Chapitre 356
« Il est écrit que l’Horreur Cachée dépêcha un émissaire auprès du Roi de Fer Tancred, le menaçant : s’il ne frappait pas les bannières au-dessus de Hannoven et n’ouvrait pas les portes, la cité serait prise d’assaut et réduite en cendres. Tancred Papenheim renvoya alors une unique torche, sur le côté de laquelle étaient gravés trois mots : “si tu peux”. »
– Extrait de « Couronné de fer », recueil d’histoires lycaonaises compilé par le prince Alexandre de Lyonis
C’était comme assister à deux Enfers ennemis tentant de se dévorer l’un l’autre.
Le Revenant — qu’elle avait cru volé au Roi Mort par les sinistres patrons de la Reine Noire —, autrefois roi de Callow, lança un appel retentissant, auquel les morts de ce lieu maudit répondirent. Laurence observa, la mâchoire serrée, une marée de spectres d’argent et d’ombre s’élever du sol meurtri. D’abord quelques dizaines, puis des centaines, et enfin des milliers avant même que quelques battements de cœur ne se soient écoulés. Ce n’étaient pas des soldats, vit la Sainte. Parmi eux se trouvaient des enfants et des vieillards, des hommes et des femmes dont les silhouettes vaporeuses ne portaient d’armes que leurs mains furieuses. Et comme ils étaient furieux ! Leur rage éclatait en clameurs et en chants, si lourde qu’elle tendait l’air. Des milliers de voix et de silhouettes, avançant comme un fleuve bouillonnant d’âmes pour s’en prendre aux démons comme aux morts. Laurence envoya d’un revers de poignet le sang d’un autre démon gicler au sol ; elle para son attaque maladroite et, d’une riposte, fit rouler sa tête. Puis elle se mit aussitôt en mouvement. Pas vers la Reine Noire, dont la silhouette solitaire était entourée d’un îlot de calme, ni vers l’autre Revenant. Non : repoussant sans ménagement les esprits qui se mettaient en travers de sa route, Laurence de Montfort se dirigea vers l’âme captive du Seigneur Charogne.
Elle l’avait aperçue lorsqu’ils avaient franchi le labyrinthe de Skein : elle était toujours empalée dans le remarquable artefact d’argent que le Sorcier avait fabriqué pour eux, et Laurence ne pouvait laisser quiconque d’autre s’en emparer. Il ne servait à rien de laisser le Tyran la garder — même lorsque Theodosian l’avait dérobée plus tôt, il ne s’était pas montré le moins du monde utile en détruisant lui-même l’âme — et il était hors de question de laisser Foundling reprendre le Chevalier Noir. Tariq s’était permis de savourer l’espoir pour la première fois depuis trop longtemps et de s’en enivrer, mais Laurence ne baisserait pas si facilement sa garde. La progression était difficile, au grand déplaisir de la Sainte : ces spectres n’étaient que des morts de moindre importance et l’ignoraient, même lorsqu’ils la bousculaient, tandis qu’ils déferlaient sans réfléchir. C’était comme nager dans la mort, et plus d’une fois Laurence se retrouva aveuglée par les flots. Elle avait vu les démons qui se trouvaient dans la cour se faire mettre en pièces en quelques instants, des mains brutales les lacérant et des bouches hurlantes leur mordant la chair. Skein n’était pas détruit, mais à en juger par ce qu’elle parvenait à voir, il se noyait sous le nombre. Foundling, du moins, n’avait pas quitté son perchoir.
Trébuchant sur les pierres brisées, à deux doigts de se mettre à taillader ces maudits spectres sans se soucier des conséquences, Laurence finit par déboucher dans ce qui avait été le repaire en ruines du Seigneur Cornu. Amadeus de l’Étendue Verte s’y trouvait toujours prisonnier. Et bâillonné, Dieu merci — si elle devait entendre encore une seule de ses perfides piques, elle lui arracherait la langue. Une autre compagnie de spectres déferla devant elle et lui barra la route. Elle eut envie de hurler, mais elle était désormais trop près pour attirer l’attention sur elle. Alors, entre deux esprits qui passaient, elle aperçut une haute silhouette debout près du scélérat. Dans la lumière vacillante, elle ne pouvait en être certaine, mais Laurence aurait juré que son visage était peint en violet. Le ventre noué, la Sainte renonça à toute discrétion et se fraya brutalement un chemin à travers les spectres. Plusieurs la frappèrent de leurs mains furieuses, mais, comme elle continuait d’avancer, ils se désintéressèrent d’elle et retournèrent à leur guerre au lieu de la poursuivre. Elle était arrivée trop tard, comprit la Sainte. Le drow qui se tenait près du prisonnier referma l’artefact argenté qui, déployé, formait un pilori ; il n’était désormais pas plus grand qu’un avant-bras. Puis, lui lançant un regard argenté amusé, il fit un pas dans le vide et disparut. Putain, maudit silencieusement Laurence. C’était le petit acolyte de Foundling, non ? Celui qu’elle avait appelé Ivon, ou peut-être Iva. Les doigts crispés sur la poignée de son épée, la Sainte reporta son regard sur la Reine Noire.
Elle se tenait toujours seule sur la hauteur, son manteau multicolore claquant au vent soulevé par le flot des spectres qui l’évitaient. Les cheveux longs et dénoués, sa boiterie plus marquée, elle s’appuyait désormais sur une sorte de canne. Elle n’avait rien de l’enfant furieuse et mutilée que Laurence avait tenté d’abattre à la bataille des Camps. Depuis son retour en Iserre, après ses voyages, Catherine Foundling n’avait pas porté un seul coup d’épée, disaient les rumeurs. Et elle n’en était devenue que plus dangereuse. Toute la nuit, ils avaient dansé au son de sa musique, pensa la Sainte en regardant l’endroit où le Chevalier Noir avait été emporté avant qu’elle puisse le reprendre, jusqu’à cette ultime note. Tu ne sais pas avec quoi tu négocies, Tariq, jugea-t-elle. Lâcher un loup sur un tigre ne laisse dans la nature que deux bêtes, blessées et deux fois plus féroces.Le moment n’était pourtant pas venu pour Laurence de dégainer afin de réparer encore une erreur commise par des âmes plus clémentes ou plus faibles. Elle rengaina donc son épée longue. Gravissant le monticule de ruines, la Sainte vint se placer aux côtés de la méchante qui montait en puissance à leur époque. La femme demeura silencieuse, les yeux rivés sur ses compatriotes morts qui livraient désormais bataille aux démons jaillissant des portes de l’Enfer béantes. Au milieu de la horde, le Revenant couronné menait la charge, lame étincelante en main.
« Comment as-tu su que ça marcherait ? » demanda Laurence.
Le visage de Foundling avait une expression étrange, presque assourdie sur ces traits qui semblaient taillés dans des angles durs, avec leurs pommettes acérées comme des lames et leur nez trop prononcé. Même le chagrin prenait un air sévère sur un tel visage, bien plus fait pour les sourires carnassiers et les regards glacials qui avaient rendu la Reine Noire tristement célèbre.
« Ça marche toujours, répondit Catherine Foundling, quand on fait un peu mal. »
Les lèvres de Laurence se retroussèrent avec dédain.
« Ça te fait si mal que ça d’avoir dû emprunter la main d’une autre ? dit la Sainte. Tu ne t’en es pas privée, ce soir. »
Peut-être était-ce plutôt le fait d’avoir été couronnée à Laure sans que cela suffise à donner à la seigneure de guerre une fraction de l’emprise que les Fairfax depuis longtemps disparus exerçaient sur son peuple. Son règne n’avait pas de quoi la rendre très fière, puisqu’elle avait dû recourir au nom et au Nom d’une autre pour accomplir ce rituel.
« Cette ville est une fosse commune creusée par mes échecs, répondit la Reine Noire d’un ton distant. Et pourtant, me voici qui arpente de nouveau ses ruines. Combien d’autres, je me le demande, faudra-t-il encore avant que je sois forcée de regarder cet échec en face suffisamment souvent ? »
Laurence hésita : malgré le monstre auquel elle s’adressait à cet instant, elle éprouvait pour cette femme une compassion qu’elle n’aurait jamais cru possible. Car ce n’était pas une marionnettiste triomphante et narquoise qui tirait les ficelles de tous. Cette morne distance, elle la connaissait bien. Elle venait de cette même part d’elle-même qui faisait se demander à la Sainte des Épées ce qui aurait pu changer si elle était arrivée une semaine plus tôt plutôt que trop tard. Si elle avait pu tuer la bête quand elle n’avait pris qu’une poignée de victimes, plutôt qu’un village ; si elle avait trouvé Isodorios lorsque le sang du dragon avait commencé à se corrompre, au lieu d’attendre que le rouge l’ait dévoré. Et si… Le vieux fouet du repentir, infatigable bourreau.
« Ça ne te quittera jamais, dit la Sainte, sans méchanceté. »
C’était la vérité, et la plus grande marque de respect qu’elle pût offrir à quelqu’un comme Catherine Foundling.
« Je ne crois pas, non, admit doucement la Reine Noire. »
Quelques battements de cœur s’écoulèrent dans le silence, qu’aucune d’elles ne chercha à rompre, avant que la vieille femme ne s’impatiente.
« Et maintenant ? demanda Laurence.
— Nous ne sommes qu’une diversion, Sainte, lui rappela Foundling. Et je dirais que l’ennemi est suffisamment distrait, pour l’instant. »
« Skein n’est pas vaincu, répliqua Laurence. Il faudra plus que des spectres pour l’abattre. »
« Occupe-t’en, si tu veux, haussa les épaules la jeune femme. Emmène le Tyran et le Sorcier, si ça te chante. »
« Tu ne vas pas donner un coup de main, grogna la Sainte. Quelle aide précieuse tu fais. »
Theodosian suffirait probablement à lui seul à enfouir entièrement les visions oraculaires du Seigneur Cornu, au lieu de simplement les brouiller comme le ferait le domaine de Laurence. Mais la tâche irait plus vite avec une prêtresse ou une ruine pour contenir le Revenant, pendant que ceux d’entre eux qui savaient mieux tuer les morts mettraient fin à cette abomination.
« J’entrerai à l’intérieur si le roi Edward parvient à franchir les protections du palais intérieur, dit Foundling d’un ton désinvolte. »
« S’il y parvient ? demanda Laurence.
— Ça dépend de qui les a posées, grogna la Reine Noire. Espérons qu’elles reposent encore sur le travail de la Diaboliste. Sinon, ce sera comme essayer de renverser un rempart en lui lançant des œufs. »
D’autres portes de l’Enfer s’ouvrirent au-dessus d’elles, déversant des démons. La bataille victorieuse pour la cour se conclut lorsque le Tyran d’Héliké, riant comme un dément, lança des traînées de feu depuis son sceptre serti de joyaux sur Skein, qui sifflait et fuyait en repoussant les morts à ses trousses. Laurence vit qu’ils lui avaient arraché de larges pans de fourrure et dévoré sa chair comme des fantômes affamés, jusqu’à ce que le Seigneur Cornu bondisse par-dessus le bord de la falaise, à l’extrémité du palais ducal. Au loin, le roi mort de Callow leva son épée vers le ciel qui se remplissait de feu et de soufre, puis lui déclara solennellement la guerre.
Les morts obéirent.
Laurence attendit. Elle sentait qu’une fin approchait. Et lorsque le moment viendrait, elle serait prête à l’affronter comme il se devait.
Tariq avait affronté bien des méchants au cours de sa vie, et pas toujours avec la Lumière et le conflit. Souvent, les mots faisaient davantage de bien dans le monde qu’une main plus rude, à condition de choisir les bons. Il se pouvait donc bien qu’aucun être vivant sur Calernia n’eût parlé avec plus de méchants que lui. Il avait constaté que les silencieux étaient souvent les plus dangereux. Ceux qui n’éprouvaient pas le besoin de se vanter ou de combler les silences avaient souvent de plus grandes ambitions en tête, et se révélaient donc des adversaires plus périlleux. Mais ce n’était pas une règle absolue. Il aurait été mensonger, par exemple, de prétendre que Kairos Theodosian ne comptait pas parmi les Élus les plus meurtriers que Tariq eût croisés au fil des ans : ce garçon était tout simplement incapable de tenir sa langue. La tendance était néanmoins marquée. Et bien que Woe fût une bande de méchants aussi singulière que leurs prédécesseurs de sinistre mémoire, lorsque Tariq avait évalué l’Archer pour la première fois, son bavardage constant l’avait incité à la considérer comme une menace secondaire dès lors qu’elle n’avait pas la Reine Noire pour la guider. Une tueuse habile et aguerrie, cela dit, dont l’arc en main semblait relever de la sorcellerie. Mais pas un véritable danger, contrairement à l’esprit brillant derrière la brutalité du visage de l’Adjoint, ou aux atrocités d’une innocence sinistre que le Hiérophante était capable de commettre.
Il s’était trompé.
Si l’Archer — Indrani, comme elle avait confirmé s’appeler avec désinvolture — était bel et bien bavarde, le Pèlerin avait entrevu ce qui se cachait derrière ses sourires et sa désinvolture, et cela l’avait troublé. Les pensées et les sentiments de l’Archer changeaient sans cesse, aussi capricieux que les marées ; pourtant, sous cette surface se trouvait un socle aussi discret que vigilant. Il lui avait fallu près d’une heure, entre autres, pour comprendre ce que signifiait une association particulière entre un élément de ce socle et l’amusement qu’il lui inspirait. À savoir que la jeune femme souriante envisageait de devoir le tuer un jour. Sans éprouver la moindre parcelle de culpabilité. Tariq devait bien l’admettre : il aurait été plus facile d’avaler la pilule si l’Archer avait été un démon de sang-froid comme certains des monstres à visage humain qu’il avait dû affronter. Incapables d’éprouver de la joie ou de l’affection autrement qu’en surface — même s’il fallait préciser que tous ceux qu’il avait rencontrés et qui étaient ainsi bridés n’étaient pas monstrueux, ni même particulièrement malfaisants. Or, la jeune femme ne l’était pas. Une profonde affection et une forme de loyauté complexe avaient éclos en elle lorsqu’elle avait parlé avec la Reine Noire, ainsi qu’un sentiment qu’il avait identifié, non sans malaise, comme du désir. Quelque chose de plus romantique se manifestait quand on évoquait le Hiérophante, mêlé à une sorte d’émerveillement qui lui laissait penser que cette révélation était encore récente.
Grâce à son aspect, il savait que l’Archer Indrani était une jeune femme agréable, quoique hédoniste, qui n’hésiterait pas une seconde à lui trancher la gorge si elle le jugeait menaçant ou si une personne de confiance le lui demandait. Cette découverte était d’autant plus troublante qu’il était ridiculement facile de lui soutirer des informations, bien que le socle sous-jacent à cette facilité ne perdît rien de la nature des questions posées. Elle était perspicace, celle-là, même si elle en était déjà à sa deuxième flasque de monteron levantindepuis qu’ils s’étaient séparés du reste de la bande. Qu’elle soit encore presque sobre après avoir bu autant d’alcool fort était remarquable, même chez une Élue. Mais, vu leur apparence, il soupçonnait qu’elle avait tué des éclaireurs de l’armée du seigneur Marave pour les obtenir. Peut-être les avait-elle tués uniquement pour leurs flasques, car son savoir-faire sur le terrain était du genre que nul œil ordinaire ne pouvait aisément percer, aussi exercé fût-il.
« — Alors on a signé “le Roi de l’Hiver”, vu qu’aucun de nous ne connaissait son nom, mais le plus important, c’est qu’elle m’a traitée de mégère maussade, dit l’Archer. Maussade, sérieusement, tu te rends compte ? Quel toupet, parfois. »
Tariq écarta une inquiétude — celle d’avoir été à plusieurs reprises manœuvré par une jeune femme dont l’idée d’un subterfuge pour s’introduire dans le siège de la Cour d’Hiver consistait en un mensonge si évident que les fées hésiteraient à la prendre en défaut — et se concentra sur un problème plus immédiat. Pendant qu’Indrani gesticulait, elle ne gardait pas les deux mains sur la paroi à pic qu’ils escaladaient. C’était plutôt embêtant : elle ouvrait la voie, et si elle tombait, la corde dont elle se servait pour le hisser l’entraînerait lui aussi vers une mort certaine.
« Vous devriez vraiment vous montrer aussi désinvolte avec les prises ? demanda-t-il d’une voix étranglée.
— Ne t’en fais pas, balaya l’Archer. On y est presque, de toute façon.
— Et nous arriverons bien sur un terrain solide, n’est-ce pas ? demanda faiblement le Pèlerin Gris.
— Il y a une petite pente, mais en gros, oui, répondit gaiement la jeune femme. C’était autrefois un passage secret, quand Liesse était encore une ville et pas une crise de colère magique volante de la Diaboliste. Les nobles, hein ? De vraies taupes, toujours à creuser des tunnels pour s’enfuir quand ça tourne mal. »
« Et vous êtes certaine que ni la Diaboliste ni le Hiérophante ne l’ont découvert ? insista Tariq.
— Disons que j’en suis au moins à moitié sûre », fit-elle en lui adressant un clin d’œil maladroit. « Sérieusement, cela débouchait autrefois dans le lac Hengest. Il fallait traverser le lac à la nage pour s’enfuir, et aucun méchant ne pourrait jamais s’y baigner. Cat dit qu’il y avait un cadavre d’ange de réserve qui traînait à l’intérieur. »
« Le Hashmallim que l’Empereur de l’Effroi Traîtreux a envoyé en perdition par ruse, confirma le Pèlerin. Dans certains cercles, son histoire est bien connue. Il fut l’un des deux seuls souverains praesi à avoir réussi à blesser un Chœur. »
« Sans déconner ? » L’Archer lui jeta un regard sérieux. « Je ne savais pas de quel genre d’os d’ange il s’agissait, et je ne crois pas que les autres le savaient non plus. Bref, quand la Diaboliste a fait atterrir la ville, elle a placé une falaise gigantesque devant tout ce quartier pour le défendre plus facilement. Le passage a donc été enseveli, jusqu’à ce que Zeze le vole à nouveau. À ma connaissance, nous sommes les deux seules personnes à savoir qu’il existe — et j’en sais beaucoup, parce que j’ai de bons yeux. »
« Sans déconner, confirma solennellement le Pèlerin Gris.
Bien qu’il lui manquât une bonne partie du contexte nécessaire pour saisir toutes les nuances des informations qu’elle avait si facilement livrées, il lui était reconnaissant de le hisser le long de la falaise tout en parlant. Tariq était bien moins agile qu’autrefois, et n’avait jamais été un grand grimpeur. Il était tombé plus d’une fois en escaladant le balcon de Sintra, mais il n’avait jamais utilisé le marchepied qu’elle avait un jour fait placer contre le mur pour se moquer ouvertement de lui. Le Pèlerin jeta un coup d’œil au précipice, sans goûter le moins du monde ce rappel brutal qu’il pendait actuellement au bout d’une corde, à une hauteur où les nuages d’orage se trouvaient en contrebas. S’il tombait de là, ce ne serait pas seulement son orgueil qui en prendrait un coup.
« Et qui était l’autre ? demanda l’Archer en calant sa botte dans une fissure et en se hissant avec agilité.
— L’autre ? demanda Tariq.
— Souverain praesi, précisa la jeune femme.
— Ah, ce devait être Triomphante, si l’on en croit les vieux récits, répondit-il.
Il avait parlé un peu vite : la corde s’était tendue à mesure qu’elle montait, et il s’efforçait de suivre son chemin.
« Ah, Triomphante, fredonna l’Archer. Voilà une vraie horreur. C’est toujours un plaisir de lire à son sujet, pas vrai ? »
À condition d’aimer les pages décrivant une succession de massacres brutaux et d’asservissements, qui culminaient dans une arrogance si éhontée qu’elle avait poussé non pas un, mais deux empires de l’autre côté de la Mer Tyrrhénienne à lui faire la guerre. Ce qui n’était pas le cas de Tariq, même s’il reconnaissait l’importance de l’étude de l’Histoire. Les récits praesis étaient généralement écœurants, une parade de sauvageries qui cherchaient toujours à surpasser les précédentes. L’Impératrice de l’Effroi Triomphante avait de loin surpassé toutes les autres, et il n’était pas nécessaire de lire les récits de ses tentatives d’anéantissement de la Chaîne de la Faim et de la Titanomachie pour en être révulsé. Les atrocités qu’elle avait commises afin de soumettre les puissantes tribus alamannes établies sur les rives du lac Artoise suffisaient déjà à inspirer l’horreur ; elles n’étaient pourtant qu’une pâle ombre de celles qu’elle avait infligées à Callow.
« Si tu le dis, répondit le Pèlerin.
Indrani ne prêta aucune attention à sa réponse. Elle émettait des sons vaguement satisfaits tout en prenant appui contre les saillies de la paroi ; puis elle se déplaça rapidement d’un côté à l’autre, montant aussi haut que la corde le permettait avant de passer une jambe par-dessus ce qui semblait être le niveau inférieur d’un tunnel. Elle roula sur le dos et aida Tariq à la rejoindre, mettant ses bras musclés à contribution pour hisser sa vieille carcasse. Ils détachèrent ensuite la corde, et le Pèlerin tissa un mince filet de Lumière en un globe.
« Vous ne connaissez pas l’astuce pour voir dans le noir ? demanda l’Archer, surprise.
— La Lumière révèle aussi de nombreux enchantements, lui expliqua Tariq, ainsi que des subtilités qu’on ne perçoit pas en s’appuyant sur son Don. Mieux vaut avancer prudemment, n’est-ce pas ?
— Je suppose. Les Callowans ont peut-être installé des… »
Elle s’interrompit — ou, pour être plus exacte, quelque chose l’interrompit. Ses sens étaient aiguisés, mais Tariq disposait d’un autre atout que les seuls moyens de son fragile corps mortel : les Ophanim lui murmurèrent à l’oreille, d’un ton pressant, mais sans désapprobation. Au-dessus d’eux, Liesse trembla, et un vacarme déchaîné leur parvint de loin.
« Eh bien, dit Indrani. On dirait que la prudence vient de faire un grand plongeon du haut de cette falaise.
— C’est bien ce qui vient de se passer, murmura le Pèlerin Gris.
— Vois le bon côté des choses, Pèlerin, lança gaiement l’Archer. Personne ne sait faire diversion comme Catherine. »