Chapitre 363
« Méfiez-vous des passions profondes, car un grand amour peut se muer en une haine tout aussi grande. »
– Hesperos le Tiède, prédicateur atalantien
Moins d’une heure nous séparait de l’effondrement du ciel sur Iserre, qui ensevelirait trois grandes armées. Combien de gens se trouvaient là-dessous, en ce moment même ? J’avais parlé à la légère de deux cent mille personnes, mais avec les armées de la Ligue, il devait y en avoir davantage. Trois cent mille ? Peu importait, pensai-je. Leurs morts constituaient un coup dont Calernia ne se remettrait pas en moins de cinquante ans, si tant est qu’elle s’en remette un jour. Pour ancrer ce royaume et l’arracher à sa chute vertigineuse, le Crépuscule pouvait connaître trois issues : un porteur de couronne, un cadavre ou une couronne brisée. S’il devait y avoir un couronnement, l’un de nous devrait s’en charger, m’avouai-je. Personne, hormis les cinq que j’avais réunis et notre guide, Archer, le sixième fatidique, n’avait le poids nécessaire pour mettre un terme à tout cela. C’était nous qui avions pris d’assaut la forteresse du Roi Mort, détruit son fragment et affronté le renard rusé qui avait retourné la situation contre nous. Il fallait que ce soit nous, non ? Je sentais le courant du récit, et lutter trop vigoureusement contre lui ne pouvait mener qu’à l’échec. Si j’essayais de faire venir Akua, dont les liens avec cet endroit et l’héritage meurtrier étaient plus profonds que ceux de quiconque, je doutais qu’elle arrive à temps. Dans un lieu comme celui-ci, où les règles de la Création étaient si ténues qu’on pouvait les tordre et les briser, avoir le récit à contre-courant revenait à traîner une pierre au cou. Le retournement d’un sablier ne m’apprendrait presque rien sur l’approche de l’aube, tandis que la tension croissante, à mesure que l’heure du choix approchait, serait presque un indicateur exact.
Le crescendo nous attendait, le climax aussi, et il serait difficile de tricher avec.
« Il n’y a aucun choix à faire, déclara le Sorcier renégat d’un calme forcé. Nous devons briser la couronne. Tout autre choix serait odieux. »
Il fut un temps, je le savais, où j’aurais été d’accord avec lui. Mais cela faisait quelques années que je n’avais plus le luxe de penser ainsi — en termes de bien et de mal, sans tenir compte des réalités pratiques comme le risque et les conséquences. Je me demandai quelle était la pire des cruautés : tuer quelqu’un sur l’autel, ou jouer la vie de centaines de milliers de personnes sur des chances incertaines ?
« J’ai entendu dire, lança le Tyran d’Héliké, que notre ami le Pèlerin peut offrir le réconfort d’une résurrection. Une par aube, prétend la rumeur, qui efface les erreurs de la veille. »
Et voilà que Kairos passait du statut de nuisible à celui d’allié utile : il était tout simplement trop intelligent pour rester une distraction que tout le monde s’accorderait à jeter dehors à l’approche du dénouement. Je soupçonnais qu’il jouerait désormais les alliés sages et avisés, simplement pour apaiser l’envie bien méritée de tous de le flanquer dehors et de refermer la porte derrière lui. Épuisé comme le reste d’entre nous, Kairos Theodosian portait un hématome violacé qui s’étendait sur son visage — souvenir de mon coup de poing particulièrement satisfaisant — mais n’avait pas d’autres blessures sérieuses. Pourtant, à voir ses membres se mettre à tressaillir sous ses robes, on l’aurait cru le plus mal en point d’entre nous. Quelle que fût la maladie avec laquelle il était né, elle le terrassait dès que la protection de son Nom faiblissait. Je suivis le regard du méchant jusqu’à Tariq, joignant mon poids à la question muette : si quelqu’un montait sur le trône et se laissait tuer, le Pèlerin pourrait-il le ressusciter après l’aube ? L’homme aux cheveux blancs pencha la tête, comme s’il écoutait des paroles que lui seul entendait. Lui aussi avait de vieux monstres à qui demander la réponse.
« Je n’en suis pas certain, admit le Pèlerin. Il est des morts que même mes prières ne peuvent absoudre, et mourir sur l’autel pour sauver les autres pourrait bien en faire partie. »
Le vieil homme jeta un regard appuyé à Indrani, qui, par égard pour la gravité de la situation, avait gardé le silence.
« Je ne peux pas ramener ceux qui sont morts une seconde fois, prévint-il. Quelles que soient les circonstances. »
Je n’avais absolument pas l’intention de laisser quiconque brandir ne serait-ce qu’un couteau en direction d’Archer, mais c’était bon à savoir. Mon amie était déjà morte une fois ce soir ; à mes yeux, elle avait largement payé une dette qu’elle n’avait même pas contractée.
« C’est peut-être évident pour vous tous, dit lentement Indrani, mais pourquoi ne pas simplement demander à quelqu’un de mettre ce joli chapeau et de rester en vie ? Ça devrait faire l’affaire. »
Je grimaçai. La Sainte cracha sur le côté.
« Il n’y aura pas de cour au service du Dessous tant que je serai là, ma fille, déclara sans détour Laurence de Montfort. La trêve stipulait qu’il y aurait une brisure, pas un couronnement. »
« Ce serait préférable au meurtre de sang-froid d’une alliée, répliqua froidement le Sorcier renégat. »
« Pense au-delà de ta volonté de garder tes jolies mains propres, mon garçon, lança durement la Sainte. Songe aux siècles de sang et de souffrance qu’entraînerait la naissance de cette Cour du Crépuscule. »
« Ah, mais les Cours d’Arcadie étaient si troublantes parce qu’elles regorgeaient d’histoires et de figures titrées, fit Kairos d’un ton désinvolte. Rien ne nous oblige à faire de même au Crépuscule. Une seule tête couronnée, rien de plus. Le pouvoir demeure, mais ne s’exerce pas. »
Son ton était désinvolte, mais quelque chose dans ses paroles me fit serrer les doigts. Je voyais bien qu’il était déjà à moitié amoureux de cette idée. Et je comprenais ce qu’elle représentait aux yeux du Tyran d’Héliké : un instant de tentation qui se prolongeait éternellement, une retenue vertueuse qui pourrait céder au mot juste ou à la bonne tragédie. Quant au reste d’entre nous, personne n’obtiendrait ce qu’il voulait vraiment, à l’exception d’une vie épargnée. Ou, comme Kairos le verrait probablement, un autre ennemi méprisé puis épargné. Pour lui, ce serait la plus belle des fins. Et que les Dieux me pardonnent, mais je préférais cette option à un meurtre. Il n’y avait ici personne qu’on pût égorger sans provoquer un bain de sang, au nom du bien commun ou non. Si c’était un Héros et que la Sainte survivait, elle garderait cette rancune comme une lame pointée dans mon dos jusqu’à ce que l’une de nous meure. Si c’était la Sainte elle-même, tous les efforts de Tariq pour préserver sa vie seraient jetés dans la boue avant même qu’on ait apposé la première signature aux Accords de Liesse. Les fondations s’effriteraient alors que j’avais besoin qu’elles soient solides. Il était hors de question qu’Indrani passe par là et, même si je soupçonnais qu’avant la fin je serais confrontée à un choix pareil, je ne prendrais pas le chemin de l’autel alors qu’il restait tant à faire. Le martyre sans préparation n’était que vanité, ni plus ni moins.
J’avais une possibilité, songeai-je : enfoncer cette couronne sur la tête de Kairos et lui trancher la gorge. Une option que j’envisagerais sérieusement, mais le Tyran avait négocié sa vie avec la Barde et le Pèlerin semblait décidé à respecter cet accord. Cela valait-il la peine de le contrarier ? me demandai-je. Le risque était peut-être trop grand. Le Sorcier renégat pourrait bien choisir l’un ou l’autre camp, vu ses différends avec le Tyran, et Archer serait à mes côtés, contre la Couronne comme contre la Tour, Mais les deux autres ? La Sainte serait sans doute la plus disposée à voir le mérite pratique de saigner Kairos, mais elle s’en remettait souvent au Pèlerin pour ce genre de décisions et serait tout aussi prompte à s’en prendre à moi. La réaction du Tyran était sans doute la plus prévisible et la moins inquiétante : il tenterait de s’échapper, mais ne le prendrait pas le moins du monde à titre personnel. Non, décidai-je enfin. Les chances étaient trop faibles et la cause trop sanglante. Même si je m’en tirais, je laisserais des cicatrices qui finiraient par me mordre, et notre alliance était trop récente pour résister à une telle déchirure. Dieux, parfois, travailler avec les gens du Ciel me donnait l’impression d’avoir des chaînes aux poignets. Ils avaient tellement de règles. Même me renseigner discrètement sur la nature de la trêve conclue par la Barde risquait fort de causer des dégâts, reconnus-je à contrecœur. Mieux valait donc renoncer complètement à cette idée. À moins que le Tyran nous trahisse encore, auquel cas les côtelettes retourneraient sur la fichue table.
Mais il ne le ferait pas, pensai-je tandis qu’il m’adressait un sourire radieux et complice. Kairos sentait les courants souterrains et savait ce qui se jouait ici ; il n’avait aucune intention de me donner un prétexte. Je lui rendis son sourire, sans y mettre les yeux.
« C’est une marmite qui menace constamment de basculer, gronda la Sainte. Je n’en veux pas. »
« Si ce qui vous gêne, c’est qu’un méchant porte la couronne, je le ferai moi-même, dit Roland. »
« Voilà qui me plaît, sourit le Tyran. En vérité, quel mensonge élaboré de plus quand on est soi-même le mensonge incarné, Sorcier ? Vous avez mon approbation. »
À ma grande surprise, le Héros pâlit. Qu’avait donc découvert Kairos à son sujet ? Le Pèlerin et la Sainte échangèrent un regard grave, puis Tariq se racla la gorge.
« Vous êtes trop jeune pour un tel fardeau, dit délicatement le Pèlerin. »
Aïe, pensai-je. Ça avait dû faire mal. Celui qui se rapprochait le plus du grand-père sage de votre camp dans le Jeu des Dieux venait de vous dire, en substance, qu’il ne pensait pas que vous tiendriez le coup si vous vous jetiez dans le feu. Le Sorcier renégat tenta de dissimuler son sursaut, mais il était l’un des moins doués pour mentir parmi nous.
« Si le Pèlerin Gris veut prendre la couronne, je l’accepterai », concédai-je.
« On dirait que vous faites une concession, Foundling, lança durement la Sainte. Alors que vous ouvrez au Dessous la voie vers l’un des Héros les plus puissants de ce monde. Espèce de… »
« Tariq a lui-même jeté sa couronne dans le sac, chère amie, l’interrompit négligemment le Tyran. S’il en reprend une maintenant avec l’intention de régner, qui sait quelles sortes de méfaits pourraient en résulter ? Nous devons penser aux enfants, Catherine. »
Indrani s’étrangla à la dernière phrase et lança à Kairos un regard admiratif, faisant ostensiblement bomber le torse au méchant. Au-delà de la mise en scène, il avait effectivement marqué un point. En mettant cette couronne, Tariq pourrait reprendre le droit de régner auquel il avait renoncé. Ou bien il pourrait se passer tout autre chose, et une catastrophe se préparer. Nous ne pouvions prendre ce risque.
« Même si j’étais prête à laisser autant de pouvoir tomber entre les mains de la Sainte, je doute qu’elle accepte de le prendre, dis-je. »
« Vous ne mettrez pas vos crochets en nous, déclara sans détour Laurence de Montfort. »
« Vous ne pouvez pas être celle qui la portera, Reine Catherine, dit Tariq avec un air contrit. Je me souviens encore de votre… tempérament instable, quand vous étiez Reine de la Chasse. Ma conscience ne me permet pas de conclure un marché avec une créature pareille. »
Je grimaçai. Bon, il n’avait pas entièrement tort. Je soupçonnais que je supporterais bien mieux l’apothéose si sa cristallisation n’avait pas résulté de l’un des pires jours de ma vie, mais il n’y avait aucun moyen de le savoir. Et prétendre que l’idée de revendiquer à nouveau ce genre de manteau ne me répugnait pas serait mentir. J’avais déjà fait passer le pouvoir avant les autres, et aucun de nous n’en était sorti grandi. J’apprenais lentement, mais je ne prétendrais pas être à ce point lente.
« Je ne réclame qu’une seule couronne, et pas pour l’éternité », dis-je.
« Je serais ravie de donner un coup de main… commença le Tyran d’Héliké.
« Non, dis-je.
« Non, dit Tariq.
« Ha, ricana Indrani.
La main de la Sainte se posa simplement sur son épée.
— Oui, voilà, reprit Kairos d’un ton légèrement contrit. Ce qui ne laisse plus qu’une seule personne parmi nous. »
« Kairos, dis-je d’un ton égal, n’avons-nous pas déjà parlé de ce qui arriverait si tu t’en prenais aux miens ? »
« C’est… possible, dit le Pèlerin Gris. »
Je faillis tressaillir de surprise et fixai le vieil homme du regard.
« Il faudrait des serments, dit le Pèlerin en inclinant la tête vers Archer, en signe d’excuse. Des garanties. »
« Eh bien, regarde-moi ça, songea Indrani. Tu sais écouter, finalement. »
« Abdication au bout de dix ans, énonça Tariq en tournant les yeux vers moi. Garantie d’un passage sûr pour ceux qui feront la guerre à Keter. Respect des traités terrestres. »
J’étais véritablement stupéfaite par ce revirement ; il me fallut un instant pour reprendre mes esprits.
« Je ne la forcerai pas à le faire, dis-je sans détour. »
« Cat, dit Archer. Regarde-moi. »
Je me tournai vers elle, le regard s’attardant sur les traces de sang qui marquaient encore son front. Un rappel qu’elle était déjà morte une fois, ce soir.
« Ce ne sont que dix ans, dit-elle. Et tu n’as pas vieilli quand tu étais duchesse ou reine, alors je n’y perds rien. Je ne suis pas assez connasse pour exiger qu’on tue quelqu’un pour une décennie. »
Pourtant, elle l’était, malgré ce que cette pensée avait d’ingrat. Indrani était charmante et généreuse envers le petit nombre de gens qu’elle aimait, mais les autres ? Elle n’était pas du genre à saigner pour des inconnus, et je doutais que les quelques mois que nous avions passés séparées aient changé cela. Ou peut-être ne voulais-je tout simplement pas qu’il en soit autrement. Qu’est-ce que cela voudrait dire si quelques mois loin du Woe suffisaient à laisser éclore sa compassion ? Ou peut-être lui fallait-il simplement être loin de moi, songeai-je avec amertume. Qu’avais-je donc jamais exigé d’elle, sinon des massacres ? Pourtant, même avec cette pensée en tête, je continuais de regarder les marques sanglantes qui lui zébraient le front. Cela aussi pouvait justifier qu’elle réclame la couronne. Malgré tous les fardeaux de mon règne comme Souveraine de la Nuit sans Lune, il avait été absurdement difficile de me tuer.
« Je ne prétendrai pas que ça ne rend pas les choses plus faciles, dis-je en croisant son regard. Avoir autant de pouvoir à portée de main. Mais ça te rend aveugle aux autres façons de mourir, Indrani. Ça te prend autant que ça te donne — peut-être même davantage. »
« Je sais, répondit Archer. J’étais là, tu te souviens ? Mais je veux savoir à quoi ressemble le monde depuis cette hauteur. Ça me suffit comme raison. »
« C’est vraiment ce que tu veux devenir ? demandai-je à voix basse.
— Un monde entier de chemins secrets, d’horizons inconnus, sourit Indrani. Ce ne serait pas merveilleux de l’explorer ? »
Ça te changera, voulais-je dire. Même si tu déposes la couronne au bout de dix ans — et ce n’est jamais aussi simple qu’on le croit —, elle t’aura quand même changée d’une manière que tu peux à peine concevoir. Dieux, je voulais lui interdire de le faire. Et le pire, c’est que si j’insistais assez, elle pourrait bien revenir sur sa décision. J’en étais aussi certaine que de ma propre respiration. Indrani me faisait assez confiance pour ça. Mais ensuite, plus rien ne serait pareil : nous ne serions plus partenaires ou amies ; une ligne serait tracée, et elle se retrouverait du côté de ceux qui servent. Dieux impitoyables. C’était laid et égoïste de ma part, mais je préférais la laisser affronter le creuset du Crépuscule plutôt que de détruire en connaissance de cause ce qui nous liait.
« Il faudra que nous nous entendions sur la formulation des serments, finis-je par articuler d’une voix rauque. »
Je soutins son regard, et nous nous comprîmes. Ce n’était pas de l’amour — ni l’une ni l’autre n’avions souffert de cette illusion à propos de l’autre, même si nous partagions parfois un lit — ou du moins, pas de cette sorte-là. C’était… une forme de reconnaissance, peut-être. Je pensais qu’elle faisait une erreur, mais je la respectais assez pour ne pas m’opposer aux décisions qu’elle prenait librement. Était-ce, là aussi, un tournant ? Un instant auquel elle repenserait des années plus tard, en se demandant si les liens qui l’attachaient au Woe étaient une bouée de sauvetage ou une laisse. Peut-être était-ce prétentieux de parler de tournant, au regard de l’entente tacite entre deux mortelles sans grande importance dans le vaste ordre des choses. Trop grandiose pour nous deux. Pourtant, je trouvais que le mot faisait écho à ce qui se jouait. Était-ce une faute ou une forme de sagesse ? Je ne le saurais pas avant des années, mais un jour, je le saurais. J’en étais anormalement certaine, dans le battement de cœur qui suivit, quand ses yeux noisette rencontrèrent les miens. Indrani inclina la tête vers moi sans prononcer un mot.
« Non, dit la Sainte des Épées. »
Le Tyran poussa un soupir de satisfaction, le souffle court.
« Tu m’as dit que si, à la première lueur du jour, je te croyais toujours dans l’erreur, nous soumettrions cela au jugement, dit Laurence en regardant Tariq. L’aube approche, mon vieil ami, et je te le dis maintenant : je ne tolérerai pas cet accord que tu veux conclure. C’est une abomination à tous égards. »
Indrani fit tranquillement un demi-pas de côté et se rapprocha de moi. Elle se plaçait ainsi de façon à pouvoir m’acheter le temps de tisser des miracles, si les lames venaient à être dégainées. J’aurais aimé pouvoir dire qu’elle faisait preuve d’un cynisme déraisonnable. Je faillis prendre la parole, mais si Kairos gardait le silence, c’était pour une raison. Lui aussi soupçonnait que quiconque brandissant la bannière du Dessous et intervenant aux yeux de la Sainte serait aussitôt attaqué. Robber m’avait un jour rapporté un dicton de sapeur : personne n’a les mains assez agiles pour jongler avec des munitions. Il suffisait que j’ouvre la bouche pour craquer une allumette dans un entrepôt rempli de feu gobelin.
« Ce ne sont que dix ans, lui dit Tariq. Un répit qui nous permettra de préparer une fin plus acceptable, Laurence. »
« Cela revient à tolérer la naissance d’une cour fondée par les serviteurs des Dieux infernaux, aboya la Sainte. Une fois que nous l’aurons déchaînée, il n’y aura pas de retour en arrière, Tariq. Et il y a fort à parier que nous ne vivrons pas assez longtemps pour voir ce jardin de ruines porter ses fruits. De quel droit lègues-tu ce malheur à ceux qui viendront après nous ? »
« Vous préférez le meurtre au compromis ? demanda le Sorcier renégat. »
« Ferme-la, gamin, siffla Laurence. Tu ne comprends rien. Tu recules devant le fait de prendre une vie, de courir un risque, et tu crois que ça fait de toi quelqu’un de vertueux ? Tout ce que ça fait de toi, c’est un complice. Tes scrupules coûteront du sang et de la peur à cent générations, simplement parce que tu as flanché au moment de faire les choix difficiles. »
« Est-ce vraiment si difficile, pour vous ? répliqua le Sorcier d’un ton glacial. Quand avez-vous fait un autre choix, pour la dernière fois, Sainte des Épées ? »
Le visage de Laurence se ferma. Bon sang, je devais reconnaître que Roland commençait à me plaire.
« Assez, Roland, dit le Pèlerin. »
« Si seulement elle voulait bien l’entendre, ne serait-ce qu’une fois, rétorqua le jeune homme avec mépris. »
« Non, Tariq, laisse-le parler, dit la Sainte. Qu’il chante les louanges du compromis avec l’Ennemi. Tu survivras à cette épreuve, Sorcier, car tu pourrais encore apporter un peu de lumière à ce monde. Mais grave cet instant dans ta mémoire, mon garçon. Garde-le tout près. Un jour viendra où il te brûlera le dos comme un coup de fouet. »
« Ce qui est créé peut être défait, Laurence, lui dit le Pèlerin. Même si ce marché était une erreur — et je ne le crois pas —, il ne serait pas éternel. »
« Vraiment ? demanda-t-elle. Tu les laisses entrer, Tariq. Tu crées un précédent : nous voilà assis à la même table que des monstres et des fous, à prétendre qu’on peut raisonner avec eux. Et, Dieux nous viennent en aide, peut-être que pour une fois ce sera vrai. »
Je haussai un sourcil.
« Et pourtant, on ne peut pas laisser passer cela, poursuivit Laurence. Car dès qu’on fait une exception, le précédent est établi, l’encre a touché l’eau… c’est fait. C’est terminé. Le poison est là, et il ne reste que la maladie et la mort. Combien de fois ce marché que tu veux conclure égarera-t-il ceux qui viendront après nous ? Combien de temps faudra-t-il avant que le Crépuscule ne devienne une folie meurtrière capable d’atteindre chaque recoin de Calernia ? »
« Nous devons d’abord nous assurer qu’il reste une Calernia à protéger, Laurence, dit doucement Tariq. »
« Compromettre son âme pour préserver sa chair, dit la Sainte des Épées, c’est le premier pas vers le service du Dessous. Il est des choses qui méritent qu’on affronte la ruine pour elles, Tariq. »
« Pas de compromis avec l’Ennemi, répéta le Pèlerin Gris. Voilà ton principe. Pourtant, tu connais le mien, Laurence. »
« Oui, je le connais », acquiesça doucement Laurence de Montfort.
La lumière jaillit, mais la Sainte des Épées était déjà en mouvement et frappa.