient inquiétude et hésitation.
« Tu es sûre que… »
« Partez, répétai-je, un peu plus sèchement. »
Sa mâchoire se crispa de déplaisir, mais elle ne me provoqua pas davantage. Je n’avais pas la force d’en vouloir à Indrani de m’avoir barré la route ce soir, pas maintenant — la mort du Pèlerin semblait avoir remplacé mes sentiments par une sorte d’épuisement — mais ses actes ne resteraient pas sans réponse. Ce gâchis que nous avions créé ensemble serait un nœud épineux à défaire : elle était morte, et nous devrions toutes deux rengainer nos couteaux si nous voulions aider Masego à sortir du pire de son chagrin. Mais, au bout du compte, elle ne m’avait pas fait confiance, même si ses intentions étaient guidées par l’amour qu’elle me portait. Il faudrait régler cela, avant que la blessure ne s’infecte entre nous.
« Archer peut vous guider jusqu’à la sortie, dis-je à Roland. Elle a le chic pour trouver son chemin dans ce genre d’endroits. »
Il hocha la tête, bien que son visage demeurât incertain.
« Viens, Sorcier, dit Archer d’un ton plein d’une gaieté forcée. Après une nuit pareille, on a tous besoin d’un bon verre, et il n’y en a pas ici. »
Ils ne s’attardèrent pas en adieux cérémonieux et disparurent simplement dans la ville en contrebas. Indrani trouverait bien un moyen de sortir, comme elle avait d’abord trouvé le moyen d’entrer en cherchant Masego. Dame Lake lui avait transmis des connaissances dont je n’avais pas cherché à percer la teneur, sachant depuis longtemps que garder les secrets de son enseignante était l’une des rares choses qu’Indrani tenait pour sacrées. Une fois qu’ils furent partis, je m’assis et posai ma jambe blessée contre les marches de granit rugueux. J’étais épuisée, mais c’était une fatigue agitée qui s’était abattue sur moi. Peu après, je descendis en boitant dans Liesse, traversant le palais en ruine de la fière et antique Maison de Caen, disparue de Callow comme la cité qu’elle avait jadis gouvernée. Au-dessus de moi, des corbeaux volaient parmi les ombres, sous le ciel étoilé. Je n’avais aucune destination en tête pour guider mes pas ; j’étais à peine plus qu’une vagabonde dans un royaume de vagabonds. Sentant la brise remuer mes cheveux et rafraîchir la sueur au creux de mon cou, je traversai le jardin qui avait pris la place de Liesse. Je laissai glisser mes doigts sur des buissons lumineux aux fleurs rouge vin, puis boitai à travers des champs d’herbe tendre, argentée par la lumière des étoiles. C’était une ville irréelle, où il aurait été facile de se perdre. Pourtant, je finis par arriver dans un endroit où flottait encore l’odeur des morts anciens. Cela avait autrefois été une basilique, avant que ses murs ne soient pulvérisés.
De la beauté qui s’y trouvait autrefois ne subsistaient que de hautes verrières dont les couleurs s’étaient fanées ; les scènes qu’elles représentaient n’étaient plus que de simples jeux de nuances bleues. À l’intérieur, il y avait eu des piliers et, bien qu’à moitié écroulés, ils s’étaient enlacés à des arbres épais et tortueux qui portaient de petits fruits rouges. Des ifs, pensai-je. Et ce qui avait été un temple voué au culte des Dieux d’en Haut était devenu un bosquet ombragé, menant à un if ancien, plus grand que tous les autres. Il dominait les lieux, vaste et élevé, ses branches s’étendant au loin en une immense couronne de feuilles. Quand le vent passait dans ses ramures, il faisait tinter quelque chose qui ressemblait à des carillons ; ce fut en voyant de quoi ils étaient faits que je compris d’où venait cette saveur de mort. Les lambeaux d’un tabard qui avait jadis représenté les cloches dorées de la Maison Fairfax flottaient comme des banderoles ; parmi eux s’entremêlaient les éclats brisés de l’armure qu’avait portée le Bon Roi Edward Fairfax. À moitié enfoncée dans la terre, au pied du grand arbre, l’épée du dernier Fairfax brillait dans un rayon de lumière perdu ; sa lame était toujours intacte et tranchante. Je m’approchai lentement, dans un silence presque révérencieux : le roi de Callow avait tenu tête aux Enfers eux-mêmes, pour un temps, et il l’avait fait avec presque rien d’autre que sa volonté et sa rancœur.
Les corbeaux se faufilèrent entre les branches et se perchèrent, leur arrivée annoncée par un murmure à peine audible ; leurs plumes sombres se fondaient dans la pénombre du grand if. Ils semblaient, pensai-je, à leur place ici. Mes doigts glissèrent doucement sur la poignée de l’épée qu’Edward Fairfax avait maniée, et je souris sans joie.
« Dans le nord de Callow, dis-je, l’if est connu comme l’arbre de la mort. Dans le sud et les terres centrales, ce sont les sureaux que l’on prétend être de mauvais augure, mais même à Laure, l’histoire se racontait autrement. »
Je jetai un coup d’œil vers le haut et trouvai mes déesses tutélaires silencieuses, mais vigilantes.
« C’est à cause des Deoraithe, leur dis-je. Leurs grands arcs sont faits d’if. Et pendant très longtemps, rien n’était autant redouté à Callow ou à Praes qu’une compagnie d’archers de Daoine. Il y avait aussi des superstitions plus anciennes, mais à mes yeux, c’étaient les siècles de vies fauchées qui avaient suspendu la mort aux branches des ifs. »
Je n’obtins toujours que le silence pour toute réponse.
« Alors voilà comment les choses se passent, dis-je doucement. Je reprends l’épée que j’ai perdue dans la Nuit éternelle, et je porte la guerre jusqu’à la Couronne des Morts. C’est une vieille histoire. Éculée, mais d’autant plus solide. »
Le roi Edward avait été plus grand que moi, pensai-je, et ses épaules plus larges. Pourtant, je me doutais que si je tirais cette épée de terre, elle s’adapterait parfaitement à ma main. Mieux que n’importe quelle autre lame n’y avait jamais tenu.
« Le monde continue de tourner, dis-je. Peu importe qui gît sous terre. Voilà donc ce que nous sommes : nous nous battons, nous mourons et, si nous avons de la chance, on se souvient encore de nous quelque temps. »
Nous avions comploté, lutté et saigné, et pourtant cette nuit n’avait appartenu à aucun de nous. Comment aurait-il pu en être autrement ? Quand les crabes s’entraînaient les uns les autres vers le fond, le seau était le seul vainqueur.
« Non, murmurai-je. Je ne crois pas. »
Mes doigts quittèrent l’épée que je ne réclamerais pas.
« Ne suis-je pas votre grande prêtresse, Sve Noc ? dis-je. La Première sous la Nuit ? »
« Tu l’es », répondit Andronike.
« Cela nous satisfait », dit Komena.
« Alors, en tant que votre prêtresse, je revendique ceci : nous pouvons faire mieux que ça », lançai-je aux jumelles ombres parmi les branches. « Que cette victoire en ruines, remise entre nos mains avec bienveillance. Peu m’importe si l’Intercesseuse, le Roi Mort ou même le Destin lui-même nous a trompés et fait trébucher. Nous pouvons faire mieux que ça, alors cette histoire n’est pas terminée. »
Je posai la paume contre l’écorce rugueuse de l’if et levai les yeux à travers les branches.
« Je t’ai entendu, Bon Roi, murmurai-je. Ton avertissement. Je l’ai entendu et j’en tiendrai compte ; prête-moi donc ton aide quand je trébucherai encore. »
Sous le ciel crépusculaire, le grand if gémit et se tordit. L’odeur de mort s’épaissit dans l’air jusqu’à ce que j’en sente le goût sur le bout de la langue. Une branche tomba de la cime, mince et desséchée, bois mort qui résonnait encore de défi face à la fin. Je m’agenouillai pour la ramasser et découvris qu’elle était d’une hauteur et d’une souplesse parfaites pour me servir d’appui tandis que je marchais.
« Nous ne nous laisserons pas faire sans lutter, promis-je à la tombe-arbre du dernier Fairfax. Et nous n’en avons pas fini. »
Je tournai brusquement le dos au bosquet et m’éloignai en boitant, appuyée sur le bâton fait d’une branche d’if. Je parcourus de nouveau les lieux que j’avais déjà traversés, regagnant les hauteurs de la Cité du Crépuscule. À travers l’herbe et les bosquets, les épines et les fleurs, les rues de pierre usée. Derrière moi, comme si elles me suivaient à la trace, Sve Noc volaient sur leurs ailes d’encre. Je gravis les grandes marches de granit et, lorsque je poussai les immenses portes de bronze que je n’avais jamais refermées, deux grands corbeaux vinrent se percher sur mes épaules. À l’intérieur m’attendaient le silence et autre chose : bien que le Pèlerin Gris fût toujours assis, mort, sur son trône, la Sainte étendue à ses pieds, ils n’étaient pas seuls.
Tel un tribunal solennel, ou quelque nid d’aigle peuplé d’anges, le Chœur de Miséricorde veillait sur son champion tombé.
Sous les étoiles se tenait une multitude de silhouettes grandes et minces, dont la seule présence se manifestait par des contours tremblotants comme l’air chaud et des yeux tournoyants pareils à des roues de flammes. Ils étaient des dizaines et des dizaines, tous courbés comme sous le poids du chagrin. Aucun ne se tourna à mon entrée dans la salle du trône, et mon dos était couvert de lumière stellaire, mais je sentais tout de même le poids de leur attention. Je crus presque entendre un chant ; le vent semblait porter jusqu’à mon oreille les fragments d’un refrain lointain, et ce que je parvenais à en distinguer était… brisé par le chagrin. Mélancolique d’une manière que ni moi ni aucun mortel ne pouvions vraiment comprendre, je crois. Cette infime parcelle de leur émotion suffit à faire trébucher mon pas.
« Vous l’aimiez vraiment, n’est-ce pas ? dis-je, la voix étonnée. Ou du moins, autant que vous en êtes capables. »
Ils ne répondirent pas. Quelle que fût la manière dont les anges portaient leur deuil, ils ne le partageraient pas avec moi. Je fis un seul pas en avant et, comme si une épée venait d’être tirée de son fourreau, une myriade d’yeux brûlants et tournoyants se tournèrent vers moi. J’avalai difficilement ma salive : Sve Noc étaient à mes côtés et je connaissais bien leur puissance, mais le Chœur de Miséricorde était plus ancien et plus froid qu’elles deux, lorsqu’il le jugeait nécessaire.
« Vous ne pouvez pas le ramener, dis-je. Je comprends. Il y a des règles, et vous n’avez pas pour nature d’y faire des exceptions. »
Leur attention ne faiblit pas et ne vacilla pas.
« Mais je ne suis pas comme vous, dis-je. Vos règles ne me lient pas. Et si vous me laissez faire, je le ramènerai. »
Je soupçonnai que, si les Sœurs ne m’avaient pas enfoncé leurs serres assez profondément dans la chair pour me faire saigner, je me serais évanouie. L’éblouissement et la chaleur que je ressentis l’espace d’un instant m’auraient fait tomber à genoux si je ne m’étais pas appuyée sur mon bâton. Pourtant, ce n’était pas une attaque : au cœur de cette chaleur et de cette lumière, j’avais entendu des murmures. Je n’en compris pas les mots, mais j’en saisis le sens malgré tout.
« Pourquoi ? répétai-je. »
C’était une question légitime, je supposai.
« Parce que je le peux, donc je le dois, dis-je. Parce que même quand il était mon ennemi, je ne le croyais pas mauvais. Parce que… »
Je peinai à trouver les mots pour l’exprimer, mais peut-être que la vérité la plus simple était la meilleure.
« Parce que je ne veux pas être en guerre contre vous ni contre lui, dis-je à voix basse. Et dès l’instant où vous choisirez de le croire, la guerre sera finie. »
Et j’étais peut-être une imbécile, à croire que je pouvais faire la paix avec un Chœur, même si sa vertu était la miséricorde, mais je le devais à nous tous : au moins essayer.
« Nous vous tuons, vous nous tuez, dis-je. La roue continue de tourner, le monde continue de saigner. Et peut-être qu’on ne peut rien y changer ; peut-être que les mortels ont quelque chose en eux qui n’est que dents et faim, et que cela ne disparaîtra jamais, quoi que nous fassions de nous-mêmes — mais nous pouvons faire mieux que ça ! »
Je désignai la salle autour de nous, le royaume qui nous entourait, mais je pensais à davantage. Je pensais aux armées en contrebas, prêtes à s’égorger même face à l’anéantissement. Je pensais aux Nommés qui s’écharpaient jusqu’à l’os, jusqu’à ce que les origines les plus nobles et les meilleures intentions deviennent des couteaux pour s’entailler mutuellement. Je pensais à Praes, affamé et riche, et à Callow, repu et pauvre ; chacun capable d’aider l’autre, mais tous deux éternellement occupés à se lacérer eux-mêmes.
« Je vous en prie, dis-je. Je sais que vous ne faites pas d’exceptions et je ne vous le demanderai pas. Tout ce que vous avez à faire, c’est de vous écarter. »
Nous nous tenions là, le Chœur de Miséricorde et l’Archihérétique de l’Est, et un long moment passa.
Ils s’écartèrent.
Le cœur battant à tout rompre, j’avançai en boitant jusqu’à me tenir près du cadavre de Tariq. On aurait dit qu’il dormait, n’eût été l’épée qui lui transperçait le cœur. La Nuit palpitait dans mes veines et fortifiait mes membres ; les Sœurs s’envolèrent en croassant, sinistres présages. Je retirai doucement la lame de la Sainte, m’éclaboussant de sang, puis la laissai tomber sur le côté. Et alors, sans prévenir, j’enfonçai le bras dans le Pèlerin Gris, moi qui étais voleuse de Don. Trois Aspects m’attendaient : une étoile, un œil et une prière. Ce fut le dernier que j’arrachai, tandis qu’un murmure de Pardonne effleurait mon esprit. Mes doigts ressortirent un petit réceptacle de bois, que j’ouvris avec des mains tremblantes. Il contenait une fine poudre rouge, et une puissance qui m’aurait aveuglée si j’avais tenté de la contempler.
« Il est temps de te relever, pèlerin gris, murmurai-je. Il reste encore du travail à faire. »
J’expirai et la poudre se répandit sur le visage du mort. Un long moment s’écoula de nouveau, et mon estomac se noua.
Puis, là-haut dans le ciel, l’étoile du Pèlerin s’éteignit.
La bouche de Tariq s’ouvrit sur un souffle rauque et, dans les profondeurs de Liesse, la mort fut déjouée pour la troisième fois par ma main.