Chapitre 343
« L’ambition sans principes n’est que cupidité, les principes sans ambition ne sont que médiocrité. »
– Clodomir Merovins, neuvième Premier Prince de Procer
« Un trône vide, dressé au-dessus d’une terre de carrefours », dit le Pèlerin Gris d’un ton méfiant.
Comme il se doit, pensai-je. Je ne proposais pas de m’attaquer à un problème pour les cœurs sensibles. Larat, désormais veneur, mais autrefois prince de la Cour d’Hiver, avait alors comploté pour se libérer de la laisse qui retenait les faës en Arcadie, en se liant plutôt à la Création. Sept et un : un motif qui avait résonné assez longtemps à travers Calernia pour prendre la forme précise d’un lien, auquel s’ajoutait le poids des couronnes terrestres déposées à ses pieds. Son plan était assez ingénieux, mais aussi risqué ; non qu’il eût eu beaucoup de choix. Le Roi de l’Hiver et la Reine de l’Été s’étaient mariés, mettant brusquement fin à leur guerre, et le paysage d’Arcadie s’en était trouvé bouleversé : une cour unique, et avec elle des histoires différentes. Larat manquait donc de temps s’il voulait un jour se dégager de son emprise. En désespoir de cause, il avait mené une Chasse sauvage de bric et de broc — née de rien, puisque le Printemps et l’Automne n’étaient pas venus et ne reviendraient peut-être jamais — et l’avait fait jurer de me servir, échappant ainsi aux intrigues d’Arcadie. L’ancien prince avait fait preuve d’une double ingéniosité, car il s’était lié, avec ses compagnons, à une cour contenue dans mon être. Comme des poissons dans la mer, les faës s’étaient contentés de nager dans cette puissance familière, jusqu’à ce que je rassemble les couronnes que je devais et achève le plan de Larat à sa place.
Puis les événements de l’Everdark avaient eu lieu, et le pouvoir qui parcourait les veines des faës en avait été arraché, remplacé par la Nuit renaissante. Tout avait alors commencé à dérailler.
Pour l’heure, ma Chasse sauvage n’était pas fondamentalement si différente des Puissants. Oh, leurs tours et leurs corps différaient — même si je soupçonnais qu’avec le temps et l’enracinement complet de l’Hiver dans la Nuit, les Premiers-nés commenceraient à adopter certains traits faës —, mais ce n’était que la forme de leur moule, pour ainsi dire. La matière dont étaient faits ces moules était la même pour la Chasse et les Puissants : la Nuit. Ce qui signifiait que Sve Noc pouvait les éteindre à volonté. En tant que Souveraine de la Nuit sans Lune, je m’étais appuyée sur les serments pour obtenir l’obéissance des faës, faute de savoir comment me servir de leur lien à l’Hiver pour les tenir en laisse. Avec quelques décennies ou un siècle, j’aurais peut-être appris, mais Larat aurait depuis longtemps quitté mon service et échappé à ce problème. Sve Noc, en revanche ? Elles avaient bâti leur apothéose à partir de rien et, même si la manière et la nature de cette œuvre n’avaient rien été de moins qu’horribles, elles l’avaient tout de même accomplie. Elles pouvaient mettre fin à la Chasse d’une simple pensée, et les faës l’avaient deviné dès qu’ils avaient senti que je me soumettais aux Sœurs. Ils avaient donc respecté leurs serments envers moi et mes sujets, même s’ils n’y étaient plus liés, car s’ils devenaient mes ennemis, je pourrais bien me pencher sur les moyens pratiques de les éliminer. Dommage pour eux, et pour Larat, que je l’aie découvert malgré tout.
« Des portes, contre un juste péage, approuvai-je. Des chemins à travers un royaume sans les… risques de l’Arcadie, mais avec des particularités similaires. Les armées sur ce champ de bataille pourraient parcourir en quelques semaines une route qui en prendrait des mois, et intervenir au nord avant l’effondrement des fronts. »
« Et vous obtiendriez cela en assassinant l’un des vôtres, dit Tariq, sans prendre la peine de cacher son dégoût. Ne pourrait-on pas plutôt trouver un accord ? »
Un son semblable à un rire étouffé m’apprit que Kairos en savait apparemment un bout sur les faës.
« Ce n’est pas dans sa nature, dis-je. Et les faës ne changent pas. C’est inévitable. Larat, autrefois Prince du Crépuscule, se relèvera, redevenu maître d’une cour du crépuscule, et se retournera contre ceux qui l’auront élevé. Et quand cela arrivera… »
« … l’inéluctable, reprit le Pèlerin Gris. Un groupe de cinq, comme ce monde en a rarement vu, pour étouffer ce dieu nouveau-né dans son berceau. »
Pour une raison ou une autre, son visage avait blêmi à ces derniers mots. Je supposai qu’il commençait à mesurer l’ampleur de ce que j’avais proposé. Par souci de diplomatie, je m’abstins de préciser que, si un Chœur devait approuver l’étouffement d’un nourrisson, ce serait sûrement Miséricorde. On n’obtenait pas un plus grand bien sans bâtir d’abord les fondations de maux moindres ; et plus ce bien était grand, plus grands étaient les maux qui en formaient le socle.
« Tariq, dit la Sainte des Épées d’une voix rauque. Vous ne pouvez pas envisager ça sérieusement. »
Elle avait l’air, pensai-je, de quelqu’un dont le monde venait d’être bouleversé.
« Cela répond à chacun de nos besoins, dit le Pèlerin, avant de me jeter un regard contrit. Comme vous nous avez habilement enchaînés aux fils de la nécessité. »
Je soutins son regard sans ciller.
« Devrais-je m’excuser, demandai-je, d’avoir fait de cette victoire celle d’autres que moi ? »
Il détourna les yeux. À cause de mes paroles, mais aussi de ce qu’elles sous-entendaient : s’il avait tant tenu à être mon ennemi, j’avais dû agir contre lui pour l’aider. Un silence tendu s’étira un instant.
« Reine Noire, dit le Sorcier renégat en inclinant poliment la tête. Puis-je vous poser quelques questions ? »
Comme ils devenaient polis dès qu’ils perdaient l’avantage. Non, c’était injuste de ma part. Je n’étais pas en position de faire la leçon sur la courtoisie. Sous son manteau de cuir flottant et sa cotte de mailles pratique, je ne pouvais m’empêcher de remarquer que le Sorcier était plutôt petit. Plus grand que moi, il fallait l’admettre, mais de peu. J’avais entrevu ce qu’il pouvait faire avec la baguette ouvragée qu’il gardait sur lui, et son pouvoir comme son talent dépassaient d’un cran tout ce que j’avais vu chez les sorciers de Praes, hormis les plus puissants. Je me souvenais vaguement qu’il maîtrisait le feu, mais il devait y avoir davantage : ses pupilles brunes, banales en apparence, étaient discrètement cerclées de couleur, l’une d’un rouge écarlate, l’autre d’un vert luxuriant. Akua l’avait affronté en m’habitant, une fois, mais comme moi, elle n’avait pas réussi à lui arracher grand-chose. La plupart de ses tours demeuraient donc inconnus, tout comme ses aspects. Tariq et Kairos deviendraient tous deux des menaces bien plus grandes dès qu’ils rejoindraient notre groupe de cinq au lieu de rester mes adversaires épuisés ; la Création elle-même s’arrangerait pour qu’ils soient à la hauteur de ce qui suivrait. Mais, comme la Sainte, ils étaient pour l’essentiel des quantités connues.
Je ne savais rien du Sorcier renégat, si ce n’est qu’il s’était battu à plusieurs reprises contre des adversaires qui semblaient lui être supérieurs, sans jamais être blessé ni révéler les dangereux tours que les mages avaient tendance à garder en réserve comme des pies. Cela suffisait à le rendre dangereux.
« Allez-y », répondis-je.
« Il vous faudra sept couronnes, comme prix, dit le héros dans un mézian inférieur fluide et sans accent. J’en comprends les modalités. »
Le regard qu’il lança aux sept membres de la famille royale procerane et à l’Adjoint, qui attendaient visiblement derrière nous, rendit son propos limpide.
« C’est l’unique couronne, en revanche, qui m’intéresse, poursuivit-il. Sept pour donner du poids, mais la dernière pour façonner. Elle sera, en un sens, l’aspect le plus important de votre projet. »
« Celle que nous emporterons dans les profondeurs, dis-je. Elle ne sera remise qu’au cœur du royaume. »
Les lèvres du Sorcier renégat s’amincirent ; de toute évidence, il ne trouvait pas cette réponse très satisfaisante. Mais, en un sens, ce n’était pas à lui que je m’adressais. Tariq et Kairos me jetèrent tous deux un regard : méfiant pour l’un, ravi pour l’autre. Ouais, nous étions trois à pouvoir encore prétendre à l’« unique ». Kairos Theodosian était Tyran d’Héliké par son Nom, mais en était roi par son titre. Aux yeux de nombre de ses compatriotes, Tariq était le souverain légitime du Levant. Et, ces jours-ci, j’avais plus d’un titre à faire valoir, mais celui qui comptait le plus était Reine de Callow.
« Soit, murmura le héros. Pour ce qui est des routes et des péages… »
« Ce ne sera pas comme en Arcadie, admis-je. Cela dépasse mes prérogatives. Il faudra davantage qu’un puissant mage doté des bons outils pour y accéder. Nous devrons ériger des portes dans la Création et les lier au royaume. Après cela, cependant, le voyage devrait être sans accroc, une fois les péages acquittés. »
« Et quelle sera la nature de ces péages ? insista le Sorcier. »
« Du sang, dit doucement le Pèlerin. N’est-ce pas ? »
C’était la meilleure hypothèse d’Akua, oui, et les Sœurs s’étaient montrées évasives dans leurs réponses, tout en laissant entendre que c’était peut-être le cas.
« Il faudra le donner de son plein gré, précisai-je. Une entaille pour entrer, une autre pour sortir. Un fragment de vie pour entretenir le royaume-carrefour. »
« Et n’importe qui pourrait franchir la porte, dit le Sorcier renégat. Mais bien peu sauraient la construire. »
Je souris sans répondre. Le Sorcier pourrait peut-être le comprendre, je le savais, surtout s’il était présent à la naissance du royaume. Mais à part lui ? Peut-être cinq personnes dans tout Calernia en auraient le savoir-faire, et la plupart me répondaient, d’une manière ou d’une autre.
« Nous devrions la tuer maintenant, dit calmement la Sainte des Épées. »
Mes doigts se crispèrent autour de mon bâton, mais je ne laissai rien paraître. Je jetai un regard à Tariq et haussai un sourcil pour lui faire comprendre en silence que Laurence de Montfort était son putain de problème, pour l’instant, mais que si elle devenait le mien, il n’aimerait pas la suite.
« Je comprends vos inquiétudes, Sainte… commença le Sorcier renégat. »
« Non, vous ne les comprenez pas, répliqua-t-elle sans détour. Vous avez à peine trente ans et vous croyez encore qu’un ou deux compromis de sa part changeront ce qu’elle est. Ça ne change rien. »
« Je ne jurerais pas de trêve avec elle au-delà de la fin du Roi Mort, répondit le Sorcier renégat avec une patience forcée, mais refuser un accord maintenant serait pire qu’un péché : ce serait une erreur. »
« Sais-tu quel est le méchant le plus dangereux que j’aie jamais affronté, mon garçon ? dit Laurence de Montfort d’un ton désinvolte. Certains citeraient des candidats évidents. J’ai combattu jusqu’au match nul le premier Seigneur Cornu à s’éveiller depuis cinq siècles. J’ai rampé dans mon propre sang après un affrontement avec Dame Lake, puis j’ai abattu le Chevalier Drake lorsque son esprit a lâché. Tous auraient massacré la moitié d’une légion sans ciller ; tous étaient des monstres au sommet de leur art. Mais le méchant le plus dangereux que j’aie affronté fut le premier : un alchimiste si maladif qu’il pouvait à peine tenir une épée. »
Elle plaidait pour ma mort, je le savais bien, mais c’était tout de même assez intéressant pour retenir toute mon attention, et ce pour plus d’une raison. Les Jacks n’avaient pas rassemblé autant de renseignements que je l’aurais voulu sur la Sainte, mais cela n’avait rien d’étonnant si elle avait passé la majeure partie de sa vie à errer dans Calernia en vagabonde armée et acariâtre.
« Je l’ai pris sur le fait au début, dit distraitement la Sainte. Des gens disparaissaient, et j’ai enquêté : des bandits et des criminels, en fin de compte, mais il les gardait enfermés et s’en servait pour de sordides recherches. Pourtant, il cherchait des antidotes, des moyens de mettre fin aux épidémies et de guérir les pires blessures. Il n’était que l’Alchimiste Salutaire, me disais-je, et si jeune. Pas un vautour au regard dur, et sa Damnation semblait à moitié accidentelle. De mauvaises méthodes, mais de bonnes intentions. Alors je l’ai un peu corrigé, je lui ai fait remettre ses prisonniers à la prison de la ville la plus proche et lui ai dit qu’il pouvait utiliser des animaux, mais pas des gens. Puis je l’ai laissé s’en tirer avec un avertissement. »
Lentement, la Sainte des Épées dégaina sa lame. Elle la tapota contre son épaule et fit le tour du Sorcier, sans jamais quitter le Pèlerin des yeux.
« Dieux, ce garçon était brillant, dit-elle. Cinq ans plus tard, il respectait toujours les règles et avait distillé une essence de vie — une potion qui maintenait les gens en vie au-delà de leur heure. Quand la vérole sécante frappa Valencis, il s’y rendit pour la soigner et y resta ensuite. Je me suis dit que, peut-être, nous n’étions pas obligés de toujours être en guerre. Que, dans certains endroits, parfois, nous pouvions vivre en paix. Faire des exceptions. »
« Salutaire, dit lentement le Sorcier renégat. Le mot peut signifier bénéfique, mais son sens le plus ancien est qui donne la santé. »
« En effet, sourit Laurence de Montfort, découvrant ses vieilles dents jaunes. Et il leur a donné la santé. Il les a laissés vivre au-delà de leur heure. Sauf qu’il était le seul à connaître la recette. Et qu’elle ne leur achetait que quelques mois à la fois. »
J’eus presque un sifflement admiratif, tant je voyais où elle voulait en venir.
« Le prince était vieux, alors il lui appartenait, dit la Sainte avec mépris. Et chaque année, quelqu’un d’autre s’endettait auprès de lui : un vieux, mais aussi riche et puissant. Ou un malade que les prêtres ne pouvaient soigner, ou quelqu’un qui voulait paraître jeune, ou cent autres misérables petites choses qu’une bonne potion pouvait arranger. Je n’ai plus entendu parler des gens qui recommençaient à disparaître à Valencis avant de tomber sur l’un d’eux, que la putain de garde de la ville emmenait de force. Et quand j’ai posé des questions, ils l’ont tous couvert, ils ont fait bloc, parce qu’il les tenait dans ses griffes. Après tout, que représentaient quelques morts anonymes pour ses recherches, quand celles-ci étaient si utiles ? »
À Procer, me souvins-je, la Sainte des Épées était connue comme la Régicide. Un titre dû à l’assassinat très public du prince de Valencis, des années auparavant.
« C’était un garçon serviable, l’Alchimiste Salutaire, dit doucement Laurence de Montfort. Il aidait avec ses toniques et ses philtres quand les Élus traversaient des moments difficiles, et n’avait jamais frappé personne de sa lame. Si je l’avais laissé faire une décennie de plus, il aurait possédé la moitié de Procer sans que personne s’en doute. »
La Sainte des Épées pointa sa lame vers moi.
« Il ne peut y avoir, articula-t-elle lentement, de trêve avec l’Ennemi. Pas même quand il se montre raisonnable, serviable — surtout dans ces moments-là, car si vous laissez la pourriture s’installer ne serait-ce qu’un instant, il vous faudra toujours amputer le membre. »
Le Tyran d’Héliké, qui ne laissait jamais passer une occasion de se comporter comme un sale con, applaudit avec enthousiasme à la fin de sa tirade et réclama un rappel. Je jetai un regard aux autres héros. Le visage du Sorcier renégat était devenu impassible, ce qui, à mes yeux, trahissait son hésitation. C’était logique, non ? Pour moi, Laurence était une vieille bigote fanatique qui essayait régulièrement de me tuer, moi et mes amis ; mais pour les héros, elle était cette grand-mère revêche et désagréable dont ils ne voulaient pas, mais qui accourait toujours à leur secours. Et bien sûr, elle raisonnait avec son épée, mais ce genre de simplicité réussissait souvent aux héros. Elle leur donnait de la force, les aidait à surmonter les pires méchants qu’on leur opposait et, si la Lumière ressemblait à la Nuit, la conviction avait beaucoup à voir avec la manière dont on pouvait s’en servir. Mais c’était le Pèlerin Gris qui comptait, car si la Sainte était respectée, le Pèlerin, lui, était cru. Et même quand il ne l’était pas, eh bien, s’il prenait une décision, le reste de la Grande Alliance pouvait difficilement la rejeter sans se briser lui-même, vu l’influence qu’il avait dans le Dominion. Je n’étais pas sûre que Laurence en ait quelque chose à faire, vu ce qu’elle était, mais je soupçonnais que le Sorcier renégat, lui, y serait sensible.
Et le Pèlerin secoua lentement la tête.
« Je ne briserai pas le monde qui existe pour épargner celui qui pourrait exister, dit le Pèlerin. »
« Tariq, combien de ces “revirements” as-tu vus au fil des ans ? siffla la Sainte. Combien de Damnés se sont excusés, ont juré qu’ils n’avaient jamais voulu faire de mal à qui que ce soit, promis de t’aider à maintenir la paix ? »
« Des dizaines, répondit le Pèlerin. »
« Et combien ont tenu parole ? »
« Aucun, dit le vieil homme d’un ton las. »
« Et tu veux tout de même conclure un marché avec elle ? La bataille n’est pas terminée, Tariq. Ça va devenir sanglant, c’est vrai, et des milliers de personnes mourront. L’un de nous aussi, probablement. Mais nous pouvons encore gagner et, même si nous finirons en ruines, ces ruines pourront se relever, demanda sèchement la Sainte. Mais si nous faisons un compromis, ici et maintenant ? Nous ne pourrons jamais nous en remettre. La souillure restera dans la cause jusqu’à ce qu’elle l’ait consumée. Alors pourquoi ? »
« Parce que nous ne sommes pas des animaux, répondit doucement Tariq. Parce que nous ne refusons pas le compromis simplement parce qu’il nous a déjà brûlés. Parce que si nous sommes prêts à briser des armées pour défendre une pureté théologique, alors c’est nous qui méritons d’être brisés. Mais surtout, Laurence… »
Ses yeux brillaient lorsqu’il se tourna vers elle, mais ils n’avaient rien de chaleureux. Il n’y avait qu’une lumière froide et patiente, comme le rayonnement lointain d’une étoile.
« Parce que je ne tolérerai pas des souffrances inutiles, dit le Pèlerin Gris. »
Les deux héros se défièrent du regard, tandis que le silence faisait monter la tension. La Sainte n’avait pas rengainé sa lame et, même si le Pèlerin n’avait pas d’arme à tirer à son tour, cela ne signifiait pas qu’il était désarmé.
« Bouh, lança le Tyran. Bouh. C’était absolument lamentable. Qu’on nous ramène le spectacle précédent. »
« Si nous plions, nous romprons, dit Laurence de Montfort. »
J’expirai lentement. Sans encore faire appel à la Nuit — cela aurait attiré l’attention sur moi et m’aurait désignée comme l’agresseuse —, je façonnai le sort dans mon esprit. Il aurait mieux fonctionné en Arcadie, mais si la Sainte se retournait contre moi ici, je n’aurais pas le choix : il me faudrait y recourir dans la Création.
« Si tu le crois encore au lever du jour, nous soumettrons la question au jugement, dit Tariq. »
La vieille femme serra les mâchoires, mécontente, mais finit par hocher sèchement la tête. Elle me lança un regard, cracha dans la neige, puis rengaina sa lame.
« Merveilleux, raillai-je. Quelle joie vous êtes, Laurence. Dois-je prendre cela pour un accord de votre part, Pèlerin ? »
Le Sorcier renégat jeta un regard à Tariq, qui acquiesça. L’autre homme soupira, mais ne protesta pas.
« Marché conclu, Reine Noire, dit le Pèlerin Gris. »
« Marché conclu, confirmai-je en inclinant la tête. »
« Très bien, dit Kairos. Mais voici une chose à laquelle aucun de vous n’a pensé. »
Le Tyran d’Héliké rattrapa le sceptre qu’il faisait voltiger distraitement depuis tout à l’heure et le pointa à l’aveuglette par-dessus son épaule. Les gemmes incrustées dans le sceptre se mirent à luire, et un intense rayon de feu jaillit. Avant que j’aie seulement le temps de bouger, il transperça le front de Rozala Malanza.
« Tu aurais dû d’abord convaincre le méchant de se joindre au déicide, me reprocha le Tyran. »
Je ne répondis pas. Je me contentai de hausser un sourcil. Alors seulement, l’œil rouge de Kairos se plissa, et il se retourna pour regarder derrière son trône. Là où « Rozala Malanza » s’était dissoute en ombres.
« Ah, les drows, songea Kairos. En reste-t-il seulement un seul ? »
« Pour qui me prends-tu ? Pour une incapable ? demandai-je. »
L’Adjoint devait être au camp de mon armée à l’heure qu’il était, escorté en toute sécurité par le Sigil Losara après que mon Seigneur des Pas silencieux l’avait emmené, laissant derrière lui une illusion. Quant aux membres de la famille royale, j’avais d’autres projets pour eux.
« Je suppose que nous devrions alors discuter des conditions, dit gaiement le Tyran. »
« Pèlerin ? demandai-je. »
« Je vous écouterai, répondit le vieil homme, sans rien promettre. »
« C’est tout ce que vous obtiendrez, dis-je au roi aux yeux vairons. »
« C’est tout ce qu’il me faut, dit Kairos Theodosian avec un grand sourire. À présent, comme vous le savez tous, je suis un fervent partisan de la paix. »
J’étais malgré moi impressionnée par l’assurance avec laquelle il affirmait ce que tous les autres savaient être un mensonge éhonté.
« Toute cette petite querelle n’a été qu’un malentendu, j’en suis certain, poursuivit distraitement le Tyran. Une conférence de paix servirait donc les intérêts de chacun. »
Je savais depuis des mois qu’il en voulait une. Mais à présent, il allait exposer ses exigences à la même table que nous tous, et cela m’inquiétait profondément.
« Mais ? dit le Pèlerin Gris. Parlez donc, Theodosian. »
« Il semblerait qu’un agent actuellement au service de la Première Princesse de Procer ait commis de graves crimes sur les terres de la Ligue des Cités libres, sourit Kairos. Une plainte a été déposée auprès de l’Hiérarque, qui exige désormais que le criminel soit jugé avant toute discussion de paix. »
Je plissai les yeux. Pas un mot sur ce que Cordelia avait repêché dans le Lac Artoise ? Était-ce un leurre, ou bien ceci ?
« Un nom, dit le Pèlerin. »
« Je crois qu’il se fait appeler Hanno of Arwad, répondit Kairos. »
« Le Chevalier Blanc, dit le Sorcier renégat, incrédule. Vous voulez faire juger l’Élu de la… »
Le Pèlerin Gris leva la main.
« Si cette demande est acceptée, la Ligue des Cités libres respectera une trêve jusqu’à la fin du procès et de la conférence de paix ? demanda-t-il. »
« Bien entendu, répondit Kairos. Je suis après tout un homme d’une nature timide et tendre. Sans l’indignation de notre cher Hiérarque devant des offenses aussi effrontées, cette guerre n’aurait jamais… »
« Pour porter plainte auprès de l’Hiérarque en personne, il faut que le dirigeant ou le représentant de l’une des cités membres de la Ligue le fasse, l’interrompis-je. En l’occurrence, qui s’en est chargé ? »
« Je crois qu’il s’agissait du représentant d’Héliké, songea le Tyran. Quelle coïncidence improbable. »
Le plan de Kairos reposait donc sur l’utilisation de l’Hiérarque contre le Chevalier Blanc. Voilà qui me donnait une piste pour le contrecarrer, même si je ne pouvais rien faire d’ici, ni ce soir.
« J’accepte cette condition, au nom de la Grande Alliance, dit le Pèlerin Gris. »
« Vraiment ? dit le Tyran. Pourtant, la tête de cette croisade est Sa Très Sereine Altesse Cordelia Hasenbach. Pouvez-vous vraiment parler en son nom ? »
« Cette fois, oui, répondit Tariq. Il viendra de toute façon, Theodosian. »
« C’est rassurant, répondit Kairos avec affabilité. Pourtant, on m’a signalé que tu avais la fâcheuse habitude de rompre tes serments, Pèlerin. Il me faudra un garant. Catherine, je me souviens que tu m’avais promis par écrit de… »
« J’ai menti, lui dis-je sans hésiter. Tu sais, quand je t’ai poussé à t’exposer au combat avant de te livrer au Roi Mort. »
« Tu as été bien cruelle, approuva-t-il. Pourtant, je crois que nous sommes alliés. »
« Bien sûr, mentis-je. »
« Alors, je veux que tu te portes garante du serment de notre ami grisonnant, dit le Tyran d’Héliké, son regard vairon devenu froid. Et que tu le tues de ta main s’il le rompt. »
« C’est tout ? demandai-je en fronçant les sourcils. »
Je n’aimais pas faire de promesses en l’air, mais ce petit salopard avait manœuvré la moitié des armées de Calernia pour qu’elles s’entretuent, tandis que le maudit Roi Mort envahissait le nord depuis bientôt un an. Quand nos intérêts convergeaient, comme contre la Barde errante, cela ne me dérangeait pas de collaborer avec lui. Autrement, il était au mieux une menace potentielle, et plus probablement un ennemi déclaré. Bon sang, le Pèlerin avait essayé de me tuer plusieurs fois, et je le considérais quand même davantage comme un allié.
« Ce serment, et le tien en tant que garante, devront être prononcés devant tous les personnages importants des trois armées présentes sur ce champ de bataille, ajouta nonchalamment le Tyran. Avec la cérémonie qui convient et tout le reste. »
Ah, nous y voilà. Comme j’avais mis Razin Tanja sous pression quelque temps auparavant, il voulait que je donne ma parole devant assez de monde pour que ma réputation en pâtisse sérieusement si je la trahissais ensuite. Bien sûr, tuer le Pèlerin Gris quelles que soient les circonstances briserait la Grande Alliance et ferait probablement sombrer les Accords de Liesse. Mais si je prêtais puis brisais serment devant les mêmes personnes que je devrais ensuite convaincre de signer ces mêmes Accords, je réduirais à néant la valeur de ma parole auprès de ceux dont je devais le plus gagner la confiance. C’était vraiment un petit salopard impitoyable, pas vrai ? Je jetai un regard à Tariq, qui croisa le mien et acquiesça lentement. Il comprendrait les problèmes qu’impliquerait le fait de rompre sa propre parole, pensai-je, mais cela l’en empêcherait-il s’il jugeait la chose nécessaire ? Probablement pas. Mais il faut bâtir cette alliance sur la confiance, pensai-je. Et c’était lui qui avait fait le premier pas, même si j’avais dû lui tordre le bras pour y parvenir.
« D’accord, dis-je. »
« Alors nous sommes tous de nouveau amis, dit le Tyran d’Héliké. Et je crois qu’il a été question de couronnes. Voulez-vous les faire venir, Catherine ? »
« Inutile, répondis-je. Ivah ? »
Le rideau d’ombres illusoires s’abaissa, révélant sept princes et princesses de Procer, les yeux écarquillés, debout à une vingtaine de pieds de nous. Après tout, ils avaient entendu toute la conversation, du début à la fin.