Chapitre 364
« Ceux qui contemplent le soleil les premiers ne verront jamais rien d’autre. »
— Proverbe hélikéen
Ce n’était que de l’acier. À Iserre, il devait y avoir des milliers d’épées longues semblables, correctement forgées, mais sans rien d’exceptionnel. Elle était l’œuvre d’un forgeron quelconque, pas d’un enchanteur ni d’un artisan légendaire ; rien, dans cette épée, n’aurait donc dû lui permettre de trancher quelque chose comme la Couronne du Crépuscule. Sauf, bien sûr, que c’était la Sainte des Épées qui la brandissait. Son tabard flottant derrière elle, la vieille héroïne traversa la pièce en trois enjambées fluides et abattit sa lame dans un arc superbe : son attaque évoquait l’eau qui s’écoule. Et elle frappa quelque chose qui n’aurait pas dû se trouver là : une illusion subtile que la lame de Laurence de Montfort trancha de part en part, fauchant la gargouille qui s’était jetée sur son chemin. Le Tyran d’Héliké gloussa d’une voix aiguë, ravi, mais le coup de la Sainte traversa la statue de pierre et poursuivit sa course jusqu’à la couronne. En regardant le fil d’acier mordre la calcédoine et la nacre, je me dis que sans la gargouille, il l’aurait traversée de part en part. Seulement, le tour de scène du Tyran avait entaché ce qui aurait autrement été un coup net ; l’épée de la Sainte s’enfonça donc à mi-chemin dans la Couronne du Crépuscule avant de s’immobiliser.
La pièce n’eut pas même le temps de connaître un battement de cœur de répit qu’un torrent de puissance jaillit.
Tous ceux qui se trouvaient ici avaient déjà participé à quelques échauffourées ; les tentacules de sorcellerie déchaînés qui jaillirent ne firent donc pas de victimes comme ils auraient pu le faire face à des porteurs de Nom moins expérimentés. Par réflexe, je fis un demi-pas de côté, toujours épéiste dans l’âme, occupée à jauger la distance malgré l’absence d’épée, et une puissance semblable au crépuscule hurla à quelques pieds de moi. Surtout, si proche de l’explosion initiale, la Sainte avait dû reculer, sous peine de se faire transpercer par un tentacule. Même par plusieurs : une poignée de traînées hurlantes la poursuivirent tandis qu’elle battait en retraite, sans ralentir ni perdre un pas. Son attaque avait-elle éveillé quelque chose dans la couronne, un fragment de conscience ? Un regard furtif sur le côté me révéla plutôt un Sorcier renégat au visage fermé, les mains tendues, son long manteau fouetté par une brise surnaturelle, qui guidait la sorcellerie de gestes vifs.
« Trahison, s’exclama avec délice le Tyran d’Héliké. La plus infâme des trahisons ! »
Avec une grande théâtralité, il tendit la paume gauche, où l’une des gargouilles piaillantes présentes déposa une baguette qui semblait faite d’or pur.
« Cat ? demanda calmement Indrani, les yeux fixés sur la Sainte des Épées.
Pour l’instant, elle esquivait et se dérobait, repoussée par le stratagème du Sorcier. Mais ça ne durerait pas. Je n’aurais pas parié sur des moyens aussi faibles pour tenir l’Archer à distance très longtemps, et Laurence de Montfort lui était supérieure à plusieurs égards.
« Ne la tue pas, dis-je. Sauf si tu te mets en danger en t’en abstenant. »
« Compris », répondit Indrani avec désinvolture.
Dans un murmure de bottes sur la pierre, elle se glissa dans la mêlée, au cœur du maelström d’énergies déchaînées qui n’avait pas encore faibli le moins du monde. Je m’étais attendue à ce que la couronne se mette à saigner comme un cochon qu’on égorge, ou qu’elle transforme la blessure en un torrent unique et dévastateur de puissance, mais elle ne satisfaisait aucune de mes attentes. On aurait presque dit que la sorcellerie qui fouettait la pièce était la blessure elle-même, se débattant dans une sorte de douleur surnaturelle. Une impulsion d’Andronike me fit fixer la tranche de l’entaille que l’épée de Laurence avait ouverte, tandis qu’un éclat de Nuit aiguisait ma vue. Ah. Elle grignotait bel et bien le reste de la couronne, en rongeant une lamelle après l’autre. C’était simplement lent et progressif ; mais si nous ne réglions pas ce bazar rapidement, nous aurions quand même des ennuis. Un battement de cœur plus tard, la baguette du Tyran révéla sa puissance d’artefact : il la pointa vers la Sainte et prononça un mot distrait. Un éclair éclatant jaillit, se ramifia autour de l’Archer qui approchait et frappa la Sainte des deux côtés. Sans se laisser impressionner, Laurence de Montfort para un éclair et se baissa avec souplesse sous l’autre. Juste à temps pour recevoir le coup de botte d’Indrani au menton, qui l’envoya rouler au sol. Trois traînées de crépuscule, guidées par le Sorcier, fusèrent vers l’héroïne qui tombait. À mon avis, l’une d’elles lui aurait transpercé la gorge, mais Roland la dévia vers son épaule au dernier instant, offrant à la Sainte assez de marge pour manœuvrer : elle pivota sur elle-même, laissa une traînée lui frapper le flanc et se servit de la poussée pour modifier sa chute et éviter les deux autres.
Elle atterrit accroupie, repoussa du plat de sa lame le coup de suivi d’Indrani et lui assena un violent revers. J’inspirai brusquement, mais Indrani avait déjà affronté Laurence. Elle recula, para un coup d’estoc de la Sainte et ajusta son angle d’attaque pour tirer le meilleur parti du soutien que le Sorcier continuait de lui apporter. Elle s’en sortirait, me répétai-je. Je ne pouvais même pas reprocher à Roland de ne pas avoir mis fin au combat d’emblée, pas vraiment. La Sainte avait été une aînée et une alliée respectée jusqu’à une date récente ; et malgré sa trahison, elle ne faisait que suivre le sort qu’il avait lui-même défendu pour la Couronne du Crépuscule. Un coup d’œil m’apprit que Kairos tenait déjà un autre artefact, une sorte de flèche d’argent sertie de joyaux, et se préparait à la lancer comme s’il jouait aux fléchettes dans une taverne. Pourtant, c’était la réaction du dernier d’entre nous que je redoutais le plus de voir ; mes yeux finirent par se tourner vers le Pèlerin Gris. Je réprimai une grimace. Le Pèlerin avait l’air d’avoir pris vingt ans en vingt battements de cœur et, à son âge, cela le rapprochait d’un pied de la tombe. Son visage était livide, il tenait mal sur ses jambes et, s’il avait encore eu son bâton, j’étais certaine qu’il s’y serait appuyé. Il n’avait, me semblait-il, vraiment pas vu venir la situation. Moi non plus, mais c’était surtout parce que je m’étais attendue à ce que le Pèlerin paraisse plus inquiet si cela risquait d’arriver ; or, il ne l’avait pas été. Je crus presque entendre mon père me reprocher de m’être fiée à des informations de seconde main sans prévoir de solutions de rechange au cas où elles seraient fausses.
« Pèlerin, dis-je.
Il ne répondit pas. Le regard perdu, il observait la Sainte des Épées désarmer habilement Indrani, lui arracher ses longues dagues, en rattraper une de sa main libre et en écraser le pommeau contre la joue de l’Archer. Un instant plus tard, l’étrange flèche du Tyran fondit sur elle dans un sifflement strident ; elle eut beau ramener sa lame à temps pour la trancher, cela ne servit presque à rien : à l’impact, la flèche éclata et une douzaine de fléchettes acérées, faites de vent, jaillirent. Peut-être la moitié touchèrent le flanc de la Sainte et lui tirèrent du sang sans lui infliger de blessure profonde ; mais cela ne lui fit pas aussi mal que l’autre lame d’Indrani, qui lui entailla le pouce jusqu’à mi-hauteur et lui arracha la dague volée.
« Pèlerin, repris-je plus fort. Ce n’est pas le moment de te replier sur toi-même, Tariq. Quel que soit ton chagrin, combien de vies vaut-il ? »
Ces mots le tirèrent de son apathie ; ses yeux bleus se tournèrent vers moi.
« La couronne est blessée, dit-il.
« J’avais compris », répondis-je sèchement.
« Tu ne comprends pas, Tariq poursuivit. La blessure est permanente. Elle fait désormais partie de la couronne. Et elle tuera quiconque la portera. »
Putain, pensai-je.
« C’est ce que dit ta Chorale ? insistai-je.
« Oui », répondit-il d’un ton tendu.
Putain, pensai-je encore, avec conviction. Je n’étais pas près de retourner écouter un sermon à la Maison de la Lumière, mais dans la situation actuelle, j’étais prête à prendre les Ophanim au mot. Il nous faudrait tuer la personne qui finirait par la porter ; Indrani était donc exclue de la succession, à mes yeux. J’avais déjà frôlé la mort assez souvent pour soupçonner d’avoir épuisé toutes les façons de lui échapper, et si je crevais ici, trop de choses s’effondreraient. Alors, qui restait-il ? Le Sorcier ou le Pèlerin ? Ce serait Roland, me dis-je avec amertume. Même si je commençais à bien l’aimer, si le Pèlerin Gris mourait ici, la tempête qui s’ensuivrait serait gigantesque. C’était une pensée abjecte, que de se retourner contre quelqu’un qui devenait un véritable allié, mais quel autre choix avais-je ? Indrani, me souffla une pensée. Une vague de dégoût me submergea, autant parce que son nom m’était venu à l’esprit que parce que je refusais ensuite d’envisager cette possibilité. N’était-ce pas de l’hypocrisie pure et simple, d’exiger ce sacrifice d’étrangers tout en refusant seulement d’y penser quand il s’agissait des miens ? Le Mal avait plus d’une raison de m’être plus facile que les œuvres du camp adverse.
« Il faudra que ce soit moi, dit le Pèlerin Gris.
Par la Nuit, préservez-moi des héros à la con. Un sacrifice n’avait rien de juste si l’on trahissait les gens qu’on prétendait sauver : ce n’était que de la vanité.
« Non, répondis-je sans détour. Ne sois pas un putain d’idiot. Maintenant, tu vas nous aider à contenir la Sainte avant que quelqu’un se fasse tuer ? »
Pendant que nous parlions, le Tyran avait lancé un javelot de corail rouge vers Laurence. Il l’avait mal lancé, car son bras tremblait et il était douteux qu’il eût jamais entraîné son corps ; le javelot dévia et racla le sol — où il explosa en une tempête de flammes, à bien dix pieds de toute autre personne dans la pièce. La Sainte bondit à travers le feu, décidée, apparemment, à profiter de l’occasion pour semer ses poursuivants, mais Kairos avait déjà lancé une grosse sphère de verre opaque, qui la frappa au ventre alors qu’elle traversait les flammes. Elle se brisa contre elle et une fumée s’en échappa tandis que des paroles retentissaient en langue marchande ; la fumée se solidifia et tenta de lui entraver les membres.
« Laurence ! cria le Pèlerin Gris, mais son appel fut noyé par les invectives tonitruantes en langue marchande.
Je me demandai un instant si Kairos avait fait exprès, puis écartai l’idée. C’était possible, certes, mais au fond, cela n’avait guère d’importance. J’attrapai la Nuit, en tissai un globe et le propulsai en avant. Il ne ferait de mal à personne, mais engloutit les paroles jaillies de la sphère comme un gouffre de ténèbres avalant jusqu’au bruit d’une chute. Malheureusement, il emporta également les liens de fumée, ce que je n’avais absolument pas voulu. Kairos protesta, mais je ne fis pas attention à lui.
« Laurence, répéta le Pèlerin Gris. Cessez maintenant, tant que vous le pouvez encore.
« Mieux vaut mourir que s’agenouiller devant les ténèbres, gronda la Sainte des Épées. Faites votre— »
Le rayon froid de Lumière la frappa à la poitrine avant même qu’elle eût fini sa phrase, et je faillis siffler d’admiration. J’avais senti le frémissement qu’il avait provoqué dans l’air. Le Pèlerin avait enfin cessé de déconner, apparemment. Le côté de sa poitrine n’était plus qu’un amas de chair brûlée ; la vieille héroïne étouffa un cri et glissa sur le sol de pierre. Déjà, le Pèlerin Gris préparait de nouveaux traits de Lumière, tandis que l’Archer fonçait sur notre adversaire, cinq traînées de crépuscule guidées par le Sorcier filant à sa suite, dissimulées derrière elle. Le Tyran avait devant lui une poignée de gargouilles qui lui présentaient des artefacts à manier, pareilles à un groupe de petits sommeliers piailleurs entourant un prince alamann à qui l’on ferait goûter des crus de choix. Maintenant que le Pèlerin était passé à l’action, l’équilibre des forces penchait nettement en notre faveur. Mais ne penchait-il pas, me demandai-je soudain, trop nettement ? La couronne continuait de se désagréger, lamelle après lamelle ; il nous fallait donc en finir. Pourtant, si tout cela commençait avec une héroïne solitaire et intègre opposée à une bande de cinq personnes, dont la plupart étaient des méchants…
« Rendez-vous, Sainte, lança le Tyran d’Héliké d’un ton traînant. Notre victoire est inévitable. On pourrait même dire qu’en un sens, nous sommes invin— »
« Kairos ! hurlai-je. Ne t’avise pas de— »
« —cibles, conclut le Tyran dans un éclat de rire. Soumets-toi au Soubas et tu pourras encore être épargnée, bienfaitrice. »
Ce ne fut rien d’aussi évident que Laurence de Montfort découvrant soudain que toutes ses blessures avaient guéri, ni qu’une lumière éclatante de puissance se déversât dans son corps épuisé. Pourtant, voilà que, entraînée par la dernière traîtrise de Kairos sur le chemin d’une histoire, la Sainte des Épées se redressa légèrement. Son regard s’aiguisa, son équilibre s’affermit.
« Archer, recule ! » criai-je.
Mais il était trop tard. Indrani tendit le bras et sa première lame s’allongea, sa longue dague pointée dans le dos de la Sainte avec une rapidité aveuglante. Pas tout à fait assez, pourtant. Laurence fit un demi-pas de côté, la laissa passer et lui trancha le bras au poignet. Elle aurait fait pivoter sa lame une seconde fois et pris la tête de l’Archer si le Sorcier n’avait pas rapidement dissipé ses traînées de crépuscule, la forçant à reculer d’un pas. La Lumière éclatante du Pèlerin l’atteignit un instant plus tard, mais, le regard dur, elle la trancha net et bondit. Le Tyran et moi frappâmes au même instant : son bâton de jade vert lâcha un essaim d’insectes sur la Sainte, tandis que je tissais la Nuit en éclats compacts et les projetais vers elle. Mais c’était comme, je m’en rendis compte, jeter des bûches dans un feu. Les insectes — chacun fait de jade, compris-je à l’instant — rencontrèrent une entaille dans l’air qui repoussait leur approche ; seuls ceux qui la frappèrent réussirent à la traverser, mais furent tranchés. J’avais formé quatre éclats de Nuit ; la Sainte en trancha un presque avec mépris, mais juste au bon moment pour que l’explosion qui s’ensuivit engloutisse les trois autres. Un instant plus tard, sa botte droite s’écrasa sur le visage du Sorcier renégat, qui s’effondra comme un sac de betteraves. Bon sang, la situation avait viré au désastre en un rien de temps. Contrairement aux héros, et peut-être même à moi, Kairos savait forcément que la Sainte le tuerait en un battement de cœur si elle en avait l’occasion. Alors pourquoi avait-il fait basculer le combat de cette façon ?
Je jetai un coup d’œil au Tyran d’Héliké et croisai son regard, dont la moitié, rouge comme du sang frais, reposait sur mon bâton d’ébène. Kairos me sourit quand il vit que je l’avais remarqué, sans le moindre remords. Je regrettai d’avoir échoué à lui trancher la gorge plutôt que de lui noircir l’œil. À mon grand soulagement, le Pèlerin avait choisi d’empêcher Indrani de se vider de son sang plutôt que de poursuivre l’offensive ; tandis qu’elle maintenait sa main mutilée contre le moignon, les dents serrées, l’un des plus grands guérisseurs de Calernia se mit à la lui reconstituer. Bien. L’Archer pourrait peut-être reprendre le combat ; il me suffisait de tenir en combinant mes talents à ceux de Kairos, jusqu’à ce que nous puissions renverser la situation. La Sainte ne devrait pas tarder à s’en prendre à l’un de nous. Pourtant, Laurence de Montfort se releva du mouvement fluide qui l’avait amenée accroupie après qu’elle eut roulé par-dessus le Sorcier inconscient. Elle me jeta un regard calme, puis balaya le reste de la pièce des yeux. Son regard se posa sur la couronne et, sans un mot, elle nous ignora pour foncer droit vers elle. Oh, bon sang. Il se pouvait, je le savais, qu’en achevant l’entaille, elle ne fasse que briser ce royaume et nous épargne à tous la mort ou le marché.
Ou bien cela provoquerait la mort de centaines de milliers de personnes.
« Ralentis-la, ordonnai-je au Tyran.
Mon ton était assez dur pour qu’il ne proteste pas. La vérité désagréable, c’était que je n’avais aucun moyen de contenir quelqu’un comme Laurence de Montfort. Toutes les ruses qui me restaient venaient du patronage de Sve Noc, dont la voie sanglante vers l’apothéose avait produit exactement le genre de puissance que quelqu’un comme la Sainte des Épées était censée abattre. Peut-être que si j’avais eu assez d’esprit pour y penser plus tôt, chacun d’entre nous, hormis l’Archer, aurait pu se laisser « vaincre » et elle aurait pu affronter la Sainte dans un duel presque équilibré. Mais à présent, tenter de l’abattre en s’y mettant à plusieurs revenait en somme à recourir aux mêmes tactiques qui avaient poussé une horde de démons à fondre sur cette même héroïne à peine une heure plus tôt. À l’époque, cela avait simplement fourni à la Sainte des Épées une foule de corps à tailler en pièces ; je n’avais aucune raison de croire que les choses se passeraient autrement. Je ne pouvais ni la contenir ni la vaincre. Avec plus de temps, j’aurais peut-être pu trouver une autre solution, mais je n’en avais pas. Alors, soit je pliais et la laissais jouer aux dés avec la vie de trois grandes armées, sans compter celle de la majeure partie d’Iserre.
Soit je la tuais.
J’expirai et avançai en boitant, tandis que Kairos jetait sur le chemin de la Sainte des artefacts anciens inestimables comme autant de trognons de pomme. Je levai mon bâton et renonçai à l’illusion qu’il en avait jamais été un. La Nuit tourbillonna, l’ébène se changea en cendres, ne laissant derrière elle qu’une épée dans son fourreau. Celui-ci était orné, contrairement à la plupart de ceux que j’avais portés. L’obsidienne gravée racontait l’histoire de la jeune sotte qui avait conclu un pacte avec la Nuit. La lame, jamais dégainée, reposait à l’intérieur ; mes doigts se refermèrent sur le fourreau. Sa longue poignée était faite d’onyx et d’améthyste, deux pierres choisies pour des raisons différentes : l’une retenait aisément la puissance, l’autre reliait le monde des mortels au divin par la communion. Contre toute attente, Kairos était parvenu à dépenser assez de son trésor hérité pour obliger la Sainte à reculer. Elle se tenait toujours près du trône, séparée de la couronne par une sorte de paroi lumineuse faite de sorcellerie, mais mon approche attira son regard. Ma démarche boiteuse m’avait menée plus loin que tous les autres ; à mon arrivée, elle m’adressa un sourire dur.
« Un duel, c’est ça ? dit Laurence de Montfort.
J’abaissai le fourreau à mon côté, la main droite serrée autour de la poignée.
« Rengainez, dis-je en lui offrant une dernière chance. Rengainez, et nous pouvons encore régler ça par des mots plutôt que par le sang. »
« Certains marchés compromettent l’essence même de ce que vous êtes, répondit la Sainte. Vous perdrez, Foundling. Rappelez vos sbires et laissez-moi en finir comme il aurait fallu le faire dès le début. »
J’expirai et raffermis ma posture.
« Vous êtes mortelle, lança Laurence de Montfort.
« Vous aussi », répondis-je, puis, pour la première fois depuis que j’avais quitté le Sombre Éternel, je tirai une épée.
J’avais accumulé de la Nuit pendant des mois en prévision de cet instant, sans qu’il en reste la moindre parcelle à personne d’autre. Après tout, c’était une prière, pas un rituel. J’en appelais à Sve Noc et sacrifiais de la puissance en échange d’un miracle. Ainsi, lorsque mon épée sortit du fourreau, on découvrit qu’elle n’avait pas de lame. La Nuit pulsa tout autour de nous, vivante, respirante.
Un.
« Qu’avez-vous fait ? demanda la Sainte.
Deux.
« Rien, répondis-je honnêtement.
Trois.
« Vous croyez que je ne vous frapperai pas sous prétexte que vous êtes désarmée ? gronda la Sainte.
Quatre, cinq, six, comptai-je tandis qu’elle parlait ; au dernier chiffre, elle se raidit. Nous y étions presque. Je m’étais demandé combien de temps elle tiendrait. Le contact m’atteignit aussi, mais, Dieux me pardonnent, il fut plus léger que je ne l’avais cru. Le Roi Mort avait peut-être eu une intuition terriblement juste. La Sainte fit un pas vers moi. Je faillis parler, mais me ravisai. Inutile de me lancer dans un monologue, n’est-ce pas ? Pas quand la fin était si proche. Je la regardai : sa peau se tendit et devint cireuse, ses membres s’affaiblirent, puis elle s’écroula. Un instant plus tard, elle était morte. Abattue sans laisser de trace. Du début à la fin, cela avait pris onze battements de cœur.
Ainsi, au cœur de la prière que j’avais formulée, onze années s’étaient écoulées.
J’avais toujours su que je ne pourrais pas vaincre la Sainte des Épées au combat. Quel genre d’idiote aurait affronté une héroïne forgée par la guerre en se servant de ce qui l’avait forgée ? Non, j’avais retenu les leçons de mes années auprès du Chevalier Noir et l’avais tuée par l’un des rares moyens contre lesquels les Cieux ne protégeaient pas leurs élus : le passage du temps. Je laissai s’écouler un battement de cœur de plus, juste pour être sûre, et seulement alors le contact de la Nuit se retira de ce royaume brisé.