Chapitre 355
« La rancune naît du sang, se transmet par lui et se répare par lui. Comme l’ont juré ceux qui m’ont précédé, je le jure à mon tour : il n’y aura ni paix ni repos tant que le Berceau n’aura pas été reconquis. »
– Premier Serment du Peuple, prêté par tous les habitants du duché de Daoine à l’âge de sept ans
J’avais eu un jour une conversation avec Akua, après qu’Indrani eut tant forcé sur la bouteille pendant notre « conseil » qu’elle avait fini par ronfler sur la table. Nous avions déjà parlé de lui, bien sûr : le Roi Mort. L’Horreur Cachée, l’Abomination, le dernier roi de Sephirah – et cent autres titres encore, tout un trésor d’honneurs sinistres accumulés au fil des siècles. Depuis que l’invitation m’était parvenue à Callow, nous avions tous échafaudé nos plans autour de l’antique créature de Keter, et consacré bien des paroles et de l’encre à conjecturer ses intentions. Dans un soudain moment de franchise, alors que je partageais une table branlante avec une femme que je me rappelais parfois haïr, j’avais admis que les ambitions du Roi Mort m’échappaient. À supposer qu’il en eût seulement. Que pouvait désirer de la Création le souverain immortel d’un royaume presque intouchable ? Il avait déjà tout ce qu’un dirigeant mortel pouvait convoiter : une richesse presque absurde, une autorité absolue, l’adoration d’un peuple qu’il avait façonné pour qu’il le vénère comme son unique idole. Qu’y avait-il au monde que le Roi de la Mort ne pût obtenir d’un claquement de doigts, ou grâce à la patience dont il était sans égal ?
« La compagnie », avait fini par suggérer Akua. Et peut-être n’avait-elle pas tort. Quand il avait parlé de la Barde, c’était avec un respect presque affectueux, alors qu’ils étaient ennemis en tout et qu’elle l’avait plus d’une fois ruiné. Pourtant, même si je ne nierais pas avoir connu quelques moments d’arrogance au fil des ans, je ne pouvais sérieusement croire que ma possible apothéose eût suffi à le pousser à lancer la Couronne de Bois Mort dans la guerre. L’invitation de Malicia avait ouvert une porte, mais la franchir avait été son choix, et le but de ce choix m’échappait toujours. Même s’il réussissait au-delà des rêves les plus fous d’un monstre, même s’il dévorait tout le continent et faisait naître mille ans de ténèbres… et ensuite ? Une flotte levée, puis la marée des morts-vivants emmenée à bord de navires par-delà la Mer Tyrrhénienne ? Ou vers l’Arcadie, peut-être, un autre Enfer, voire, pour une ambition véritable, les Cieux eux-mêmes. Je devais l’admettre : il m’était difficile de concevoir l’ampleur et la portée des desseins d’un être tel que le Roi de la Mort, moi qui n’avais vécu qu’une existence si dérisoire en comparaison. Pourtant, je ne croyais pas que le monstre patient et doux de la voix, qui avait fait de son propre foyer un bûcher pour atteindre l’apothéose, choisirait de s’engager dans une guerre éternelle contre le monde entier.
Akua m’avait contesté sur ce point, étonnée par ma certitude. À certains égards, avait-elle soutenu, le Roi Mort incarnait le mieux ce que signifiait être partisan d’En Bas. Même si l’Horreur Cachée avait dormi au-delà de ses frontières, parfois pendant des siècles, un seul méchant dans toute l’histoire de Calernia l’avait jamais surpassé. Puisse-t-elle ne jamais revenir. Comment le Roi de la Mort pourrait-il soumettre le monde entier autrement que par la guerre ? Cette conversation m’avait rappelé avec force que les gens qui avaient élevé Akua Sahelian considéraient la conquête du monde comme une aspiration louable. Ils croyaient naturel de le penser, et que tous les autres le pensaient aussi. Ses pairs, ses plus hauts serviteurs, sa famille : tout son petit monde partageait cette folie. Cela ne devait pas avoir l’air fou du tout, songeai-je, quand on était blotti dans les bras chaleureux de ce monde. Comment cela aurait-il pu l’être, quand tous ceux qui comptaient jugeaient eux aussi cette ambition raisonnable ? Mais Akua restait une habitante des Terres désolées, une aristocrate, et certaines choses ne la quitteraient peut-être jamais. Cela l’aveuglait à la vérité : les victoires du Roi Mort étaient nées de son rejet de tout ce que chérissait la couvée qui ne cessait de tourner autour de la Tour. Voyez-vous, dans le genre de partie que jouait Neshamah, il suffisait à l’opposition d’avoir de la chance une seule fois – et elle avait l’éternité pour tenter encore sa chance, en priant pour que ce jour béni finisse par arriver. Chaque fois que le Roi Mort partait en guerre, En Haut avait une nouvelle occasion de l’atteindre.
Pour Neshamah, une guerre éternelle revenait à se suicider lentement, avec méthode, en laissant les probabilités faire leur œuvre.
Oh, nous n’avions pas sondé le cœur de l’Horreur Cachée cette nuit-là, ni dévoilé ses secrets les plus profonds. Après tout, nous étions encore jeunes, et avions appris à penser en fonction d’une guerre qui s’aventurait rarement aussi loin à l’ouest. Mais l’idée m’était restée : la patience n’était pas une clé universelle qui réglerait tous les problèmes du Roi Mort. Il pouvait se replier dans la Sérénité quand la tournure des événements lui déplaisait, c’était vrai, mais cela avait un coût : des champions brisés, des secrets mis au jour et des ruses révélées. Une grande partie de ces connaissances disparaissait avec ceux qui les avaient acquises, et ils ne tardaient pas à mourir ; mais les éléments importants – ceux qui pourraient un jour le détruire ? L’Intercesseuse les garderait jalousement, puis les distribuerait aux Héros dès que l’occasion se présenterait. La patience lui permettait de choisir le champ de bataille, de le préparer à son avantage, mais il fallait tout de même livrer bataille. Pourquoi proposer une trêve de cent ans, sinon parce que la configuration de ce champ de bataille-ci lui déplaisait ? Dans notre monde, la vertu suprême d’une existence comme celle du Roi Mort devait être la lâcheté. Cela signifiait battre en retraite aussitôt, sans le moindre scrupule, dès qu’il semblait qu’une véritable menace se rapprochait. Cette connaissance n’était pourtant pas non plus une clé universelle : il demeurait l’Horreur Cachée. En fin de compte, bien peu de choses pouvaient le menacer ; et, dès l’aube des jours, la Barde l’avait qualifié d’expert dans l’art d’éviter toute faiblesse.
La capacité de reprendre un Revenant au Roi Mort constituerait une menace stratégique, mais pas insurmontable. À moins que je sois prête à rassembler ma propre armée de Nommés morts pour rivaliser avec la sienne – ce qui souillerait ma réputation sans espoir de réparation dans mon siège du pouvoir et braquerait presque tous mes alliés potentiels –, cela ne revenait guère à autre chose que de perdre l’un de ses champions sous la lame d’un Héros. Bien sûr, je ne m’étais pas contentée de demander à Sve Noc de m’aider à rendre sa libre volonté au Bon Roi : nous nous y prenions alors que la volonté directrice de l’Horreur Cachée se trouvait encore en lui. Je n’étais pas mage et mes connaissances en la matière restaient limitées. Mais j’avais moi-même relevé des cadavres et les avais liés à ma volonté ; je savais donc qu’une maîtrise aussi fine que celle dont j’avais été témoin ici ne pouvait s’obtenir sansinvestissement. J’ignorais ce que cela lui coûterait si nous parvenions à piéger la part de lui qu’il avait disséminée dans le Revenant, mais cela importait peu. Le Roi Mort était, pour ne pas trop insister sur le titre, mort. Il ne guérissait plus, ni de corps ni d’âme. Chaque perte qu’il subissait était une pertedéfinitive. Ainsi, tandis que la puissance et l’attention de Sve Noc, couronnées de malheur, se déversaient dans le cadavre d’Edward Fairfax, je retrouvai un lieu familier. Entourée d’un noir absolu, d’un néant sans fond, je me tenais appuyée sur mon bâton et soutins le regard de Neshamah en… chair, pour ainsi dire.
« Je n’ai guère de respect pour l’imprudence, dit le Roi Mort. »
Je ne répondis rien. Le sablier avait été retourné, songeai-je, et ce n’était pas moi dont le sable s’écoulait. Oh, rien ne garantissait vraiment que nous réussirions à le piéger. Mais même si nous échouions, cela aurait un prix, et il serait plus lourd pour lui que pour nous. Le Roi de la Mort avait beau avoir fait de l’usure son arme la plus tranchante, à certains égards, elle pouvait encore se retourner contre lui et le frapper tout aussi profondément.
« Pourtant, poursuivit Neshamah, je reste surpris de vous voir en faire un calcul délibéré. »
Il aurait été vain de regarder ailleurs que vers lui, puisqu’il n’y avait rien d’autre à voir ; je m’épargnai donc cette comédie. Je ne pris pas non plus la parole. Ce n’était pas moi qui étais venue négocier, même si je ne nierais pas avoir manigancé pour que cette conversation ait lieu.
« Vous aurez besoin de garanties concernant la vie du Hiérophante », dit-il.
J’inclinai la tête en signe d’assentiment. Depuis le début, je craignais que certaines choses ne puissent être annulées, même par la résurrection du Pèlerin. Ou qu’il soit contraint d’employer prématurément cet aspect pour sauver une vie qui m’importait moins, m’empêchant de l’utiliser pour obtenir un enjeu de moindre importance. Recevoir des garanties du Roi Mort était préférable. Il n’était pas une fée liée par sa parole, mais il devait bien savoir que, s’il me trahissait après m’avoir fait une promesse, je ne négocierais plus jamais avec lui. « Imprudence », avait-il dit. Comme si, dans nos luttes, il était censé y avoir une forme de courtoisie ; pas nécessairement de fair-play, mais au moins… la compréhension qu’il s’agissait d’un jeu, d’une pièce, d’un sport.N’oublie pas, murmura la douleur dans ma jambe.N’oublie pas.Je montrai les dents au Roi de la Mort en un sourire féroce, élève sauvage de maîtres sauvages, et laissai tomber ce faux-semblant. Nous n’étions pas des princes procerans se livrant une guerre de cour, car une guerre ne pouvait jamais être courtoise.
« Six mois, dis-je.
— Pardon ? demanda le Roi Mort.
— Vos armées ne feront pas un seul pas en avant pendant six mois, dis-je. Voilà mon offre : cela, et la libération du Hiérophante. »
« Vous surestimez la solidité de votre position, avertit Neshamah.
— Vous avez, murmurai-je, enlevé mon ami et vous négociez maintenant sa vie tout en complotant la mort d’autres êtres qui me sont chers. Vous avez organisé la destruction de mes armées, de presque tous ceux que j’ai jamais aimés. Sans mon intervention, vous auriez enseveli Iserre sous la mort et emprunté la main du Hiérophante pour accomplir votre besogne. »
« Vous vous cramponnez aux restes de ce que vous étiez autrefois, Reine Noire, dit l’Horreur Cachée. Cela ne vous honore guère au regard de ce que vous êtes devenue. »
« Ce n’était jamais vraiment personnel, pour moi, avant, lui dis-je. Vous étiez un ennemi, mais aussi, à certains égards, un allié. En principe, je trouvais tragique que d’autres meurent au cours de vos invasions, mais nul ne pleure des visages qu’il n’a jamais connus ni aimés. »
« Un avant-goût, dit le Roi Mort, de ce qui vous attend. Ce seront des inconnus, Catherine Foundling. Un jour, plus tôt que vous ne le croyez, ils seront tous des inconnus. »
« Et si ce jour arrive, je pourrais bien devenir l’horreur que vous aviez prédite, reconnus-je. Mais aujourd’hui, Roi Mort ? »
Je m’avançai en boitant dans son espace, le regard glacé.
« Aujourd’hui, vous êtes la chose quia pris mon ami, sifflai-je. La chose qui aurait massacré les Woe et l’Armée de Callow sans sourciller. “Vous surestimez la solidité de votre position”, hein ? Dieux sans merci. »
Je frappai de mon bâton le néant sous nos pieds ; le bruit résonna comme un coup de tonnerre.
« Vous croyez qu’après ça, je ne suis pas prête à tenter de tomber de la falaise avec vous, Neshamah ? lançai-je sèchement. À parier sur celui de nous deux qui trouvera ses ailes en chemin ? Regardez-moi le dos, Roi de la Mort, et lisez ce qui y est inscrit : quand il m’a fallu choisir entre risquer la ruine et plier le genou, je n’ai jamais répondu qu’une seule chose. »
Un instant passa.
« Votre tirade est-elle terminée ? demanda calmement le Roi Mort. Elle n’a servi à rien, sinon à mettre ma patience à l’épreuve. »
« Vous connaissez mes conditions, dis-je froidement. Six mois et la libération du Hiérophante. »
« Ce n’est pas un marché, dit-il.
— Certes, répondis-je. C’est un prix. Et si vous savez ne serait-ce qu’une chose de mon peuple, vous savez que nos prix sont toujours élevés. »
« Je détiens plus d’un otage, même si le Tyran a encore changé de camp, dit le Roi Mort.
— J’ai poignardé Noir quand nous nous sommes parlé pour la dernière fois, avant de lui ordonner de retrouver un semblant de décence, dis-je. Depuis, il a organisé la famine de plusieurs centaines de milliers d’innocents. Essayez encore. »
« Si vous voulez assembler votre coalition contre moi, il vous faudra un souverain pour Praes, répliqua-t-il. Vous ne pouvez tolérer que l’Impératrice Morte Malicia reste au pouvoir, ce qui fait de lui votre seul candidat digne de confiance. »
Je crispai les doigts. J’avais trop espéré que feindre l’indifférence suffirait.
« Amadeus de l’Étendue Verte et Masego le Hiérophante, dit Neshamah. En échange de l’assurance que je ne tuerai aucun des deux sur ce champ de bataille, vos corbeaux desserreront leurs serres. »
J’expirai.
« Non, dis-je.
Ses yeux se plissèrent à peine, signe qui, chez un autre homme, aurait trahi de la frustration et de la surprise.
« Nous tombons, Roi Mort, dis-je. Que les dieux ne viennent en aide à aucun de nous, ces salauds capricieux. »
« Des garanties, dit-il. Et trois mois. »
Cela signifiait qu’il ne libérerait pas Masego ; quel que fût l’usage qu’il faisait du corps de mon ami, il poursuivrait jusqu’au tout dernier instant. Mais trois mois… Dieux, même trois mois seulement ! Cela permettrait aux Lycaonais de rester dans la guerre au lieu de glisser vers l’abîme, et nous donnerait assez de répit pour transformer cette guerre, déjà perdue, en une guerre que nous étions en train de perdre.
« La nuit n’est pas finie, dis-je, en soutenant son regard doré.
— Une fois encore, nous sommes d’accord, dit le Roi de la Mort. Marché conclu ? »
« Marché conclu, répondis-je, et les ténèbres se brisèrent.
Les Sœurs n’avaient pas atteint l’apothéose en douceur, et leurs œuvres ne l’étaient pas davantage. Pourtant, il s’agissait ici de voler, de prendre ; en la matière, nous étions toutes bien versées. Sve Noc, discernant mes pensées à mesure qu’elles se formaient, desserra juste assez son emprise sur le Revenant pour que le mince fil qui avait été la volonté du Roi Mort s’échappe dans le néant. Puis la Nuit rapace s’engouffra dans le sentier que l’Horreur Cachée avait emprunté pour se retirer. Impérieuse et avide, elle dévora ce qui liait l’homme qui avait été le Bon Roi Edward Fairfax à son maître de Keter. Komena, je le savais, tandis qu’elle daignait effleurer mes pensées, voulait le revendiquer à la place de l’Horreur Cachée. Posséder son propre porte-étendard Fairfax, répandre les Préceptes de la Nuit partout où tombait le crépuscule. Car, parmi les royaumes des hommes, où trouver de meilleurs champs pour ses leçons sanglantes que les terres de Callow, ravagées par la guerre ? Andronike, toujours prudente et calculatrice là où sa sœur brûlait d’en découdre, était davantage encline à éteindre le Revenant. Elle comprenait que dominer les êtres corrompus comportait des risques, mais ouvrait aussi la voie à cet ennemi si dangereux contre lequel notre guerre ne faisait que commencer. Pourquoi courir ce risque, quand rien ne nous y obligeait ? Je n’étais d’accord avec aucune des deux. Même si les prophètes n’avaient pas pour habitude de contester les prophéties, ni les hérauts le message qu’ils portaient, nos liens n’obéissaient pas à cette règle. C’était surtout pour mon tempérament querelleur qu’elles m’avaient élevée au rang de Première sous la Nuit. Alors, quand je pris la parole, les Sœurs m’écoutèrent, et nos volontés s’unirent en un miracle.
Le roi Edward Fairfax, septième du nom, inspira pour la première fois depuis sa mort, sous les murs de Keter. Ce fut le premier des deux grands prodiges que je déchaînerais ce jour-là.
« Cela fait, dit le Bon Roi, bien des années que je n’ai arpenté les rues de la lumineuse Liesse. »
Dans un long soupir, j’ouvris les vannes et laissai la Nuit m’envahir. Une marée montante de pouvoir, trop vaste pour que je puisse la façonner ou la saisir de mes propres mains. Dans le ciel, au-dessus de nous tous, des hurlements assourdissants emplirent l’air tandis que des portes infernales s’ouvraient l’une après l’autre. Ce royaume déjà à moitié ruiné se mit à trembler sous les violences qu’on lui infligeait, navire en train de sombrer auquel on perçait une nouvelle brèche toutes les quelques minutes.
« Vous semblez avoir courroucé l’Abomination, Reine Catherine, dit le roi Edward.
— J’ai tenté de le forcer à accepter des concessions assez considérables, reconnus-je. Il semble penser que je mérite un rappel à l’ordre. »
La Nuit continua de se déverser en moi, marée toujours plus haute, jusqu’à ce que le monde autour de moi se transforme en peinture à l’huile : imprécise, comme estompée, mais tout aussi merveilleusement colorée.
« C’est bien le cas, dit le Revenant. Je vous remercie de m’avoir brisé mes chaînes, vous que l’on nomme Reine Noire, mais je ne peux m’empêcher de m’interroger sur le prix à payer. Quels sombres protecteurs ont cherché à m’endetter ? »
« Rien, dis-je. Vous ne devez absolument rien. Les miracles ne s’achètent pas, même ceux de la Nuit. »
« Un cadeau, dit le roi Edward, sans en paraître convaincu.
— J’ai une requête à vous présenter, reconnus-je. Mais elle serait dénuée de sens si vous n’y consentiez pas de votre plein gré. Il n’est donc question d’aucune dette, envers moi ou envers Sve Noc. Nous sommes tous les trois d’accord là-dessus. »
« Une miséricorde offerte sans contrepartie, mais avec un dessein, dit le Bon Roi.
Il avait, me sembla-t-il, l’air presque heureux.
« Je suis prêtresse, dis-je. Mais aussi reine. »
Et, au bout du compte, bien peu de choses étaient à la portée d’une reine qui ne poursuivait qu’une intention purement bienveillante. La vertu à elle seule ne gagnait pas les guerres et ne nourrissait pas les gens pendant l’hiver. Au loin, comme dans un monde tout différent, le Tyran d’Héliké continuait de parler. Les démons autour de nous et au loin bouillonnaient comme une marmite sur le point de déborder, pris d’une frénésie meurtrière par des moyens sorciers et toujours plus nombreux à chaque instant. La Sainte des Épées combattait sans relâche, inflexible ; et, même si j’entendais presque encore à mon oreille la respiration haletante du Sorcier renégat, ses sortilèges continuaient de fuser et les démons de mourir. Pourtant, la bataille qui nous entourait et fondait sur nous semblait déjà lointaine. Je savais que la victoire ou la défaite ne se joueraient pas là-bas.
« Votre requête, Reine Catherine, dit le Revenant. Je vous écoute. »
M’appuyant, épuisée, sur mon bâton, je levai une paume et comprimai autant de Nuit que je le pouvais en une sphère. Ma volonté flancha, mais mon entêtement prolongea la lutte plus que de raison. Les forces que j’essayais de manier étaient tout simplement trop vastes. Là où je cédais, la volonté des Sœurs me soutint ; leurs deux prises – l’une agile et douce, celle d’Andronike, tisseuse de trames, l’autre impérieuse et brutale, celle de Komena, briseuse de lances – firent naître un orbe de Nuit pure au-dessus de ma paume ouverte.
« Vous les entendez ? demandai-je. Notre peuple, ses échos dans ce lieu. La marque indélébile qu’un terrible massacre laisse longtemps après sa fin. »
« Comme des chants tissés de lamentations, acquiesça doucement Edward Fairfax.
— J’ai tué l’ennemi qui a fait cela et me le suis approprié, lui dis-je. Mais ce dénouement n’est qu’une piètre compensation à la folie du Doom de Liesse. Or, un ennemi se tient devant nous, qui se sert de ses œuvres dans un dessein destructeur et fait la guerre au monde entier. Cela aussi, il faut le prendre en compte. »
Son regard se posa sur l’orbe de Nuit.
« Une dernière fois, dit-il, à l’assaut. »
« Cela vous tuera, le prévins-je. Cette puissance n’a guère de bonté en elle, et elle n’était pas faite pour vos mains. »
« Je suis mort depuis longtemps, répondit le Bon Roi. Et la bonté n’est pas ce que j’attends de ce jour. »
Edward Fairfax n’était déjà plus jeune quand on s’était emparé de lui, et je soupçonnais que même dans sa jeunesse, peu l’auraient trouvé beau. Mais ses traits puissamment dessinés dégageaient une sorte de majesté, comme s’ils avaient été sculptés dans la pierre et en avaient conservé les plus nobles qualités. Tête nue, il ne portait que sa couronne de cheveux blancs, et l’épée qu’il tenait à la main était nue. Sans fourreau auquel la rengainer, puisqu’il n’en avait pas à la hanche, elle ne pourrait jamais reposer.
« La guerre ne finit jamais, Reine Catherine, me dit-il d’une voix calme. Les visages et les frontières, les ennemis et les amis ne sont que les mesures les plus superficielles de cette réalité. Tous les tyrans ne règnent pas depuis la Tour, et nombre de ceux qui ont traqué les méchants ont pris part à la méchanceté dans leur chasse. »
J’inclinai la tête.
« Il ne faut pas confondre frapper le mal et faire le bien », citai-je.
« De peur que le bien ne devienne l’acte de frapper, compléta le Bon Roi d’un ton approbateur. Vous comprenez donc. Lorsque votre mal ne sera plus nécessaire, Reine Noire, vous attarder serait vous écarter du chemin étroit que vous avez suivi. »
Je crispai les doigts.
« Je sais, dis-je d’une voix rauque.
Des doigts morts arrachèrent la Nuit à ma paume, se refermèrent en poing et laissèrent les ténèbres s’enfoncer dans la chair.
« Alors levez-vous, gens de Callow ! appela le roi Edward d’une voix de tonnerre. Levez-vous encore une fois, car nous avons toujours des dettes à régler, et la Maison Fairfax fait appel à vousune dernière fois. »
Le silence dura le temps d’un battement de cœur, une immobilité semblable à la mort. Puis ils répondirent, comme ils l’avaient fait pendant des siècles : même une tombe n’était qu’un obstacle dérisoire lorsque c’était un Fairfax qui vous appelait à la guerre.