Chapitre 354
« Le pardon est une balance en équilibre, ni plus ni moins. »
— Le roi Edward Fairfax le Cinquième, la Main Dure
Les Aspects étaient révélateurs, avais-je toujours pensé, surtout lorsqu’ils étaient animés d’intentions malveillantes.
En pratique, ils avaient tendance à servir à des fins similaires, c’était vrai, mais on pouvait en apprendre beaucoup sur les Porteurs de Nom en observant quel impératif avait résonné en eux. William avait trouvé son principe dansFrapper, qui avait jailli de ce qu’il considérait comme la part la plus importante de son être : l’Épéiste Solitaire, celui qui réglait les torts d’un coup d’épée. Prenons Masego, en revanche, dontRuiners’était cristallisé face au Revenant qui se tenait devant moi. Au premier abord, on aurait pu croire que le Hiérophante avait des penchants sinistres, et, pour être honnête, l’idée m’avait traversé l’esprit à l’époque. J’avais entraîné mon ami dans pas mal de pétrins, et bien peu avaient été agréables. Mais la vérité, c’était que Masego avait été élevé par les Calamités bien avant de rejoindre cette autre famille qu’était devenu Woe. Il avait appris leurs leçons très jeune, même si elles avaient pris chez lui une forme sans doute différente de celle qu’on attendait. Pour Masego, ruiner quelque chose, c’était l’amenuiser jusqu’à le mener au bord de la rupture. Jusqu’à ce que, en un sens, cela ne représente plus une menace. J’aimais à croire que s’il s’arrêtait là au lieu de pousser jusqu’à l’anéantissement, c’était autant grâce à l’empathie qu’on l’avait encouragé à cultiver ces dernières années qu’au pragmatisme froid qu’on lui avait inculqué dès le berceau. Les leçons des vilains qui avaient façonné les Réformes, la Conquête : il est plus facile de soumettre que d’éradiquer. C’est moins coûteux, et la guerre, comme toute chose, est affaire de coûts et de bénéfices.
Certaines étaient moins évidentes : comme en bien des domaines, Noir était d’une subtilité effroyable sous des dehors d’une simplicité éclatante. SonDétruire, qui semblait n’être qu’une simple massue pour écraser les ennemis de la Tour, donnait un aperçu de ce qui se trouvait au cœur de l’homme. Quand il était poussé à agir, rien ne pouvait le satisfaire sinon l’anéantissement de ce qui l’avait incité à la violence. Le mot n’avait rien de nuancé, pas plus que son effet, car au fond, pour lui, le monde était divisé en deux par la ligne qu’il avait si célèbrement tracée pour les Légions de la Terreur : la victoire et la défaite, sans rien qui vaille entre les deux. C’est donc avec cette certitude en tête que je regardai le Tyran d’Héliké rire son vouloir jusqu’à le faire exister, le mot qu’il avait prononcé résonnant d’une façon qui n’avait rien à voir avec sa voix.Déchirer, avait dit Kairos Theodosian. L’effet de cet ordre fut aussi brutal que prompt : le crâne de Skein s’affaissa à moitié, un grand bois se brisa et son bras droit fut si violemment cassé qu’il ne tint plus à son épaule que par un fragment d’os. Des os se brisèrent dans tout le corps du Seigneur Cornu, mais de façon désordonnée. On aurait pu attribuer cela à la nature fantasque du Tyran, mais je n’étais pas dupe. Déchirer quelque chose, ce n’était pas le détruire, le briser ni quoi que ce soit d’aussi… définitif. C’était le mettre en pièces, le blesser. Lui faire mal. Mais jamais, compris-je, peut-être était-ce là l’essence même de son pouvoir, le tuer. Blesser, faire souffrir et semer l’inimitié, mais ne jamais mettre fin au combat. Car c’était bien là la manière du Tyran, n’est-ce pas ? Toujours un ennemi, un complot, une trahison en cours. Comme une toupie : s’il ralentissait, il risquait de basculer.
L’or plus profond avait disparu des yeux de Skein avant même que le Tyran eût fini de parler : le Roi Mort avait abandonné sans hésiter le cadavre qu’il habitait au premier signe de danger. Le grand rat lui-même poussa un cri de rage en retrouvant un corps couvert de blessures graves, tandis qu’une nuée de gargouilles se rassemblait en piaillant autour du vilain. Je tirai une dernière bouffée de ma pipe, puis, à regret, en vidai le reste de feuille de l’Éveil par-dessus le bord, probablement sur la tête d’un diable. C’était du gaspillage, vu la rareté et le prix de ces herbes dans ces contrées, mais j’allais devoir intervenir d’un instant à l’autre. Pas tout de suite, cependant.
« Je suppose, Reine Noire, que vous avez un plan ? » demanda distraitement le Tyran d’Héliké.
Je secouai une dernière fois la pipe en os de dragon pour m’assurer qu’elle était vide, puis la rangeai dans l’une des nombreuses poches de mon manteau.
« Oui, répondis-je. À mon avis, monseigneur le Tyran, notre problème, pour l’instant, c’est que l’adversaire a une armée et que nous n’en avons pas. »
En contrebas, pataugeant dans la mer de diables qui remplissait toujours la cour, la Sainte des Épées rappelait pourquoi, même au sommet de ma puissance brute sur l’Hiver, elle m’avait fait fuir à chacune de nos rencontres. Le spectacle de cette vieille femme, qui ne portait pour toute armure qu’une tunique et un tabard pâle, filant au milieu du flot de créatures était fascinant : Laurence de Montfort était sortie affronter seule une armée, et elle ne perdait pas. Je la regardai trancher le genou d’un diable de fumée et de pierre deux fois plus haut qu’un homme et large comme une porte de ville, passer sous son corps qui s’écroulait, puis, en trois coups rapides, décapiter les diables à tête de chacal qui bondissaient sur elle, leur trancher le bras et leur crever un œil. Le dernier, encore vivant malgré sa demi-cécité, vit son visage servir de marchepied au parfait salto qu’elle exécuta pour esquiver les griffes furieuses du diable qu’elle avait estropié. Celui-ci réduisit la tête de chacal en bouillie ; la Sainte des Épées atterrit juste devant l’épaule trop avancée du diable, qui rugissait toujours, et, dans un rictus glacial, lui sépara la tête du corps. Elle n’avait pas une seule fois ralenti, ni même pressé le pas ou forcé sur ses capacités. Elle n’utilisait aucun de ces coups vicieux dont je savais qu’elle était capable ; elle se ménageait, méprisant ouvertement le calibre de ses adversaires. Par les dieux, si elle n’avait eu à affronter que les diables enfermés dans une barrière, elle n’aurait peut-être même pas perdu.
Malheureusement, ce n’était pas tout. L’ordre hurlé par Skein de nous tuer tous avait donc été suivi avec enthousiasme par les diables. Si un grand nombre d’entre eux s’acharnaient sur la Sainte, d’autres avaient choisi d’autres proies. Des volées de walin-falme s’en étaient d’abord prises à moi, mais, après avoir battu en vain la barrière que le Sorcier renégat avait dressée sur leur chemin, elles avaient fini par porter leur mécontentement à la source de leur contrariété. Furieux, leurs ailes de cuir battant l’air, les diables convergèrent vers le balcon brisé que le Héros avait choisi pour perchoir, armés de matériel récupéré sur les morts des Légions et parmi les plus fidèles d’Akua. Cela ne leur servit pas à grand-chose : s’il avait employé des barrières pour assurer ma protection, le brun était maintenant passé à l’attaque. C’était comme regarder un musicien doué mais autodidacte à l’œuvre, songeai-je : ses sortilèges étaient bruts, rudimentaires, mais leur emploi ingénieux et l’étendue de ses talents étaient stupéfiants. Un tourbillon d’air qui aspirait une douzaine de diables fut alimenté par un nuage d’acide jaune vif ; les créatures se mirent à hurler tandis qu’elles brûlaient et fondaient. Une grande sphère de sorcellerie translucide, semblable aux boucliers que Masego aimait employer, se forma autour d’une autre meute. Le Sorcier y ouvrit un simple trou, puis y lança à répétition des boules de feu mal formées mais puissantes, jusqu’à ce qu’il ne reste que des cendres et des scories.
Sur la centaine qui s’en était d’abord prise à lui — d’abord de simples walin-falme, puis bientôt presque tout ce qui avait des ailes et venait des Enfers —, seule la moitié atteignit son balcon. Elles y trouvèrent le Sorcier renégat qui avait planté de petites pointes de métal argenté en un large cercle autour de lui. Elles semblaient anodines à première vue, mais leur utilité apparut lorsqu’il se mit à déverser un flot d’éclairs au-dessus de sa tête et que chacune des pointes en dévia une portion selon une brusque courbe. Grâce à cette cage de foudre improvisée, le Héros intercepta la première vague et la grilla en un instant. Les diables inférieurs s’enfuirent, terrifiés, mais les walin-falme avaient autrefois servi la Tour : elles étaient d’une autre trempe. Elles attrapèrent et empalèrent certaines de leurs alliées pour s’en servir de boucliers et passer sous la foudre sans dommage. Là, elles ne trouvèrent qu’une boule de lumière radieuse qui les aveugla et les brûla, les dispersant tandis que le Sorcier renégat réapparaissait au sommet d’un autre balcon, après avoir dissipé un glamour presque faë. Les pointes argentées étaient toujours là, et les diables, blessés et pris par surprise, ne purent s’adapter au nouvel angle : la foudre se remit à jaillir, et aucun ne survécut.
« Eh bien, dit le Tyran d’Héliké, il faut reconnaître qu’ils ont désormais une armée un peu moins nombreuse qu’il y a une heure. »
Nous savions tous deux que cette situation ne durerait pas. Je voyais déjà le visage du Sorcier renégat rougi et couvert de sueur, sa respiration laborieuse. Les mages comme Masego et Akua, qui n’employaient que la puissance strictement nécessaire pour produire l’effet voulu, pouvaient continuer à lancer des sortilèges plus longtemps, même si ceux-ci étaient d’un calibre supérieur. Roland, aussi ingénieux fût-il, dépensait bien plus de pouvoir que le Dû de Keter et je soupçonnais que ses dons naturels n’étaient pas particulièrement remarquables non plus : s’il maintenait ce rythme encore longtemps, il finirait par perdre connaissance. S’il ne le maintenait pas, il se ferait dévorer vivant. Un léger problème, donc. Pendant ce temps, la Sainte avait dû céder du terrain sous le poids des corps qu’on jetait sur elle — on ne pouvait pas, après tout, manœuvrer autour d’un raz-de-marée de chair et de griffes. Elle se mit alors à entailler la trame de ce monde de ses coups, y laissant derrière elle des arcs tranchants et transformant sa retraite en une impitoyable impasse ; mais cela ne faisait que retourner le sablier et rapprocher l’instant où son corps vieillissant finirait par la rattraper. Malgré tout, leur résistance tenait presque du prodige. Oh, ils avaient une histoire derrière eux, assez pour leur valoir un petit coup de pouce — gagner du temps pour un allié face à des chances désespérées —, mais l’essentiel tenait simplement au fait qu’ils étaient très doués pour tuer. Les diables, tout particulièrement, me semblait-il. Là-haut, on n’envoyait pas ses champions dans le monde sans leur donner quelques tours destinés aux instruments favoris d’En-bas.
« Ce n’est pas un combat où il n’y a qu’une seule armée, repris-je. Un peu de tenue, Kairos. »
« Toutes mes excuses, Catherine, dit le garçon avec un grand sourire. Tout à fait, tout à fait. Et où comptez-vous trouver une telle armée ? »
« On nous en a aimablement fourni une, murmurai-je en baissant les yeux vers le champ de bataille. Mais il me faut quelqu’un pour faire diversion, si tu veux. Quelqu’un de terriblement gênant à tous points de vue. »
« Enfin, mon heure est venue », déclara gravement Kairos Theodosian.
Je sentais presque l’impatience bouillonner dans ses veines.
« Combien de temps crois-tu pouvoir retenir l’attention de tout le monde ? Tu as un monologue en réserve ? » demandai-je.
« Catherine, dit le Tyran, profondément offensé.
— Tu as raison, je te prie de m’excuser d’avoir seulement posé la question, répondis-je. Je te confie la situation. »
« Tu es une amie chère et une alliée honorée, alors je passerai l’éponge pour cette fois », dit Kairos en agitant nonchalamment la main. « Tu peux y aller, Reine Noire. »
Je le dévisageai un instant. Il allait sans aucun doute me trahir encore au moins une fois avant la fin, mais cela ne devrait pas arriver avant que nous ayons atteint le bout de cette affaire. Et certainement pas en me livrant au Roi Mort, ce qui rendait mon plan réalisable : j’étais bien plus inquiète à l’idée que le Tyran ne vienne tout gâcher en plein milieu que de voir l’un des rejetons morts et damnés de Neshamah s’en mêler. À présent, traverser tout ce chaos à pied prendrait trop de temps, même si j’abolissais la douleur de ma jambe et empruntais un peu de souffrance sans me soucier des intérêts. Je pourrais sans doute demander à la Sainte de m’ouvrir un chemin plus rapide, mais cela rendrait mes intentions évidentes : or, puisque le Roi Mort pouvait regarder à travers les yeux de n’importe qui et intervenir par l’intermédiaire de n’importe lequel d’entre eux, ce serait condamner mon stratagème. J’avais une autre solution, bien sûr, même s’il n’était pas impossible qu’il l’ait prévue. Mais je ne pouvais pas faire appel aux Sœurs : plus je leur demandais d’intervenir, plus Neshamah risquait de mettre la main sur des fragments de Sve Noc, avec toutes les conséquences désastreuses que cela impliquait. Il me fallait donc improviser, sans précision ni élégance.
« C’est très aimable à vous, monseigneur le Tyran », dis-je en m’avançant dans le vide.
Le Manteau de Woe et mes cheveux dénoués claquèrent dans le vent tandis que je tombais, mais toute mon attention était concentrée sur la Nuit qui parcourait mes veines. Comme enfiler une aiguille, songeai-je. Le tissu était plus fin que celui auquel j’étais habituée et la fenêtre de tir serait étroite, mais je gardais un vague souvenir de ce que l’on ressentait lorsqu’on possédait le don inné que l’Hiver m’avait prêté. Les ténèbres s’étendirent sous moi, telle une flaque d’encre ; quelques gargouilles du Tyran me suivirent avec curiosité, poussant des cris enthousiastes et brandissant des couteaux bien moins charmants. Je plongeai dans l’obscurité et, l’espace d’un instant, ce fut comme de m’enfoncer dans une eau fraîche et profonde. Dès que j’eus touché le bord du portail, il me resta moins d’un battement de cœur pour l’aligner correctement sur la sortie. Il était difficile de décrire le geste, la façon de l’assembler. C’était comme apercevoir un faible point lumineux dans une grotte obscure, signe de la sortie, à condition d’y joindre aussitôt la volonté de s’y déplacer, sans quoi l’issue serait ratée. Ou, pire encore, perdue. Mais je l’avais trouvée, presque parfaitement, et—
« Venter, murmura Skein, ses grands yeux dorés pareils à des lanternes dans la pénombre.
Je déboulai en jurant en kharsum, loin sur le côté de l’endroit que je visais. Ce satané rat, si je ne récupérais pas une bande de sa fourrure pour en faire le col de mon manteau avant la fin, je mangerais mes bottes. Il me fallut un battement de cœur pour me repérer, ce qui n’améliora pas mon humeur : je voulais ressortir près de Noir et du Bon Roi, mais je me retrouvai avec de l’akalibsa jusqu’aux hanches, dans la partie est de la cour. Les diables m’avaient très certainement entendue jurer, à en juger par la façon dont leurs faces de chiens se tournaient vers moi. Armés et couverts d’une armure de pierre, ils ne me semblaient pas très dangereux, mais ils pouvaient devenir un problème si on leur en laissait le temps. Il me faudrait soit puiser de nouveau dans la Nuit, ce qui revenait à jouer avec le feu alors que deux grands sortilèges m’attendaient, soit—
« Mesdames, messieurs et autres êtres divers, déclara Kairos Theodosian. Puis-je avoir votre attention ? »
Je pense qu’ils l’auraient peut-être ignoré si le sol sous Skein n’avait pas explosé à l’instant suivant. Je jetai un coup d’œil aux débris de pierre et au nuage de poussière apparus sans prévenir, puis plissai les yeux en apercevant de la neige souillée. Par les Enfers, avait-il affaibli la barrière entre cet endroit et la Création au point qu’un choc se soit produit ? L’avait-il fait avec assez de précision pour s’en servir comme d’une arme ? Comment avait-il… Non, pas le temps. Les akalibsa s’étaient tournés vers le bruit et, lorsqu’ils reportèrent leur attention sur moi, j’avais disparu. Cachée sous un glamour qui dissimulait ma vue et mon odeur, je me mis à boiter vers le repaire de Skein, où attendaient les deux hommes : l’un était un cadavre, l’autre une âme. Le roi Edward n’avait pas bougé pendant toute l’escarmouche ; il observait calmement les alentours, tout en surveillant ouvertement mon professeur et le sac rempli de couronnes. Ce dernier n’avait toujours pas été détruit, ce qui était intéressant. Cela signifiait soit que Neshamah ne s’opposait pas entièrement à ce que je mette la main sur ce royaume, soit qu’il y aurait un danger à le laisser, lui ou l’un de ses agents, les briser. M’appuyant sur mon bâton, je me frayai un chemin parmi les gravats, en évitant les passages qui m’auraient fait traverser des groupes de diables. Le trajet en fut plus long, mais le Tyran semblait maîtriser la situation.
« … ne vous inquiétez pas, mes frères bénis, tonna le Tyran d’Héliké. Je serai un roi clément, si l’un de vous survit… »
Un autre morceau de la cour explosa dans un fracas et un nuage de fumée. Il ne semblait pas tuer beaucoup de diables et n’avait fait qu’enrager davantage Skein, mais il attirait bel et bien leur attention. Presque tout ce qui était mort ou enfanté par l’Enfer s’efforçait désormais de terrasser Kairos, qui gloussait en virevoltant dans les airs sans avoir quitté son trône. Glissant sur les pierres éparses, je m’approchai furtivement de Noir et du Revenant par le côté. La horde s’en prenant au Tyran, je pus donner un peu plus d’élan à ma démarche claudicante et, après avoir escaladé un gros bloc de granit, j’atteignis enfin les marches brisées où ils attendaient depuis tout ce temps. Le Bon Roi tressaillit comme s’il essayait de parler, mais aucun mot ne sortit. Un battement de cœur plus tard, sept piliers de bois commencèrent à se matérialiser autour de moi, glamour ou pas, et merde, c’était mauvais. J’avais vu ce sort retenir la Princesse du Zénith, et, aujourd’hui, je n’étais qu’une mortelle trop bavarde et portée sur la prière. Dès que les runes apparaîtraient, je serais immobilisée. Je réussis à glisser la main dans mon manteau juste avant que quatre runes ésotériques ne s’illuminent autour de moi, reliées par un cercle pâle. Figée sur place, je poussai un soupir lorsque mon glamour se brisa comme du verre.
« C’est la magie du Hiérophante, dis-je. Ironique, je le reconnais. »
« L’Abomination s’attendait à ce que l’un de vous se dirige vers les couronnes, m’informa calmement le roi Edward Fairfax. Et elle a empêché ma propre tentative de vous avertir, reine Catherine. Je vous salue néanmoins. Cela faisait longtemps que nous n’avions pas parlé, mais je vois que vous n’êtes pas restée inactive. »
Mon professeur nous observait sans rien manquer et, s’il était surpris par ce qui venait d’être dit, rien sur son visage ne le laissait paraître.
« Vous aussi, Votre Majesté, répondis-je. Pour être honnête, je ne pensais pas qu’il vous laisserait quitter Keter. »
« Cela m’a surpris également, dit le Revenant, quoique je ne prétende pas comprendre les pensées de cette créature monstrueuse. »
Il ne les comprenait peut-être pas, songeai-je, mais par son intermédiaire, je pourrais en comprendre une ou deux. En observant ce que Neshamah l’empêchait ou non de faire, puisque, sans doute, il surveillait le vieux Fairfax à travers lui. Mieux valait lui faire révéler tout ce que je pouvais avant de frapper.
« … agenouillez-vous dans une soumission absolue, et vous obtiendrez la clémence pour laquelle je suis bien connu… »
Une autre déflagration assourdissante, mais ce tour finirait tôt ou tard par ne plus fonctionner.
« Vous ne sauriez pas ce qu’il cherche vraiment dans cet endroit, par hasard ? demandai-je. Il ne peut pas s’agir de son idée de départ, le faire s’écraser sur Iserre : cela le mettrait aux prises avec une bande de cinq. Il pourrait l’emporter, bien sûr, mais on ne peut pas vraiment gagner comme ça, si vous voyez ce que je veux dire. »
Et plus que quiconque sur Calernia, le Roi de la Mort devait se méfier des victoires précoces qui annonçaient des désastres à venir. Après tout, nul autre ne donnait un sens aussi vaste à l’avenir. Et, comme le prouvait la diffusion du savoir concernant la Barde à notre époque, il était devenu bien plus difficile d’enfouir une connaissance une fois qu’elle s’était répandue.
« Si je pouvais vous aider, je le ferais », dit le Revenant d’un ton désolé.
L’or de ses yeux n’avait pas gagné en profondeur, mais je n’étais pas une novice en matière de prestidigitation. Il était là, et c’était peut-être lui qui choisissait les bons mots pour me suggérer de ne pas poursuivre cette conversation, qu’il n’y avait rien à y gagner. Trop bien fait. Ce qui signifiait que j’avais une ouverture, et que fouiller davantage ne valait pas la peine de laisser passer l’occasion. Mes doigts ne pouvaient pas bouger, paralysés par le lien, et mon pouvoir était également entravé. Mais je tenais dans mes mains le petit osselet gravé en forme de fourche, et cela suffisait. Son pouvoir, après tout, n’était pas le mien. Il n’était pas entravé.
« M’échapper », dis-je d’une voix faible.
Mais l’osselet se brisa, et cela suffit : guidée par une traînée d’étoiles, je glissai hors du lien et me retrouvai juste derrière le Bon Roi. Je posai une main sur lui et souris, toute dents et malveillance.
« Ô Sve Noc, dis-je. Jugez-moi digne en cette nuit, afin que je puisse arracher les morts à la mort. »
La Nuit se déversa dans l’homme qui avait autrefois été le roi Edward Fairfax, et Sve Noc commença, dans un rire cruel, à lui disputer le contrôle du Revenant.