Chapitre 362
« Toi qui veux devenir Puissant, recherche l’excellence en toute chose, car la conquête de l’éternité se mérite à chaque souffle. »
— Extrait des « Préceptes sous la Nuit », texte religieux des Premiers-nés
Eh bien, merde. Je savais qu’on pouvait toujours compter sur ce bon vieux Larat pour empirer considérablement une situation déjà mauvaise. Et je n’étais pas la seule à avoir compris qu’il nous avait tous jetés dans le grand bain d’un geste péremptoire et de quelques mots, car dès que la fée qui avait abdiqué la Couronne du Crépuscule s’éloigna du trône, je dus prendre la parole.
« Halte ! » lançai-je, et ma voix résonna.
Le long couteau de l’Archère s’arrêta à un cheveu du creux de la gorge de Larat, tout comme l’épée longue de la Sainte — même si Laurence n’avait pas obéi à mes paroles, mais au Pèlerin. Qui avait, grâce aux dieux, suffisamment le doigt sur le pouls de la situation pour comprendre que tuer la fée maintenant serait une Très Mauvaise Idée. Très haut au-dessus de nous, Sve Noc tournoyait nonchalamment dans le ciel. Encore un incendie que j’allais devoir éteindre dès que j’aurais évalué la nature de ce retournement. J’inclinai la tête en signe de gratitude envers Tariq, puis adressai à Indrani un regard appuyé. Elle haussa les épaules, rengaina sa lame après une pirouette inutilement spectaculaire. Je laissai la Sainte au Pèlerin, les yeux rivés sur la fée qui avait été Roi du Crépuscule le temps de deux phrases. L’était-il encore, d’ailleurs ? Pas roi — l’abdication avait peut-être été une ruse, mais pas de ce genre-là —, mais fée. Sa peau avait désormais une coloration plus vive et, bien que ses longs cheveux eussent conservé leur perfection surnaturelle, ils n’avaient plus rien… d’inhumain.
« Larat, dis-je. Regarde-moi dans les yeux. »
La créature borgne dévoila un sourire aux dents d’une blancheur éclatante et soutint mon regard. Mes lèvres s’amincirent, consternées. La première fois que j’avais rencontré le Prince du Crépuscule, un simple regard dans ses yeux m’avait précipitée dans la peur et les ténèbres. Un aperçu de sa nature, imposé par la rencontre de nos regards. J’avais appris à résister à cette attraction au fil des ans ; parfois, j’avais simplement été le plus grand monstre de nous deux. Je n’employais actuellement aucune de ces ruses, car il n’y en avait pas besoin. Larat ne possédait pas la moindre parcelle de pouvoir. Or, les fées, Masego me l’avait dit un jour, n’étaient guère plus que du pouvoir incarné et façonné par les récits. La conclusion inévitable me fit frissonner.
« Sais-tu seulement, demandai-je doucement, ce que tu es devenu ? »
« Quelque chose… d’inédit », répondit-il, son sourire s’élargissant.
« Et le reste de la Chasse ? » demandai-je.
Ils sautèrent à terre l’un après l’autre, gracieux et souples. Aucun ne portait de titre dont je puisse déceler l’aura, qu’il s’agisse des nouveaux insignes du Crépuscule ou d’atours plus anciens et plus cruels.
« Nous ne revendiquons rien, répondit nonchalamment Larat, si ce n’est que nous sommes. »
« Fascinant, dit la Sainte des Épées. Tu comptes les donner à manger à tes drows, ou je peux en finir tout de suite ? Je n’ai toujours pas entendu la moindre raison pour que cette tête arrogante reste sur ses épaules. »
« Parce que quelqu’un va devoir porter cette fichue couronne, maintenant, dis-je sans quitter Larat des yeux. Et je ne saurais pas dire exactement ce que provoquerait le meurtre de la créature qui l’a forgée, mais j’imagine que ce ne serait pas très agréable. »
Les lèvres de l’ancienne fée tressaillirent. La couronne devait être le germe de la folie, me dis-je, un péché originel au cœur de ce que ce royaume allait devenir. Le renard rusé avait choisi une voie qui nous empêchait de le tuer sans verser une fiole de poison dans notre propre coupe.
« Il n’y a plus aucun serment entre nous, reconnus-je. Toutes les dettes sont payées. »
« C’est vrai, admit Larat. Me croirais-tu si je te disais, ma reine, que servir sous ta bannière m’a été un plaisir ? »
« Pas une heure de liberté, et te voilà déjà à mentir ? Tu as toujours appris vite. »
Il rit d’un rire profond et sauvage. Je retins un soupir.
« Tu as tenu tes serments à la lettre, concédai-je, avant d’élever la voix pour m’adresser aux autres. Vous tous. Si nous devons nous séparer ce soir, ce ne sera pas dans la colère. »
Vif comme une vipère, Larat leva l’épée suspendue à sa hanche. Je ne fis pas appel à la Nuit, même si l’Archère avait déjà amorcé un coup mortel avant de le détourner : mon ancien serviteur, après m’avoir saluée, venait de déposer sa lame à mes pieds.
« Puissions-nous nous revoir avant la fin, ma reine, dit Larat. Pour chaque don que tu m’as fait, tu as exigé ton dû, et je ne saurais te faire plus grand compliment. »
Comme ils l’avaient fait des années plus tôt, lorsqu’ils montaient à cheval, les créatures qui avaient jadis formé la Chasse sauvage m’adressèrent un adieu en miroir de l’allégeance qu’ils m’avaient jurée. Lance, lame et arc tombèrent à mes pieds, chacun accompagné d’une révérence. Certains rendirent aussi hommage à l’Archère, mais ne lui offrirent que des paroles. Ils se rassemblèrent autour de Larat : élancés, magnifiques et, malgré l’absence de la moindre parcelle de pouvoir, toujours terrifiants à contempler.
« Et que ferez-vous ? demandai-je.
— Tout ce qui nous plaira, ma reine, répondit le renard borgne. Que ce soit vil ou juste, ce sera entièrement à nous. »
Je les laissai partir sans un mot de plus, ignorant le regard pesant du Pèlerin et les coups d’œil fugitifs, mais fascinés, du Tyran à l’ancienne fée. Un autre problème allait bientôt s’imposer, après tout. J’avais beau avoir choisi de me séparer de la Chasse sauvage en bons termes, Larat m’avait rendu la pareille pour mon projet de déicide. La Couronne du Crépuscule n’était pas à prendre, et il savait exactement ce qu’il faisait en l’offrant au plus digne. Jusqu’ici, c’était le respect qui avait retenu les drows ; à travers la Nuit, je sentais des centaines d’entre eux contempler la couronne avec avidité. Si je leur ordonnais de s’abstenir, je mettrais à rude épreuve les limites de mon autorité de Première sous la Nuit. Oh, certains obéiraient. Au début, du moins, jusqu’à ce qu’ils voient des ennemis et des rivaux sur le point de mettre la main sur un immense pouvoir et que l’équilibre bascule. Ils ne suivraient un tel ordre que si Sve Noc appuyait mes paroles de tout son poids. Pourtant, je gardais les Sœurs à l’esprit et savais qu’elles convoitaient cette couronne aussi avidement que les autres.
« Reine Noire, commença le Pèlerin Gris, étant donné que… »
« Pèlerin, dis-je calmement, je ne crois pas que tu mesures la fragilité de la situation. Je dois… consulter mes mécènes. »
« Le Mal qui se dévore lui-même, lança sèchement la Sainte. Quelle surprise. »
Je ne lui prêtai aucune attention.
« Ce serait une erreur, dis-je en crépusculaire, en m’adressant au ciel. »
Le premier corbeau à se poser au sol le fit avec grâce, avant de se redresser tout aussi gracieusement sous la silhouette d’une drow. Ses yeux bleu argent brillaient. Elle portait l’antique armure des soldats de l’Empire toujours ténébreux, et une lame d’obsidienne dans son fourreau pendait à sa hanche. Komena. Sa sœur, déjà entièrement transformée en drow avant même que ses serres de corbeau touchent la pierre, se posa avec sérénité. Elle portait les robes des Sages du Crépuscule, depuis longtemps disparus, en soie chatoyante aux pans fluides, et cachait ses mains dans de longues manches. Andronike. Mes mécènes, au moins, m’avaient prise assez au sérieux pour se manifester. Et même un peu plus que cela. Je remarquai des grains de poussière suspendus dans l’air autour de moi, rendus visibles par la lumière scintillante ; tous les autres, dans ce siège du pouvoir, étaient figés comme des statues. Sauf le Pèlerin, dont le regard entendu ne me quittait pas : quel que fût le pouvoir à l’œuvre ici, qui pliait la perception, le Chœur de la Miséricorde ne l’avait pas laissé le toucher.
« Le serait-ce ? demanda Komena. Le Crépuscule n’est pas si éloigné de notre domaine. Et la maîtrise des voies… oh, que l’offrande des voyageurs ne soit pas le sang, mais plutôt la prière. Cela ouvrirait des perspectives, et bien d’autres encore. Nous avons perdu l’Obscurité, et le royaume que tu nous as promis doit encore être arraché à la mort. Une demeure pour notre peuple serait juste à tous égards, Héraut. »
« Vous ne pouvez pas dévorer deux cours des fées, Komena. Ce serait aller beaucoup trop loin. »
Toutes deux, longues jambes et démarche fluide, se mirent à tourner autour de moi à pied, comme elles l’avaient fait sous forme de corbeaux.
« Tu nous as déjà mises en garde contre de tels périls, contre les ennemis que cela attirerait, répondit-elle en jetant un regard au Pèlerin Gris. Après les avoir vus, je ne suis guère intimidée. »
« À mon avis, il y a deux façons dont ça peut tourner, dis-je. Dans les deux cas, tous les gains que vous avez faits jusqu’ici partent en fumée. »
Elles m’accordèrent toutes deux leur pleine attention.
« Vous pourriez devenir “le monstre qui dévore les cours”, dis-je. Et voilà : vous seriez la plus grande menace de Calernia, soulageant le Roi Mort d’une partie du poids qui pèse sur lui et déclenchant une lutte à mort avec toutes les puissantes entités au service d’En Haut, ici rassemblées pour s’occuper de lui. »
Je marquai une pause, le temps de les laisser digérer mes paroles.
« Ou, pire encore, vous venez d’inaugurer un cycle, repris-je. J’ai créé une Cour d’Hiver et vous l’avez dévorée. J’ai créé une Cour du Crépuscule et vous la dévoreriez. Il ne reste plus qu’une seule cour des fées, Sve Noc, et j’ai aussi contribué à sa création. À votre avis, où mène cette histoire ? »
« Nous régnerions sur la majeure partie du Jardin, répondit Komena. »
« Le feriez-vous ? Je me le demande. Quand j’ai volé l’Hiver, cela n’a rien fait, à ma connaissance, aux Cours d’Arcadie. Voyez-vous, je crois que ce sont les cours nées avant le monde qui tirent leur sang d’elles : l’Automne et le Printemps, qui ne seront plus jamais. Parce que la Cour d’Été et la Cour d’Hiver ont dû mourir pour permettre l’unification de l’Arcadie ; elles ne pouvaient donc pas servir de fondation à un tout nouveau royaume, n’est-ce pas ? Alors, mon vol de l’Hiver ? Rien de grave, je dépouillais un cadavre. La couronne juste à côté pourrait bien être ce qui reste de l’Été. Au mieux, mes déesses, vous seriez à égalité. Et vous savez, ce petit bâtard diablement rusé qui vient de quitter cet endroit ? »
Je désignai de mon pouce les portes de bronze ouvertes.
« Le Roi d’Arcadie qui règne actuellement le croit un peu simplet, dis-je. Gardez cela à l’esprit avant de vous imaginer que vous sortirez gagnantes de cette lutte, même à forces égales. Vous êtes trop jeunes pour être des divinités, votre pouvoir est trop fragile et vos fondations trop instables. Vous n’êtes pas prêtes à subir l’attention qu’attirerait le fait de dévorer le Crépuscule. »
Komena ne répondit pas. Je sentais qu’elle n’était pas contente, mais elle ne balayait pas mes paroles d’un revers de main.
« Je ne suis pas en désaccord, dit Andronike. »
Et maintenant, l’autre, pensai-je sombrement.
« Laissons les Puissants déterminer qui est le plus digne d’entre eux et asseoir ainsi notre influence sans… aller trop loin, déclara l’aînée des sœurs. »
« À courte vue, jugeai-je. »
Je vis Komena retenir un sourire.
« Pardon ? demanda Andronike d’une voix trop calme pour l’être vraiment. »
« Tu ne considères que les gains, sans en peser les inconvénients, dis-je. Comptes-tu faire de la personne qui prendra la couronne la dirigeante de ton peuple, le soumettre à son autorité et, de fait, le condamner à rester à jamais dans cette ruine de royaume ? Parce que c’est vers ça que tu te diriges si tu tentes ta chance ici. »
« Ils n’auront d’autre choix que de conclure des accords avec nous si les voies sont sous notre tutelle, dit Andronike. Sinon, cette guerre est perdue. »
« Vous les dépouillez alors que le Roi Mort les tient sous la menace d’un couteau, dis-je. C’est une erreur. Que se passera-t-il à la fin de la guerre, Sve Noc ? Tu crois qu’ils ne reviendront pas sur les traités que tu leur as arrachés sous la contrainte ? »
« Et ils finiront par nous aimer si nous les traitons avec amour ? répliqua Andronike d’un ton moqueur. Voilà qui est étonnamment naïf de ta part, Héraut. S’ils se retournent contre nous pour cela, ils l’auraient fait de toute façon. Raison de plus pour prendre ce que nous pouvons avant que les couteaux ne soient tirés. »
« Tu passes à côté de l’essentiel, dis-je patiemment. Il y a des nuances, Andronike. Bien sûr, les Procerans ne tisseront jamais une couronne de fleurs dans tes cheveux, mais il y a une différence entre “l’ennemi qu’on laisse tranquille parce qu’il y en a un pire” et “ces salauds qui nous ont extorqués alors que nous étions menacés d’anéantissement”. Tu sais ce qui sera bien plus utile à ton peuple qu’un des Puissants sur ce joli trône derrière toi ? Un précédent incontestable et de taille, montrant que les Premiers-nés savent agir avec raison et retenue. Il faudra que vous viviez ici, une fois la guerre terminée. »
« Tu nous demanderais de fonder nos espoirs sur la concorde et la clémence, dit Andronike. »
« Je vous demanderais de mener cette guerre d’une façon qui ne garantisse pas que vous deviez en livrer une autre dans vingt ans contre vos alliés actuels, répondis-je franchement. Vous m’avez nommée Première sous la Nuit parce qu’il vous fallait quelqu’un sur le terrain. Quelqu’un pour vous détourner des erreurs que votre position vous empêche de voir. »
Je marquai une pause.
« En voici une, dis-je. Peut-être la plus grande. Le choix qui déterminera si vous serez une catastrophe d’une décennie, engloutie par les Héros, ou la prochaine nation à obtenir une place à la table, ici, dans les Terres brûlantes. »
Elles continuaient de tourner autour de moi, silencieuses. En pleine réflexion.
« Ce n’est pas notre voie, dit Komena. »
« Votre voie, c’est un serpent qui se mord la queue, répondis-je. Faites mieux. »
« Ils pourraient se retourner contre nous quoi qu’il arrive, dit Andronike. »
« C’est possible, admis-je. La peur ou la foi, c’est à vous de choisir. On ne franchit pas un gouffre sans faire le saut. »
Les Sœurs échangèrent un regard, puis détournèrent les yeux de moi ; elles parlèrent, mais ce qu’elles se dirent ne m’était pas destiné. Des battements de cœur tambourinaient à mes oreilles tandis qu’elles se remettaient à tourner. À chaque pas, elles s’enfonçaient davantage dans l’ombre, jusqu’à ce qu’il ne reste que des corbeaux, de nouveau en cercle au-dessus de nous. Comme si elles ne nous avaient jamais quittés. J’expirai lentement.
« Tu es la Première sous la Nuit, confirma Andronike. »
« Les Premiers-nés écoutent, dit Komena. Parle. »
Je serrai les poings. Au-dessus de nous se tenaient les Puissants, un cercle de sigils peints et de regards bleu argent. Ils observaient, attendaient. Et mes déesses m’avaient demandé d’enseigner la retenue à un peuple qu’elles avaient habitué à placer le vol glouton au-dessus de tout. Je n’étais pas, songeai-je, assez habile menteuse pour les tromper tous et les pousser à obéir. Et cela aurait quelque peu vidé la démarche de son sens, non ? J’étais la grande prêtresse de la Nuit : si je trouvais à redire à la foi dont on m’avait confié la garde, qui d’autre que moi pouvait être chargé de la réformer ?
« Êtes-vous dignes ? » demandai-je d’une voix qui résonna.
Pas une âme ne répondit. Je laissai échapper un rire rauque.
« Votre silence dit tout, leur dis-je. Vous vous en croyez dignes, ou vous pensez que verser le sang le fera de vous. »
Et pourquoi n’y croiraient-ils pas ? Les dignes prenaient, les dignes s’élevaient. L’acte de prendre ne les rendait-il pas dignes ? Voilà la maladie qui les rongeait : l’autel toujours rouge d’En Bas, reproduit à l’échelle d’un peuple entier. C’était le vieil ennemi sous un autre visage : Callow et Praes, à jamais liés et saignant ensemble. Procer, fardeau autant que soutien, semant sa propre ruine à chaque conquête. C’était le seau plein de crabes, et j’allais le briser.
« Je vous vois, dis-je durement. Charognards, bêtes de rapine qui rampent dans les ténèbres. Vous faites une foi de ce que vous avez pris et appelez cela la valeur. Je vous vois, vous qui vous nommez Puissants. J’ai été comme vous, j’ai entendu les doux hymnes de la puissance ; alors écoutez-moi vous dire cette vérité : cent rats qui se griffent entre eux ne font pas un roi. »
Oh, ils ne m’aimaient pas pour ça. Je le voyais dans leurs yeux, dans la façon dont la fureur et la malveillance emplissaient la Nuit. Mais cette leçon se faisait attendre depuis longtemps, et ce n’était pas leur amour que je voulais, encore moins ce dont j’avais besoin.
« Pensiez-vous qu’un seul instant d’excellence vous vaudrait une éternité de pouvoir ? demandai-je. Le renard borgne qui a quitté cet endroit la tête haute a forgé cette couronne grâce à des ruses qui ont dupé les dieux et ruiné des royaumes. Lequel de vos actes peut rivaliser avec les siens ? »
Je montrai les dents.
« Le meurtre des vôtres ? Je vous le demande : quelle créature sous le soleil ou la lune en serait incapable ? Où se trouve donc ce qui vous rendrait dignes ? »
Je frappai le sol de mon bâton et laissai le claquement qui résonna les ébranler.
« Vous avez rampé dans les ruines de votre propre empire, saignant derrière l’Obscurité, dis-je. Et vous avez survécu ainsi. Mais est-ce là tout ce que vous cherchez, vous qui vous dites Puissants ? La survie ? Je vous croyais en quête d’exploits. Je vous croyais les héritiers d’un empire toujours ténébreux. Je vous croyais Premiers-nés, pas des spectres gris hantant des ruines. »
La fureur persistait, mais leur orgueil, désormais, avait été piqué. Et certains écoutaient. Ils entendaient ce qui avait été dit, mais aussi ce qui ne l’avait pas été.
« Il ne suffit pas de prendre, dis-je. Encore faut-il être digne de prendre. Il ne suffit pas de s’élever, encore faut-il être digne de s’élever. »
Certains auraient appelé cela du blasphème, mais comment cela aurait-il pu l’être alors que je parlais de la voix de leurs dieux ?
« Pensiez-vous que l’éternité se laisserait conquérir si facilement ? » Je ris. « Recherchez l’excellence en toute chose, Premiers-nés. Cherchez à vous tenir debout, fiers dans la Nuit, non pas en abaissant les autres, mais en vous élevant au-dessus d’eux, de peur que vous ne rendiez votre propre victoire insignifiante. Ceux qui ne peuvent se maîtriser ne seront jamais que des serviteurs. »
J’expirai et laissai mes paroles faire leur chemin.
« Je vous le demande donc encore, vous qui vous dites Puissants : êtes-vous dignes ? »
Sa Vrede. Le murmure se répandit, s’épanouit jusqu’à se poser sur toutes les lèvres. Non, répondit-on, tandis que les lances frappaient la pierre. Un rythme lent et accablant, comme un chant funèbre.
« Alors recherchez l’excellence, Premiers-nés, dis-je. Recherchez-la sans relâche, jusqu’à ce que vienne la nuit où votre réponse aura changé. »
Chno Sve Noc, reprirent-ils. Tout sera Nuit. Et ils s’inclinèrent, car j’avais parlé avec l’autorité de la grande prêtresse de la Nuit et, malgré toute leur fureur, ils avaient trouvé de la valeur dans la voie que je leur avais tracée. Tandis que les corbeaux divins tournoyaient lentement au-dessus de nous, ils se retirèrent dans les ténèbres ; je les congédiai sans avoir besoin de prononcer un mot de plus. J’expirai, tremblante, puis me retournai et découvris que presque tous les regards étaient posés sur moi. Je doutais que quiconque, hormis l’Archère, ait compris quoi que ce soit : Indrani avait appris un peu de crépusculaire autrefois, mais c’était une langue diaboliquement complexe, alors elle n’en savait pas tant que ça. J’imagine toutefois que, même sans comprendre, le spectacle avait été saisissant.
« L’aube se lèvera avant que l’heure ne soit écoulée, dit doucement le Pèlerin Gris. Et avec elle viendra la fin de ce voyage, pour le meilleur ou pour le pire. »
« Il n’existe donc qu’une seule solution acceptable, dit le Tyran d’Héliké. »
Il laissa passer un instant.
« Nous devrions couronner Catherine, dit-il en me faisant un clin d’œil. »
« J’ai déjà monté ce cheval. Plus jamais. »
« Quel dommage, songea-t-il tout haut. Je me porterais volontaire, mais je crains que mes chers amis ne… »
« Te tuent comme nous comptions le faire avec Larat ? achevai-je. Bien sûr que non. Vas-y, Kairos. Mets la couronne. »
« Briser la couronne elle-même pourrait suffire, dit le Sorcier renégat. »
« À quel point en es-tu sûr, Roland ? demanda la Sainte. »
Il grimaça.
« Une chance sur deux, répondit le Sorcier. Comme vous pouvez vous en douter, il n’y a pas vraiment de précédent en la matière. »
Et puisque le héros ne comprenait pas la Haute Arcane, je n’étais pas prête à accorder trop de crédit à ses paroles. Dieux, comme j’aurais voulu que Masego fût en état de parler, là, tout de suite. Par les Enfers, j’aurais même accepté Akua, à cet instant.
« Donc, soit nous jouons aux dés avec la vie d’environ deux cent mille personnes, dis-je d’un ton sombre, soit quelqu’un met cette couronne et nous le tuons ensuite. »