Chapitre 336
« Les années centrales des Guerres inciviles peuvent se résumer à une succession de conflits menés pour déterminer les conditions de la paix. Avec le recul, la tragédie de ces années tient au fait que, si l’immense majorité des belligérants souhaitaient la paix, aucune puissance calernienne ne parvenait à s’entendre avec une autre sur les conditions exactes de celle-ci — et tous partirent donc en guerre, convaincus à chaque instant que les autres en étaient responsables. »
— Extrait des mémoires personnelles de Dame Aisha Bishara
La troisième salve ne fit pas mieux que les précédentes.
Les lances de flammes s’élevèrent dans le ciel comme des carreaux d’arbalète, avant que les enchantements directeurs des mages des légions, qui avaient accompli le rituel, ne les attirent vers le sol. Leur trajectoire fut soudaine, mais gracieuse ; le feu crépitant, rouge et or, transperça de part en part les cinq plus grandes apparitions envoyées par le Dominion. La terre et la neige se dispersèrent dans l’explosion de chaleur et de lumière ; le sol, sous les silhouettes de ce qui avait été d’étranges créatures, fut brûlé jusqu’à la couche de givre vaporisée. Il y en avait une centaine, de ces maudites choses, estima la générale Abigail, et cela n’aurait pas été si grave si une salve rituelle avait vraiment abattu ces abominations. Au lieu de quoi, elle grimaça en voyant les flammes de ses mages se dissiper à leur tour, ne laissant derrière elles que de petites gouttes d’énergie surnaturelle suspendues dans l’air. Un battement de cœur plus tard, le sol sous les gouttes se mit à se fissurer et les créatures qui avaient été détruites commencèrent à se reformer.
« Elles ne ralentissent pas, ma’am », dit Krolem.
« Je vois ça, merci », répliqua-t-elle sèchement.
Putain. À ce rythme, tout le réseau de pièges que les sapeurs de l’armée s’étaient épuisés à creuser pendant des nuits, puis à dissimuler avant l’aube, serait rendu inutile par une étrange magie levantine, bon sang. Elle plissa les yeux en observant à nouveau les créatures et remarqua que l’énorme manticore en tête avait l’air d’avoir réellement faim. C’était blasphématoire, non ? Tout cela ressemblait un peu trop à de la nécromancie, et quand on participait à une croisade du côté de ces gens-là, on n’était pas censé s’y adonner.
« Je ne prétends pas que la Maison Insurgée ait raison, hein, marmonna-t-elle. Mais il faudrait se pencher là-dessus, c’est tout ce que je dis. »
« Ma’am ? » demanda Krolem, l’air perplexe.
Est-ce qu’il lui avait parlé ? Abigail n’en avait aucune idée, mais ce n’était pas le moment d’avoir l’air de perdre la tête devant les troupes. Le discours incendiaire de la Reine Noire à Sarcella les avait galvanisés comme de jeunes dockers qui venaient de toucher leur première paie. S’ils la prenaient pour le maillon faible de cette armée, songea Abigail avec une soudaine envie de grimacer, ils la mettraient en pièces. Peut-être au sens propre, vu le nombre d’orques dans les rangs.Garde ton calme, Abigail, se dit-elle.Tout est sous contrôle.
« Tout à fait, Krolem, dit-elle lentement. Bien vu. À ce propos, je voudrais que vous demandiez un ordre de déploiement à la Maréchale Juniper. »
Après lui avoir rapidement expliqué ce qu’elle voulait, elle l’envoya transmettre sa demande, convaincue que le Limier infernal la refuserait et qu’elle aurait ainsi une excuse dans les rapports d’après-bataille pour ne pas avoir rempli sa mission. Et si cela la mettait directement en désaccord avec la Maréchale de Callow, tant mieux, songea-t-elle avec ravissement. La Maréchale Juniper pourrait même la rétrograder, voire la virer de l’armée.
Une fille avait bien le droit de rêver, non ?
En avant, avait ordonné Akil Tanja.
Le Seigneur de Malaga n’était pas un imbécile : il n’aurait pas envoyé ses lieurs au front sans protection, mais il ne voulait pas non plus les priver de leur contribution. Après que Dame Aquiline eut demandé le déploiement de ses meilleurs sorciers de guerre pour dégager l’approche des pièges, il avait immédiatement fait chercher son fils. Razin devait accomplir des exploits pour se racheter s’il voulait rester l’héritier de Malaga, et l’occasion ne tarderait pas à se présenter. À cette fin, Akil avait ordonné au jeune homme de rassembler assez de capitaines pour mener deux mille guerriers, tous munis de boucliers, puis lui en avait confié le commandement avant de l’envoyer renforcer les lieurs. Ils auraient bientôt besoin de cette protection, le Seigneur de Malaga le savait, car les esprits enchaînés envoyés en avant approchaient de la limite de leur laisse. Aucune autre puissance du Levant n’avait étudié les arts de l’asservissement aussi profondément que la lignée du Lieur sinistre ; et si Malaga n’était pas la seule cité à envoyer des lieurs combattre pour les autres familles, cela restait rare et se faisait toujours en petit nombre. Cela avait dissimulé certaines limites de leur art, qui apparaîtraient très bientôt si Akil ne donnait pas ses ordres avec prudence.
Pour lier une âme ou un esprit, on mélangeait son propre sang à la teinture ancienne tirée de fleurs, puis on la tatouait sur sa peau à l’aide d’aiguilles en os de tumulus. Les ancêtres d’Akil avaient perfectionné les motifs de ces liens afin qu’ils couvrent moins de surface, entravent plus étroitement les entités liées et cessent d’empoisonner le sang de ceux qui en faisaient un usage inconsidéré. Le partage de ces secrets avec ceux qui entraient au service des Tanja expliquait pourquoi tant de praticiens venaient à Malaga ; les meilleurs d’entre eux étaient autorisés à consulter les tomes de la Bibliothèque Obscure, en échange de serments les engageant à répondre aux appels à la guerre du seigneur ou de la dame régnant sur la cité. Pourtant, depuis la fondation du Dominion, aucun lieur autre que les Élus n’avait réussi à envoyer une de ses entités liées à plus de trois cents pieds de lui. Akil était doué dans cet art, comme il sied à son sang, et il pouvait envoyer jusqu’à deux cent douze pieds l’épervier aux ailes d’argent qu’il avait lié dans son enfance, sans que le lien se retourne contre lui. Mais il était rare qu’un lieur dépasse les deux cents pieds, et même la plupart de ceux autorisés à consulter la Bibliothèque Obscure restaient bloqués à cette étape.
Cela avait son importance aujourd’hui, ne serait-ce que parce que les esprits de ses lieurs devraient bientôt arrêter leur avancée. Leur ordonner de progresser réglerait le problème et leur permettrait de dégager tout le terrain jusqu’aux fortifications ennemies sans nouvelles pertes, mais les rendrait également vulnérables. Razin et les guerriers munis de boucliers qu’il avait rassemblés s’occuperaient de cette vulnérabilité, avait-il décidé. Son fils se trouverait aussi près du front, et pourrait donc mener l’assaut contre les mêmes forces qui l’avaient humilié à Sarcella.
À la tête de son armée, les lieurs de Malaga avançaient entourés de cercles d’acier ; conformément à ses ordres, ils s’étaient tous mis en marche.
« Pourquoi ? »
La Maréchale Juniper des Boucliers Rouges fronçait les sourcils. Le tribun de la générale Abigail — un garçon du clan des Sabots de Hoaring tout à fait convenable, à en juger par sa mâchoire, avait-elle noté avec approbation — se racla la gorge, comme le faisaient toujours les jeunes officiers lorsqu’ils n’avaient pas de bonne réponse, mais devaient répondre malgré tout. Aussi rapide que l’argent, la pensée mélancolique que Nauk avait vraiment ruiné cette armée jusqu’à la moelle lui traversa l’esprit, puis s’en alla.
« Elle n’a pas précisé », intervint le Limier infernal avant qu’il puisse répondre.
Le tribun Krolem montra ses dents, penaud, et ne le nia pas.
« Seulement mille ? » demanda de nouveau Juniper, pour confirmer.
« Oui, ma’am », confirma le tribun Krolem.
Le premier réflexe de la Maréchale de Callow fut de le renvoyer avec l’ordre de demander à la générale Abigail de soumettre une proposition en bonne et due forme, précisant notamment à quoi elle voulait employer les soldats, mais elle se retint. Catherine avait élevé l’autre femme pour une raison, et cela n’avait rien à voir avec sa naissance. Si sa suzeraine avait simplement voulu confier les rênes de ses armées à des Callowiens, Juniper soupçonnait qu’elle aurait choisi Brandon Talbot. Or, elle avait préféré une légionnaire du rang qui avait gravi les échelons. Quelqu’un qui n’avait aucun lien avec la noblesse et n’était pas célèbre dans le royaume. Catherine avait décelé quelque chose chez la jeune femme et, même si Juniper des Boucliers Rouges ne le voyait pas, elle avait récemment eu l’occasion de se rappeler l’importance de la confiance.
« Elle les aura donc, dit la Maréchale Juniper. Voyez le tribun Bishara pour obtenir le document requis, puis filez. »
Le garçon s’éloigna rapidement, comme si elle l’avait piqué, mais Juniper l’avait déjà chassé de ses pensées. Elle ignora aussi le regard curieux du Maréchal Grem et reporta toute son attention sur le front sud. Que préparait au juste la première commandante choisie par Catherine elle-même depuis que Juniper complotait ?
Putain, pensa Abigail en contemplant avec un serrement au ventre l’ordre que Krolem venait de lui remettre. Le Limier infernal avait vraiment accepté ?Pourquoi est-ce qu’elle… Non, pas de panique, se dit-elle. Elle pouvait encore s’en sortir si elle faisait attention. D’un côté, on s’attendrait maintenant à ce qu’elle obtienne des résultats. De l’autre, tant qu’elle essayait de mettre en œuvre un plan vaguement cohérent et échouait, elle devrait quand même pouvoir éviter la corde. Dieux, Abigail aurait dû rendre sa demande plus déraisonnable ; si elle avait poussé trop loin, la Maréchale aurait refusé. Mais non, elle avait juste dû… se couvrir et faire croire que son plan théorique était raisonnable, histoire d’augmenter les chances que la Reine Noire ne donne pas son foie aux vautours une fois tout ça terminé. Sa mère avait raison : elle n’avait jamais appris à s’arrêter quand elle était en avance. Certes, sa mère avait perdu un œil et un doigt en se battant avec Annie Sutherland pour savoir qui brassait la meilleure bière, mais ce n’était pas parce qu’elle était folle qu’elle avait tort. Ces Sutherland, quand même, à se pavaner comme si le fait qu’Annie ait servi dans la Garde royale lui donnait la moindre compétence en brassage.
« Elle connaissait quand même deux ou trois trucs sur les couteaux », concéda-t-elle dans un murmure.
« C’est un grand honneur, ma’am », gronda Krolem, qui était toujours là, d’un ton approbateur.
« Oui, renchérit Abigail avec un sourire crispé. Honneur. C’est justement le mot que j’avais en tête. »
La générale callowienne dissimula son horreur grandissante avec le savoir-faire de quelqu’un qui avait dû côtoyer la Reine de Callow et faire semblant de ne pas être terrifiée tout du long. Bon, ces maudites créatures magiques du Levant ne mouraient pas sous les flammes, et ça signifiait probablement qu’elles se moqueraient aussi des engins de siège. Des munitions, peut-être ? Difficile de s’en servir sans envoyer des sapeurs, ce qui semblait mal avisé, mais seule la Première Armée disposait des « cracheurs », ces étranges dispositifs que la Sapeuse en chef Pickler utilisait pour lancer des munitions à grande distance. Le feu gobelin était toutefois une substance réglementée depuis l’année précédente ; Abigail aurait donc besoin de l’autorisation du Limier infernal pour en demander, et cela paraîtrait suspect comme tout, puisque Krolem venait justement de la voir. Il lui fallait des options, et vite.
« Où est notre Sapeuse en chef ? » demanda-t-elle à Krolem.
« Elle vérifie nos engins, répondit le tribun d’une voix rauque. Mais elle m’a demandé de transmettre sa protestation renouvelée concernant la quantité de munitions que nous avons remise au tribun spécial Robber. »
« Pourquoi ? » demanda Abigail, sentant une nouvelle pointe de peur la saisir.
« Sa cohorte ne fait pas partie de la Troisième Armée, elle en est détachée », répondit l’orque.
« Pourquoi avons-nous remis des munitions au tribun spécial Robber ? » précisa-t-elle.
« Pas la peine de me mettre à l’épreuve, ma’am, la réprimanda Krolem. Votre signature figurait sur les formulaires. L’état-major sait que vous aviez prévu des mesures de précaution — mais pas lesquelles. »
Oh, dieux, pensa Abigail en comprenant que l’assassin gobelin préféré de la Reine Noire avait contrefait son autorisation pour une opération impliquant des munitions, et qu’elle n’avait absolument aucune idée de ce qu’il préparait.Ô dieux, répéta-t-elle en silence, se tournant vers la prière à l’heure du besoin,je sais que je sers une méchante, mais vous ne trouvez pas que ça fait un peu beaucoup ?
Razin Tanja s’accroupit au bord de la fosse.
Il retournerait bientôt à l’avant de la formation, mais pour l’instant… Eh bien, il ne savait pas exactement ce qu’il faisait. Quelque chose, dans cette situation, le gênait comme un caillou dans sa botte. La Troisième Armée avait défendu Sarcella avec un acharnement féroce, faisant payer au Dominion chaque rue en sang. Elle avait tenu bon même après avoir été prise par surprise en pleine nuit, à la suite de l’assassinat de ses commandants ; Razin n’avait toujours pas beaucoup d’estime pour l’hérésie callowienne, mais il devait reconnaître que la discipline de ce peuple l’avait impressionné. À présent, cette même armée leur faisait face derrière une haute palissade, après avoir eu des jours et des nuits pour se préparer, et tout ce qu’elle avait préparé, c’étaient quelques fosses avec des pieux au fond ? Non, il ne pouvait le croire. Le combat s’intensifierait certainement à mesure qu’ils approcheraient du rempart, mais cela ne suffisait pas.
Razin jugea, en l’examinant, que le piège n’était pas compliqué à construire. Un pieu au fond, des parois inclinées pour que quiconque tomberait soit entraîné vers lui. Une sorte de fine toile avait servi à recouvrir le trou, mais les griffes d’une wyverne liée l’avaient froissée et la toile s’était affaissée. C’était la partie la plus ingénieuse du piège, songea l’héritier de Malaga, car la toile avait donné au sol une apparence parfaitement intacte jusqu’à ce qu’on la touche. À présent, les cercles de porteurs de boucliers qui escortaient les lieurs contournaient les pièges révélés ; leur avancée était lente, mais régulière. Les deux épées jurées derrière lui piétinaient d’impatience, mais Razin refusait de se laisser presser. Il se redressa juste assez pour se déplacer, contourna le bord du trou et réprima la gêne qui commençait à l’envahir. Ce n’était qu’un simple piège à fosse ; il était peut-être en train de se ridiculiser en s’attardant autant dessus.
Les doigts de l’homme se crispèrent. Non. Il ne céderait pas si facilement. L’orgueil l’avait déjà mené dans une impasse. S’il devait subir un peu d’humiliation pour s’assurer qu’il n’y avait pas de piège plus élaboré, il l’endurerait sans broncher. Le soleil qui brillait derrière lui — le soleil de l’après-midi dans son dos le réchauffait jusque sous son armure — lui accorda un demi-souffle d’avertissement, et cela lui permit de survivre au premier coup. Dans une gerbe de neige et de terre, un gobelin hurlant surgit d’une cache dissimulée dans la fosse et lança quelque chose aux épées jurées de Razin tout en bondissant, couteau au clair. L’héritier de Malaga dévia la lame avec son bouclier en basculant en arrière ; la créature, qui poussait des gloussements déments, continua de frapper en atterrissant sur lui. Un grand craquement retentit derrière eux, puis quelque chose d’humide éclaboussa la joue de Razin. Le monstre aux yeux jaunes découvrit ses dents pareilles à des aiguilles et glissa le couteau entre deux plaques d’armure, mais le Levantin lui asséna un coup de poing ganté de métal en pleine bouche. Grimaçant à cause de sa blessure superficielle, Razin Tanja se redressa tandis que le gobelin crachait du sang en riant, puis tendait la main vers quelque chose dans sa sacoche de cuir.
Il n’eut pas le temps d’achever son geste : l’héritier de Malaga lui enfonça dans l’œil gauche le couteau de chasse qu’il avait habilement dissimulé dans sa paume.
Razin se remit debout un battement de cœur plus tard et grimaça en découvrant le carnage que la munition lancée avait fait de ses deux escorteurs, de la taille jusqu’au sommet du crâne. Du sang, des os et de la cervelle maculaient la neige autour des deux cadavres. Tournant les yeux vers le reste de son commandement, il entendit d’autres explosions et s’avoua sombrement que la Troisième Armée de Callow avait, une fois encore, réussi à lui tendre une embuscade.
Le tribun spécial Robber évaluait la situation avec un regard fier.
Certes, ils avaient dû sortir plus tôt que prévu, parce qu’un de ses sbires avait révélé leur présence avant que l’ennemi ait dépassé leur position. En revanche, même en déclenchant leur attaque trop tôt, ils avaient abattu deux douzaines de ces sorciers du Dominion. Se baissant, Robber se pencha pour mieux trancher la gorge du guerrier aveuglé qu’il avait capturé à l’aide de son bâton lumineux. Surgissant des trous et frappant vite avec leurs munitions, sa cohorte avait fait de sacrés dégâts en trente battements de cœur. Mais pas assez, songea-t-il, pour garantir une retraite sans encombre. Les étranges esprits que les mages du Dominion avaient envoyés en avant pour continuer à déchiqueter les pièges revenaient en hâte ; entre eux et les guerriers qui se remettaient de la surprise, les deux cents gobelins dispersés n’avaient aucune chance de se frayer un chemin jusqu’à la sortie. Il siffla trois fois, fort et clair.Dispersez-vous, cela signifiait. Réprimant un sourire, le tribun spécial se mit à courir vers la tendre étreinte de la palissade tenue par la Troisième Armée. Beau travail, si l’un d’entre eux survivait.
Et un beau travail quand même, si aucun n’y arrivait.
« Ils n’y arriveront pas », dit Krolem.
Abigail acquiesça en silence : ils n’y arriveraient certainement pas. Déjà plus de vingt gobelins avaient été tués par les guerriers qui les pourchassaient, mais ils faisaient partie des rares dont la cache se trouvait à l’intérieur des rangs levantins. Les autres avaient fui vers les ailes avec l’aplomb insolent des gobelins, mais cela ne les sauverait pas. Les sapeurs du tribun spécial Robber étaient rapides. Bien plus rapides que des humains à pied, surtout sur un terrain difficile comme la neige. Mais ils n’étaient pas plus rapides que les créatures ennemies, loin de là, et avec plus de soixante-dix de ces monstres encore en vie, l’issue de la poursuite ne faisait aucun doute. Les monstres revenaient déjà sur eux, réduisant l’écart avec une hâte inexorable. Dix d’entre eux, peut-être, s’en sortiraient vivants, estima la générale Abigail. Si tant est qu’ils y parviennent.
« Le tribun spécial Robber est un homme brave », ajouta son aide, la voix chargée de respect.
Putain, pensa Abigail, saisie d’un nouvel élan d’horreur. L’assassin gobelin préféré de la Reine Noire allait se faire tuer, et les seuls papiers qui en témoigneraient porteraient sa signature. Falsifiée, certes, mais qui la croirait ? Elle allait être tenue responsable, pas vrai ? On allait lui faire porter le chapeau et des vautours de malheur lui dévoreraient le foie. Elle devait en sauver au moins un, ce gobelin. Lancer de nouveaux rituels ? Non, ça ne marcherait pas. Ils étaient devenus très habiles à les éviter, et il y avait trop de bêtes de toute façon. En ralentir moins de dix à la fois ne la mènerait nulle part. Qu’est-ce qu’elle avait ? Des engins de siège, qui ne feraient pas mieux que les rituels ; des légionnaires et… oh,oh. Abigail avait peut-être encore une chance de s’en tirer.
« Vous avez toujours l’ordre, Krolem ? demanda-t-elle avec désinvolture. Envoyez-les maintenant. »
« Ah, souffla l’orque en la regardant avec admiration. Je comprends, maintenant, ma’am. Vous avez mené le Dominion par le bout du nez. »
« C’est exactement ce que j’ai fait », mentit Abigail sans ciller.
Les doigts d’Akil Tanja s’étaient crispés à la première explosion et ne s’étaient pas desserrés depuis. Il n’avait pas prévu que les gobelins au service de la Reine Noire creuseraient comme des vers à l’intérieur de leurs propres pièges, et son fils non plus. Malaga avait perdu près de trente lieurs à cause de cette erreur, des hommes et des femmes dont les pouvoirs avaient demandé des décennies et une fortune à forger. Ils étaient morts plus vite qu’il n’aurait fallu pour boire une coupe de vin. À présent, les maudites créatures fuyaient, mais elles seraient rattrapées. Si l’une d’elles était capturée vivante, il ferait pendre ces monstres à son étendard de guerre après avoir personnellement écrasé leurs crânes maléfiques. Au moins, Razin avait fait couler le sang de l’ennemi et repris rapidement le contrôle, ce qui devrait empêcher que sa réputation ne pâtisse trop de ce revers déplaisant.
« Mouvement chez l’ennemi, mon seigneur », annonça l’un de ses capitaines.
Le Seigneur de Malaga suivit le regard de l’homme et vit que l’Armée de Callow ouvrait la porte sud du camp. Des renforts pour dégager les sapeurs ? Ils arriveraient trop tard. Akil espérait plutôt que le commandant ennemi serait assez stupide pour envoyer des légionnaires en avant. Les esprits liés par ses sorciers de guerre pouvaient tuer des soldats aussi facilement que dégager des pièges, et chaque légionnaire tué dans les plaines ne serait pas là pour combattre depuis le sommet de la palissade. La herse de bois s’ouvrit, et les lèvres d’Akil Tanja se pincèrent à la vue de ce qui apparut. Des cavaliers, en tête d’une colonne portant une haute bannière : une cloche de bronze fendue d’une profonde entaille, sur fond noir. Seigneur Akil avait lu à leur sujet : l’Ordre de la Cloche Brisée, le seul ordre chevaleresque de Callow encore en activité.
« Rappelez-les, dit le Seigneur de Malaga. Tout de suite. Et faites avancer les tirailleurs plus vite. »
Deux de ses capitaines s’éloignèrent en vitesse, comme s’il les avait frappés avec du fer rouge, tous deux porteurs d’ordres. Depuis sa selle, Akil fut contraint d’assister à la scène sans pouvoir intervenir. Les chevaliers callowiens jaillirent du camp fortifié sans ralentir et se mirent en formation à mesure qu’ils avançaient. Il devait y en avoir au moins un millier, constata Akil avec une angoisse grandissante. Les tirailleurs étaient à pied, et les lieurs et leur escorte se trouvaient trop loin devant. Ils n’arriveraient pas à temps. Le seul espoir des lieurs — celui de son fils — était que les esprits liés ralentissent les chevaliers ennemis assez longtemps pour permettre la retraite. Razin avait dû comprendre l’enjeu tout aussi clairement, car les créatures liées abandonnèrent les gobelins presque aussitôt et obliquèrent brusquement. Face aux chevaliers de l’Ordre de la Cloche Brisée, les créatures s’immobilisèrent ; ceux-ci abaissèrent lentement leurs lances et passèrent du trot au galop. Akil trouva le spectacle saisissant : des chevaliers callowiens dans leurs armures gravées de prières, chargeant une horde de bêtes. Le Seigneur de Malaga se raidit, les yeux fixés sur les lances, en attendant l’impact.
Il tressaillit, incrédule, lorsque les chevaliers traversèrent les esprits comme s’ils n’étaient que brume.
La sorcellerie glissant sur leurs armures comme l’eau sur les plumes d’un canard, les chevaliers de l’Ordre de la Cloche Brisée percèrent les rangs et poursuivirent leur charge.
Abigail trouvait quelque chose de profondément satisfaisant à voir des chevaliers callowiens piétiner l’infanterie ennemie. Cela lui démangeait un endroit dont elle ignorait l’existence. Les mages ennemis essayèrent d’autres sortilèges après l’échec de leur sale petit tour, mais les flammes et les malédictions n’avaient rien de nouveau pour la cavalerie du royaume de Callow. Comparés aux Praesi, songea-t-elle, ces gens du Dominion étaient de vrais amateurs maladroits. Le commandant du détachement de l’Ordre avait divisé ses cavaliers en deux coins de cinq cents hommes et les avait lancés droit sur les murs de boucliers ennemis, brisant hommes et boucliers tout à la fois. Les chevaliers s’étaient ensuite repliés en bon ordre, une fois l’élan initial de la charge épuisé, puis reformés en contournant le flanc ennemi pour charger de nouveau. Le Dominion avait envoyé deux mille fantassins escorter ses sorciers, mais lorsque la générale Abigail ordonna à sa cavalerie de battre en retraite, plus de la moitié d’entre eux gisaient déjà morts au sol. Le bilan aurait pu être plus lourd encore si les renforts ennemis n’étaient pas arrivés en hâte. Là où la sorcellerie échouerait, les javelots pourraient réussir ; à contrecœur, elle rappela donc l’Ordre. Abigail, les coudes appuyés sur le haut de la palissade, regardait la cavalerie se replier en bon ordre lorsqu’elle entendit revenir son tribun.
« Le tribun spécial et sa cohorte sont rentrés, ma’am », dit Krolem.
Elle hocha la tête d’un air absent. Le gobelin qu’elle devait maintenir en vie l’était ; pour le reste, ils ne la concernaient guère.
« Ça va devenir sanglant, tribun », dit-elle en observant les forces ennemies qui se rassemblaient.
Les tirailleurs restaient dispersés, mais l’infanterie derrière eux s’était désormais regroupée en formations serrées. Ils se préparaient à foncer sur la palissade.
« Ma’am ? » demanda l’orque.
« Faites pointer les engins, dit sombrement Abigail de Summerholm. Ils ont presque dégagé le chemin jusqu’à nous ; maintenant, ils vont l’emprunter. »
Le Seigneur Yannu Marave caressa la crinière de son cheval et tendit avec affection la dernière tranche de pain de sa miche à la jument lorsqu’elle se retourna. Les cavaliers éclaireurs qu’il avait laissés surveiller la situation lui avaient appris le désastre survenu au sud, et cela avait assombri son humeur. Quelques centaines de guerriers n’étaient qu’une goutte d’eau dans l’océan des pertes qui surviendraient avant la fin, mais les lieurs étaient rares. Ils auraient pu être d’une grande utilité dans la guerre au nord, si la bévue du Seigneur de Malaga n’en avait pas gaspillé la moitié. Pourtant, il ne servait à rien de se mettre en colère, le savait-il. Ce n’était que la première figure d’une danse complexe, et son camp n’avait jamais été censé la remporter. Au loin, il vit les tirailleurs de Vaccei et leurs guides de la Lanterne atteindre la lisière du champ de massacre ; alors seulement, il leva la main. On sonna d’un des cors secondaires, et les guerriers s’arrêtèrent. Ils avaient bien raison : un pas de plus les ferait entrer dans ce qu’il soupçonnait être la portée extérieure des engins ennemis. À vrai dire, il aurait probablement dû les laisser avancer jusqu’à ce que ses soupçons se confirment, mais il préférait finalement surestimer la portée de l’ennemi plutôt que de sacrifier des vies pour une confirmation aussi dérisoire.
Il avait obtenu ce qu’il lui fallait du front nord et, si les capitaines d’Akil Tanja avaient des yeux, ils auraient aussi ce qu’il lui fallait de l’autre front.
« J’aimerais connaître votre avis, Pèlerin », demanda-t-il calmement.
Le Pèlerin Gris ne répondit pas tout de suite. Au lieu de cela, le saint homme contempla au loin le cercle de pierres dressées, cette couronne incongrue au sommet d’un haut tumulus.
« Elle n’interviendra pas, même si la palissade est prise d’assaut, dit enfin le Pèlerin. Peut-être même pas si le camp est percé, comme vous l’aviez prévu. »
Yannu comprit donc que le Pèlerin n’interviendrait pas non plus. On avait clairement expliqué au Seigneur d’Alava les conséquences que pourrait entraîner une première intervention du Pèlerin Gris, et il ne laisserait pas un tel désastre s’abattre sur eux tous.
« Alors l’offensive que j’avais prévue est vouée à l’échec, dit sans se troubler Yannu de la Lignée du Champion. Nous devons donc recourir à notre deuxième corde. »
Quel dommage. Il avait apprécié l’ingéniosité du plan : se servir de la Sainte et du Sorcier pour faire passer les cavaleries par une Arcadie en ruine et frapper au cœur du camp ennemi, tandis que l’assaut contre les palissades immobiliserait la majeure partie de ses troupes. Pourtant, il ne fallait pas trop s’attacher aux plans, de peur de les suivre même lorsqu’ils ne convenaient plus. C’était le cas ici, à son avis. Ni la Grande Alliance ni la Reine Noire ne voulaient risquer les lourdes pertes d’un duel à mort mené sans retenue ; chaque manœuvre sur ce champ de bataille n’était donc, en réalité, qu’une lutte pour la position dans un jeu plus vaste. Un jeu où le vainqueur pourrait tordre le bras du vaincu sans avoir d’abord jonché un champ entier de cadavres. Le devoir de Yannu Marave était d’aider le Pèlerin à triompher dans cette lutte, ni plus ni moins.
« Sonnez la retraite pour tous les hommes », ordonna le Seigneur d’Alava à son porte-cornes.
Le Pèlerin le regarda d’un air étrange, comme s’il contemplait un inconnu qui était aussi un vieil ami. Il se pouvait bien que ce fût le cas, songea Yannu, si les vieilles histoires sur son lointaine parente, Dame Sintra, étaient autre chose que de simples histoires.
« On vous demandera des comptes », dit le Pèlerin.
« On m’en a déjà demandé », répondit Yannu Marave, sans fanfaronnade ni inquiétude.
Il lui faudrait peut-être tuer Akil Tanja, songea le Seigneur d’Alava, ou du moins le champion de cet homme. Le Seigneur de Malaga avait subi assez de pertes aujourd’hui pour que la colère le pousse à commettre une telle erreur. Peut-être même faudrait-il tuer un deuxième champion, lorsqu’il annoncerait aux autres qu’ils reprendraient l’assaut pendant la nuit, maintenant que les chemins sûrs menant à la palissade avaient été dégagés. Enfin, ce genre de choses arrivait. Il ne restait qu’à brandir la lame.
La victoire naissait du sang et ne se gagnait qu’au prix du sang : Yannu Marave le savait aussi bien que tout autre enfant du Levant.