Chapitre 338
« Ah, le grand dilemme impérial : qu’est-ce qui a causé l’autre, la rébellion ou la fosse aux tigres ? »
— l’Empereur de l’Effroi Callous
Razin Tanja avait appris qu’il existait deux sortes d’horreur en temps de guerre.
Il avait rencontré la première et l’avait affrontée dans les rues de Sarcella plongées dans l’ombre : l’effroi noir de voir un ennemi supérieur vous infliger une défaite. Même en infériorité numérique, pris dans une embuscade et acculée, l’Armée de Callow avait jailli, mâchoires d’acier, et transformé ce qui aurait dû être une victoire éclatante en une lutte à mort, brutale et épuisante. L’héritier de Malaga avait vu cette même habileté à l’œuvre ce soir, lorsque l’avant-garde de la Grande Alliance avait tenté de prendre les fortifications ennemies. Des salves tirées par une myriade de machines de guerre fauchaient les guerriers du Levant et de Procer, tandis que de longs traits empalaient même les soldats les mieux cuirassés. Pire encore, il y avait les pierres des trébuchets. Leur effroyable efficacité ne tenait pas à l’impact initial, mais au talent des ingénieurs qui les manœuvraient : la plupart du temps, l’angle leur permettait de rebondir et de continuer à rouler, écrasant dix fois plus de guerriers que ne l’aurait fait même une collision parfaitement ajustée. Non, Razin avait tout observé depuis son cheval, les doigts crispés et la mâchoire serrée, mais il ne déshonorerait pas le courage des morts en pleurant la nécessité de leur sacrifice. Ces guerriers savaient ce que signifiait charger une position tenue par les armées de la Reine Noire. Aucun de ceux de la première vague n’atteindrait la palissade, et probablement pas davantage ceux de la deuxième.
Ils avaient pourtant avancé. D’abord les capitaines de Tartessos et de Malaga, et l’orgueil de ce dernier l’avait étouffé : ces hommes d’armes avaient déjà combattu l’armée favorite de la Reine Noire, ils savaient exactement ce qui les attendait et pourtant ils s’étaient présentés sans hésiter, sans ciller. Dame Aquiline et lui avaient ravaler leurs remarques acerbes sur le courage proceran lorsqu’ils avaient découvert les commandants de leurs alliés de Procer en train de parier sur celui de leurs hommes qui prendrait la tête, y voyant une tentative de se décharger de cette tâche. Heureusement qu’il s’était retenu de parler, car il avait découvert quelques instants plus tard qu’il s’était trompé. Ils s’étaient tous portés volontaires, jusqu’au dernier. Les officiers, hommes et femmes venus d’une demi-douzaine de principautés, s’en étaient remis aux dés pour trancher, car nul ne voulait céder à un autre l’honneur de mener l’avant-garde. Des Arlésiens, avait murmuré Dame Aquiline à son intention, entre éloge et condamnation. Ils étaient de la même trempe que les soldats qui avaient autrefois envahi le Levant, déferlant en une marée incessante de massacres. Mais tous deux, l’une de la Lignée de la Tueuse, l’autre de la Lignée du Lieur, comprenaient, en les regardant, pourquoi le Levant avait été conquis. Pourquoi leurs ancêtres avaient dû intervenir pour humilier un empire capable d’aligner de tels soldats. Razin était certain d’avoir vu l’un d’eux — une femme au teint hâlé, originaire du Sud, pas encore trentenaire et déjà haut gradée, le visage ravagé de cicatrices — tricher aux dés pour déterminer qui mènerait l’assaut.
C’était un détail si insignifiant, songea-t-il, et pourtant, tandis qu’il contemplait l’horreur qui se déroulait devant lui, impossible de ne pas s’y attarder. Cette femme était allée jusqu’à truquer les dés pour s’arroger l’honneur, et maintenant elle était peut-être morte. Voilà la seconde sorte d’horreur, celle qui révulsait. L’effroi animal, abominable, que l’on éprouvait devant quelque chose de si puissant qu’il était impossible de le combattre. Impossible de négocier avec, ou même de fuir. Il ne restait qu’à s’agenouiller et prier, à espérer que, pour ses propres raisons, cette chose daigne vous épargner. À vrai dire, Razin avait déjà connu cette terreur. Elle l’avait observé depuis la rive d’un fleuve, enveloppée d’ombre et de puissance, et l’avait jugé de ses yeux froids. Ce regard ne laissait aucun doute : elle pouvait lui ôter la vie d’une simple pensée. La haine brûlant dans son sang n’était pas même un péril digne d’attention. Non, en cet instant qui suivait la mort, tandis que l’air résonnait encore des cris des noyés, la Reine Noire avait décidé, pour des raisons qui lui échappaient, d’épargner la vie de Razin Tanja. L’héritier de Malaga s’était raccroché à cette pensée tandis que son père recevait le Fléau du Sang sur le dos : quelle torture terrestre pouvait égaler la honte de savoir que la plus grande méchante de leur époque n’avait pas jugé qu’il valait la peine de le tuer ?
Pourtant, quand les drows avaient déchaîné leurs œuvres maléfiques, ce n’était pas la terrifiante Reine de Callow à laquelle Razin avait pensé, mais à cette femme dont il n’avait jamais appris le nom, trichant aux dés. L’espace d’un battement de cœur, l’assaut contre la palissade avait semblé devoir être un siège comme ils en connaissaient : dur et coûteux, mais pas impossible à remporter. Puis les démons de l’Everdark avaient frappé, sans sortir de la palissade. Les drows ne chargeaient pas comme des bandes de guerre ou des armées. Ils avaient surgi des ombres, au milieu des rangs des guerriers de la Grande Alliance, et s’étaient mis à massacrer sans prévenir ni faire preuve de pitié. Razin ne trouvait pas d’autre mot. L’ennemi n’était pas si nombreux, peut-être une simple centaine, mais ses membres fauchaient les guerriers comme une hache du bois d’allumage. Les ténèbres prenaient forme et s’armaient, pleuvaient du ciel et balayaient le sol ; cent sorcelleries différentes pour cent drows différents, mais chacune était un art de la guerre exquis. Poli, sans défaut : même lorsque des dizaines, voire des centaines, se ruaient sur l’ennemi, seul changeait le nombre de cadavres. Dans le premier quart d’heure, songea Razin Tanja, près de deux mille guerriers avaient dû mourir. Non. Pas mourir.
Être balayés de l’existence, comme de vulgaires insectes.
Il avait fallu ce quart d’heure pour que la réponse de la Grande Alliance se mette en place, et Razin ne pouvait que penser qu’elle avait un quart d’heure de retard. Ce spectacle aurait dû l’émouvoir. Il percevait les inspirations haletantes et les prières ferventes de ceux qu’il avait frappés de stupeur, mais même lorsque des prêtres, en ligne clairsemée, avaient ouvert leurs lanternes fermées, le souvenir de ce massacre désinvolte ne le quittait pas. Ni la crainte de voir l’horreur se répéter si leur réponse échouait. Ce ne fut pas le cas, constata Razin avec soulagement. Non : sur toute la bande de nuit où la Lumière dorée des lanternes se répandait, les drows reculèrent. Leurs étranges sorcelleries s’affaiblirent, leur portée diminua, sans pour autant se briser, et le Dominion du Levant lança sa contre-attaque. Les tueuses, escorte impétueuse de la Dame de Tartessos, s’avancèrent. Moins de cinq cents, toutes vêtues de cuir léger et munies des outils acérés de leur métier, le visage peint d’effroyables tatouages verts et bronze. Les couleurs de la Tueuse Silencieuse, puis celles de sa Lignée. Peut-être plus que quiconque, les tueuses de Tartessos incarnaient la tradition la plus ancienne et la plus honorée du Levant : l’extermination des monstres.
Alors même que les cadeaux mortels des machines de guerre praesi pleuvaient sur les guerriers qui avançaient, les chasseuses de bêtes se dispersèrent en groupes et se mirent à traquer les drows maîtres des ténèbres. Les doigts de Razin commençaient à se détendre, mais se crispèrent de nouveau lorsqu’une pierre de trébuchet ennemie retomba bien au-delà de toute portée raisonnable. Puis, au milieu des gerbes de terre et de neige, un rire à glacer le sang retentit, et une silhouette massive, revêtue d’une carapace de ténèbres, s’avança. D’un geste presque désinvolte, elle arracha la tête d’un soldat, puis entreprit sans ralentir de fendre le centre des lignes de l’armée. Cela allait les briser, comprit Razin, l’esprit déjà en train d’envisager la suite. Les prêtres porteurs de lanternes reculeraient pour affaiblir le monstrueux drow, mais laisseraient ainsi un trou dans la ligne de front, dont les monstres inférieurs profiteraient. Ensuite, le massacre reprendrait, et…
« Capitaine Elvera, dit calmement Dame Aquiline en se tournant vers sa seconde. Vous avez le commandement. »
« Ma dame, dit la vieille femme, vous ne pouvez pas vouloir… »
Aquiline Osena prit une lanterne dans la sacoche accrochée à sa selle et l’attacha à sa ceinture sans l’ouvrir. Il y aurait de la Lumière à l’intérieur, estima Razin.
« Je suis de la Lignée de la Tueuse Silencieuse, répondit Dame Aquiline. Je ne peux pas vouloir autre chose, Elvera. »
Quelle sottise, pensa Razin : elle n’était pas qu’une tueuse aux pieds agiles, elle commandait toute cette armée. Il est vrai que sa lignée n’était pas réputée pour son esprit. Chaque fondateur avait accordé des dons différents à sa Lignée, avait un jour dit Akil Tanja à son fils. La vaillance à la Championne, la ruse au Brigand, l’habileté à la Tueuse, la sagesse au Pèlerin — et le plus grand de tous les dons à la Lignée du Lieur : ce privilège appelé le savoir. Du moins, c’était ce qu’avait pensé l’héritier de Malaga, jusqu’à ce qu’il remarque la grande estime avec laquelle les capitaines d’Aquiline Osena la regardaient. Non seulement ils approuvaient, comprit Razin, mais ils s’y attendaient. Que ni reine ni prince ne règne sur notre Dominion du Levant, avait dit un jour Farah Isbili. La deuxième de la lignée de Saint Seljun, et la première véritable souveraine du Levant, car son père n’avait pas vécu assez longtemps pour régner. Car si la couronne dévore l’honneur, le sang, lui, ne se conteste pas si facilement. Razin avait été élevé dans l’idée que le sang était la véritable noblesse de la Création, ce qui séparait le bon grain de l’ivraie. Le fait d’avoir un passé à la hauteur, toute une litanie d’exploits, rendait les grandes familles du Levant dignes de gouverner. Il leur fallait certes prouver à nouveau leur valeur à chaque génération, mais elles y parvenaient toujours, car le sang ne se contestait pas si facilement. Pourtant, Razin songea à cette femme qui avait triché aux dés pour obtenir le privilège d’être parmi les premières à mourir, et il se prit à douter.
Serais-tu fière de nous, Ancêtre honorée ? demanda en silence l’héritier de Malaga au ciel nocturne. Des actes de mon père, de son père avant lui, et de sa mère avant cela. Seras-tu fière des miens, toi qui as défié un empire, le dos tatoué de mort et d’indignation ? Il songea aux légendes de son enfance, aux cinq héros qui avaient brisé l’arrogance de Procer sur leur genou. Il pensa au conseil de ce jour, à la lame de Yannu Marave qui avait ouvert la gorge de son père, aux échanges de piques venimeuses entre les autres. L’un d’eux pouvait-il vraiment être fier, se demanda Razin, de ce qu’était devenu le Dominion ?
« Capitaine Fustan, dit-il. Je vous confie le commandement à ma place. »
L’homme barbu, le plus respecté des capitaines de son père, le regarda avec surprise. Dame Aquiline aussi.
« Votre intention, Tanja ? demanda-t-elle. »
Razin inclina la tête vers la créature vêtue de noir, au loin, qui fauchait les hommes comme une faucille le blé.
« Il en a fallu cinq pour renverser un empire, Osena, répondit-il simplement. Deux devraient suffire pour un seul drow, non ? »
Non, répéta-t-il en pensée. Aucun d’eux ne serait fier. Pas un seul.
Cette créature, songea Laurence de Montfort, allait être sacrément difficile à tuer.
« Sortez votre arme, dit la Sainte des Épées. Je vous laisserai même faire, pour équilibrer les choses. »
Un mensonge. Elle comptait bel et bien faire rouler la tête du drow au sol à la moindre distraction. Elle mentit sans hésiter, car elle n’avait jamais été encombrée par les illusions de fair-play qui affligeaient certains de ses pairs. Dès lors qu’on dégainait une lame avec l’intention de tuer quelqu’un, il n’y avait plus rien d’autre à prendre en considération. L’honneur n’était qu’un moyen de se flatter, un joli masque posé sur la plus vile des faiblesses : l’incertitude. Le visage de son adversaire se plissa d’amusement quand il découvrit ses dents, faisant ressortir les rayures ocre et or qui irradiaient de ses lèvres.
« Pourquoi m’en faudrait-il une ? dit-il en Chantant d’une voix gutturale. On corrige les enfants à la main. »
La Sainte plongea le regard dans les yeux bleu argenté de la créature et reconnut l’éclat qui s’y trouvait. Sa colère réveillait son sang. Elle ne l’avait vu qu’une fois auparavant sur le visage de cette femme, quand celle-ci avait regardé les entrailles de Laurence se répandre et poussé un soupir sans même daigner dire un mot. C’est tout ? murmurait l’éclat. C’est tout ce que tu es ? C’était le regard d’une chose ancienne et redoutable, qui accordait à une luciole l’éclat fugace d’un instant avant de s’éteindre, puis la congédiait, la jugeant à peine digne d’intérêt. Laurence devait bien admettre qu’elle allait prendre grand plaisir à découper celui-là. Sans un mot de plus, la Sainte des Épées frappa. Deux pas en avant, un demi-pas de côté, tout son corps flétri se tendant pour donner à son coup toute sa force. Mais le drow — ce Rumena — se déplaça aussi vite qu’elle.
Sa main frappa le flanc de sa lame, puis il tournoya au ras du sol. Laurence bondit sans perdre un instant. La paume ouverte qui aurait dû lui heurter le genou ne rencontra que le vide. Elle pivota en plein air pour orienter son corps et frapper à nouveau. Au lieu de voir son crâne fendu en deux, la créature s’abaissa encore et attendit un instant que la pointe de l’épée la dépasse. Pas question, pensa la Sainte. Ce n’était pas la première fois qu’on lui confiait la tâche de tuer une créature aux réflexes supérieurs aux siens. Une parcelle du pouvoir de son Nom lui permit de donner un coup de pied dans le vide avec assez de force pour relancer son élan, juste au moment où Rumena commençait à se redresser. Le drow s’enfonça aussitôt dans une flaque d’ombre et disparut sous elle. Il réapparut à quelques pieds de Laurence, au moment où elle retombait avec légèreté sur ses pieds.
Au loin, ses semblables, ces abominations, chantaient son nom. Derrière elle, les croisés de la Sainte ouvraient des lanternes remplies de Lumière dorée. Ni les uns ni les autres ne prêtèrent la moindre attention aux spectateurs, qui comptaient moins que la poussière.
« Vos petites divinités ne vous ont rien appris d’autre que la fuite ? demanda Laurence avec calme. »
« Vos pâles idoles ont plus qu’un tort, répondit Rumena avec le même calme. Elles sont des proies. »
Ils avaient pris la mesure de leur adversaire au premier échange ; ils entamèrent donc le deuxième sans la moindre prudence. Le pied du drow frappa le sol une fois, et celui-ci explosa sous la Sainte. Elle était déjà en l’air quand cela arriva, bondissant en avant. Pendant ce qui lui sembla des heures, mais qui ne prit pas même un battement de cœur, elle sombra dans son aspect. Écoute, pensa-t-elle, et le mot résonna en elle. Et elle écouta, comme lorsqu’elle s’était tenue à la frontière entre la vie et la mort, toutes ces années auparavant. Elle avait entendu les pas de Ranger tandis qu’elle s’éloignait, et compris alors seulement à quel point elle avait été sourde toute sa vie. Elle se mouvait à contretemps de la Création, alors qu’elle aurait dû suivre son rythme. La Sainte des Épées tendit l’oreille et entendit la cacophonie discordante du drow qui l’attaquait.
Elle bougea avec détermination. D’un mouvement du poignet, elle créa une blessure sur laquelle prendre appui, infléchissant sa descente pour que la main tendue de Rumena frôle son flanc. Un autre coup lui trancha le bras au-dessus de l’épaule et, tandis que le drow le retirait — tempo vif et strident —, elle se pencha en avant pour que le coup suivant lui tranche proprement le cou. La tête roula au sol un demi-battement de cœur avant qu’elle ne retombe, mais elle ne rengaina pas son épée. Il n’y avait eu ni silence, ni chute précipitée. Le drow n’était pas mort. Une glissade sauvage, discordante, comme un coup porté à un violon, et la Sainte fut presque trop lente. Une piqûre à l’épaule, pareille au contact d’une aiguille, et, par ce fin canal, elle sentit une mer de mort et de décomposition. Des millénaires de carnage écarlate et de pourriture insouciante réduits à une morsure vorace. La lame de Laurence trancha juste assez de peau pour que le sang jaillisse, et juste à temps. Un instant plus tard, son corps entier serait devenu un amas de corruption et de bile.
Elle creva l’œil du drow dans son mouvement de retour, pour le punir d’avoir osé tenter de la prendre en traître. Elle lacéra avec délectation son regard bleu insolent et sourit lorsque les ténèbres tourbillonnantes dans l’orbite de Rumena ne parvinrent pas à guérir sa coupure.
« Imprudente, sourit le drow. »
Le chant hachait le tempo comme le croassement des corbeaux et, avant que Laurence puisse bouger, l’air de ses poumons se transforma en acide.
Dix guerriers armés, prêts au combat et porteurs d’une lanterne dorée, s’en prirent à la bête.
Sept tueuses, un lieur et deux membres de la Lignée. Même des drakes et des manticores n’auraient pu ignorer à la légère une telle troupe de guerre, mais le drow drapé de ténèbres, haut comme un ogre, se mouvait comme l’éclair et frappait comme le tonnerre. Razin tenait son épée en main, respirait calmement et attendait le bon moment tandis que sa lieuse appâtait leur adversaire. Une salamandre hurlante, faite de lumière stellaire et de neige, rugit contre l’ennemi ; en un battement de cœur, son énorme tête fut dispersée par un poing gigantesque. Le bras de ténèbres s’abattit tout droit et frappa le sol. C’était le signal. Dame Aquiline ouvrit le volet de sa lanterne et la Lumière dorée toucha l’ennemi. Il poussa un cri de douleur et sa carapace s’amincit visiblement. Les tueuses passèrent à l’action, leurs pieds glissant sans bruit sur la neige. Une, deux, trois : les harpons transpercèrent les ténèbres affaiblies et s’y ancrèrent solidement, reliés à de longues cordes. Dans les bois de Brocelian, savait Razin, elles les auraient attachées aux arbres pour piéger la bête traquée et entraver ses mouvements. Sur un terrain dégagé comme celui-ci, il fallait toutefois adopter une autre tactique. Les trois tueuses tirèrent sur le bras pour faire trébucher la créature en avant, tandis que les quatre autres se répartissaient sans heurt en binômes et la prenaient de flanc.
« Attaquez, ordonna Razin à sa lieuse, jugeant que le moment était venu. »
La femme ne montra pas qu’elle l’avait entendu, mais son cheval hennit, effrayé par le froid, et l’âme liée de la salamandre se dispersa, rampant pour rejoindre le tatouage auquel elle était liée. La sorcellerie fut remplacée par une décharge translucide, semblable à une flèche, qui fila vers la tête du drow et fit frissonner les ténèbres à l’impact. Même assis sur son cheval, l’héritier de Malaga sentit une vague parcourir sa peau. Il se demanda combien de rugissements tonitruants avaient été cousus ensemble pour former cette malédiction. Quel qu’en fût le nombre, le sort distrayait le drow tandis qu’il se remettait à peine de sa surprise. Les tueuses qui tenaient les cordes le tirèrent vers le bas et l’avant, puis les autres frappèrent ses flancs exposés. De longues lances barbelées s’enfoncèrent dans ses côtés et brisèrent sa carapace. Le drow hurla de nouveau et, sans attendre qu’on lui en donne l’ordre, la lieuse lui lança un orbe aveuglant, tissé de lumière solaire. Sentant qu’elles tenaient leur proie, les tueuses sur les flancs dégainèrent leurs longues épées droites et se préparèrent à porter le coup fatal.
Dans un hurlement assourdissant, la carapace de ténèbres du drow explosa vers l’extérieur.
Razin blêmit en voyant les ravages de cette vague de sorcellerie : les quatre tueuses les plus proches avaient été amputées de la moitié de leur corps. Leurs cuirs et leurs armes étaient intacts, mais les ténèbres du drow avaient entièrement évaporé leur chair et leurs os. Une silhouette à la peau grise s’écrasa dans la neige, les harpons toujours fichés dans le bras ; de nouvelles ténèbres bouillonnaient sous sa peau tandis qu’elle riait. Le sang glacé, Razin Tanja rengaina son épée et mit pied à terre. Il prit trois longs couteaux sur le flanc de son cheval et les accrocha à sa ceinture, puis saisit un petit orbe d’ivoire. La lieuse lui jeta un regard, le visage assombri par l’inquiétude : leur chasse venait de tourner au désastre en un seul souffle.
« Distrayez-le dès que vous le pourrez », dit simplement Razin.
Il fit rouler son épaule — encore sensible depuis qu’elle avait été blessée par l’acier gobelin — et s’avança à pas mesurés. Les trois tueuses restantes peinaient à abattre la créature avant que sa carapace de ténèbres ne se reforme ; deux d’entre elles abandonnèrent leurs cordes pour lancer des javelots barbelés. Le drow se détendit brusquement pour en attraper un avec les dents, brisant la pointe d’acier dans un craquement sonore avant de recracher les débris. L’autre javelot le traversa de part en part. Du moins, c’est ce qu’on aurait cru : il ne ressortit jamais de l’autre côté. Un battement de cœur plus tard, il jaillit de la poitrine du drow, la pointe en avant, et frappa à l’œil la tueuse qui l’avait lancé. Razin grimaça.
« Prêt, Tanja ? demanda une voix à ses côtés. »
L’héritier de Malaga tourna la tête et haussa les sourcils. Aquiline Osena ne portait ni cotte de mailles ni cuirasse, seulement un gilet de cuir tanné remontant jusqu’à la gorge. Un pantalon de lin épais et sombre, renforcé de petites plaques d’acier cousues, descendait jusqu’à de bonnes bottes de cuir. Mais ce n’était ni sa tenue ni les armes de tueuse dans son dos qui frappaient le plus. De magnifiques motifs de guerre, verts et bronze, couvraient non seulement son visage, mais chaque parcelle de sa peau. Dame Aquiline avait l’allure d’une demi-faë, née pour la chasse. Razin dégaina calmement son épée.
« On y va, Osena ? » Il haussa les épaules.
Un léger sourire effleura les lèvres d’Aquiline.
« Allons-y », approuva-t-elle.
Le drow rugit et, sous la Lumière dorée de la lanterne, ils avancèrent.
Laurence de Montfort trébucha.
Elle tomba à genoux, les mains tremblantes, et commença à suffoquer sous l’acide qui emplissait ses poumons et lui brûlait le corps de l’intérieur. Son épée lui échappa des doigts, et Rumena réduisit sans hâte la distance. Le son qu’il faisait entendre dans le chant était trop léger, pensa la Sainte. C’en était un autre faux, comme celui qu’elle avait tué plus tôt. Quel prudent salaud. Malgré l’atroce douleur qui la ravageait, l’esprit de la Sainte des Épées s’aiguisa et elle unit sa volonté au courant de la Création. Décret : l’acte et son résultat réunis en un seul mot. Tariq lui avait dit un jour qu’il s’agissait d’un domaine, mais il ne le comprenait pas comme elle. C’était simplement sa foi, un principe rendu absolu et parfaitement accordé à la Création. Elle avait décrété que « Laurence de Montfort est une épée », et elle l’était devenue. Il lui avait fallu des décennies pour que cette vérité devienne aussi indissociable d’elle que sa chair et son souffle, mais, dans le Grand Nord, en combattant les ratelins, elle avait façonné ce décret afin qu’il englobe chaque parcelle de son être. Elle aurait pu en décréter davantage, elle le savait, d’autres règles et d’autres lois, mais la pureté d’une vérité unique s’en serait trouvée perdue.
Une épée n’avait pas besoin de respirer, pas plus que Laurence de Montfort.
Une épée ne brûlait pas et ne se dissolvait pas, pas plus que Laurence de Montfort.
Mais une épée tranchait, et Laurence de Montfort aussi.
D’un doigt, elle fendit en deux la chose d’ombre que le drow avait envoyée vers elle, puis se redressa, les doigts fermes autour de son épée. Ce qui avait été en elle avait disparu, car cela ne correspondait plus à la vérité décrétée par la Création ; et puisque cela n’avait jamais été là, elle n’avait subi aucune blessure. Debout devant elle, les mains dissimulées dans ses manches, le drow peint attendait patiemment. L’œil qu’elle lui avait crevé repoussait : le chant lui apprit qu’il avait arraché la chair blessée pour y parvenir.
« Viens, drow, dit la Sainte des Épées. Voyons si ta foi est assez forte pour que même moi, je ne puisse pas la trancher. »
« Viens, répondit Rumena, avant que l’un de nous ne meure de vieillesse. »
Le couteau de Razin glissa inutilement sur la carapace sombre, semblable à de l’obsidienne, sans trouver la moindre prise, même après trois coups. Le drow qui se trouvait dessous le repoussa sans effort, sans même lui prêter attention. Le guerrier aux cheveux noirs parvint à peine à retomber sur ses pieds : il bascula en arrière après avoir touché le sol, en jurant, et seul un réflexe immédiat — rouler sur le côté — lui sauva la vie. Un appendice tranchant comme une lame s’enfonça à l’endroit où il se trouvait un instant plus tôt, laissant dans le sol un trou fumant.
« Les yeux ! cria Aquiline. Visez les yeux ! »
Elle ne s’adressait pas à lui, mais à leur lieuse, qui lança un trait de chaleur trouble assez près des yeux du drow pour le faire reculer. Razin se releva et fit rouler son épaule, encore endolorie, pour la dégourdir. La silhouette en forme de carapace humanoïde, si massive fût-elle, avait désormais grandi pour devenir une créature bien plus monstrueuse. Deux pattes semblables à celles d’un crabe, faites d’une étrange matière noire durcie qui rappelait l’obsidienne, soutenaient à présent un torse cuirassé de la même substance ; ses bras, eux, s’étaient mués en quelque chose qui évoquait un insecte. Une mante, pensa Razin, et sacrément rapide. Des trois harpons qui s’étaient d’abord fichés dans le drow, seuls deux restaient ; mais, vu la façon dont il s’était transformé, ils lui sortaient désormais de l’épaule plutôt que du bras.
Aquiline Osena courut sur la neige, dans un mouvement fluide et vif ; au moment où le drow frappait, elle saisit l’extrémité d’une corde. Tueuse, liée au silence, songea-t-il. La lumière de la lune et celle du miracle se reflétèrent sur son bras crispé, peint de bronze et de vert, quand elle tira sur le monstre et lui lança un javelot barbelé dans l’œil. Grâce et terreur, sans égale à la chasse, se souvint Razin en songeant au Chant de Fumée. Le spectacle lui brûla les yeux. Jusque-là, il ne lui était jamais venu à l’esprit de trouver la beauté dans ce geste, ni chez cette femme. À présent, il ne pouvait plus l’ignorer, et quelque chose en lui trembla face à cette révélation. Le javelot atteignit le coin de l’œil du drow, qui poussa un cri de douleur ; mais un autre cri retentit : la dernière tueuse fut transpercée et projetée vers Aquiline. La corde lui échappa, et Razin se mit en mouvement sans réfléchir. La lanterne avait glissé de la ceinture de la femme. Il jeta son couteau et s’en empara au vol tandis qu’elle se relevait derrière lui.
« À vous le coup fatal ! » cria-t-il en passant devant elle.
Les yeux d’obsidienne du drow se tournèrent vers lui et la créature frappa sans hésiter, son membre tranchant labourant le sol tandis que Razin riait et bondissait sur le côté. Il n’était pas lieur, même s’il appartenait à la Lignée du Lieur, mais il avait passé des heures dans les cours d’entraînement à compenser cette honte. Ces heures lui sauvaient maintenant la vie. Le drow se pencha pour frapper à nouveau ; cette fois, ils étaient si proches qu’il ne pouvait véritablement esquiver. Le drow lui déchira l’os et la chair de l’épaule, mais l’héritier de Malaga avait suffisamment esquivé pour…
« Honneur à la Lignée ! » siffla Razin Tanja en écrasant la lanterne lumineuse contre le visage du drow.
Un battement de cœur plus tard, l’épée de Dame Aquiline transperça droit le cœur de la gerbe de lumière tandis qu’elle poussait un cri de guerre, et du sang noir et poisseux éclaboussa le visage de Razin. La créature s’effondra ; ses ténèbres se répandirent sur la neige, révélant un cadavre affaissé, une épée plantée dans le front. Le seigneur et la dame tombèrent à genoux, épuisés, côte à côte.
« Dame Aquiline, la salua-t-il. Belle prise. »
« Nous, Seigneur Razin, répondit-elle, les yeux mi-clos. Nous avons fait une belle prise. »
Un instant, le regard qu’ils échangèrent éclipsa jusqu’à la douleur lancinante de son épaule, mais l’horreur le remplaça lorsque, dans un bruit de succion humide, le corps du drow se mit à guérir et recracha l’épée. Il commença à se relever, comme eux, mais s’interrompit, comme frappé par quelque chose.
Très haut au-dessus d’eux, une lueur commença à éclore.
Le moment était venu.
Le Pèlerin Gris le sentait : s’il agissait maintenant, il s’agirait d’une intervention destinée à protéger ceux qui lui avaient été confiés. Assis, les yeux fermés, il sentait le poids grandissant sur ses épaules. La vigueur — toujours douce, toujours éphémère — d’un homme plus jeune emplissait son corps. Le Chœur ne lui avait pas offert cette autorisation ; il ne s’agissait pas d’une tragédie en train de se dérouler, captée par les innombrables yeux de Miséricorde puis révélée aux siens. Cette histoire, il l’avait lui-même mise en marche depuis le début, et il en serait encore ainsi lorsque viendrait la fin. Que les dieux lui pardonnent. À chaque mort, le fardeau pesant sur son Rôle, l’enjeu de son existence dans cette histoire, avait grandi. Désormais, bien que son esprit lui parût pareil à une colonne sur le point de se briser, il avait la portée nécessaire. Il y avait une ironie amère à ce que la mort des soldats eût fait pencher brutalement la balance en sa faveur, alors que le véritable fardeau qu’il devait porter n’avait pas compté du tout. Catherine Foundling avait échappé à toutes les histoires susceptibles de la lier à une fin, ne se laissant qu’une seule voie : régner éternellement, dévorée et dévorante, héraut des longs prix et des mesures implacables, ayant fait manteau des malheurs de la Création.
La Reine Noire s’était dégagée de tous les liens et de toutes les chaînes, brisant les seules entraves qu’il eût jamais passées à ses poignets. Celui qui l’avait abandonnée ne pouvait exiger d’elle aucune rédemption, pas même au nom d’un bien supérieur, et les serments brisés entre eux constituaient un doigt de plus sur la balance. Il le savait, ce poids ne suffirait pas à le condamner. Mais tant que ce déséquilibre subsisterait, elle aurait toujours un peu plus de chance, serait toujours un peu plus difficile à atteindre. Chez une méchante moins dangereuse, cela n’aurait été qu’un désagrément. Mais celle-ci ? Elle avait toujours eu une intuition étonnante en la matière, et l’Everdark, quoi qu’il eût fait d’elle, l’avait aussi rendue prudente. Assez patiente pour reculer d’un pas et laisser les autres prendre les devants si cela signifiait offrir moins de prises à des ennemis comme le Pèlerin.
« J’aimerais que vous ayez des réponses à m’apporter, dit-il. Que vous sachiez si, en m’efforçant d’empêcher notre perte, je forge l’instrument même qui la provoquera. »
Les Ophanim murmurèrent à son oreille, contrits et accablés. Autrefois, à Callow, le Chœur de Miséricorde avait pu voir à travers sa trame : les chemins que pouvaient prendre ses fils, les choix possibles ou non. Et, de ses propres yeux, en observant ce qui animait la Reine de Callow, il avait cherché avec eux à deviner ce qu’elle pourrait devenir. Mais aujourd’hui ? Des entités se tenaient à ses côtés, réfractaires à de telles explorations. Et quelles entités : d’immenses tours de misère et de meurtre, cousues ensemble par des prières au Dessous. Des déesses de lamentations et d’horreur, nageant dans une mer obscure du sang des leurs. La Reine Noire s’était alliée à ces abominations et, autant qu’il pouvait en juger, de son plein gré. Sachant ce qu’il savait, ignorant ce qu’il ignorait, quel autre choix avait-il que de se salir les mains cette nuit ? S’il existait la moindre chance que Catherine Foundling devienne la clef de voûte de la destruction de Calernia, Tariq devait s’assurer que cela n’arriverait pas. Et le voilà désormais contraint d’assister à cette heure de morts vaines, de peur qu’un mal mille fois pire ne se produise.
Le Pèlerin Gris ouvrit les yeux et leva le regard vers les ténèbres qui précédaient l’aube.
« Nous avons déjà chanté ensemble, mes vieux amis, dit-il doucement. Voulez-vous chanter avec moi une fois encore ? »
Des murmures inquiets lui répondirent.
« Je ne mourrai pas, leur rappela-t-il. Cela me fera souffrir, c’est vrai. »
Son regard se porta sur le champ de bataille, où tant de sang était versé.
« Mais cela aussi, dit-il. Et ceci mettra fin au carnage. »
Des mains réconfortantes se posèrent sur son épaule. Avec cet assentiment, il laissa échapper un souffle las.
« Pèlerin gris », chanta Tariq.
Les Ophanim fredonnèrent avec lui, chœur lointain et mélancolique. Un chœur d’yeux éternellement en pleurs, chargés de contempler sans relâche le pire de la Création, mais qui s’usaient encore les doigts jusqu’à l’os pour sauver ce qu’ils le pouvaient. Ils fredonnèrent le Chant de Fumée, ce chant qui était la chair et le sang du Levant.
« Agile et vêtu du crépuscule, le vagabond,
Sa marche, rébellion et braise ardente. »
Quand ils fredonnèrent avec lui, cela ne ressemblait pas à la paix. Ils ne la servaient pas, ni Chœur ni homme. Leur devoir était de détourner le monde du précipice, et nul ne pouvait se soustraire à cette tâche. C’était un défilé sans fin de choix amers, de moindres maux au service de plus grands biens qu’ils ne verraient peut-être jamais. Cela tenait de la berceuse, douce et mélancolique, mais jamais entièrement dépourvue d’inquiétude.
« Dans sa main, la lumière de l’étoile du matin,
Son trône en lambeaux, sa guerre en lambeaux », chantèrent-ils ensemble.
Dans les Cités Libres, on l’appelait l’étoile de l’aube. À Procer, elle était le héraut du matin ; à Ashur, la proue du soleil. Au Levant, pourtant, dans le pays où Tariq était né, on ne l’appelait plus ainsi, bien qu’elle eût autrefois été connue sous le nom d’étoile du matin. On racontait que le prince proceran qui avait gouverné les contrées méridionales du Dominion avait annoncé en riant à la population que rien d’autre que la chute du ciel ne pourrait jamais pousser la Principauté à céder sa conquête. On racontait aussi que le premier des Pèlerins Gris se trouvait parmi ceux qui l’écoutaient. Il n’était qu’un garçon lorsqu’il avait entendu ces paroles, mais il ne les avait jamais oubliées. Et, après qu’En-Haut l’eut vêtu de gris, le garçon devenu homme était retourné auprès de ce prince rieur et, arrachant une étoile au ciel nocturne, avait allumé le premier feu de la rébellion dans le palais du tyran. Depuis de nombreuses années, au Levant, on l’appelait l’étoile du Pèlerin : le pèlerin. Tariq n’était pas le premier Pèlerin Gris à la manier, et ne serait pas le dernier. Depuis le premier de ses Dons, un seul héritage s’était transmis ; et, dans le sillage du chant, le vieil homme l’offrit doucement au ciel.
« Brille, dit le Pèlerin, et l’étoile du pèlerin brilla.
Le sang brûlé par la Lumière qui le parcourait comme un fleuve, Tariq laissa échapper un cri de douleur. Seule la main compatissante posée sur son épaule l’empêcha de s’effondrer. Le miracle et l’aspect s’entrelacèrent en la plus grande œuvre de sa vie, et sa vue s’obscurcit sous l’effet de l’épuisement. Au-dessus de lui, l’étoile du matin brillait dans le ciel, et l’aube était venue avec elle. Les drows, créatures de la nuit, cédèrent, et le champ de bataille retint son souffle.
« Maintenant, râcla Tariq. Maintenant, tu n’as plus le choix, mon enfant, à moins de les laisser balayer tes serviteurs. »
Elle ferait tomber la nuit là où il avait apporté l’aube, et leurs pouvoirs s’équilibreraient. Ce ne serait ni le jour ni la nuit, mais une éclipse passagère, et la Reine Noire serait aussi brisée que lui par son ampleur. Ce serait une impasse, une égalité ; et, si les dieux le voulaient, le motif de trois serait gravé dans la pierre — tout comme la victoire qui lui avait été promise, si durement acquise.
À la place, l’air se déchira devant Tariq et un homme le traversa à cheval.
Non, pas un homme. L’un des membres du Peuple féerique, monté sur un coursier qui semblait fait pour moitié de marbre et de glace. Les yeux de ce faë étaient froids, tandis que son sourire était chaleureux et amical. Sa chevelure rousse était une traînée de flammes. Il inclina la tête en guise de salut, sans jamais approcher la main de l’épée à sa ceinture.
« Pèlerin gris, je vous apporte les salutations et un message de mon plus ténébreux des suzerains, dit le faë. »
Le Pèlerin se leva lentement et prit le parchemin qu’on lui tendait. Il portait le sceau royal de Callow, constata-t-il. Il le brisa, sortit le parchemin de son étui de cuir et, après avoir lu le paragraphe unique, recula comme s’il avait reçu un coup. La reddition. Catherine Foundling offrait une reddition sans conditions. S’il acceptait, ce serait une grande victoire. La victoire.
Que les dieux maudissent cette enfant cruelle.