Chapitre 358
« La maîtrise est humilité, car elle consiste à observer ce que nous sommes destinés à tenir. C’est l’art du suppliant. Seule l’usurpation permet d’atteindre la compréhension, car tout le reste n’est que servitude. »
— Traduction du Livre des Ténèbres de Kabbalis, largement attribué au jeune Roi Mort
Firyal était morte en hurlant, tandis qu’une chaleur bouillante l’enveloppait. Elle s’en souvenait encore, parfois, et dans ces rares moments de lucidité, elle connaissait la terreur. Car si elle avait autrefois été une mage assez douée, les entraves autour de son âme ne ressemblaient à rien de ce qu’elle avait jamais vu. Son esprit entraîné lui avait permis de s’arracher aux rêves une fois tous les quelques jours, assez longtemps pour redouter le retour à cet étrange sommeil où elle ne revoyait que la vie qu’elle avait vécue. Encore et encore, sans fin, pour quelque obscure raison. Peut-être, avait-elle pensé, était-ce là l’un des Enfers. Peut-être n’avait-elle pas examiné d’assez près tous les marchés qu’elle avait conclus, et un diable avait fini par l’emporter. Firyal se posait la question lorsque ses entraves furent arrachées et qu’elle se réveilla en sursaut. La liberté avait un goût délicieux, l’espace d’un instant, jusqu’à ce qu’elle les voie. Des yeux au-dessus d’elle, brûlants et sans ciller. Comme si le soleil avait été emprisonné dans des globes de verre. Sans la moindre bienveillance, ces yeux parcoururent toute sa vie, comme un scribe distrait survolant un parchemin.
« Inutile, nota une voix calme. Pars en paix. »
Le soleil dans les yeux s’éteignit, puis il n’y eut plus que le néant.
« C’est une abomination, dit Laurence. Tu le sais, Foundling, et tu lui offrirais quand même le salut, à son architecte ? »
Ils avaient traversé les dernières défenses entourant le sanctuaire comme s’il s’était agi de parchemin, grâce à la connaissance qu’avait la Reine Noire de leur disposition et au talent de Roland pour abattre les protections. Mais ce qui les attendait au-delà des quartiers luxueux et des salles de banquet était un Mal incarné. Aux pieds de Laurence, telle l’eau d’un lac venant doucement lécher le rivage, s’étendait le bouillon translucide et presque scintillant de centaines de milliers d’âmes. Au-dessus d’elles, le plafond n’était que ténèbres ; quelque sorcellerie immonde à l’œuvre ici avait déformé la nature de cet endroit pour en faire… une maladie. Le silence régnait, presque paisible, ce qui rendait la scène deux fois plus macabre.
« Oui », répondit la Reine Noire.
Elle avait hésité, songea la Sainte, à peine une fraction de seconde. Cette loyauté était louable, mais elle constituait un péché contre la Création, puisqu’elle était offerte à celui qui la recevait. Protéger un empoisonneur des conséquences de ses actes, c’était partager la culpabilité des empoisonnements à venir.
« Ah, mais ce n’étaient que des Praesi, fit traîner le Tyran d’Héliké. Ce n’est pas comme si la Grande Alliance n’avait pas déjà eu de passionnantes discussions sur leur massacre en masse. »
La Sainte ne le savait pas, pas avec certitude, mais elle n’en était pas particulièrement étonnée. L’impatience de Tariq à les voir partir pour Salia dès que cette affaire serait réglée prenait désormais tout son sens. Le jeune méchant pouvait mentir, bien sûr, mais cela importait bien moins que de savoir si Foundling le croirait. Laurence porta nonchalamment la main à son épée. Un silence s’installa.
« Tu ne mens même pas, n’est-ce pas ? » songea la Reine Noire, amusée.
La Sainte avait remarqué qu’elle se servait souvent de l’amusement pour dissimuler ses véritables pensées.
« On réglera ça quand ce sera fini, soupira Foundling. Je n’éprouve pas un plaisir particulier à m’apitoyer sur Cordelia Hasenbach, Kairos. »
Qui donc le faisait ? Nièce de Klaus ou pas, personne ne prenait la plus haute charge de la Principauté sans gravir un monticule de cadavres. Certains étaient mérités, mais les autres ? Procer était devenu une bête qui dévorait les meilleures intentions et les souillait par sa simple nature.
« Je ne peux pas garantir notre sécurité si nous nous aventurons là-dedans », intervint Roland.
Son regard n’avait pas quitté le lac des âmes ; fascination et révulsion s’y livraient bataille. Les sorciers, songea Laurence avec cruauté. Même les meilleurs d’entre eux n’étaient jamais qu’à un élan de curiosité de dévaler une pente immonde.
« Je m’en occuperai, dit Foundling. Là où il y a des ténèbres, il y a la Nuit, et ce domaine est sous mon autorité. »
Non, pas la nuit, pensa Laurence. Elle avait dit « Nuit », avec une subtile résonance de pouvoir dans le mot. Un miroir obscur et blasphématoire de la Lumière ? La Sainte avait cru que les étranges pouvoirs de la Reine Noire provenaient d’un marché conclu avec des divinités mineures au service d’en bas, mais le sacrilège était peut-être plus profond encore.
« Et où allons-nous ? » demanda sèchement la Sainte.
« Mais, chère Laurence, cela devrait être évident », rit le Tyran d’Héliké. « Vers la salle du trône, bien sûr. »
Personne ne daigna répondre au fou. Le bâton de la Reine Noire frappa le sol, et les âmes s’écartèrent devant elle. Et ainsi, pensa Laurence, tout commence.
Tariq portait la lumière dans les ténèbres, comme il s’y était employé pendant presque toute sa vie.
Cette parcelle de lumière suffisait à repousser la mer argentée des âmes autour d’eux, une tragédie passée et toujours en cours. Le droit de Voir la vérité des choses : voilà le don qui lui avait été accordé de nombreuses années auparavant, lorsqu’il avait jugé son propre discernement trop limité pour s’y fier. Mais il arrivait que ce don fût autant une malédiction qu’une bénédiction. C’était le cas, songea-t-il, car le Pèlerin Gris n’oublierait jamais cette vision, jusqu’à ce que les Cieux l’appellent au repos : une étendue d’âmes frémissantes, blessées et hurlant leur douleur après la brutalité soudaine de leur mort. Enchaînées à la Création et maintenues dans ce supplice d’une demi-existence, elles étaient prisonnières d’un sommeil agité par des liens sorciers. Là où d’autres n’auraient vu que les eaux, Tariq… Oh, lui les voyait toutes. Chaque enfant en pleurs, chaque innocent terrifié, arraché à la vie par une mort qu’il n’avait même pas pu comprendre. Malgré tout, le Pèlerin Gris ne détourna pas les yeux. Il fallait bien que quelqu’un les voie, refuse de regarder ailleurs. Et les libère, le moment venu, car cela ne serait pas toléré.
« Tiens, dit l’Archère. Alors, c’est ça, quand tu es à cran. »
« Cet endroit est une souillure sur la Création, mon enfant, dit doucement Tariq. Tu n’es pas prêtresse, mais tes sens sont aiguisés. Tu dois le savoir, toi aussi. »
« Il n’en serait pas arrivé là s’il avait eu toute sa tête, répondit-elle. Mais c’est ce qui se passe quand on pousse un praticien monstrueusement doué à bout. Il tombe, puis soit il meurt, soit il se fabrique des ailes avec ce qui lui tombe sous la main. »
« L’attaque de Thalassina n’excuse pas cela, répliqua sèchement le Pèlerin. Elle ne dégage pas le Hiérophante de sa responsabilité dans cette abomination. »
« Ce n’est pas à toi d’en décider, dit calmement l’Archère. Ce n’est pas à toi de le juger, croisé. Tu t’en prends à un nid de diabolistes féroces, eh bien, tu te retrouves avec des merdes pareilles. S’il a franchi une limite en défendant son foyer et sa famille, ce n’est pas l’ennemi qui le punira, mais Catherine. »
« Et si elle lui pardonne tout simplement ? » demanda le Pèlerin.
Ses yeux noisette rencontrèrent les siens.
« Si tu le crois, c’est que tu vois encore moins clair que je ne le pensais. »
Le battement de cœur de tension qui suivit fut rompu par le battement de grandes ailes. Tariq, surpris, leva les yeux ; dans la pénombre, il distingua à peine la silhouette du grand corbeau avant qu’il ne se pose sur le bras tendu de l’Archère. Les pensées et les émotions palpitantes de la jeune femme, qu’il avait pu Voir jusqu’alors, furent soudain voilées, comme si une ombre s’abattait sur elles. Il devait l’admettre, cette perte le troublait, mais elle n’était rien en comparaison de l’horreur aux ailes noires perchée sur le bras de la jeune Indrani. Un simple coup d’œil à ces plumes tissées de nuit suffisait à lui faire entendre des cris lointains. À sentir le sang frais répandu, comme s’il se tenait devant un autel où l’on ouvrait une gorge. Les Ophanim insufflèrent leur souffle en lui, et cette hantise s’estompa. Mais, telle une bête en maraude, elle ne disparut pas : elle était simplement tenue à distance.
« T’es sûre ? » demanda l’Archère en penchant la tête sur le côté.
Elle grimaça avant même d’avoir fini de parler, et Tariq remarqua qu’elle ne regardait jamais directement le corbeau.
« C’est toujours moi qui me retrouve avec la rabat-joie, gronda la jeune femme avec colère. D’accord, on le fera. Allez, du balai, volatile. »
Le meurtre incarné s’envola, et Tariq inspira brusquement en voyant ses serres laisser des marques sanglantes sur le bras de l’Archère. Il leva la main, lui proposant silencieusement de la soigner, mais sa compagne secoua la tête.
« Les Sœurs ne sont pas vraiment du genre aimable, mais elles ne font pas saigner les gens sans raison, dit-elle. Mon sang a été prélevé pour une raison. Bon, aussi parce que je les fais chier, mais, par les Enfers, ce serait dommage de m’arrêter maintenant. »
Elle ne manquait pas de courage, même si le Pèlerin regrettait qu’elle choisît de ne pas le mettre au service de causes plus dignes que la provocation inconsidérée de divinités mineures nées de massacres rituels.
« Et qu’ont demandé les Sœurs ? » demanda Tariq.
« Masego approche de la fin de ce que le Roi Mort lui fait faire, dit l’Archère. On ne peut plus se permettre d’avancer aussi lentement. »
« Alors nous nous hâterons », acquiesça Tariq.
Il était épuisé, mais mieux valait l’épuisement que l’inaction.
« Ah, tu n’as pas compris ce que je voulais dire, dit la jeune femme. À pied, ça ne suffira pas. »
« Que veux-tu dire ? » demanda le Pèlerin Gris.
« Éteins la lumière, dit l’Archère, et reste près de moi. Nous suivons le corbeau. »
Iblin avait été si fier d’être appelé à prendre part au rituel, malgré son jeune âge et sa connaissance encore imparfaite des usages. Pourtant, il avait de la puissance à revendre, et c’était précisément ce dont ils avaient eu le plus besoin ; il s’était donc tenu parmi les cercles qui soutenaient le Seigneur Warlock. Mais ensuite, tout avait… Où était-il ? Il y avait eu une lumière, une Lumière terrible, et une voix avait Parlé. Il ne s’agissait pas de Thalassina, comprit Iblin ; ce n’était pas Thalassina et… Des yeux aveuglants le fixaient, libérant la pression qui l’avait maintenu entravé. Le soulagement ne dura que jusqu’au début de l’examen de son âme. Comme un insecte épinglé et éventré pour qu’on puisse en observer les entrailles, les derniers instants de la vie d’Iblin furent scrutés par ce regard brûlant. Il hurla : jamais il n’avait subi pareille intrusion. Au début, la présence avait été calme, patiente. Mais elle examina deux fois le même instant, celui où la voix avait prononcé un mot et où le cercle avait perdu le contrôle de la puissance accumulée. Elle tenta de regarder le Warlock depuis l’endroit où Iblin s’était tenu, mais l’angle était trop oblique. L’examen se fit plus brutal, plus insistant, jusqu’à ce que l’étreinte se relâche soudain.
« Inutile, dit une voix avec impatience. Va-t’en. »
Le néant s’abattit sur Iblin comme une couverture.
Comme des enfants s’égarant dans les bois à la nuit tombée, ils avancèrent en file, chacun assez près de celui qui le précédait pour en distinguer le dos dans la pénombre — à l’exception de la Reine Noire, qui scrutait les ténèbres avec des yeux capables de voir même là où il n’y avait rien à voir. Sous leurs bottes, les âmes liquides et translucides se changeaient en sol ferme, mais seulement tant qu’ils les touchaient, pas un instant de plus. La Sainte avait pris l’arrière-garde, car elle ne faisait pas confiance au Tyran pour lui tourner le dos — même s’il se tenait réellement debout, au lieu de se faire porter par ses hideuses créatures. Elle le surveillait, au cas où il serait tenté de s’en prendre au dos du Sorcier renégat, dont les sympathies exprimées plus tôt avaient apparemment convaincu la Reine Noire de le placer derrière elle. Si c’était un stratagème, songea Laurence, il semblait fonctionner.
« Catherine, dit le Tyran d’Héliké, j’ai une question à te poser, si tu le veux bien. »
« Ah oui ? répondit la Reine Noire. Comme c’est surprenant. »
Laurence remarqua qu’ils accéléraient à ces mots, malgré leur démarche claudicante.
« Nous sommes guidés par l’un de tes corbeaux, n’est-ce pas ? songea Kairos Theodosian. Je crois presque entendre le battement de ses ailes. »
La Sainte, elle, ne l’entendait pas, même si elle avait senti dès le début une odeur de charogne dans cet endroit abominable. Elle avait supposé qu’elle venait des âmes des morts ou des pouvoirs de Foundling, mais pas de la présence d’un ancien monstre.
« Je n’ai pas de corbeaux », répondit doucement la Reine Noire.
Elle n’avait pas nié avoir un guide, et le Tyran laissa échapper un rire humide.
« Et tu ne crains pas, ma chère amie, qu’exhiber aussi effrontément des fragments de divinité autour de l’Horreur Cachée n’ait… des conséquences intrigantes ? »
« S’il veut surprendre Sve Noc dans les ténèbres, dit Foundling, je ne peux que lui souhaiter bonne chance. »
« Je me doutais que tu dirais cela, répondit Kairos Theodosian. C’est pourquoi… »
D’un seul mouvement fluide, faisant appel au pouvoir de son Choix pour affiner sa force et sa vitesse, la Sainte des Épées dégaina sa lame et la planta dans le dos du trône du Tyran, à la hauteur de son cœur. Avec les méchants, on était toujours tenté de viser le cou, mais les Damnés les plus rusés possédaient souvent des artefacts destinés à protéger cette faiblesse, alors qu’ils se contentaient rarement de plus d’une seule couche d’armure enchantée sur la poitrine. Le coup traversa la pierre et le métal, mais ce ne fut pas de la chair qu’il déchira ensuite. Les lèvres pincées de déplaisir, Laurence retira sa lame et laissa l’illusion qui recouvrait la gargouille se briser.
« Trahison ! cria le Tyran par la bouche d’une autre gargouille. Infâme trahison ! »
La Reine Noire se tourna vers le désordre, et la Sainte recula prudemment d’un pas. Si l’affrontement commençait ici, alors…
« J’aurais vraiment préféré que tu ne fasses pas ça, dit Catherine Foundling. »
« Il allait se retourner contre nous, répondit sèchement Laurence. »
« Oui, convint-elle sans hésiter. Mais maintenant, c’est nous qui l’avons attaqué les premiers, et cela signifie que… »
La lumière s’épanouit dans le ciel au-dessus d’eux, chassant les ombres, et le Tyran apparut, nimbé d’une auréole. Il était porté par un essaim de gargouilles gazouillantes et assis sur ce qui semblait être une version nettement plus tape-à-l’œil du trône qu’il occupait précédemment.
« … si cruellement outragé, je n’ai d’autre choix que de vous affronter tous en combat ouvert et honorable », annonça gaiement Kairos Theodosian.
« Komena, murmura la Reine Noire dans sa langue étrangère. Rassasie-toi. »
Cette fois, Laurence sentit bien le diable — ou plutôt son absence. Un poids qui avait pesé sur l’air disparut, tandis que la lumière s’étendait autour du Tyran d’Héliké, révélant ce qui semblait être une… épée ? La Sainte ouvrit la bouche, mais Foundling tendit soudain son bâton devant elle en lui lançant un regard noir.
« Ne fais pas ça, siffla-t-elle. N’accepte pas ce début. »
« Que dites-vous, brigands — pardonnez mon langage — et vauriens ? cria le Tyran, visiblement ravi. Relèverez-vous mon défi ? »
La Reine Noire fit rouler son épaule, comme pour l’assouplir, puis jeta un coup d’œil aux autres.
« Allez à la salle du trône, dit Catherine Foundling. Je suis la seule à pouvoir gérer ce qu’il s’apprête à utiliser, et je suppose que c’est précisément le but. »
« Comment saurons-nous où aller ? » demanda Roland.
Foundling désigna le Tyran, ou plutôt la lumière qui l’enveloppait.
« Vous allez vite le voir, dit-elle. En route. Vous ne voulez pas vous retrouver pris au milieu de ça. »
Les lèvres de Laurence se pincèrent.
« L’épée, dit-elle. Qu’est-ce que c’est ? »
« En un mot ? » Catherine Foundling grimaça. « La Hiérarchie. »
« Eh bien, dit l’Archère, ce n’est pas bon signe. »
Tariq contemplait la lumière qui s’élevait au loin en chassant les ombres. Il savait qu’autrefois, sa substance avait été de la Lumière. Elle avait ensuite été… déformée, mais sa nature ne lui était pas dissimulée. Les Ophanim lui murmurèrent à l’oreille, irrités par cette perversion, mais aussi inquiets. C’était une arme, et une arme redoutable.
« Le Tyran d’Héliké les a trahis », dit sombrement Tariq.
« Cat a dit qu’il comptait s’emparer de tout cet endroit, répondit la jeune femme. J’imagine qu’il s’est contenté d’essayer de mettre la main sur les âmes. »
« Et cela ne t’inquiète pas ? » demanda le Pèlerin.
« On y est presque, répondit l’Archère en haussant les épaules. Même si nous allons bientôt perdre notre guide, je suppose. À découvert, au cœur du domaine du Hiérophante, elle finirait en chair à pâté. »
« Que Kairos Theodosian puisse s’emparer d’un si grand nombre d’âmes, précisa Tariq. »
« Cat est là, répondit sa compagne en haussant un sourcil. »
Comme si cela réglait la question, comme si la Reine Noire était un talisman de victoire. S’il s’était agi d’une loyauté aveugle, voire d’amour, le Pèlerin Gris n’aurait pas trouvé cela aussi troublant. Mais c’était de la confiance, simple et profonde. Le genre de confiance que Tariq n’avait jamais vu l’un des champions d’en bas accorder si facilement à un autre. Woe défiait toute description facile, tant par ce qui les avait réunis que par ce qui les avait liés depuis.
« Alors, poursuivons », dit le Pèlerin en mettant ses pensées de côté.
Ils avancèrent rapidement, leur allure rivalisant avec l’éclat lointain de la lumière du Tyran. Ils trouvèrent leur objectif juste avant que les premiers rayons ne chassent la divinité mineure qui leur avait servi de guide et d’alliée. Le Pèlerin et l’Archère se tenaient devant un large escalier de pierre grossièrement taillé, qui menait à des portes de bronze entrouvertes. La sorcellerie palpitait comme un être vivant, juste là, tel un grand cœur, et ses volutes étaient visibles dans l’air. Ils grimpèrent en hâte, se glissèrent par l’ouverture et pénétrèrent dans le dernier sanctuaire du Hiérophante.
La précision.
Tout avait toujours été question de précision, se souvenait vaguement le Hiérophante, même avant que tout cela ne commence. C’était l’échec fondamental de l’humanité : son incapacité à percevoir avec exactitude un monde qui était la construction la plus minutieusement réglée de l’existence. Alors, tous s’agitaient, tâtonnant parfois à l’aveuglette pour saisir un fragment de l’ensemble, et osaient appeler cela une théorie de la magie. Le Hiérophante avait lui aussi été aveugle, et l’était encore, mais dans son agitation, il avait trouvé ce qu’il désirait par-dessus tout : parfois, juste parfois, il pouvait tout voir. En être témoin dans son intégralité. L’impossible devenait alors simplement improbable, et désormais, il devait assembler toutes les pièces. À la perfection, sans quoi ce serait pire que de ne rien faire. Il avait eu besoin d’outils, et il s’en était donc procuré.
Les âmes de Thalassina, combustible de son œuvre.
Liesse en ruines, la fonderie où il coulerait le salut.
L’Observatoire, des yeux là où les siens ne pouvaient porter.
Les secrets de Trismégiste lui avaient été d’une grande utilité pour enchaîner les âmes et les garder à portée de main, pour briser ce qu’il fallait d’Arcadie et en tirer ce qui était nécessaire. Les âmes seules ne suffisaient pas, non, elles ne suffisaient pas. Il avait donc ruiné le royaume et, de ces ruines, tiré la maîtrise — aspect palpitant, respirant, palpitant. C’était… désagréable. Son corps lui faisait mal ; il s’en était donc retiré. Il y avait tout simplement trop de distractions, et son travail ne pouvait les tolérer. Il devait être parfait. Pourtant, même avec l’Observatoire, il ne l’était pas. Il avait rempli le ciel pour voir, pour trouver les éclats et les reflets de l’Arcadie la plus profonde, mais cela ne suffisait pas. Les éclats étaient brouillés, imprécis. Il ne pouvait pas recréer Papa à partir de cela. Puis, il comprit. Il avait les âmes, celles qui avaient été présentes dans les derniers instants de tout cela. Il pouvait voir par leurs yeux ; et là où les leurs n’étaient que morceaux de chair imprécis, les siens ne le trahiraient pas. Seulement, elles étaient si nombreuses, ces âmes. Et à qui d’autre pouvait-il confier cette tâche ? À personne.
Son esprit s’égarait parfois, des instants lui échappaient, mais c’était tout ce que le Hiérophante tolérait de s’approcher du sommeil.
Les âmes ne lui avaient pas procuré ce dont il avait besoin. Des aperçus, oui, mais incomplets. Même son aspect ne pouvait combler un fossé aussi vaste. Mais ah, il n’en avait pas fini. Comme des puzzles, ces jouets qu’une personne dont il ne se rappelait pas le nom avait aimés, il avait pris les aperçus et les avait assemblés. Il les avait ajustés jusqu’à tout voir, puis encore. Tous les yeux qu’il pouvait trouver, car se contenter de moins aurait signifié l’imperfection. Pourtant, les distractions venaient frapper à sa porte. De la vermine errant dans les ruines, des armées et des voyageurs. Même des personnes ayant un Nom, qui résistaient aux tempêtes qu’il déchaînait contre elles. Des entités, parfois, qu’il prenait la peine de capturer — le combustible était toujours nécessaire, car la fonderie était insatiable —, mais c’étaient des choses fuyantes, expertes à se cacher dans les ombres. Des distractions, encore des distractions qu’il ne pouvait se permettre. L’essence qu’il extrayait des Enfers avait coulé, et, à l’aide d’anciens cercles, il en avait lié des diables pour les jeter sur le chemin de la vermine. Il n’y avait pas consacré davantage de pensées : Liesse était haut perchée et bien défendue. Mais à présent, à présent, on l’attaquait. Des choses rampaient dans les ténèbres, des personnes ayant un Nom étaient partout, et il y avait même contamination.
Quelqu’un essayait de prendre les âmes, de les gouverner par la loi et la foi ; lorsque le Hiérophante avait tenté de les effacer, il avait découvert que les lois lui résistaient. Elles interdisaient son intervention et s’enfonçaient plus profondément dans la mer des âmes, comme du poison dans un puits. L’une des entités essayait de contenir cela — et cette présence ne lui était-elle pas familière ?
Non. Nous ne pouvons pas nous permettre de distractions.
Le Hiérophante devait se dépêcher, oui. Le confinement échouerait, la contamination se répandrait, et tout deviendrait imprécis. Les pièces étaient assemblées, même s’il y en aurait d’autres. S’il continuait à chercher, ce serait parfait. Il fallait que ça le soit.
C’est déjà parfait. Il faut nous dépêcher, ils essaient de le briser.
De la vermine, partout. Oui, il fallait agir maintenant, avant que tout ne soit souillé. Tout s’emboîta : des dizaines et des dizaines d’aperçus qu’il avait patiemment recueillis. Lorsqu’ils furent tous assemblés, le Hiérophante expira.
« Témoin, murmura-t-il. »
Le mot résonna, se répandit, puis fut capturé.
« Oui, murmura le Roi Mort à son oreille avec tendresse. À présent, montre-moi ce qu’elle prépare. Montre-moi ce que cherche l’Intercesseuse, Hiérophante. »