Chapitre 346
« La paix est le fléau des empires, car la force qui ne se dépense pas au-dehors finit par se retourner contre eux. »
— Ghislaine de Creusens, douzième Première Princesse de Procer
Je ne me souvenais pas d’avoir jamais eu peur du noir, même enfant. De ce qui pouvait s’y tapir, bien sûr, mais du noir lui-même ? Non. Bien avant d’avoir pour patronnes des puissances régnant sur la nuit, j’aimais déjà l’ombre. Les combats de la Fosse avaient souvent lieu tard — même après avoir rempli les poches de la garde municipale, Booker avait reçu l’avertissement de tenir ses affaires à l’abri des regards — et, au Rat’s Nest, c’était après le coucher du soleil, en été, que les paris rapportaient le plus. Les permissions des légionnaires ne variaient pas selon la saison, mais l’été, beaucoup de dockers gagnaient quelques pièces de plus en pêchant dans le lac Silver Lake, et une bonne partie de ces pièces finissait dans la bière bon marché. La seule sorte de bière dont le Rat’s Nest ait jamais fait provision, si mes souvenirs étaient bons. Je me demandai ce que devenait Harrion, à présent… Je fronçai les sourcils devant ce fil de pensées, sans savoir comment il avait commencé ni où il menait. Était-ce seulement important ? Oh, j’étais debout, entourée d’une obscurité épaisse et poisseuse. Et elle était apaisante, sereine. Il aurait été si agréable de simplement… me laisser flotter, de m’abandonner à des rêveries. La neige, les larmes et un rire sans joie, me revint soudain en mémoire. Un jour, je m’étais allongée pour mourir, et le monde avait refusé de me prendre.
Il n’y aurait pas de retour en arrière.
« Cela aurait été plus fructueux qu’une attaque frontale », reconnus-je à voix haute.
Je frappai le sol de mon bâton, et les ténèbres ondulèrent. Comme une pierre jetée dans un étang, ma volonté plissa le tissu de ce demi-monde, envoyant une vague au loin. L’étendue qui m’entourait me semblait infinie, et mon geste n’avait été qu’un cri résonnant dans une caverne gigantesque.
« C’est donc là ton stratagème ? demandai-je aux ténèbres. Brouiller le chemin ? Ça ne marchera pas. »
J’inclinai la tête et tendis l’oreille. Le silence absolu de cet endroit n’était rompu que par ma respiration, qui, dans cette étrange immobilité, semblait presque outrageusement bruyante. Je craignis un instant qu’elle ne couvre ce que j’attendais, mais cette inquiétude était vaine, née davantage de ma nervosité face au calibre de mon adversaire que d’un raisonnement solide. Mon salut me parvint sous la forme d’un appel rauque et enroué, un croassement lointain. Je suivis l’écho du croassement de Komena et m’avançai en boitant dans les ténèbres. La Plus jeune de la Nuit s’éclipsa aussi vite qu’elle était apparue, car nous avions convenu qu’elle devait éviter le Roi Mort autant que possible. Neshamah serait moins dangereux en agissant par l’intermédiaire de Masego qu’en personne, mais le Hiérophante était déjà assez dangereux par lui-même — et il n’était pas dépourvu d’expérience quand il s’agissait de discipliner des dieux inférieurs. Mes pas chancelants semblaient dépourvus de but, sans destination en vue, mais je me forçai à continuer. Si je ne pouvais pas faire confiance aux Sœurs pour me guider dans le noir, à qui pouvais-je faire confiance ? Et, après ce qui aurait aussi bien pu être une demi-heure qu’une journée interminable, ma confiance porta ses fruits. Les ténèbres ondulèrent, et ce n’était pas l’œuvre de ma volonté : j’avais suffisamment avancé, semblait-il, pour que le piège soit perfectionné.
Je faillis trébucher lorsque mon bon pied heurta une marche, mais je me rattrapai à mon bâton. Je tâtonnai avec prudence et découvris que c’était la première d’un vaste escalier qui semblait monter. Si ce royaume avait été celui du Tyran, j’aurais pris cette manœuvre pour une petite méchanceté destinée à compliquer ma vie à cause de ma jambe blessée, mais je soupçonnais le Roi Mort de se croire au-dessus de cela. Je gravis les marches, m’assurant à tâtons, du pied et du bâton, qu’elles étaient au moins larges et peu inclinées. Je ne m’arrêtai qu’après une longue ascension, lorsque je sentis cet endroit devenir… moins dense. Les sourcils froncés, je balayai lentement l’air des doigts et sentis le tissu de ce demi-monde s’amincir sous mes caresses. J’exerçai une infime parcelle de volonté ; les petites ondulations qui s’ensuivirent avaient moins de matière à traverser et, plus intéressant encore, révélèrent une sorte de voile devant moi. Comme toujours, il fallait avancer. Je tendis le bras et déchirai le voile, tressaillant sous la vague de sons, de lumière et de couleurs qui m’inonda. J’avais, semblait-il, découvert une porte. Je pris un instant pour reprendre mes esprits et laisser mes yeux s’habituer à la lumière, puis franchis le seuil. Aussitôt, en baissant les yeux, je sentis mes jambes flageoler devant le vide. Je me trouvais sur ce qui ressemblait à une immense vitre, comme une lucarne percée dans le ciel.
Au-dessus de moi, le ciel était obscurci par une éclipse, un anneau de lumière aveuglante encerclant un cœur de nuit ; autour de nous, les nuages formaient une pénombre vaporeuse, mêlant lumière et ombre. Mais en contrebas, à des milliers de pieds, trois grandes armées observaient prudemment une trêve. La Ligue des Cités libres s’agitait avec incertitude, sans camp à elle ; son vaste convoi de bagages s’étalait dans les plaines, gardé par des groupes de soldats venus d’une demi-douzaine de cités-États. L’Armée de Callow et les Légions en exil avaient regagné leur camp, mais, me penchant avec une grimace — Dieux, le sol sous mes pieds me semblait bien trop glissant pour une telle hauteur —, je remarquai que Juniper avait ordonné de braquer les engins de siège sur la Ligue et de rappeler les drows derrière les palissades. C’étaient toutefois les armées de la Grande Alliance qui se trouvaient dans la situation la plus inconfortable. Coupées en deux par mes troupes et les forces des Cités libres, elles restaient, malgré les pertes de la nuit, les plus nombreuses sur le terrain, mais aussi les moins bien placées. La qualité des officiers de chaque camp s’était fait sentir, songeai-je. Nombre de mes commandants étaient jeunes et fraîchement promus, mais ils avaient été formés pour diriger une armée professionnelle. Les chefs de guerre du Dominion étaient astucieux et braves, mais ils étaient manifestement dépassés.
« Voilà qui fut des plus divertissants. »
Je levai les yeux et découvris que je n’étais plus seule sur cette étendue de verre. Je m’étais attendue à voir le Roi de la Mort, mais celui qui se tenait devant moi était Neshamah. En chair et en os, comme au temps jadis du Royaume de Sephirah, qu’il avait gouverné et ruiné. Son apparence datait de la fin de son règne, pensai-je, peut-être de ce jour funeste où le Dû de Keter avait reçu son nom. Pâle comme un érudit et maigre, il était rasé de près, mais ses cheveux noirs étaient en désordre. Ses lèvres rouges et charnues s’incurvèrent lorsque nos regards se croisèrent. Comme dans mon souvenir, ses yeux étaient d’un brun clair que l’éclat de l’éclipse transformait en ambre liquide. Sur son front, le diadème de cuivre, couronne d’un royaume depuis longtemps défunt, reposait haut au-dessus d’une de ces étranges tuniques séphiriennes : une manche longue et ample, l’autre courte et ajustée ; le tissu à motifs de bronze et de rouge lui descendait jusqu’aux chevilles, retenu à la taille par une large ceinture. Je compris soudain qu’il avait parlé en ashkaran — cette langue morte dont Masego et moi avions dérobé les rudiments aux échos d’Arcadie, avec la majeure partie de ce que je savais de l’Horreur Cachée.
« Tu sais bien que je ne parle pas cette langue, dis-je. Roi Mort, nous nous retrouvons. »
« Toutes mes excuses, répondit Neshamah en langue miezane inférieure, les lèvres frémissantes. Nous nous retrouvons, Reine Noire. »
Mon bâton frappait le sol de verre tandis que je boitais en décrivant un demi-cercle autour de lui. Je doutais de pouvoir quitter cet endroit avant que nous ayons parlé. Mais rien ne m’obligeait à rester là, captive de son auditoire, immobile et suspendue à ses lèvres.
« Tes manœuvres, là-dessous, valaient la peine d’être observées, me dit nonchalamment l’Horreur Cachée. Une toile de trahisons inspirée, et une victoire méritée. »
« La nuit n’est pas terminée, dis-je. Même si je dois avouer que tu te montres bien plus courtois que je ne l’aurais cru. »
Neshamah déambulait sans hâte sur le ciel de verre ; les nuages au-dessus de lui faisaient passer ses yeux de l’or au bronze, comme les saisons qui se succèdent sur un visage éternel.
« Je suis un homme bien élevé, Catherine, dit-il avec légèreté. Et tu ne m’as donné aucune raison d’agir autrement. »
Pendant un instant, je crus être de retour dans la Fosse, face à un adversaire que je mesurais tout en tournant lentement autour de lui. À l’affût d’une ouverture, d’une faiblesse. Je n’ignorais pas que l’une comme l’autre me faisaient cruellement défaut face à l’Horreur Cachée.
« Vraiment ? méditai-je. Pourtant, la première fois que nous nous sommes rencontrés, tu m’as appelée immortelle, et… »
Je haussai les épaules et levai un bras d’un air désinvolte.
« Je suis loin de l’être, de nos jours », dis-je.
Le visage du vieux monstre était comme un miroir, songeai-je en guettant sa réaction. Je n’y verrais rien que je n’y aie moi-même placé.
« Vraiment ? sourit-il. Grande prêtresse et héraut d’une apothéose que tu as fait entrer dans ce monde de ta propre main — quelque chose d’aussi trivial que l’âge ou la maladie pourrait-il t’emporter, Catherine Foundling ? »
« Les années finiront par me tuer, dis-je. Si rien d’autre ne s’en charge avant. »
« Ah, sourit le Roi Mort. Mais combien d’années faudrait-il ? »
Je ne répondis pas, car la vérité était que je n’en savais rien. Mon corps n’était pas plus fort qu’avant l’obtention de mon Nom, du moins pas sans que la Nuit y soit mêlée. La douleur, l’épuisement et tant d’autres choses qui m’avaient semblé… lointaines lorsque j’étais Souveraine de la Nuit sans Lune m’étaient revenus en pleine figure, mais je n’étais pas tombée malade depuis que j’avais été proclamée Première sous la Nuit. Quant à l’âge ? Il ne s’était pas écoulé assez de temps pour que je sache si j’avais recommencé à vieillir pour de bon. Cela ne ressemblait pas à ce que j’avais connu sous mon Nom, lorsque j’avais continué de grandir, mais d’une façon artificielle — comme si je me conformais à une vision plutôt que de suivre les lois de la nature. Et cela n’avait absolument rien à voir avec ce qui s’était passé après la Deuxième Liesse, lorsque j’avais été figée, enfermée en moi-même. Mon sang était toujours rouge, ni gris ni noir ; peut-être ne partageais-je donc pas la longévité accrue des Puissants qui prenaient part à la Nuit. D’un autre côté, j’étais entrée dans la prêtrise des Sœurs après avoir dévoré l’Hiver : nous marchions en terrain inconnu.
« La prêtrise n’est pas la divinité, dis-je. Le chemin que tu prétendais me voir emprunter, j’y ai renoncé. Tu n’es pas omniscient, Roi Mort. »
« Crois-tu que la force de l’Intercesseuse réside dans sa puissance martiale ? demanda-t-il, amusé. Ou la mienne ? Tu as troqué un pouvoir qui t’enchaînait contre un autre, dont d’autres porteront à ta place le fardeau et les périls, tout en les liant à toi par un dessein commun. Le vol de l’Hiver t’a valu de l’estime, même si son exécution fut accidentelle ; mais c’est ton œuvre dans l’Everdark qui laisse penser qu’un jour, tu pourrais être mon égale. »
Il eut un petit rire.
« Faire la paix avec les nains et soutirer, en prime, une armée à ces Sœurs indociles, dit-il d’un ton approbateur. Tu as troqué ce manteau mal ajusté contre bien plus que sa juste valeur. Il faudra qu’un jour nous échangions nos secrets, Reine Noire. Je me demande bien ce que tu as cédé au Royaume d’En dessous en échange d’un sursis à l’invasion. »
Mon cœur manqua un battement. Sous-entendait-il que j’avais réellement conclu la paix entre les nains et les drows ? Ou plutôt, que les Premiers-nés détenaient toujours l’ancien Everdark ? Ce n’était pourtant pas le cas : l’immense majorité des drows marchait en exode vers ses propres frontières du nord. Ne le savait-il pas ? Cela pouvait être un piège, songeai-je. Je n’ai avec moi que quelques minuscules fragments de Sve Noc, pensai-je. Le reste est auprès de son peuple. Cela leur permettrait d’échapper à la plupart des moyens de détection sorciers, et il était vrai que, ses armées assiégeant la Principauté, l’Horreur Cachée pouvait avoir l’esprit ailleurs. À moins qu’il ne me mente. Mais s’il ne mentait pas…
« Nous ne serons pas d’accord là-dessus, dis-je avec prudence. »
Toute réponse plus élaborée qu’une vague platitude risquait de me trahir, vu mon interlocuteur. Je préférais passer pour un peu lente d’esprit plutôt que de dévoiler mon jeu, s’il ignorait réellement l’exode.
« Sur au moins un point, nous sommes d’accord, dit l’Horreur Cachée. La nuit n’est pas terminée, Reine Noire. »
En plongeant les yeux dans son regard doré et patient, je faillis frissonner. Il parlait de bien davantage que de l’aube qu’Akua avait retenue pendant quelques heures. La nuit s’abattrait sur Calernia, et si elle tombait, aucun matin ne suivrait.
« La patience n’a jamais été mon fort, dis-je avec un calme feint. Encore moins quand il s’agit de Woe — dont l’un des membres est entre tes mains squelettiques. »
« Ce n’est pas moi qui suis allé le chercher, objecta Neshamah. Et que pouvais-je faire d’autre que répondre à une prière si fervente ? »
« Tu as eu ton rire, dis-je. Et si tu as failli briser les armées là-dessous, ton stratagème a été démasqué. Il ne sert à rien de t’attarder ici, Roi Mort. Laisse-le. Pars d’ici. Ce n’est pas sur ce champ de bataille que tu veux livrer cette lutte. »
« Tu me réclames ce qui m’a été offert de plein gré, gronda le Roi Mort. Et tu ne m’offres rien en retour. Pourquoi exaucerais-je ton souhait, sinon parce que tu le souhaites ? »
« J’ai forgé, dis-je, une bande de cinq. »
« Tu as raté ta bande de cinq, répliqua-t-il avec amusement. Combien crois-tu qu’il en restera à ton service quand il faudra faire des choix ? »
« Assez, dis-je. Je les ai choisis en connaissance de cause. Je ne t’exige rien, et si je t’avais menacé, je ne suis pas réputée pour ma subtilité quand je m’exprime. Je constate simplement que tu n’as plus rien à trouver ici, sinon la défaite — et même pas une défaite utile. »
« Je suppose, médita Neshamah, que je n’ai qu’à briser le cou du Hiérophante et à me retirer, alors. »
Mes doigts se resserrèrent autour du bâton d’ébène. J’avais su, en venant, qu’il tenterait cette manœuvre. Qu’il en soit réellement capable était incertain, mais j’avais tout de même une parade. Tant que le Pèlerin survivrait jusqu’à la fin, Masego survivrait lui aussi. Je n’avais pas oublié le Pèlerin ressuscitant les morts d’un seul mot à la bataille des Camps, défaisant la mort que j’avais arrachée à mon affrontement avec les autres Héros. Je faillis me forcer à sourire, mais cela aurait été une erreur. Non. Qu’il voie combien l’idée de perdre mon ami, soufflé comme une chandelle, me faisait souffrir. Qu’il croie que j’étais prête à le combattre malgré tout.
« S’il le faut, dis-je d’une voix rauque. Dieux me pardonnent, mais s’il le faut. Trop de vies sont en jeu. »
« Ah, sourit-il. Voilà. Un autre amarrage qui cède sous la marée. Combien en faudra-t-il pour que tu te jettes vraiment à l’eau ? »
D’un geste désinvolte, il agita la main.
« Nous en parlerons un autre jour, dit-il. Nous avons tout notre temps. Parlons plutôt des vies. »
« Ton plan a été démasqué, dis-je. »
« Un plan, répondit-il. Un hiver. Un an. Et combien de morts cela t’aura-t-il coûté, même si tu sors victorieuse d’ici ? »
« Tu parles comme si tu étais l’envahi et non l’envahisseur, dis-je. »
« Et toi, comme quelqu’un qui a voulu négocier avec moi, répondit-il avec douceur. Pour une invasion de ce genre. »
J’avais pleinement l’intention de le trahir lorsque je lui avais proposé ce pacte, et il l’avait su dès le début. Pourtant, je faillis grimacer. C’était une vérité incomplète, mais accablante tout de même. J’aurais aimé pouvoir dire que je n’avais pas compris l’ampleur de ce que je menaçais alors de déchaîner ; je supposais que c’était vrai. Mais même à l’époque, je m’étais doutée que ce serait une horreur sans pareille. J’avais été prête à négocier avec le Roi de la Mort pour tenir la Grande Alliance à distance, et si Malicia m’avait manœuvrée, c’était la seule raison pour laquelle mon nom ne figurait pas sur le traité qui libérait le monstre de son antre. Et la vérité, tandis que je contemplais la fragile trêve en contrebas, c’était que je pensais toujours avoir eu raison. Maintenant qu’une menace plus grande se dressait devant tous, les mesquins jeux de pouvoir et de récit qui avaient condamné ma patrie à devenir soit des ruines, soit un amas de territoires tributaires, avaient été relégués au second plan. Oh, d’autres considérations subsistaient, mais il était révélateur que, bien que je fusse toujours autant l’Archihérétique de l’Est que l’année précédente, tout le monde se montrât soudain prêt à conclure des compromis et des accords avec moi. J’avais enfin obtenu le répit dont j’avais besoin, une occasion que je n’aurais jamais eue autrement. Si j’avais su, avant de quitter Keter, que tout fonctionnerait, malgré ce prix atroce, l’aurais-je tout de même fait ?
Le fait que j’ignore la réponse était plus accablant que tout ce que j’avais fait.
« Aucun accord de ce genre n’a été conclu, dis-je. J’ai compris ce qui en découlerait, trop tard, et j’ai tué celle qui l’avait passé. Une fois de moins qu’il ne l’aurait fallu, mais combien de gens peuvent prétendre avoir tué deux fois l’Impératrice de l’Effroi Malicia ? »
Je n’étais pas idiote. Je n’allais pas reconnaître une vérité aussi laide alors que le Roi Mort pouvait montrer cette conversation à qui bon lui semblait. À voir le sourire qui traversa son visage, disparu en un battement de cœur lorsque ses yeux passèrent de l’or au bronze, je soupçonnai d’avoir habilement évité un piège de ce genre.
« Nous parlions de vies, je crois, dit Neshamah, tandis que nous tournions l’un autour de l’autre. »
Ses pas n’étaient qu’un murmure sur le verre, à l’opposé de mes bottes traînantes et du claquement sec de mon bâton.
« C’est vrai, convins-je. »
« Rhenia est tombée, le savais-tu ? demanda-t-il. Hannoven, il y a des mois. Les Lycaonais ne tiennent plus que la dernière forteresse du Col du Crépuscule. Ensuite, les terres centrales de Bremen tomberont, et avec elles les armées censées défendre la Neustrie. Ce sera leur fin. »
« Ils t’ont repoussé à Cleves et dans le Hainaut, dis-je. »
« Pour l’instant, répondit le Roi Mort. Combien de temps cela durera-t-il ? Non, la vérité est simple : la Principauté n’était pas prête. Et puis cette charmante enfant théodosienne s’en est prise à ses alliés et à ses arrières. Même si tu portes secours à Callow, tu ne feras que retarder l’inévitable. »
« Dirais-tu, répondis-je gaiement, que tu es invincible et que ta victoire est assurée ? »
« Tentative audacieuse, commenta l’Horreur Cachée. Mais mauvaise façon d’éluder la question. Es-tu en désaccord avec moi, Reine Noire ? »
« Que la Grande Alliance a sacrifié un nombre effroyable de soldats pour graver une impasse amère dans Callow ? Non. Que sa défaite soit inscrite dans les étoiles ? Pas du tout. »
« Imagine ce que tu pourrais faire en dix ans, dit Neshamah sans hâte. Si mes armées se retiraient et qu’une trêve était scrupuleusement respectée. Si l’on te laissait vraiment mobiliser tout ce continent pour la guerre, au lieu de rassembler ennemis et alliés dans une coalition fracturée par la méfiance. »
Et voilà, songeai-je. L’accord à conclure. Et quel prix, n’est-ce pas ? Dieux, tout ce que je pourrais faire avec dix ans et la promesse d’une guerre contre Keter au bout. La Ligue pourrait être domptée, puis intégrée ; la Tour pourrait s’effondrer sur la tête de Malicia, et les Accords de Liesse lieraient même son successeur. Une décennie pour remettre sur pied mon royaume meurtri, en guerre constante depuis des années ; et, une fois les récalcitrants de l’est et du sud du continent remis dans le rang, nous aurions une paix solide et durable. Le Premier Prince ne tolérerait pas une guerre qui risquerait de coûter la vie à un seul soldat qu’on pourrait plutôt envoyer contenir le Royaume des Morts à son retour. J’obtiendrais tout ce que je voulais et sauverais des centaines de milliers de vies. J’avais prévenu les autres que l’Horreur Cachée viendrait nous tenter avec des offres alléchantes, tout en me croyant moi-même à l’abri de cette tentation. Et je ne pouvais pas, ne voulais pas, ne devais pas conclure de pacte avec lui. Mais, Dieux, quel prix !
« Dix ans, médita-t-il. Non, une décennie ne suffira peut-être pas à te convaincre. Aimerais-tu, Catherine Foundling, acheter un siècle de trêve ? »
Je tressaillis. C’était une tout autre récompense, peut-être encore plus tentante.
« Si tu es réellement mortelle, comme tu le prétends, poursuivit Neshamah sans hâte, les morts ne troubleront pas Calernia de ton vivant. »
« Et que voudrais-tu en échange, Roi Mort ? demandai-je. »
« Une concession dérisoire, sourit-il. Je demanderais à conserver les terres que j’ai déjà conquises. »
Quelles terres, au juste ? Rhenia, Hannoven, une partie de Bremen et du Hainaut. La Principauté perdrait plus de la moitié des principautés lycaonaises : une vaste étendue, certes, mais, pour parler franchement, surtout composée de montagnes et de forteresses attaquées chaque printemps par les bandes de rats. Le Hainaut était plus problématique, puisque Keter y disposait d’un point d’appui sur la rive sud du Tombeau, mais les maigres nouvelles que j’avais du front laissaient entendre que la principauté était de toute façon au bord de l’effondrement. Lorsque j’avais d’abord cherché à conclure un accord, je lui avais offert davantage, même si, il fallait l’admettre, c’était sous de faux prétextes. Mais si le Roi Mort tenait parole, la Principauté aurait cent ans de tranquillité sur sa frontière nord pour se préparer. Si le Premier Prince acceptait — et s’il pouvait ainsi épargner à son peuple l’anéantissement, en plus de sauver tous les autres — je pensais sincèrement qu’elle pourrait le faire. Et je la soutiendrais ensuite jusqu’au bout. Pour élargir la Grande Alliance, puis à chaque étape du chemin.
Tous les deux, et le Pèlerin s’il parvenait à se laisser convaincre, nous pourrions mettre Calernia sur le pied de guerre. Avec dix décennies au lieu d’une, nous pourrions régler les problèmes avec Praes et les Cités libres comme il se devait, au lieu de nous hâter. Les drows auraient besoin d’un foyer, mais Masego avait eu l’amabilité d’arracher un morceau d’Arcadie dont nous pourrions nous servir. Cela pouvait marcher, songeai-je. Bien sûr, Neshamah pouvait toujours laisser les rats traverser les principautés du nord qu’il occuperait, troublant ainsi la paix sans manquer à sa parole. Et il y trouverait aussi son compte, songeai-je, sans quoi il ne m’aurait jamais fait cette offre. J’allais parler de la Chaîne de la Faim quand je compris ce que j’étais en train de faire et refermai la bouche. J’évaluais les aspects pratiques, j’essayais d’en régler les détails. J’étais sur le point de chercher où se cachait son piège. En substance, j’avais déjà accepté l’accord qu’il me proposait.
Dieux. J’avais compris depuis le début ce qu’il faisait, et pourtant nous en étions là.
« Nous en reparlerons, Reine Noire, dit le Roi de la Mort. Lors de cette conférence de paix que tu as manigancée. »
Un craquement assourdissant retentit, et le sol de verre sous nos pieds se fendilla.
« Tu ne m’as pas mis à l’épreuve, dis-je. »
L’Horreur Cachée soutint mon regard ; pour la première fois, une lueur d’irritation traversa ses yeux dorés.
« Suis-je un bien meuble, Reine Noire, qu’on peut mener à l’autel les yeux bandés ? dit-il. Dois-je embrasser de plein gré la défaite simplement parce que nous sommes opposés ? Je ne le crois pas. »
Il se pencha en avant, le visage dur.
« Ce jeu, comme tous les jeux, je le jouerai à mes conditions, et à mes seules conditions, dit le Roi Mort. J’ai appris ce que je voulais de cette communion, et lorsque j’aurai pris ce que je souhaite dans ces ruines, je les abandonnerai à leur tour. Pas avant, Catherine, et tes petits tours ne me feront pas changer d’avis. »
Neshamah agita le poignet d’un geste dédaigneux.
« Souviens-t’en lorsque nous nous reverrons. La jeunesse n’a droit qu’à un certain nombre de faveurs. »
Dans une pluie de verre, je tombai à travers le sol et traversai l’air et les ténèbres jusqu’à atterrir ailleurs. De la lumière filtrait par les fentes d’une porte devant moi ; je l’ouvris. Au-dessus de ma tête, de sombres nuages palpitaient, cerclés d’anneaux de sorcellerie, mais sous mes bottes s’étendaient les rues pavées, encore intactes, des ruines de Liesse. Je m’aperçus que mes mains tremblaient. Je serrai les dents et repoussai la terreur informe qui s’était enfoncée dans mes entrailles. Il me fallait encore retrouver les autres, où qu’ils aient atterri dans la ville.
La nuit n’était pas encore terminée ; même le monstre des monstres en convenait.