Chapitre 347
« Pour garder un ami, évitez de partager ces trois choses : la monnaie, la coupe et la couronne. »
– Dicton nicean
Trois fois déjà, j’étais venue à Liesse, l’épée au côté.
La première fois, j’étais venue la prendre, avec la Quinzième dans mon dos, pour étouffer les dernières braises de la rébellion de mon époque et enterrer l’Épéiste Solitaire. La deuxième, mon père pour seule compagnie, j’avais profité des ténèbres et de la mort pour m’y faufiler et mettre fin à la terrible folie d’Akua Sahelian. Jadis cœur florissant du sud de Callow, la ville avait été ravagée et ruinée des années avant ce jour ; l’arracher à la Création pour la précipiter au sommet de hautes montagnes n’avait rien arrangé. La vue du joyau de la couronne du Sud réduit à cet état me mettait toujours le sang en ébullition. Quand la Quinzième avait pris Liesse, elle s’étendait en larges avenues bordées de fleurs et d’arbres, une beauté de pierre pâle et ocre qui ressemblait parfois à un mélange d’églises et de manoirs. Il n’en restait rien. Le tiers de la ville qui se trouvait hors des anciennes murailles, habité surtout par des tanneurs, des teinturiers et des pauvres, s’était détaché lorsque la Diaboliste avait élevé la cité dans les airs. Le sang et la sorcellerie qui avaient suivi résonnaient encore dans les lieux ; les arbres étaient morts depuis longtemps et les fines tours des basiliques s’étaient effondrées, comme par dépit. La mort faisait toujours vibrer Liesse : elle flottait dans l’air comme un parfum entêtant, étrange battement de cœur qui parcourait ses rues brisées. Et au bout de la route, dans ce qui avait été le palais ducal, une nouvelle folie était en train d’éclore. Masego attendait dans l’antique salle des ducs de Liesse, que la Diaboliste avait transformée en forteresse et en cœur rituel.
Je n’eus pas à chercher longtemps pour découvrir les premières traces de son œuvre. Dans le ciel irréel qui nous surplombait, la sorcellerie avait pris la forme d’une grande construction, pareille à d’immenses vitres de bronze. Elle me faisait penser à un télescope : un ensemble de lentilles de verre de plus en plus grandes, tournées vers l’extérieur. Je ne savais pas quelle vision elles devaient offrir, mais je voyais à leur surface les terres désolées, arides et battues par la tempête, qui s’étendaient en contrebas. Aussi fascinante fût-elle, je n’avais pas le temps de contempler cette sorcellerie. Il devenait de plus en plus clair que je n’étais pas seule dans les rues de Liesse. Dès l’instant où j’étais sortie des ténèbres, j’avais senti des regards peser sur mon dos, et la tension n’avait fait que croître dans les instants suivants. L’ancienne Cité des Cygnes était devenue la Cité des Cendres et de la Poussière, et mes bottes raclaient ces débris tandis que j’avançais en boitant. M’attarder ici ne servirait à rien : aucun des autres n’apparaîtrait là où j’étais arrivée. Il faudrait reconstituer notre petite bande avant de l’opposer à notre ennemi commun. Je traversais les ruines d’une ancienne maison de guilde, dont les murs étaient si complètement détruits qu’il ne restait debout que de basses colonnes ornementées en marbre stuqué, quand j’entendis les murmures d’une embuscade sur le point de se déclencher. Je crus les apercevoir trop facilement. Une créature rase-mottes au pelage brun-rouge et aux longues griffes de fer se révéla dans l’ombre où elle se cachait ; un rayon de lumière, qui perçait un nuage au-dessus de nous, la trahit.
C’était un diable. J’avais déjà combattu ce genre de créature, à la bataille de Marchford et même lors de l’embuscade qui l’avait précédée. Aussi rusés qu’un enfant, au moins, ils savaient parler la Langue Noire ainsi que plusieurs langues de la Création. Mes discussions avec la plus grande diaboliste de notre époque m’avaient depuis appris qu’aux yeux des Praesi, ils n’étaient que des serviteurs inférieurs, mais qu’on les employait tout de même couramment pour leur intelligence et leur facilité à être liés. Et pour leur nombre : les bonsam, comme on appelait ceux de leur espèce, étaient lancés contre les ennemis non pas isolément, mais en meutes. Je ralentis près d’une colonne et aperçus un éclat de fer dans le tapis de cendres qui recouvrait cette maison de guilde éventrée.
« Ça ne se terminera pas bien pour vous, lançai-je en mthethwa. Partez maintenant et je ne vous poursuivrai pas. »
Ils surgirent par vagues des épaisses couches de cendres où ils s’étaient tapis, tandis que d’autres bondissaient des toits voisins d’où ils m’observaient. Dans le battement de cœur qui suivit, j’en comptai sept. Quatre au sol, aux yeux noirs et sauvages, qui fondaient sur moi en se répartissant équitablement de chaque côté. Trois au-dessus : deux qui s’étaient tapies dans un clocher mutilé, et celle que j’avais repérée la première, recroquevillée au fond d’un parapet. Tout cela me semblait ridiculement facile. Par hasard, ma main se trouvait déjà près de l’endroit voulu : il me suffisait de laisser la Nuit s’écouler et de tourner le poignet. Par hasard encore, pour éviter la moitié de mes assaillants, je n’avais qu’à contourner la colonne que j’avais atteinte, et mon pied était déjà à mi-chemin. On aurait dit que la Création voulait me voir les massacrer, et presque sans effort.
« Je vous avais prévenus », dis-je en amorçant déjà un mouvement du poignet.
Deux des créatures qui bondissaient se retrouvèrent, le temps que je pivote autour de la colonne, parfaitement alignées. La fine aiguille de Nuit que je projetai transperça la chair et la fourrure de la première comme si elle avait été chargée de munitions, et le dernier soubresaut de l’impact traversa la moitié du crâne du diable derrière elle. Deux des bonsam au sol se retrouvèrent de l’autre côté de la colonne, hors de portée, et commencèrent à se retourner, tandis que les deux autres comprenaient que je les avais contournés sans difficulté. Leurs yeux eurent à peine le temps de s’écarquiller de surprise avant qu’un mouvement de poignet dans l’autre sens ne libère une seconde lamelle de Nuit : de minces tentacules de fumée se glissèrent dans leurs narines, et ils s’effondrèrent l’instant d’après. La fumée se transforma en acide à l’intérieur de leur corps et fit fondre tout ce qu’elle pouvait. La suite se déroula comme dans un rêve : la troisième créature qui avait bondi atterrit sur la colonne à côté de moi, ses griffes à double tranchant raclant la pierre. Ma main se posa sur le côté de mon bâton, comme portée par mon dernier geste, et au moment où son poids repartait après l’atterrissage, la pointe de mon arme frappa sa poitrine. Je sus, sans même regarder, qu’elle s’était écroulée sur les deux autres qui tentaient de contourner la colonne. D’un pas nonchalant, je terminai mon détour et découvris deux diables qui grondaient contre le troisième en essayant de le repousser de leur côté. Celui qui était tombé me regarda et poussa un cri en me voyant lever la main.
Je claquai des doigts.
Une goutte de Nuit se forma au milieu des trois créatures, d’où jaillit une impulsion aussi fine qu’une lame de rasoir. Elle trancha la tête des deux bonsam au sol, puis la taille de celui que j’avais fait tomber. Tous trois étaient morts avant que je puisse poser mon bâton au sol pour m’y appuyer, et j’expirai lentement. Toute l’altercation avait duré à peine cinq respirations, et j’avais fait appel à si peu de Nuit que je n’avais même pas senti le moindre effort.
« Alors, c’est ça, murmurai-je. Avoir une histoire qui vous pousse comme le vent gonfle une voile. »
C’était encore plus scandaleusement facile que je ne l’avais imaginé. Comment un héros pouvait-il perdre un combat, quand la Création conspirait en sa faveur à coups de cent coïncidences ? Je maîtrisai l’irritation qui montait en moi — l’un des côtés les plus déplaisants de mon héritage — et la mis de côté. Rien ne servait de se plaindre de l’arsenal adverse quand je pouvais plutôt chercher comment m’emparer plus souvent de ses armes. Mais j’aurais le temps d’y réfléchir plus tard. Pour l’instant, je devais retrouver les autres, ce qui ne devrait pas être trop difficile si la providence consentait à me donner un coup de main, pour une fois. Je repris ma progression vers les quartiers les plus profonds, traversant différentes nuances de ruine. Certaines étaient l’œuvre des diables, d’autres des spectres, d’autres encore des soldats qui avaient jadis pris Liesse en mon nom. Je ne rencontrai plus de bonsam, même si, une ou deux fois, j’aperçus des silhouettes qui se profilaient sur les toits ou m’observaient à travers des fissures dans les murs. Aucun ne s’approcha, mais on ne faisait pas preuve de la même courtoisie envers les autres : j’entendis un grand craquement au loin et regardai, avec une grimace, l’une des sept basiliques de Liesse s’effondrer vers l’intérieur. Eh bien, c’était sans doute le signe que j’allais obtenir. J’accélérai le pas et me dirigeai vers l’éboulement. Deux ruelles tout au plus m’en séparaient lorsque je tombai sur l’endroit où ma compagne m’attendait, après être sortie du creuset avorté : une rangée bien nette de diables à tête de chacal, neuf au total, tous tranchés proprement à la taille d’un seul coup. J’examinai la façon dont les cadavres étaient tombés, puis sifflai, impressionnée malgré moi, en comprenant qu’ils marchaient en file quand la Sainte des Épées avait frappé ; elle les avait tous tués avant même qu’ils puissent se retourner. Il ne faisait aucun doute que Laurence de Montfort était passée par là.
Elle m’avait tranché suffisamment de membres pour que je reconnaisse sa patte.
Je n’étais pas ravie d’avoir trouvé cette personne en premier, mais j’accélérai encore mon allure boiteuse. Si rien d’autre, la compagnie de la Sainte devrait faciliter considérablement nos déplacements dans cette ville infestée de diables. Pas les rendre plus sûrs, bien entendu, car rien ne garantissait qu’elle ne déciderait pas que le moment était venu de se débarrasser d’un témoin gênant comme moi ; mais certainement les rendre plus faciles. Il n’était pas difficile de suivre le chemin qu’elle avait emprunté, puisqu’elle avait apparemment semé des cadavres à chaque pas. On aurait dit qu’elle attirait les diables comme des mouches : à mon troisième détour, je tombai sur un tas d’au moins vingt diables morts ou démembrés — les membres éparpillés rendaient le décompte difficile — et dus admettre qu’il ne pouvait pas s’agir d’une simple série de malchances. Au cinquième carnage, je ne contemplais plus seulement des crochets-de-fer et des têtes-de-chacal, mais aussi des espèces supérieures que les diabolistes des Terres désolées avaient utilisées pour la guerre, des années auparavant. Les walin-falme, ces diables aux ailes de cuir que les Empereurs de l’Effroi portés sur les liens affectionnaient, et que Akua avait elle-même choisis comme troupes pour la Folie, ainsi que les akalibsa. Aisha m’avait raconté que ces derniers étaient très prisés des tribus taghreb pour leurs raids contre leurs voisins soninkés du nord. Vu que ces diables aux crocs acérés portaient une armure grossière de pierre et maniaient des armes de fer, je comprenais pourquoi. Cela n’avait pas empêché la Sainte de les massacrer.
Il serait à peu près exact de dire que je vis le combat avant de l’entendre : plus loin dans la ville, des nuées de walin-falme et de petites créatures velues, pareilles à des gargouilles, déferlaient vers la même place. En m’approchant, les aboiements des akalibsa, semblables à ceux de chiens, m’apprirent que la Sainte était bel et bien assiégée, et je serrai les dents en accélérant le pas. Je traversai une maison qui semblait avoir été posée là par un géant fantasque avant qu’il ne reparte, puis débouchai sur la basilique effondrée et compris que j’avais forcé sur ma mauvaise jambe pour rien. Il devait y avoir, pensai-je, facilement deux cents diables sur la place que j’apercevais au-delà des ruines. La Sainte des Épées était seule et taillait nonchalamment dans leurs rangs comme s’ils étaient faits de papier.
Son tabard pâle tournoyait autour d’elle comme sur une danseuse, tandis que la vieille femme se mouvait parmi ses adversaires avec la légèreté du vent. Au sol, elle fauchait les bondam et les akalibsa comme si elle s’amusait, se servant habilement des uns comme boucliers contre les autres et tranchant cous et membres avec une précision infaillible. La Sainte des Épées ne mettait tout son poids dans ses coups que lorsque les diables ailés fondaient sur elle ; la bourrasque soulevée par la force explosive de ses frappes les aspirait comme des oiseaux pris dans une tempête. Je la vis, de mes propres yeux, fendre l’air et bondir sur cette entaille, puis décocher un coup de pied qui frappa un walin-falme au visage. Elle s’en servit comme d’un piédestal pour pivoter et fendre le crâne d’un autre diable, puis en saisit un troisième à la gorge — elle le jeta négligemment contre la coupure qu’elle avait tracée dans l’air, et l’impact le trancha en deux. Dans le battement de cœur qui suivit cette folie, elle arracha son épée longue du fourreau et replongea dans la nuée, sans jamais hésiter ni ralentir. Dieux impitoyables, songeai-je. Autant dire qu’elle était un hachoir à viande. Alors que je traversais les décombres de la basilique, un walin-falme qui avait cru pouvoir me surprendre projeta son ombre devant moi. Sans me retourner, je fis claquer le poignet vers l’arrière. Le lien de Nuit, souple comme une corde, lui enserra le cou et se resserra avant de s’embraser d’une flamme noire. Une tête calcinée et un cadavre atterrirent derrière moi l’instant d’après, mais je ne me laissai pas distraire si facilement. Je soupçonnais la Sainte de pouvoir continuer ainsi toute la journée sans se fatiguer — je ne lui avais encore senti qu’un vague frémissement de pouvoir de Nom, de temps à autre —, mais les diables continuaient d’affluer et leur nombre ne semblait pas près de diminuer.
Il fallait accélérer les choses avant de nous enliser, et autant faire d’une pierre deux coups. J’aurais pu puiser profondément dans la Nuit et libérer un puissant sortilège qui en aurait tué beaucoup et dispersé le reste, mais je n’avais guère envie de gaspiller mes forces si tôt dans le combat. D’autant qu’il existait des solutions plus… créatives. Je laissai la Sainte à son massacre et m’accroupis avec une grimace de douleur, ma jambe lancinant. Les lèvres pincées, je gardai fermement mon bâton en main et passai une main dans les cendres et la poussière noire qui recouvraient la pierre. Je fermai les yeux, expirai lentement et laissai la Nuit emplir mes veines. Comme je le pensais, comme je l’avais senti, il restait du pouvoir en ces lieux. Des milliers de morts, lorsque les alchimies de l’Eau Dormante s’étaient infiltrées dans des innocents et qu’une étincelle de magie avait embrasé cette corruption. D’autres grandes sorcelleries aussi : les œuvres de démesure d’Akua, et ce que Masego avait fait de ces lieux depuis qu’il les avait arrachés au berceau callowan. Il y avait des échos, ici, et ils n’avaient rien de doux. Je rouvris les yeux, balayai assez de souillure pour poser ma paume nue sur ce qui avait été le sol de pierre de la basilique.
« J’ai assisté à ta naissance, murmurai-je. J’en ai entendu l’écho, même à l’époque, sans encore savoir comment l’écouter. Mais maintenant, je le peux. »
Je laissai la Nuit jeter un pont, sentis les lamentations qu’elle contenait enfler de colère et haletai, la poitrine serrée.
« Chante pour moi », chuchotai-je.
Et bien que je les eusse déçus, j’étais toujours leur reine, ointe dans les salles des Fairfax et sur les champs de bataille. Alors ils chantèrent pour moi. À mes oreilles, ce ne fut d’abord qu’un bourdonnement étouffé, quelque chose de si vaste et assourdissant que je ne parvenais pas à en saisir toute l’ampleur. Mais au premier battement de cœur, une vague d’étrangeté m’envahit et je goûtai à sa nature. Une rage débridée, stridente et aveugle : les spectres, tués et tueurs. Mais l’écho allait plus loin, jusqu’à ce que j’étais venue chercher. La terreur de l’inévitable, l’impuissance face au malheur déjà semé et sur le point de s’abattre. Le frisson de l’instant où la plus grande atrocité de notre époque avait été commise par une femme désormais à mon service. J’y pris part et laissai la ville entonner ce chœur. Cela ne durerait pas longtemps, pensai-je en retirant ma paume et en me relevant péniblement. Peut-être trente battements de cœur, et l’effet s’atténuerait à mesure qu’on s’éloignerait. Mais ici, maintenant ? Même Laurence de Montfort, immobile au milieu d’un tourbillon de diables, vit la horde des créatures liées se disperser. Elles s’enfuirent aux quatre vents, saisies d’une panique et d’une rage qu’elles ne pouvaient vraiment comprendre. J’avais épargné la Sainte autant que possible, mais, à vrai dire, je doutais qu’elle en soit affectée. Et je vis, lorsqu’elle se tourna calmement vers moi, que j’avais eu raison. Son regard ne vacillait pas, ses épaules ne portaient aucun poids. Comme l’eau glissant sur les plumes d’un canard, le tumulte de rage et de peur de plus de cent mille âmes déferla sur elle sans trouver prise.
« Reine Noire, me salua la Sainte des Épées. Enfin. Où sont les autres ? »
« Ils doivent être en route, répondis-je en boitant jusqu’à elle. »
Je gardai mes distances. Assez pour avoir le temps de voir venir un coup si elle décidait de frapper. Cela devrait suffire, compte tenu de mes préparatifs, même si, dans ce genre de situation, rien n’était jamais certain. Encore moins face à une héroïne aussi vieille et ridiculement meurtrière que la Sainte.
« Après votre petit tour, il n’y aura pas que de la chair à épée qui se dirigera par ici, dit la vieille femme avant de cracher sur le côté. Vous auriez aussi bien pu brandir une bannière à la vue de tous. »
« Au moins, ça fera venir le Pèlerin Gris, répondis-je. Peut-être les autres aussi. »
Laurence plissa les yeux.
« Le meilleur tueur de l’ennemi aussi, quoi qu’il en soit, dit-elle. Mais vous avez fait ça exprès, pas vrai ? »
Je ne le niai pas, puisque c’était vrai.
« J’ai déjà dû prendre ce palais d’assaut une fois, dis-je en désignant la structure qui se dressait au loin. Et à l’époque, il n’y avait que la Diaboliste pour placer des protections et des pièges. Croyez-moi, nous ne voulons pas avoir à combattre le monstre qui nous attend à l’intérieur. »
« Je ne vous fais même pas confiance pour respirer, répliqua sèchement la Sainte. Mais votre décision n’est pas complètement absurde. »
« Vous savez parler aux femmes, Laurence, dis-je d’un ton impassible. Continuez comme ça et je vais rougir. »
Elle me dévisagea de la tête aux pieds, mais son examen n’avait rien de suggestif. C’était le regard de quelqu’un qui se demandait, pensai-je, quelle serait la manière la plus facile de me tuer le moment venu et qui avait hâte de s’y mettre.
« Qu’est-ce qu’il vous a proposé, là-bas ? demanda brusquement la vieille femme. »
Je serrai les mâchoires. Avais-je envie d’avoir cette conversation avec Laurence de Montfort, entre toutes les personnes ? Non. D’un autre côté, écarter sa question n’était pas sans risque. Je l’étudiai attentivement. Si je refusais de répondre, allait-elle y voir un aveu de complicité avec le Roi Mort et m’attaquer ? Je n’en étais pas certaine. Et à moins de vouloir risquer un combat de toute façon, je ne pouvais pas rester indécise beaucoup plus longtemps.
« Une trêve de cent ans, finis-je par répondre. Pour les terres qu’il a déjà prises. Et vous ? »
Si je répondais, elle le ferait aussi. La Sainte sourit d’un air mauvais.
« Il ne s’est même pas montré, dit-elle. La nuit est tombée, j’ai perdu patience et je me suis frayé un chemin dehors. Voilà pour votre épreuve, Foundling. On dirait que vous n’avez pas tout compris. Je me demande sur quoi d’autre vous vous trompez. »
Je fredonnai en penchant la tête, attentive aux derniers échos du chant que j’avais appelé. Je pouvais en suivre le… flot, en faisant un petit effort, et il me révélait des choses intéressantes. D’abord, il contournait le palais ducal comme une marée autour des rochers. La fin de notre voyage nous y attendait sans le moindre doute. Il y avait toutefois un autre trou dans la ville. Bien plus petit, mais, contrairement au palais, il n’était pas épargné : il repoussait violemment le chant. Et cette petite présence n’était pas loin devant nous ; elle venait dans notre direction.
« Pour le monstre, je peux vous garantir que non, dis-je. Nous allons recevoir de la visite, Sainte. »
Son regard s’aiguisa.
« Alors passez devant, dit-elle. Je ne veux pas vous avoir dans le dos, Reine Noire. »
« Pourquoi ? m’étonnai-je. Ce n’est pas moi qui suis un domaine ambulant. Je ne peux pas… Attendez, vous insinuez que je vous poignarderais dans le dos ? »
Elle ricana, ce qui était une réponse suffisante.
« Sérieusement ? dis-je. Vous êtes incapable de vous montrer à moitié raisonnable sans qu’on vous tienne la main ? J’ai eu des conversations plus cordiales avec des anges, bon sang, Laurence. Des anges. Méditez là-dessus. »
Je ne la vis pas venir avant qu’il ne soit trop tard. Mon erreur : je m’étais assez irritée pour accorder presque toute mon attention à la Sainte, au lieu de la porter là où il fallait. Mon cœur s’emballa et ma peau se hérissa lorsque je vis une lame de bronze à un seul tranchant s’abattre sur mes yeux. Je compris que j’avais eu tort de croire que le chant me permettrait de suivre précisément les mouvements de l’ennemi. Puis une lueur radieuse éclata, et la créature qui s’apprêtait à me tuer fut projetée par l’impact comme un carreau d’arbalète. Je clignai des yeux pour chasser l’aveuglement et notai distraitement que l’ennemi avait traversé deux maisons et une statue de Jehan le Sage avant de s’arrêter.
« Il semblerait que nous ayons débusqué l’ennemi, dit Tariq en abaissant son bâton tordu. »
« Merci, soufflai-je d’une voix rauque. »
Il inclina la tête en signe de reconnaissance. Mon cœur battait à tout rompre et mes doigts étaient engourdis. Dieux, cela faisait longtemps que je n’avais pas frôlé la mort d’aussi près — sans avoir l’Hiver pour m’en sortir. J’avais presque oublié ce que cela faisait. Je me joignis au Pèlerin et nous avançâmes tous deux pour rejoindre la Sainte. Elle fixait le panache de poussière et de cendres à l’endroit où l’ennemi avait été projeté. Ensemble, nous observâmes la silhouette qui en émergeait. Elle était parfaitement intacte malgré le choc ; ses pieds nus foulaient le sol couvert de cendres. Elle ne portait qu’une ample chemise à manches longues en satin blanc et un pantalon assorti. Son bras tendu tenait une lame de bronze à l’horizontale. Ce n’était pas un humain, pensai-je, et je le savais sans avoir besoin de l’examiner plus attentivement : je l’avais déjà rencontré.
« Eh bien, si je ne m’abuse, dit la Sainte, on dirait un elfe. »
« Et un Élu, en plus », ajouta le Pèlerin.
« Il s’appelle la Lame-sort, dis-je calmement. C’est l’un des Revenants du Roi Mort. »
Je sentis les deux autres m’observer, même si aucun ne détournait les yeux de notre ennemi, et percevoir la question muette qui accompagnait leur regard.
« À Keter, j’ai essayé de le détruire avec l’Hiérophante et la Voleuse, dis-je. »
« Et ? demanda calmement Tariq. »
« Je lui ai porté à peu près un seul coup digne de ce nom pendant tout le combat, et il a vaporisé la moitié de mon corps, répondis-je. Nous avons pris la fuite dès que nous avons pu. C’est un sale type, à la manière des elfes, et il peut aussi transformer des sorts en lames. Ça va secouer, je peux vous le dire… »
« Tant mieux, dit Laurence de Montfort, un sourire de louve aux lèvres, en se mettant à avancer. Ce sera un bon entraînement contre le Roi Mort. »