Chapitre 339
« Oh non, je vous en prie, arrêtez de tout saccager ! Comme cette urne, dans le coin, avec un djinn prisonnier à l’intérieur. Non, l’autre, celle avec des dorures… Ô jour funeste, cette destruction effrénée d’artefacts inestimables m’est tellement préjudiciable, à moi, et à absolument personne d’autre. »
— L’Empereur de l’Effroi Irritant Ier, « défendant » le palais du Haut Seigneur d’Aksum contre des Héros
Tariq ne répondit pas. Il savait que l’hésitation était l’annonciatrice de la défaite, dans les joutes de ce genre, et pourtant il ne pouvait se résoudre à répondre. Pas alors que tant était en jeu : lui, cette armée, tout ce continent, aucun d’eux ne pouvait se permettre un faux pas, ici et maintenant. On lui avait offert une reddition, qu’il pouvait encore accepter ou refuser.
Le premier instinct, le plus profond, du Pèlerin était d’accepter. Si elle lui avait menti, s’il s’agissait d’un piège, alors son acceptation lui permettrait de retourner la situation contre elle. Une fausse reddition, alors qu’il avait encore des forces en mouvement, celles qu’il avait envoyées ? Les conséquences d’une telle manœuvre seraient sanglantes pour la méchante qui l’aurait tentée. Mais, décida-t-il, c’était là une mauvaise façon d’aborder la question, car elle supposait que Catherine Foundling était une idiote. Or, malheureusement, elle ne l’était pas. Elle agissait souvent avec imprudence et se montrait parfois arrogante, mais elle avait aussi une fâcheuse tendance à tirer les leçons de ses erreurs — du moins celles qui ne découlaient pas des défauts profondément ancrés en elle. Il était possible, songea-t-il, qu’elle eût opposé la Providence au poids de son serment brisé. Qu’elle eût parié que les événements ne se dérouleraient pas de manière à lui permettre de découvrir la conspiration, s’il y en avait une. Mais ce n’était pas un bon pari pour elle, car le simple fait de le tenter signifiait qu’elle endossait le rôle d’adversaire maléfique de la Grande Alliance. Non, son offre de reddition était presque certainement sincère, ce qui ne faisait que la rendre d’autant plus dangereuse.
S’il acceptait, cela romprait la séquence de trois. Elle remporterait une victoire en récupérant par la ruse le corps de son mentor, puis lui en remporterait une bien plus grande cette nuit, en l’effrayant jusqu’à le pousser à se rendre : et ce serait terminé. Un match nul qui conduirait Tariq là où il devait aller, et lui donnerait la seule lame encore capable, peut-être, de tuer Catherine Foundling si cela s’avérait nécessaire. Si elle s’était opposée à lui plus directement dans cette bataille, si elle s’était seulement montrée, le Pèlerin serait lui aussi entré en scène et aurait mis le poids de leur séquence à profit pour orienter les événements vers un match nul assuré. Mais elle était restée voilée, cachée et occupée à comploter. Et elle m’a percé à jour, songea Tariq, honteux. Malgré tout ce qu’il s’était répété, convaincu de bien connaître la Reine Noire, il s’était manifestement trompé. S’il voulait éviter d’aggraver ses erreurs, il devait abandonner cette certitude et considérer la situation d’un œil neuf. Catherine Foundling avait remarqué la séquence de trois qu’il avait mis si longtemps à arranger, et soupçonnait probablement qu’elle avait de l’importance à ses yeux. Fallait-il donc voir cela comme un rameau d’olivier ?
Elle ne laisserait pas un ennemi prendre sur elle l’ascendant que Tariq avait cherché à obtenir, mais elle comprenait pourquoi il en avait besoin. Elle avait donc consenti à une concession : une reddition sans condition sur le champ de bataille, offrant à ses vieilles mains un fil qui pourrait bien dénouer l’écheveau épineux qu’était la confluence en Iserre. Une lame brandie, dont le but lui était refusé, puis un prix de consolation offert. Cela lui ressemblait : ce ne serait pas la première fois que la Reine Noire traiterait avec autrui selon cette méthode brutale, mais efficace.
On l’avait approché comme une vieille mule, et voici la pomme qu’on lui tendait : la fin d’Iserre, qui profiterait à la Grande Alliance dans les affaires terrestres. S’il refusait, le bâton servirait à le rouer de coups. Une offre plus nuancée aurait peut-être donné au Pèlerin des motifs de la refuser, mais une reddition sans condition lui faisait porter seul tout le poids des conséquences. Pour le dire crûment, aucune meilleure offre n’aurait pu lui être faite. S’il s’agissait d’un piège, cela ne changerait rien : être Bon ne signifiait pas être assez idiot pour tomber dans tous les traquenards ; les diables eux-mêmes pouvaient citer le Livre à leur convenance. Mais si ce n’était pas un piège, comme il le croyait, alors en refusant, Tariq rejetterait tous les sacrifices consentis cette nuit. Chaque mort qui pesait sur ses épaules pour qu’il puisse faire apparaître la lumière du matin dans le ciel. Le miracle s’étiolerait-il avant de mourir ? Les Ophanim murmuraient à son oreille, incertains ; même eux ne le savaient pas. Il ne le pensait pas, mais le miracle serait au moins fragilisé. La Création le jugerait creux, et il le deviendrait. La réponse de la Reine Noire, cette obscurité ondoyante qui reposait au cœur de son camp et avait été soigneusement tissée dans un rituel théurgique, le déchirerait. Peut-être renverserait-elle entièrement la situation et libérerait-elle à nouveau ses drows dans toute la plénitude de leur puissance.
Le Pèlerin Gris n’était pas un chef de bandes de guerre, mais il avait connu les guerres et senti la puissance des enfants de l’Everdark emplir la nuit. S’ils frappaient à nouveau, leur force restaurée, la bataille reprendrait avec un net avantage pour ses troupes à elle. Une deuxième victoire de Catherine Foundling mettrait fin à la séquence de trois avec la même certitude ; son choix se résumait donc désormais à deux façons différentes de défaire un plan qui lui avait demandé plus d’un an à mettre en œuvre. L’exaspération monta en lui à cette pensée. Tout ce labeur, réduit à néant quelques mois après son retour à la surface, comme sur un coup de tête. Tariq s’abandonna à cette émotion, la laissa parcourir ses veines puis le quitter. Il ne servait à rien de s’emporter parce qu’on avait pris le dessus sur lui ; au contraire, cette fragilité avait tendance à entraîner les Élus dans une spirale de déclin. Il l’avait vu trop de fois pour les compter. L’esprit de nouveau clair, le Pèlerin Gris examina ce que la Reine Noire voulait lui faire croire être son choix. Une victoire pour lui, à ses conditions. Probablement une victoire pour elle aussi, toujours à ses conditions. Le vieil homme fronça les sourcils en y réfléchissant. Il y avait quelque chose dans cette… théâtralité qui le dérangeait. Pour une méchante, songea-t-il, Catherine Foundling avait toujours été admirablement réticente à sacrifier des soldats sous de faux prétextes.
Ce qu’elle considérait comme de faux prétextes, c’était là que commençait la méchanceté ; mais c’était une autre histoire. Ah, fredonna Tariq. Voilà donc. La Reine Noire avait sacrifié des vies à son service, celles des drows, en les envoyant au combat tout en soupçonnant qu’un miracle leur ravirait leurs pouvoirs et les laisserait sans défense. C’était inhabituel de sa part, et elle ne l’aurait pas fait sans raison. Alors, pourquoi avait-elle envoyé les drows, se demanda-t-il ? Pour le forcer à agir en faisant lever l’aube, certainement, mais une démonstration aussi brutale que celle qui avait eu lieu n’était pas nécessaire. Des milliers de morts en si peu de temps, ce n’était pas la guerre : c’était un message. On les avait envoyés pour faire impression. Pour faucher des multitudes comme des mouches et peser sur le choix que le Pèlerin devait faire à présent. Pour créer, en un mot, un sentiment d’urgence. Il ne pouvait y avoir qu’une seule raison à cela, décida-t-il : une supercherie était en cours.
« Où se trouve votre suzeraine, Chasseur ? demanda le Pèlerin Gris.
— Ce n’est pas une autre question que vous deviez poser, Pèlerin, répondit nonchalamment la fée. Quel est votre verdict ? »
Elle n’était pas dans la Création, comprit alors Tariq. Certes, la reddition proposée ne concernait que les troupes sous ses ordres, pas la Reine de Callow elle-même ; sa présence n’était donc pas strictement nécessaire. Mais si elle n’était pas ici, comment comptait-elle faire tomber l’aube s’il refusait sa reddition ? D’autres drows possédaient peut-être une puissance suffisante, mais aucun n’avait le poids nécessaire pour y parvenir. Si l’Hiérophante était encore à ses côtés, Tariq n’aurait pas approfondi la question ; mais le garçon se trouvait actuellement au fond de l’Arcadie, où il faisait de son chagrin un autel de ruine. La Chasse sauvage ne pouvait manier les miracles des ténèbres, et qui restait-il, alors ? Nul autre qu’un Élu ou un des plus puissants sorciers ne pouvait tisser une œuvre capable de rivaliser avec la sienne, hors des limites de l’histoire ; et le seul endroit où la Reine Noire aurait pu rencontrer un tel allié depuis sa disparition était l’Everdark. À bien y réfléchir, il était fort improbable que quiconque de son camp, à part Catherine Foundling, puisse mettre fin à son aube — sans compter ses meurtrières patronnes, car si elles intervenaient directement, le Chœur de la Miséricorde ferait de même. Vieille mule qu’il était, on lui avait tendu la pomme et le bâton. Mais le bâton n’était peut-être rien de plus qu’une illusion, une ombre sur le mur. S’il refusait et que l’aube tenait bon, alors…
Tout dépendrait de son incapacité à revenir, mais son absence était révélatrice : quel que fût son plan, elle devait s’occuper d’autre chose. Plutôt qu’un rameau d’olivier tendu, il pouvait s’agir, songea-t-il, de l’indifférence affectée d’une méchante qui misait gros avec une mauvaise main. Elle cherchait à effrayer l’adversaire et à le faire battre en retraite en affichant une certitude inébranlable. Les pièces étaient en place, pensa Tariq, pour que ce soit là la bonne réponse. Mais rien n’était certain et, en supposant que la Reine Noire bluffait, il ferait exactement la même chose. Si la seule question était de savoir s’il pouvait obtenir une victoire promise sur Catherine Foundling, alors il fallait choisir cette option : refuser et poursuivre le combat. Mais ce n’était pas la seule question. Comment le pouvait-il, alors que Keter était en marche ? Pouvait-il vraiment justifier, se demanda le Pèlerin Gris, de refuser une telle offre de paix ? La refuser alors qu’elle lui accordait tout ce qu’il demandait, sauf une lame sous la gorge de la femme même qui la proposait — une lame qu’il avait, il fallait le dire, désormais fort peu de chances d’obtenir, quelle que soit sa décision. L’ampleur des enjeux, songea Tariq, dépassait presque sa capacité à les saisir.
La Reine Noire qu’elle pourrait devenir serait la fin de Calernia. Entre le Royaume des Morts et le Royaume de l’Est, le continent serait réduit en ruines par une guerre sans fin. Mais, en combattant la Reine Noire qu’elle pourrait devenir, ne s’aveuglait-il pas à la vérité de la Reine Noire qu’elle était ?
Pouvait-il vraiment justifier de jeter aux orties la seule séquence de trois qu’il aurait jamais avec Catherine Foundling ? Il n’existait peut-être pas d’autre moyen de la tuer si elle dépassait encore davantage les capacités de Tariq. En retenant son bras, il risquait de laisser s’échapper une entité qu’il ne pourrait plus abattre.
En refusant une offre de paix de Callow alors que le Roi Mort était en marche, n’aidait-il pas l’Horreur Cachée, quoi qu’il en soit par ailleurs ?
Des innocents allaient mourir.
Des innocents étaient morts, certains par sa propre volonté.
Les Ophanim se tenaient à ses côtés et aidaient ses vieux os fatigués à se redresser. Leurs murmures portaient du chagrin, mais aussi autre chose. De la confiance. Ils lui faisaient confiance pour prendre la décision, disaient leurs murmures. Ils avaient vu ce qu’il voyait, marché dans son sillage pendant les jours et les nuits apparemment interminables où il avait été le Pèlerin. Ils avaient été à ses côtés dans chacune de ses erreurs, chacun de ses amers triomphes, et pourtant ils lui faisaient toujours confiance. Parfois, c’était la seule raison pour laquelle il se levait avec l’aube : savoir qu’ensemble, main dans la main, ils pouvaient encore accomplir davantage. Parfois, c’était le poids qui lui écrasait la poitrine et lui coupait le souffle : le fardeau de cette confiance surnaturelle. Tariq avait marché si longtemps avec des anges dans son sillage qu’il en avait oublié ce qu’il ressentait auparavant.
« Ne devriez-vous pas avoir des réponses ? demanda-t-il d’une voix étranglée. N’êtes-vous pas les Veilleurs bienveillants, la sagesse ardente de tant d’yeux ? »
Mes vieux amis, songea-t-il, aidez-moi. Aidez-moi à voir, car me voilà de nouveau perdu. Mais ils n’avaient pas de réponse à lui offrir et ne lui ôteraient pas ce fardeau des épaules. Pourtant, ils restaient à ses côtés, soutenant son vieux corps fatigué, car ils étaient après tout le Chœur de la Miséricorde et, s’ils ne pouvaient le sauver, ils partageraient au moins sa souffrance. Tariq songea soudain à la ville où il était né, à cet été si lointain où la peste l’avait étouffée sous la mort. À cette époque où tout était si simple, où la guérison pouvait se résumer à lui. Où l’on ne lui demandait pas d’arracher la Création aux griffes des ténèbres, seulement d’y apporter un peu de lumière. Tariq, qui n’avait plus ressenti de véritable chaleur depuis le dernier souffle de cette femme qui souriait autrefois en le traitant de bon à rien, leva les yeux vers le ciel et contempla l’étoile qui y brillait. Quelque part en chemin, songea-t-il, il était passé de l’apport de petites lumières en ce monde à celui de grandes lumières.
Parfois, il se demandait si la Création s’en portait vraiment mieux.
« Vous me faites vraiment confiance, murmura-t-il, pour prendre cette décision ? »
Les Ophanim vibrèrent. Leur accord était absolu, comme seuls les anges savaient l’être. Le Pèlerin Gris se tourna vers le messager de la Reine Noire.
« Dites à la Reine de Callow que j’accepte sa reddition », déclara-t-il.
« Ceci, réfléchit Kairos Theodosian, ressemble à une chèvre. »
Hakram garda un air calme, aussi digne qu’un orque pouvait l’être alors qu’il était pendu la tête en bas, les pieds liés. Les éclaireurs du Tyran l’avaient enchaîné et traîné ainsi jusqu’à l’armée de la Ligue, malgré ses protestations : il venait comme émissaire de la Reine de Callow. Mais ce ne fut qu’à l’arrivée du Tyran lui-même qu’Adjoint dut assister au spectacle d’une procession de gargouilles traînant un haut trépied, puis se marchant dessus en essayant de le monter pendant ce qui avait bien dû durer une demi-heure. On l’avait ensuite suspendu la tête en bas à la pièce centrale, et on ne lui retira son bâillon qu’à l’instant.
« Salutations, seigneur Tyran, dit-il avec sérénité. Je suis l’Adjoint, envoyé par votre alliée, la Reine de Callow. »
« Elle a écrit des choses très méchantes à mon sujet, Hakram, lança le Tyran d’un ton accusateur. »
Il tapota le parchemin que ses soldats avaient pris parmi les affaires de l’orque, en même temps que la chèvre : le même message qu’il avait rédigé au nom de Catherine et qu’on l’avait chargé de remettre à la Ligue au signal convenu. La tâche avait été plus fastidieuse que difficile : la plaine désolée en laquelle s’était changée cette partie de l’Arcadie lui avait permis d’apercevoir leurs colonnes à des lieues de distance, mais cela n’avait pas accéléré son trajet pour autant.
« Je suis certain, mentit Hakram, que ces mots étaient empreints d’amitié. »
La chèvre qu’il s’était fait confisquer le regarda et bêla, ce qu’il devait reconnaître comme assez juste. Ce n’était pas facile à vendre. Personne n’avait apparemment songé à attacher la bête ; elle déambulait donc librement dans ce conseil de guerre officiel de la Ligue des Cités libres, laissant des traces de peinture blanche bon marché sur les meubles.
« Quelles sortes de choses ? demanda une femme au teint hâlé, vêtue de robes sombres, en se penchant avec intérêt. »
« Magister Zoe, quelle question déplacée ! s’exclama le Tyran. Cet homme est un espion notoire ; il pourrait colporter toutes sortes de calomnies. »
Le conseil de guerre officiel de la Ligue des Cités libres, pensa Hakram, était à peu près aussi en ruines qu’il l’avait imaginé, vu la nature querelleuse de cette alliance et la réputation générale du Tyran qui la dirigeait. La mâchoire de l’orque se crispa lorsque ses soupçons se confirmèrent : la femme qui avait parlé était une magister de Stygie — quel mot digne pour désigner une marchande d’esclaves —, mais cela facilitait au moins l’identification des autres. Le grand vieillard dégingandé tout à droite de la longue table, qui consignait les débats, devait être le représentant de Delos, un membre de son Secrétariat. Le jeune souverain de Nicae, Basileus Leo Trakas, était reconnaissable autant à sa tenue d’apparat qu’aux portraits obtenus par les Jacks. Les deux hommes richement vêtus qui se lançaient des regards assassins devaient être les Exarques rivaux de Penthes, les deux derniers survivants du désastre que le Seigneur Charogne avait infligé à la classe dirigeante de cette cité. Un homme d’âge mûr, engoncé dans une armure mal ajustée, semblait assez perplexe et regardait sans cesse par-dessus son épaule, comme s’il s’attendait à voir quelqu’un se tenir là. Probablement le représentant de Bellerophon, supposa Hakram. Il ne restait plus qu’une cité sans siège à la table, même si quelqu’un avait cloué ce qui ressemblait à un tome du Livre de Toutes Choses sur le dossier d’une chaise, juste à gauche du scribe de Delos. Curieusement, le Hiérarque lui-même ne semblait pas assister à la séance.
« Seigneur Main-Morte, il est fort inconvenant de dévisager ainsi l’honorable délégué d’Atalante », le reprit soudain le Tyran.
Hakram comprit, avec une fascination horrifiée, qu’il parlait du livre.
« Je vous prie de m’excuser, dit l’Adjoint. Je n’avais encore jamais vu personne d’Atalante. »
Kairos Theodosian lui adressa un sourire malicieux, comme un garçon espiègle, puis se pencha vers lui et baissa la voix d’un ton complice.
« En fait, c’est le Livre de Toutes Choses, cloué à une chaise, avoua le Tyran d’Héliké. Je demande à une gargouille d’en lire un vers de temps en temps ; je ne crois pas que qui que ce soit ait remarqué la différence. »
Avant même qu’un battement de cœur se fût écoulé, Hakram avait décidé d’adapter son approche. C’était comme s’adresser à une Catherine ivre, si ses plaisanteries sur le fait de pendre ceux qui l’agaçaient étaient réellement à prendre au sérieux.
« Avez-vous songé à faire fabriquer une marionnette ? répondit l’Adjoint sur le même ton. »
Le Tyran étouffa un gloussement, son bras malade tremblant sous ses robes. Hakram dissimula son dégoût : le méchant sentait la maladie et la folie, toutes deux dangereuses.
« Vous me plaisez, dit Kairos Theodosian avec un sourire, mais celui-ci s’évanouit comme la brume au soleil du matin. Enfin, c’est ce que j’imagine qu’elle aurait dit. »
Hakram resta calme. Le garçon était instable, mais pas dépourvu de ruse, et Catherine l’avait déjà percé à jour. Elle ne l’aurait pas envoyé ici, à la merci du Tyran, si elle avait cru qu’il risquait d’y laisser la vie.
« Votre maîtresse semble aimer recueillir les jouets cassés, observa le Tyran d’Héliké. C’est une sale manie, pardonnez mon langage. »
Le méchant pencha la tête sur le côté, son œil rouge sang ne clignant pas.
« Mais à vous voir, Hakram, vous étiez déjà un débris bien avant qu’elle ne mette la main sur vous, poursuivit-il distraitement. Magister Zoe, comment appelez-vous ceux qui ont l’air d’une personne, mais qui n’en possèdent aucune des caractéristiques essentielles ? »
« Des étrangers, répondit sèchement la Stygienne. »
Le Tyran d’Héliké adressa à l’Adjoint un regard complice et amical, accompagné d’un sourire qui semblait murmurer vous voyez ce que je dois supporter — comme si, un instant plus tôt, le méchant n’avait pas cherché à déceler une faiblesse dans ses paroles, tel de l’eau répandue sur du verre à la recherche d’une fissure. C’était, pensa Hakram, un homme aussi dangereux que fou. Il lui rendit son sourire, les crocs cachés derrière ses lèvres.
« Vous êtes vraiment un drôle de personnage, dit le Tyran d’Héliké avec admiration. »
« Je suis même plusieurs drôles de personnages, désormais, répliqua Hakram sans perdre une seconde. »
Le fou éclata d’un rire sonore, et quelques autres sourirent à leur tour.
« Alors, racontez-moi cette histoire de chèvre, dit Kairos Theodosian, et expliquez-moi pourquoi elle a l’air d’avoir été peinte à la va-vite juste avant d’être amenée ici. »
« Et dans sa méchanceté, le Mal sème les graines de sa propre défaite », bêla une gargouille en levant les yeux vers une page du Livre de Toutes Choses.
Tout le monde l’ignora.
« Votre ignorance se comprend, seigneur Tyran, étant donné l’isolement récent de Callow, dit Hakram. Ce n’est pas une chèvre : c’est, en réalité, un coursier de race pure de Liessen. »
Tous les regards se tournèrent vers la chèvre, qui bêla de peur sous cette soudaine attention et s’enfuit sous la table. Elle barbouilla de peinture blanche les robes de la magister stygienne avant de recevoir un coup de pied qui la chassa ; l’Adjoint approuva silencieusement.
« Elle a des mamelles, dit patiemment Basileus Leo. Des mamelles de chèvre. Parce que c’est une chèvre. »
« Leo, vous allez finir par provoquer un incident diplomatique, répliqua le Tyran, l’air consterné. Et puis, ma chère alliée, la Reine de Callow, m’a personnellement envoyé une monture. Comment pourrait-ce ne pas être un magnifique destrier de race callowane ? »
Intéressant, songea de nouveau Hakram. C’était une chose que le Tyran d’Héliké se dise son allié ; c’en était une autre que le roi lui-même l’admette. L’orque avait cru que, tant qu’un Hiérarque élu était en place, la diplomatie étrangère relevait exclusivement de ses prérogatives et qu’y déroger constituait une trahison. Pourtant, aucun des autres ne semblait le moins du monde troublé par cet aveu implicite — ce qui signifiait soit que les complots du Tyran étaient connus et tolérés, soit que l’autorité du Hiérarque n’était qu’une façade et que Kairos Theodosian était le véritable souverain de la Ligue. Beaucoup le soupçonnaient, Hakram lui-même compris, mais cette idée ne correspondait pas à l’impression que Catherine avait de leur relation.
« Je m’en lave les mains, soupira le Basileus. Faites comme bon vous semble, Tyran. »
« Donc, Catherine veut que nous nous en prenions à la Grande Alliance, dit lord Kairos, ignorant complètement l’autre souverain pour s’adresser à Hakram. Voilà une proposition intéressante. »
Il y eut un silence.
« Je refuse, ajouta-t-il d’un ton désinvolte. Maintenant que c’est réglé, dites-moi franchement : si vous deviez vous noyer, préféreriez-vous que ce soit dans du vin ou dans de l’huile ? »
« Nous craignions que les circonstances ne vous fassent hésiter à agir, dit Hakram avec bonhomie. Je vous assure que nous ne vous en tiendrons pas rigueur. »
« Les circonstances, répéta doucement lord Kairos. Lesquelles ? »
« La bataille devrait être terminée à présent, dit l’Adjoint. Le Pèlerin Gris aura tissé une étoile miraculeuse et brisé la puissance des Premiers-nés, forçant ma reine à se rendre sans condition. »
Un silence lourd de sous-entendus.
« Elle n’a pas tant de marge que ça, dit le Tyran, son œil rouge se rétrécissant. »
« Mon seigneur, sourit Hakram en montrant les dents, c’est moi qui ai rédigé la lettre pour elle. »
Le méchant le dévisagea attentivement, comme s’il cherchait à sonder son âme, et l’orque dut se retenir de tressaillir. Il y avait quelque chose… de dérangeant dans l’intensité de ce regard dépareillé.
« On dirait que quelqu’un va devoir seller ma chèvre, réfléchit Kairos Theodosian, car il nous faut maintenant chevaucher vers une glorieuse bataille. »