Chapitre 335
« Note : les recherches visant à comprendre pourquoi le partage d’un problème est censé le réduire de moitié restent inconclusives. Il faudrait peut-être mener des expériences plus variées, car le tigre finit toujours par tuer les deux sujets, quel que soit l’ordre dans lequel on les met dans la cage. »
— Extrait du journal de l’Empereur de l’Effroi Malignant II
Le seigneur Akil Tanja, de la Lignée du Lieur sinistre, s’accroupit au-dessus de la neige clairsemée et y passa la main. La douleur dans ses genoux lui rappela que ce n’était pas sa première guerre, mais que ce serait peut-être bien la dernière. Il n’était pas assez vieux pour tomber en poussière au premier souffle de vent, mais la vie loin du confort de Malaga l’avait éprouvé. Certaines pratiques, à la portée d’un lieur aussi talentueux que lui, auraient pu rendre un peu de vigueur à sa chair ; pourtant, le Seigneur de Malaga avait toujours méprisé ce genre de choses. Il ne jouerait pas au chat et à la souris avec l’âge en liant des créatures pour les dévorer, pas même celles qui survivraient à pareille perversion. Sa réflexion amère sur son âge fut balayée par la voix calme de son ennemie jurée et alliée.
« Alors ? demanda Dame Aquiline.
— Le sol est encore gelé en dessous, répondit Akil. Ce sont des terres de guerre. Que le sang coule. »
« Que le sang coule », approuva la dame de Tartessos d’un hochement de tête sec.
Aucun d’eux ne songea à consulter les capitaines procerans qui marchaient avec leur armée. Si le prince Alvaro de Salamans avait survécu à la bataille contre l’armée stygienne, la courtoisie aurait peut-être exigé qu’ils le fassent ; mais l’homme avait péri sous les sombres sortilèges du Magistère stygien — après avoir reçu une blessure qui l’avait fait fondre de l’intérieur pendant la nuit, avait entendu dire Akil — et les commandants restants n’étaient ni assez bien nés ni assez puissants pour imposer leur avis. Ils suivraient le Dominion au combat, qu’ils le veuillent ou non.
« On dit que le Borgne sera là, déclara Dame Aquiline Osena, de la Lignée de la Tueuse. Ce serait une tête digne d’être réclamée, vous ne trouvez pas ? »
La progéniture querelleuse de la Tueuse silencieuse, songea Akil, avait toujours entretenu une obsession déplaisante pour l’assassinat des ennemis célèbres. L’orc borgne qu’on avait nommé Maréchal de Praes des années plus tôt était peut-être le plus célèbre des siens encore en vie, mais si Akil comprenait bien, cette vieille bête devait avoir un âge respectable. Rien d’insurmontable pour une jeune tueuse aussi habile que Dame Aquiline. À ses yeux, le fait qu’elle évoquât un vieil orc, sans parler du Limier infernal ni du Mort-main, en disait long : leur renommée était plus récente, mais les tuer aurait eu davantage de mérite. De justice. Le Seigneur de Malaga cracha sur le côté avant de se redresser.
« Faites bouger les buissons avant de tirer sur le moineau, Osena, rétorqua-t-il. Les maréchaux ne se battent pas en première ligne, et ces gens de l’Est ont bâti une forteresse à partir de rien. »
Le repaire des armées de la Reine Noire avait été impressionnant, quand Akil l’avait examiné pour la première fois. Au pied d’un haut tumulus couronné de pierres dressées, on avait édifié un labyrinthe mortel de bois, d’acier et de terre. Un profond fossé menait à une palissade — un remblai de terre battue hérissé de pieux — où les légionnaires montaient la garde jour et nuit. Au-delà de cette première ligne, un terrain plat s’étendait jusqu’à devenir un champ de massacre, clos par une autre palissade qui interdisait tout accès facile aux terrasses garnies d’engins de siège et d’arbalétriers. Plus loin encore, des camps fortifiés remplis de tentes, protégés par des bastions de terre et de bois aux dents pointues, formaient la dernière ligne de défense tenue par les mortels. Les messagers du seigneur Marave avaient parlé d’étranges lumières au-dessus du tumulus, après la tombée de la nuit ; nul besoin, donc, d’expliquer à Akil où la Reine Noire avait établi son repaire. Ces défenses seraient difficiles à enfoncer, il le savait, et les propos désinvoltes de Dame Aquiline sur les têtes à réclamer lui déplaisaient. Les maréchaux de Praes n’étaient pas une proie facile, pas plus que les propres champions de la reine scélérate.
« Ce n’est pas le moment de perdre courage, Tanja, le réprimanda la dame de Tartessos. Vous avez entendu la stratégie de Yannu le Prudent, comme moi, et vous n’avez pas contesté sa pertinence. »
Le fait que le plan vînt du seigneur Yannu Marave n’avait fait qu’accroître les hésitations d’Akil. Aquiline Osena n’avait pas partagé une frontière avec la Lignée du Champion pendant presque toute sa vie, contrairement à Akil ; elle ne pouvait donc comprendre pourquoi le surnom de l’homme — non pas l’Imprudent ou le Brave, mais le Prudent Yannu — était de mauvais augure. Le Seigneur de Malaga avait livré deux guerres d’honneur contre le prédécesseur du seigneur Yannu et l’avait trouvé combatif, mais guère inquiétant. Pourtant, il n’avait envoyé une troupe de guerre sur le territoire d’Alava, alors que Yannu le Prudent en était le seigneur, qu’une seule fois, au cours de la lune qui avait suivi son accession au pouvoir.
Sa cousine et compagne de jeux d’enfance, Jaira, l’avait menée. Elle maniait avec talent l’épée comme les liens, et s’entendait à la guerre. Mais, contrairement à son prédécesseur, Yannu n’avait pas affronté les pillards tandis qu’ils traversaient les plaines, raflant richesses et honneur. Non, il avait attendu leur retour vers le nord, chargés de butin et de prisonniers. Puis, profitant de la nuit, il les avait surpris, alourdis et ralentis par leur prise, et les avait massacrés jusqu’au dernier. Sans avertissement, sans duels d’honneur, sans autre mesure que la mort, froidement pesée. Jaira avait été la seule survivante de cette nuit. Le seigneur Yannu l’avait traînée jusqu’à la frontière, puis lui avait tranché la gorge sous les yeux des bandes de guerre qu’Akil avait envoyées au secours de sa cousine. Il était ensuite reparti sans même écouter les défis en duel lancés par les guerriers de Malaga.
La leçon avait été brutale, mais l’homme l’était tout autant : Yannu le Prudent était prêt à laisser ses terres saigner si cela lui permettait de se placer pour porter le coup fatal. Et, une fois provoqué, il ne retenait jamais sa main pour se venger, quel que fût le premier à l’avoir insulté. Les Marave étaient des fous trempés dans l’acier qui ne répondaient qu’aux dieux et au Pèlerin — et encore, à peine. Qu’un homme doté à la fois du talent meurtrier de sa lignée et d’un esprit stratégique fût de surcroît méritait respect et prudence. La folie et la froide méthode étaient les sombres mères des jours sombres. Le seigneur Akil Tanja n’avait pas livré de seconde guerre d’honneur contre Alava depuis cette leçon sans détour, et il en dormait mieux.
Et maintenant, on lui demandait de confier le sort de ses capitaines et de ses soldats au Seigneur d’Alava. Un homme réputé pour sacrifier les siens afin de porter le coup fatal, et le faire sans hésiter. Akil était tenté de refuser, d’imposer une conférence où l’on élaborerait un autre plan avant d’engager la bataille ; mais Dame Aquiline le regardait de ses yeux froids. Elle attendait patiemment le faux pas qui lui permettrait de lui arracher le commandement de l’armée. Les erreurs de Razin avaient été payées, mais l’ombre de l’échec planait toujours sur les Tanja. Si la dame de Tartessos allait trouver les capitaines non assermentés pour leur dire qu’il avait perdu son sang-froid, Akil ne pouvait prévoir l’issue.
« Je l’ai déjà dit, reprit le seigneur Akil : le sang coulera, Dame Aquiline. Nous suivrons la stratégie de Yannu le Prudent et ferons la guerre à l’Ennemi. »
Et pourtant, il ne put s’empêcher de jeter un regard vers la plaine pâle et vide qui s’étendait derrière son armée. Cette longue étendue de plaines enneigées, que la vision surnaturelle d’un passage vers l’Arcadie avait encore déchirée le matin même. Le passage avait disparu ; mais le souvenir de leur périple éprouvant à travers cet enfer balayé par la tempête les hanterait tous pendant des années. La Ligue des Cités libres ne les avait pas suivis à travers la brèche, après les y avoir pourchassés ; pourtant, Akil ne pouvait s’empêcher de se demander si ses armées n’avaient pas emprunté une autre voie ensuite. Si cette bataille ne leur réservait pas d’autres surprises que les armées de la Reine Noire et celles de la Grande Alliance. Dame Aquiline avait fait appeler le porte-corne que leur avait accordé le saint Seljun. Akil observait la plaine ; la dame, malgré son désir évident de s’approprier l’honneur, n’outrepassa pas ses droits.
Le jeune garçon lui tendit l’étrange corne sculptée, héritée d’une époque antérieure au Dominion. On disait que cet ancien artefact avait été façonné dans la pointe d’une corne de guisane. Les légendaires taureaux gigantesques dont les pas avaient ébranlé le monde et aplani des collines en plaines relevaient peut-être davantage du mythe que de l’histoire ; mais on racontait qu’une trace de leur puissance tonitruante subsistait dans les merveilles fabriquées à partir de leurs restes. Quelle que fût la vérité, lorsque le seigneur Akil Tanja, de la Lignée du Lieur, souffla dans la corne, sa magie frissonna en lui tandis que l’appel grave résonnait à travers les plaines. Au loin, après un long moment, la corne sœur, tenue par l’autre armée du Dominion, lui répondit d’un appel vibrant.
Les bannières se dressèrent et, sans autre cérémonie, la bataille commença.
La maréchale Juniper, des Boucliers rouges, observa en silence l’ennemi avancer. Le spectacle de tant de soldats en marche aurait impressionné quelqu’un qui n’avait pas combattu lors de la Campagne d’Arcadie ni pataugé dans les horreurs de la Seconde Liesse ; mais, après cela, Juniper avait compris qu’il lui en fallait beaucoup pour l’émerveiller. Pourtant, même si les armées qui lui faisaient face n’avaient ni les ailes ostentatoires et les sortilèges des Cours, ni l’horreur implacable des revenants et des démons de la Diaboliste, elles n’en étaient pas moins dangereuses. La chair et l’acier n’ornaient pas les pages de l’histoire de couleurs aussi éclatantes que les monstres et les scélérats, mais ils faisaient leur travail. Et la Grande Alliance avait amené sur ce champ de bataille, en ce jour, une grande quantité des deux.
« On dirait qu’ils ne se sont pas organisés autrement qu’en attaquant ensemble, dit Grem le Borgne.
Le kharsum, prononcé clairement et sans détour, fut comme une bouffée d’air frais venue tout droit des steppes. Juniper laissa cette saveur du pays natal s’ancrer dans ses os, puis grogna son assentiment. À sa relative surprise, les armées de la Grande Alliance ne s’étaient pas regroupées avant de s’en prendre à ses fortifications. Il leur faudrait peut-être quelques jours pour réorganiser leurs rangs après leur fusion, mais elles en seraient renforcées, et Juniper n’avait guère de moyens d’améliorer sa propre position. Son seigneur de guerre avait laissé entendre que la Ligue pourrait elle aussi venir se joindre à la mêlée, remarqua-t-elle. Si ses ennemis croyaient cette arrivée imminente, cela expliquerait peut-être cette attaque précipitée. Mais ce n’était là qu’une hypothèse, qui, au fond, ne changeait rien. Seuls les faits comptaient. Une armée de quatre-vingt mille hommes approchait par le nord-ouest, sous le commandement du seigneur Yannu Marave et de la princesse Rozala Malanza. Une armée de soixante mille hommes arrivait par le sud-est, sous les ordres du seigneur Akil Tanja. Elle connaissait les deux premiers commandants, ainsi que leurs armées. En revanche, on ne savait presque rien du dernier, à part son nom.
« La force du nord est la plus faible, dit Juniper. La plupart des fantassins de Vaccei sont des troupes légères, et Malanza aligne surtout des levées. Si quelqu’un doit battre en retraite, ce sera par là. »
L’orc à ses côtés grogna son assentiment. Ils observèrent l’ennemi se déployer et, le regard froid, la maréchale de Callow chercha les points faibles. L’armée du nord avançait prudemment, ce qui ne la surprenait pas : elle avait déjà échangé des coups avec eux. Les tirailleurs de Vaccei progressaient en un écran profond mais lâche, devant l’infanterie procerane amenée par la princesse Rozala : un assortiment hétéroclite de levées, de fantassins et de troupes princières. Les espions de Dartwick avaient rapporté que jusqu’à six dixièmes de l’infanterie princière pourraient être des levées, ce qui était encourageant ; mais les deux ailes d’infanterie qui flanquaient les Procerans avaient dissipé tout espoir d’une déroute facile. Le seigneur d’Alava, Yannu Marave, avait amené à la croisade certains des meilleurs fantassins lourds que Juniper eût jamais vus. Ils n’étaient que quatre mille, au moins, mais ils marchaient devant des combattants plus légèrement armés d’Alava et de Vaccei, bien plus nombreux. Une épée acérée pour ouvrir une brèche, songea Juniper, une fois que les tirailleurs auraient trouvé une faille.
« On dirait que Malanza a de nouveau la cavalerie, dit le maréchal Grem.
La bannière confirmait ses dires, mais Juniper s’inquiétait autant que l’autre orc de voir près de dix mille cavaliers — des Procerans et des Levantins, mais surtout des premiers — quitter le reste de l’armée de la princesse d’Aequitan pour se diriger vers le sud. La masse de cavaliers avançait lentement, mais en bon ordre.
« Ce n’est pas elle qui a conçu le plan, dit Juniper. Elle commande de façon bien plus agressive que ça ; elle garderait la cavalerie près des flancs pour lancer une charge si l’occasion se présentait.
— Alors, c’est le seigneur Yannu, dit Grem. Dommage. Il est difficile à appâter.
— Espérer qu’il envoie les fantassins de Vaccei contre les palissades, c’est trop demander, je suppose, marmonna Juniper. »
Le vieil homme eut un petit tressaillement amusé. Les raids audacieux et les embuscades des guerriers de Vaccei, menés par les féroces chefs de guerre de la Lignée des Bandits, n’avaient attiré la sympathie d’aucun des deux orcs envers les Levantins. Juniper laissa son regard glisser vers le sud, vers l’autre armée, et sentit son dos se hérisser. Elle avait prévu la majeure partie de ce qu’elle y voyait. L’ennemi avançait derrière des tirailleurs, mais leur écran était bien plus réduit que celui de l’armée du nord ; derrière eux se trouvaient deux formations massées d’infanterie, l’une procerane, l’autre levantine. L’infanterie princière devait être composée principalement de soldats de métier, songea Juniper ; cela expliquait pourquoi, contrairement à la formation de l’armée du nord, on ne l’avait pas placée entre des troupes plus solides pour lui servir de colonne vertébrale. Ce qui lui hérissait l’échine, c’était le détachement de cavalerie qui se séparait de l’armée : sept mille cavaliers bien comptés se dirigeaient vers le nord. Vue du ciel, estima le Limier infernal, son camp se retrouverait au centre d’un carré régulier d’ici une heure.
« Ils pensent avoir un moyen d’enfoncer les palissades, dit la maréchale de Callow. Intéressant. »
Le maréchal de Praes plissa son œil unique en observant les cavaleries en mouvement. Juniper le soupçonna d’être arrivé à la même conclusion qu’elle : on les positionnait pour attaquer de flanc les troupes défendant les palissades, dès qu’un passage aurait été ouvert brusquement.
« Les réserves sont prêtes, dit Grem le Borgne en montrant les crocs. Qu’ils essaient. »
Un instant plus tard, les lignes de tirailleurs de l’armée du nord pénétrèrent dans la première zone de massacre préparée par les maréchaux, et le carnage commença.
Moro, de la Lignée des Brigands, avait perdu trente guerriers le temps de boire une gourde d’eau. Il n’était pas étranger à la mort, qu’on la donne ou qu’on la reçoive, mais la brutalité soudaine du coup l’avait pris par surprise. Les pièges avaient été habilement dissimulés, songea-t-il, sous une fine couche de neige et de terre. Et ils avaient dû être creusés de nuit, car même les veilleurs de sa mère ne les avaient pas repérés. Tous les guerriers tombés dans les fosses n’avaient pas été tués par les pieux acérés qui en tapissaient le fond, mais tous avaient été blessés — et leurs cris avaient semé l’hésitation là où ne régnait jusque-là que le courage. Moro devait reconnaître que les guerriers de ses terres n’avaient pas l’habitude de tomber dans leurs propres pièges et qu’ils le vivaient mal. L’héritier de Vaccei avait ordonné une halte et appelé ceux qu’il pensait être la solution au problème. Les prêtres répondirent bientôt à son appel, car les Lanternes n’étaient jamais loin des avant-gardes en guerre. À son grand plaisir, une compagnie entière de treize hommes et femmes était venue ; la plus âgée s’approcha de lui.
« Fils honoré, le salua-t-elle. Vous cherchez l’illumination ?
— Je cherche à marcher dans la Lumière, répondit Moro. À suivre ses chemins, avec les miens. »
La peinture dorée et pâle du visage de la femme dissimulait bien son expression. Il ne pouvait savoir si elle approuvait ou désapprouvait sa requête, qui, sans être présomptueuse, n’en était pas moins une demande — et certains membres des Lanternes s’offusquaient de rien de plus. C’étaient des gens susceptibles. Quoi qu’il en soit, après un battement de cœur, elle pivota brusquement et une lance de Lumière jaillit. À six mètres devant elle, le rayon perça une mince couche de neige et de terre, révélant le piège caché dessous.
« Suivez-moi, alors, Moro de la Lignée des Brigands », dit la Lanterne.
Ses compagnons se dispersèrent, tandis que des hommes et des femmes portant de longues perches se joignaient à la tête des guerriers de Moro. Ils révéleraient ces pièges, songea-t-il avec un sourire : l’Ennemi avait eu la bêtise de les placer hors de portée des arbalètes.
La générale Hune Egelsdottir attendit qu’il fût clair qu’aucun autre prêtre-guerrier ne viendrait renforcer les premières lignes. Elle jeta un regard à son mage supérieur, légèrement amusée par son empressement à passer à l’action.
« Feu, ordonna-t-elle. Uniquement sur les cibles prioritaires. »
Derrière elle, des rituels s’épanouirent lorsque les cadres de mages reçurent enfin l’autorisation d’agir. Un, deux, trois, quatre, cinq : de longues lances de flammes se formèrent, puis furent projetées comme des flèches gigantesques. Sans clairvoyance pour rectifier leur trajectoire, l’emploi de ce genre de rituels était déplaisamment imprécis, comme le montra la salve. Tous les tirs atteignirent leur cible — l’ogre nota qu’il faudrait féliciter les officiers qui dirigeaient les rituels —, mais seuls trois prêtres furent réduits en cendres.
Qu’importe, ce n’était que la première salve.
« Encore », ordonna la générale de la Deuxième Armée, un léger sourire aux lèvres.
Le seigneur Yannu Marave, perché sur son cheval, mâchait pensivement la bouchée de pain qu’il avait arrachée à sa miche, tout en observant les javelots de flammes tomber.
La princesse Rozala lui avait dit que l’Armée de Callow avait déjà employé ce genre de sorcellerie rituelle, mais, à ce qu’on prétendait, ne l’avait plus fait depuis que le Hiérophante avait quitté ses rangs pour partir ailleurs. Il aurait toutefois été imprudent d’en conclure qu’elle en était incapable sans le Bénéficié. Il ne l’avait donc pas fait et avait préparé le même type de défenses que celles des armées proceranes lors de la bataille des Camps. Les prêtres de la Maison de la Lumière, cette docile engeance procerane, avaient été placés en première ligne et chargés de former des panneaux protecteurs de Lumière. Les guerriers de Vaccei n’étaient pas des poltrons ; il ne fallut donc pas les presser bien longtemps pour qu’ils reprennent leur avance.
Grem le Borgne se pencha en avant, et Juniper sourit largement, férocement. Elle croyait qu’ils avaient remarqué le même détail. Les rituels avaient encore été contrés par l’intervention des prêtres, mais le procédé différait de celui utilisé aux Camps. Au lieu de grands boucliers superposés couvrant toute la ligne de front, la Grande Alliance s’était contentée cette fois d’une demi-douzaine de grands panneaux protégeant les endroits visés par les rituels. Le Limier infernal devait l’admettre : les espions de Dartwick avaient fourni des renseignements militaires utiles.
« Ils manquent de prêtres, ricana le maréchal de Praes. Trop de guerres, Hasenbach. Trop de guerres. »
La maréchale de Callow ne répondit pas, car son regard s’était tourné vers le sud, où les combats commençaient enfin. La générale Abigail, avait décidé le Limier infernal, avait besoin d’être sérieusement aguerrie. Son commandement sur le front sud ferait déjà l’affaire.
Les pièges à fosse ne figuraient pas parmi les mises en garde transmises par le seigneur Marave, mais Dame Aquiline ne s’émut pas de la perte de quelques dizaines de tirailleurs. De telles morts étaient inévitables lorsqu’on chassait un ennemi fort et rusé. La dame de Tartessos chevauchait derrière les derniers frondeurs et javeliniers, accompagnée de quelques capitaines, quand elle ordonna de suspendre l’assaut. Inévitables ou non, elle ne tolérerait pas qu’on envoie les soldats se jeter dans les pièges jusqu’à ce qu’un passage sûr apparaisse. Sa capitaine préférée, sa très chère Elvera — dont la réputation était sinistre aux yeux de certains, mais qui restait pour Aquiline la femme souriante lui ayant appris à répondre aux genoux écorchés par des dents cassées — lui rappela discrètement que, la force du seigneur Yannu avançant, une longue halte exposerait son armée à toute l’attention de l’ennemi. Sonder les pièges à l’aide de perches prendrait trop de temps, avait décidé Dame Aquiline. Non, l’heure était aux initiatives audacieuses. Le cavalier qu’elle avait envoyé auprès de ce vieux monstre aux yeux durs, Akil Tanja, revint avec la réponse qu’elle espérait : les lieurs de Malaga prendraient la tête.
En retenant son cheval, la dame de Tartessos dut faire effort pour ne pas laisser paraître l’excitation qui la gagnait à l’idée de voir les meilleurs sorciers du Levant déployer tout leur art de la guerre. Quand la Création avait-elle été témoin d’un tel spectacle pour la dernière fois, se demanda-t-elle ? Pas depuis la guerre du Sépulcre, au moins, et peut-être même pas à cette époque. Une simple centaine d’hommes et de femmes, vêtus d’épais manteaux de cuir et de toile gris fer, s’avancèrent vers le front ; des crânes, des os et des griffes pendaient à de fines chaînes de laiton. Ils se déployèrent en ligne, et l’un d’eux leva la main. Un crissement déchirant, semblable à cent lames frottées les unes contre les autres, retentit ; une goutte translucide se forma dans les airs, à quelques pas du lieur. Le sol, neige, terre et neige, fut aspiré vers elle par une force invisible qui le réduisit en grains. Les autres lieurs suivirent le premier ; des gouttes se formèrent l’une après l’autre, et le crissement devint assourdissant. Aquiline, pourtant, ne détourna pas le regard un seul instant : devant elle, les esprits prenaient forme.
Le premier façonna une vouivre, cette créature ailée à la longue queue terminée par un aiguillon ; elle poussa un cri d’un réalisme saisissant avant de s’avancer et de frapper le sol pour révéler les pièges. La neige et la terre dont elle était faite se mouvaient comme de la véritable chair et des tendons, car l’esprit invoqué par le lieur se souvenait encore du corps qu’il avait autrefois habité. Une compagnie de bêtes fut ainsi appelée : manticores, griffons et culebrons. Même quelques créatures qu’elle ne connaissait pas : elle, la dame de Tartessos, dont le véritable domaine était la sauvage Broceliane !
Les bêtes de neige et de terre s’élancèrent, implacables et infatigables.
La générale — malgré tous ses efforts — Abigail de Summerholm se demanda distraitement si la désertion était plus sévèrement punie quand on était générale. Elle avait cru que la pendaison représentait la peine maximale, et que cette punition ne pouvait arriver qu’une fois ; mais, vu le nombre de ressortissants des Terres désolées enrôlés dans l’Armée de Callow, elle n’en était plus certaine. De toute façon, il n’y avait nulle part où fuir, alors autant dire que la question était purement théorique.
« Réduisez-moi ça en cendres, les gars ! lança-t-elle.
Krolem transmit l’ordre dans les formes, quel merveilleux aide de camp. Derrière les généraux, les rituels s’épanouirent, mais Abigail avait la désagréable intuition que cela ne suffirait pas.
Ce n’était pas du pessimisme, se dit-elle, quand on faisait partie de l’Armée de Callow.