Chapitre 353
« Les ennemis coutumiers de la trahison sont les artisans de leur propre destruction. »
— Le roi Henry Fairfax, le Sans-Terre
J’inspirai.
La peur s’engouffra dans mes poumons avec la puanteur qui flottait dans l’air, l’odeur toxique de milliers de rejetons des Enfers et de l’une des plus anciennes bêtes de la Chaîne de la Faim. La mort, la décomposition et un combat qui aurait été ardu même avec une armée à mes côtés. Dieux, quelle longue nuit… et l’aube n’était toujours pas en vue. C’était une chose de faire face à des armées quand j’avais un Nom, quand j’étais plongée dans les affres de l’Hiver ; mais à présent, j’étais douloureusement consciente qu’un diable chanceux pouvait me trancher la gorge et tout s’arrêter là. Cette certitude faillit engourdir mes membres lorsqu’elle s’imposa si brusquement : je pouvais mourir dans les quelques battements de cœur qui venaient. J’aurais pu mourir à n’importe quel moment en chemin, et même si nous échappions aux mâchoires qui se refermaient sur nous, je pouvais encore périr avant la fin de la nuit. Une pensée saisissante, qui me fit picoter les paumes.
J’expirai.
La peur est une vieille amie, me dis-je. La peur, c’était la douleur dans ma jambe, le refrain chuchoté de l’erreur et de la mortalité, et cette nécessité de toujours faire mieux sous peine de voir tout s’effondrer. Comment aurait-elle pu me faire plier, alors que je m’appuyais sur elle comme un pèlerin sur son bâton ? Je laissai ce principe me redresser le dos et examinai mes adversaires. Des diables, hélas, par milliers. Des walin-falme et des akalibsa, comme ceux que nous avions déjà affrontés, mais cette horde disparate semblait infinie. La grande diversité de formes et de tailles au sein de cette masse grouillante rendait le décompte difficile, mais ils étaient au moins deux mille. Puis venaient les menaces singulières. Le Seigneur Cornu mort-vivant connu sous le nom de Skein avait établi son nid parmi les ruines de la cour et de la salle d’audience ; son corps étrangement humanoïde, couvert d’une fourrure sombre, se repliait sur lui-même comme celui d’une bête au repos. De grands bois d’os jaillissaient du sommet de son crâne, surmontant des yeux dorés que rendaient plus éclatants encore les profondes entailles rouge sombre sous leurs paupières. Cette créature douée de prescience était presque impossible à blesser et possédait au moins un aspect capable, je le savais, d’effacer ses erreurs — Bobine, comme elle l’avait appelé à Keter. À ses pieds se tenaient deux silhouettes, que je ne pus distinguer qu’après qu’un filet de Nuit eut remédié à cette faiblesse toute humaine.
J’inspirai.
Encore des ennuis, et mes doigts se crispèrent. Mes prévisions s’étaient révélées erronées de deux façons bien distinctes, et cela sautait aux yeux : j’avais devant moi deux hommes. L’un portait sur son tabard élimé les deux clochettes de la Maison Fairfax ; l’autre observait la scène de ses yeux vert pâle, avec un intérêt manifeste. L’homme qui avait été le Bon Roi Edward Fairfax, septième du nom, portait une vieille armure ouvragée, sur laquelle tombait un tabard d’or et de bleu aux couleurs de la lignée royale de Callow. Sans heaume, il dévoilait le visage d’un homme à la fin de la quarantaine, aux rares cheveux blancs et à la barbe éternellement naissante ; il tenait à la main une épée longue qui ne semblait pas avoir de fourreau. À ses côtés, l’âme d’Amadeus de l’Étendue Verte était entravée dans de fins liens argentés, les mains maintenues trop loin pour qu’il puisse atteindre le bâillon qu’on lui avait mis dans la bouche. Mon maître ressemblait beaucoup à son corps physique, bien que des cernes sombres entourent ses yeux et qu’il ait l’air si épuisé que cela me troublait profondément. Noir avait toujours pris un soin presque obsessionnel de sa mise, mais son âme mise à nu était en désordre. C’était de mauvais augure, même si son regard avait gardé toute son acuité. Un sac avait été jeté entre eux avec une nonchalance distraite ; je l’avais moi-même rempli de couronnes. Il ne restait donc que…
J’expirai.
Kairos Theodosian, Tyran d’Héliké, était avachi sur le trône criard que ses gargouilles maintenaient péniblement en l’air. Malgré sa trahison éhontée, le méchant aux yeux vairons ne s’était pas encombré de futilités comme une armure ou une lame. Non qu’il en eût besoin, avec une nuée de gargouilles enchantées obéissant au moindre de ses caprices et un trésor d’artefacts meurtriers à sa disposition — auquel il avait ajouté la baguette de lancement du Sorcier renégat, avec laquelle il s’amusait en affichant un sourire éclatant. Voilà donc tout ce qu’il y avait, songeai-je. Nos ennemis, face à nous trois : le Sorcier renégat, malmené et privé de ses outils ; la Sainte des Épées, désormais essoufflée pour la deuxième fois ; et moi. Nous ne gagnerions pas ce combat à coups d’épée, vu la différence de puissance. Le mieux qu’on pouvait espérer, c’était de gagner du temps. Nous avions cependant un avantage sur eux : les fondations de leur camp étaient branlantes, tandis que tant que nous aurions un ennemi commun devant nous, mon propre trio resterait uni. Comment m’emparer de vos forces pour les retourner contre vous ? Quatre battements de cœur s’étaient écoulés quand arriva le cinquième, et Laurence de Montfort soupira. Ce n’était ni de déception ni de tristesse, décidai-je. C’était le même soupir que j’avais entendu pousser par les dockers de Laure lorsqu’un marchand avait rempli la cale sans prévoir de décharger la cargaison, transformant une tâche d’une heure en un travail qui en prendrait deux. La Sainte cracha sur le côté, puis posa sa lame contre son épaule.
« Ça va prendre un moment, dit-elle d’un ton agacé.
— C’est à moi, espèce de traître répugnant ! cria le Sorcier renégat à Kairos.
— Je préfère croire qu’il nous appartient à tous les deux, répondit le Tyran d’un ton enjoué. Mais si tu tiens vraiment à ce que je te le rende… »
La lame allait donc tomber, et dès que la horde nous aurait séparés tous les trois, il n’y aurait plus moyen de nous concerter. C’était le moment. Tout ce qu’il me restait, c’était de manœuvrer.
« Sainte, combien de temps pouvez-vous me faire gagner ? » demandai-je.
« Tu as un moyen de gagner ? demanda nonchalamment la vieille femme.
Je hochai la tête.
— Alors, autant qu’il t’en faudra, Foundling, m’assura la Sainte des Épées avec un sourire sans joie.
Je supposai qu’on pouvait compter sur elle pour semer la destruction partout où elle passait, même lorsqu’elle était de mon côté ; c’était plutôt rassurant.
« Empêchez-les de m’atteindre, dis-je. Je m’occupe du Tyran.
— Évidemment, tu t’en prends au boiteux, dit Laurence de Montfort.
Un rappel bien utile que « de mon côté » ne voulait pas dire amicale ni moins odieuse en général, notai-je. Un battement de cœur plus tard, Kairos parvint à faire fonctionner la baguette de lancement qu’il avait volée, et des traînées de flammes, fluides comme de l’eau, fusèrent vers le Sorcier renégat, qui se mit à courir droit sur elles. Bordel, Roland. Peu importait qu’il puisse résister à la sorcellerie qu’on lui lançait : Kairos avait des centaines de foutues gargouilles à lui jeter dessus, et même la meilleure cotte de mailles ne protégeait ni le visage ni la gorge ni le cou d’un Héros. Je laissai la Nuit m’envahir et fis claquer mon poignet ; une chaîne à crochet tournoya, attrapa le héros égaré par le dos de son manteau et le tira violemment en arrière. Le Sorcier allait atteindre le bord de la pièce du deuxième étage démolie où nous nous trouvions encore, mais la force de ma traction le fit trébucher à reculons. Il évita aussi de justesse les gargouilles armées de couteaux qui surgirent de l’endroit où elles s’étaient suspendues au rebord, prêtes à faucher les chevilles de Roland. Kairos avait beau être un bavard insupportable, il n’en était pas moins malin. Je laissai le Sorcier se débrouiller avec les traînées de flammes tandis que j’avançais — il grogna quelque chose dans une langue que je ne connaissais pas, toujours en train de reculer en trébuchant, et un tourbillon d’air les emporta dans une spirale jusqu’à ce que les flammes s’éteignent — puis je dissipai les chaînes. Les gargouilles qui avaient franchi le rebord hésitèrent, leurs couteaux fendant le vide, et n’eurent même pas le temps de claquer des dents avant que je leur envoie deux aiguilles de Nuit dans le torse. Elles explosèrent un instant plus tard, et je croisai le regard inégal de Kairos Theodosian en m’arrêtant au bord du précipice.
« Alors, dis-je en commençant à chercher ma pipe, à quel point dirais-tu que tes allégeances actuelles sont fermement établies ?
C’était du théâtre. Je ne lui demandais pas directement ce que le Roi Mort lui avait offert, pas plus que je ne tirais une bouffée au milieu d’un champ de bataille. Je ne pouvais pas montrer de faiblesse devant le Tyran d’Héliké, de peur qu’il ne nous croie vaincus et la victoire du Roi Mort assurée. Du calme, de la maîtrise et même une pointe de désinvolture. Sans cela, je n’aurais pas éveillé cette lueur avide dans son bon œil, celui qui se réjouissait de voir que la partie continuait. Car si Kairos Theodosian aimait les belles trahisons, il ne s’y engageait jamais sans raison et ne montait pas à bord d’un navire qui coulait. En cela, je le comprenais comme peu de gens le pouvaient : comme moi, il avait atteint les sommets où il se trouvait en gravissant une pile branlante de victoires. Comme moi, il savait qu’une seule lourde défaite suffirait à tout faire s’écrouler sur sa tête.
« Nous sommes unis comme des frères, notre confiance est sans limite et notre affection sans égale, déclara Kairos avec émotion.
— Tuez-les, gronda Skein en relevant soudain la tête. Tuez-les tous.
Je passai la paume au-dessus de ma pipe ; une flamme noire vacilla et l’alluma. Puis je tirai lentement sur ma feuille d’éveil. Je soupirai de plaisir sous le regard inébranlable du Tyran.
« Tu ne devrais pas t’en charger ? demanda Kairos avec amusement en inclinant la tête vers la cour.
Des diables, Revenant, la personne la plus proche d’un père que j’aurais jamais. Un combat que je ne pouvais pas gagner. Du calme, de la maîtrise, ne pas perdre le fil.
« C’est à ça que servent les Héros, répondis-je.
Du coin de l’œil, je vis la Sainte des Épées atterrir au beau milieu d’une mer de diables, l’épée brandie. Des cris retentirent. Aucun ne venait d’elle. Ainsi, Kairos n’avait pas saisi l’invitation tacite que je lui avais faite, celle de laisser entendre qu’il était prêt à trahir une nouvelle fois. Ce qui signifiait que Neshamah l’avait acheté avec un prix assez élevé pour que le Tyran ne pense pas pouvoir rivaliser. Il ne rejetait pas la possibilité de se retourner contre l’Horreur Cachée — ce n’était pas son genre — mais il faisait comprendre que les enchères avaient commencé haut et ne feraient que grimper. Alors, que t’a-t-il offert ? me demandai-je. À ma connaissance, les ambitions de Kairos restaient liées à la conférence de paix qu’il avait imposée ; l’offre devait donc concerner la survie des armées au-dessous de nous. Ou du moins la sienne, rectifiai-je : si Iserre devenait un immense abattoir par la main du Tyran, seule la menace d’une annihilation totale pourrait pousser Hasenbach ou moi à négocier de nouveau avec lui. Mais il ne pouvait s’agir simplement d’être épargné : la perte des armées qui se trouvaient en contrebas affaiblirait la Grande Alliance, et jusqu’ici Kairos s’était donné beaucoup de mal pour éviter ce résultat. Il me manquait quelque chose, car je ne voyais pas comment la prise de ce royaume par le Roi Mort pouvait profiter au Tyran. Mes doigts se crispèrent sous mes manches. Était-ce aussi simple ? Lorsque j’avais irrité l’Horreur Cachée, il avait dit quelque chose qui résonnait à présent de nouveau dans mon esprit : quand j’aurai pris ce que je veux de ces ruines, je les abandonnerai à leur tour. Si Neshamah n’avait plus besoin de cet endroit une fois qu’il aurait obtenu ce qu’il était venu chercher, qu’aurait-il à perdre en le promettant au Tyran d’Héliké ?
J’inhalai la fumée puis la soufflai vers Kairos, qui plissa le nez devant son odeur âcre. Je ne pouvais pas rivaliser avec cette offre. Le Tyran pouvait obtenir tout ce qu’il voulait, à condition que l’Horreur Cachée l’obtienne aussi. Et c’était là, compris-je, que je devais frapper. Kairos Theodosian ne pouvait pas, contrairement à ce que j’avais cru plus tôt, se permettre une seule lourde défaite. Et il devait être douloureusement conscient d’avoir conclu un marché avec une entité qui lui était supérieure en tout, peut-être même en matière de trahison ; s’il se faisait doubler, il n’aurait aucun moyen réel de riposter. Pas seul, en tout cas. Et pour s’opposer au Roi Mort, il n’y avait qu’une seule partie en ville.
« Eh bien, il ment à au moins l’un de nous, dis-je pensivement. Lui as-tu offert quelque chose qui vaille plus qu’une trêve de cent ans ?
— Tu plaisantes, répondit le Tyran avec un sourire.
Un peu trop vite, songeai-je.
« Je suis tout à fait sérieuse, dis-je. Kairos, je vais être franche : s’il t’a réellement vendu cet endroit au lieu de me le vendre à moi, il va falloir que je limite les dégâts et que je le détruise. Ce sera sacrément difficile, et d’autant plus compliqué à faire proprement ; je n’ai donc pas le temps de traîner. J’ai obtenu ma victoire ici en échange de mon soutien à son émissaire lors de la conférence, quand viendra la proposition de trêve. De toute évidence, l’un de nous s’est fait refiler une marchandise déjà vendue. Alors, lequel ? »
« Une trêve, répéta le Tyran avec scepticisme.
— Ne fais pas l’idiot, dis-je en fronçant les sourcils. Tu sais ce que ça implique. Je suis prête à prendre le risque, parce que je préparerai ce continent à la guerre contre Keter, quitte à tuer puis ressusciter tous les souverains moi-même. Mais je ne suis pas aveugle aux dangers.
Cent ans, c’était long. Du temps pour se préparer, oui, mais aussi pour voir le continent se déchirer. Une trêve signifiait l’absence d’armées, pas l’absence de manigances ; le coup le plus brutal que l’Horreur Cachée puisse encore porter serait de laisser ce siècle s’écouler, puis de ne rien faire. De laisser chaque sacrifice consenti se muer en amères récriminations et ses adversaires se dévorer de l’intérieur sans envoyer un seul soldat au-delà de la frontière. Si j’avais essayé d’inventer un mensonge de toutes pièces, songeai-je, le Tyran m’aurait peut-être démasquée. Mais là ? Si j’étais Kairos Theodosian, j’y croirais. Parce que je craindrais d’avoir été doublée, oui, mais aussi à cause de la personne que j’avais en face de moi. Une femme qui avait négocié avec le Roi de l’Hiver et Sve Noc au bord du précipice — et, par tous les Enfers, n’étais-je pas partie à Keter conclure un autre marché il n’y avait pas si longtemps ? Le Tyran d’Héliké m’observa d’un air indéchiffrable. Le simple fait qu’il ne souriait plus comme un dément m’apprit que j’avais marqué un point. J’envisageai un instant de feindre l’impatience pour le presser — annoncer que j’allais limiter les dégâts, et lancer une action mystérieuse — mais je retins ma langue. Je ne jouerais pas ainsi avec de véritables enjeux. Et plus je mentais, plus je risquais de me faire prendre par un menteur infiniment plus doué que moi.
« Parle-moi, alors, Reine Noire, dit froidement le Tyran.
Ce n’était pas une victoire, mais c’était une ouverture.
« Je ne vais pas te soudoyer, ricanai-je. Tu viens de nous poignarder dans le dos, Kairos. Tu veux revenir dans notre camp ? Donne-moi une bonne raison d’empêcher les Héros d’empaler ta tête sur une pique. Je suis prête à négocier parce que je préfère te vendre cet endroit plutôt que de le laisser au Roi Mort, mais ne confonds pas ça avec un véritable besoin.
Pendant un terrible instant, je crus avoir trop joué avec le feu. Que j’étais allée trop loin dans la fanfaronnade, que j’étais démasquée parce que j’avais refusé de plier l’échine, même si, dans ces circonstances, j’aurais dit exactement la même chose. Mais une nuée de diables en armure d’acier m’interrompit ; leurs ailes membraneuses battirent bruyamment tandis qu’ils fondaient sur moi, lances levées. Mes muscles se tendirent et je dus lutter pour ne pas faire appel à la Nuit. Mais je devais sauver les apparences, et Dieux, j’étais si près de faire basculer le Tyran que je pouvais presque le goûter. Les walin-falme heurtèrent un bouclier dressé à la hâte, comme des oiseaux contre une fenêtre, tandis que le Sorcier renégat me venait en aide. Je ne souris même pas ; je tirai sur ma pipe sans cesser de soutenir le regard de Kairos. Regarde comme je maîtrise la situation, me dis-je. Il faudrait être fou pour s’obstiner à bluffer quand les choses vont si mal, non ? Kairos jeta avec désinvolture la baguette de lancement du Sorcier — Roland protesta au loin d’une voix furieuse, criant qu’elle était irremplaçable et valait une fortune — puis tendit la main. Une gargouille piaillante y déposa son sceptre orné de joyaux, et il s’en gratta pensivement le menton.
« Tu mens ? demanda le Tyran d’Héliké en penchant la tête.
Je souris, toutes dents dehors, pleine de malveillance.
« Je ne sais pas, répondis-je. Est-ce que je mens ? »
Un battement de cœur passa, sans que l’un ni l’autre ne cille.
« Je crois, Catherine, dit tendrement Kairos Theodosian, que tu mens comme tu respires. Mais je n’arrive toujours pas à le savoir ; il semblerait donc que nous soyons toujours alliés.
J’aspirai calmement une bouffée de feuille d’éveil et attendis… La voilà, pensai-je lorsque l’immense silhouette de Skein masqua le ciel en s’élevant derrière le Tyran et moi. Sa puanteur était infecte, mais la fumée que je soufflai devant mon visage en atténua la force.
« Bobine, gronda Skein.
Et sur ces mots/
/le Tyran d’Héliké ricana.
« Le Destin est une lutte à la corde, espèce de vieille loque, lança Kairos Theodosian, avec dans la voix une dureté que je ne lui avais jamais entendue. Tu crois que les vœux des vaincus comptent davantage que ceux des prétendants ?
« Tu mourras en riant, siffla Skein. Ou. Tu fuiras. Ou. Je serai brisé. Ou. Tout brûlera. Ou. Ou. Pourquoi cela ne cesse-t-il pas de changer ?
« Il y a plus d’une raison pour laquelle je l’ai choisi pour cette bande, dis-je avec amusement.
Kairos Theodosian était-il un fou traître, imprévisible et meurtrier ? Oui. Évidemment. Mais face à un adversaire bien particulier — mettons un oracle capable de tisser une nouvelle prédiction à partir du moindre de ses caprices, tandis que le dément s’y abandonnait sans hésiter, animé d’une volonté de fer —, cela pouvait servir.
« Bobine, gronda de nouveau Skein et/
/« Tu te crois donc au-dessus même des Dieux, relique présomptueuse ? gronda en retour le Tyran d’Héliké. Tu crois pouvoir m’effacer moi comme de la craie sur une ardoise ? Reste à ta place.
« Tu n’aurais pas dû faire ça, dis-je au Revenant en tirant sur ma pipe.
— Ça te tuera, ricana Skein, son rire pareil au grondement du tonnerre. Souhaite, souhaite jusqu’à la tombe. Combien d’années peux-tu y consacrer ? »
Je grimaçai. J’avais affronté assez de personnages dotés d’un Nom pour savoir quand on s’en prenait à leur point sensible ; les tentatives répétées du Revenant pour employer son aspect mettaient bel et bien Kairos dans une rage noire. Je ne pouvais que deviner ce qui la provoquait, mais la colère dans son œil injecté de sang et le tremblement frénétique de ses mains me semblaient trop bruts pour être feints.
« Je l’avoue, dit le Tyran d’Héliké d’une voix étrangement calme, tu m’as passablement offensé. Tu peux t’occuper d’autre chose, Reine Noire. Celui-ci sera réglé de ma main.
« Et maintenant, dis-je, place à mon prochain tour.
Car si j’étais un sorcier mort-vivant avec mon propre Enfer et l’éternité devant moi, si je m’étais mis à enlever des personnages dotés d’un Nom pour en faire mon avant-garde en Création — ce qui signifiait que, la plupart du temps, ils seraient loin de moi et exposés à toutes sortes d’aspects et de sorcelleries —, il y aurait une chose à laquelle je veillerais. Skein s’immobilisa, aussi immobile que le cadavre qu’il était, et ses yeux or pâle brillèrent d’une lueur surnaturelle.
« Tu as été dupé, Tyran, déclara le Roi Mort par l’intermédiaire de sa marionnette. Je n’ai conclu aucun marché avec la Reine Noire.
Et voilà, songeai-je. Le fossé entre l’homme qu’avait été l’Horreur Cachée et le Tyran. Neshamah avait été un sorcier brillant et perspicace, dont l’apothéose avait nécessité des décennies de préparatifs minutieux sans laisser la moindre ouverture. Même après sa mort, le cœur de cet homme demeurait intact, peut-être plus rigide, mais pas moins aigu. Et le problème, c’était qu’il avait le même défaut que mon père, parfois. Dieux, ils avaient beau être malins, ils oubliaient que d’autres pouvaient voir le monde autrement qu’eux. Ou oubliaient de le voir, je suppose, ou s’en fichaient tout simplement. Pourquoi s’en seraient-ils souciés ? Ils avaient si souvent obtenu ce qu’ils voulaient, en vainqueurs qu’ils étaient. Mais Kairos Theodosian, lui, était d’une autre trempe. Il était Tyran d’Héliké non parce qu’il voulait changer le monde, déplacer des frontières sur une carte ou laisser derrière lui un nom qui résonnerait à travers les âges. Kairos était un méchant. Il était un partisan de Below, pas un seigneur de guerre ni un voleur de divinité, et sa foi était cette même chose rouge et destructrice qui avait déchiré les Terres désolées pendant plus d’un millénaire. Ainsi, le Roi Mort, ce monstre brillant, venait de commettre sa première erreur de la nuit. Car dès qu’il s’était efforcé de ne pas se mettre à dos le Tyran d’Héliké, il avait rendu inutile chacun de mes mensonges. Aux yeux du Tyran, il ne valait la peine d’être ménagé que s’il constituait une menace. Et s’il fallait choisir entre réussir à me doubler, moi, ou le Roi Mort… Eh bien, l’un des deux méritait davantage qu’on lui adresse une prière.
Je croisai le regard du Roi Mort.
« Erreur, dis-je en ashkaran.
« Déchire, rit Kairos Theodosian, et les Enfers se déchaînèrent.