Chapitre 333
« Comme prévu. »
— Inscription sur le portail du mausolée de l’Empereur de l’Effroi Traître
Les habitants les appelaient « prières maviennes ».
Des siècles plus tôt, avant que ces terres ne deviennent le royaume des princes et des complots, ce qu’on appelait désormais Iserre avait été le berceau d’une guerre entre les régales arlésites du Sud et les fiers chefs alamanes des terres centrales. Les quelques ouvrages sérieux écrits sur le sujet à l’époque — rédigés par des érudits d’Atalante ou de Stygie, à moins qu’ils ne fussent l’œuvre de fonctionnaires ashurans — s’accordaient à dire que les Arlésites avaient plus souvent qu’à leur tour pris le dessus. Le visage actuel d’Iserre témoignait encore de ces victoires : bien que nombre de ses habitants parlent le chantant, le tolesien était la langue la plus répandue et les coutumes arlésites, celles que l’on suivait le plus. Les terres avaient été conquises par les agressifs méridionaux, qui menaient leurs bandes de guerre depuis leurs forteresses de pierre, tandis que les tribus alamanes étaient peu à peu chassées de leurs domaines ancestraux au fil de mille escarmouches perdues. Ces anciennes tribus avaient dû porter une centaine de noms, mais, réunies en une mosaïque de clans et de cultures étroitement liés, on les connaissait familièrement sous celui de Mavii. Et même si elles avaient fini par être contraintes de fuir plus au nord, elles avaient laissé derrière elles les traces d’une confédération jadis puissante et prospère. Les « prières maviennes », comme on les appelait, étaient certes plus courantes dans le nord d’Iserre, mais il n’était pas rare non plus, dans le reste du pays, de voir de longues rangées de pierres grises dressées, esquissant un symbole ou un sens désormais depuis longtemps oublié.
Les Iserrans affirmaient désormais que ces pierres avaient été érigées en prières aux Dieux d’en Haut, chacune représentant un passage du Livre de Toutes Choses, mais les ouvrages des Terres désolées que j’avais lus sur Procer se montraient très sceptiques à ce sujet. D’abord, les Alamans n’avaient pas suivi la Maison de la Lumière telle qu’on la connaissait aujourd’hui. Chaque tribu élisait ses prêtres et vouait sa foi aux Saints, comme on appelait alors les Cieux, mais le culte personnel des grands esprits et des anges qui leur étaient officiellement soumis était tout aussi répandu. Je soupçonnais à présent que certains de ces esprits n’étaient pas des dieux mineurs ou des vestiges d’âges plus sauvages, mais plutôt des seigneurs et des dames d’Arcadie en vadrouille. Cette idée m’était venue en observant la forme de ces pierres dressées, et la façon dont elles me plaisaient à l’œil d’une manière ineffable, même après avoir rompu mes liens avec l’Hiver. J’en eus toutefois presque la confirmation en découvrant cette « prière » particulière. C’était un tertre, ou un tumulus, comme on les appelait à Procer, mais plus grand que tous ceux dont j’avais jamais entendu parler à Callow, et couronné d’un étrange agencement de grandes pierres. Trois anneaux concentriques, dont les pierres s’emboîtaient les unes dans les autres, donnant l’illusion d’un cercle parfait quand on se tenait au pied du tertre.
Debout en son centre, je ressentis un vague écho de la sensation qui m’avait autrefois envahie lorsque j’ouvrais des portes vers Arcadie grâce à la puissance de l’Hiver. Je pensai que cet endroit avait jadis constitué un amincissement de la frontière, qu’il avait été consacré d’une manière mystérieuse. Quelle qu’ait été la puissance qui avait parcouru ces terres, vive et vibrante autrefois, elle s’était éteinte depuis longtemps, mais elle en avait laissé une empreinte. Comme le lit desséché d’une ancienne rivière, décidai-je. J’aurais pu suivre du doigt les traces des vieux courants gravées dans la pierre et le sable sec, en dessiner les méandres et deviner leurs desseins, mais rien ne ferait revenir les eaux d’antan. Le monde avait poursuivi sa course, les étoiles n’étaient plus alignées. Quel que fût le protecteur avec lequel les Mavii avaient autrefois passé un marché, il avait quitté la partie pour en jouer de plus fraîches. Pourtant, le lieu avait quelque chose qui me plaisait. Il ferait l’affaire.
« Là, dis-je en désignant nonchalamment l’endroit de mon bâton. Doucement. »
Les quatre légionnaires se décalèrent gauchement. Tous étaient des orcs en excellente condition physique ; la grande table qu’ils transportaient aurait donc aussi bien pu être un sac de plumes. Mais, chose assez amusante, ils devaient surtout veiller à ne pas l’abîmer plutôt qu’à supporter son poids. Ils la déposèrent dans la neige avec un craquement étouffé. Je répondis à leurs saluts d’un signe de tête, puis ils redescendirent au pied du tertre. D’autres tâches les y attendaient, car c’était tout un cortège qui installait mon quartier général au cœur de cette prière mavienne : des chaises et des tables plus petites, ainsi que de précieuses cartes et l’équivalent d’une bibliothèque entière en rouleaux et rapports. Un bureau, avec des plumes, de l’encre et tout le nécessaire pour les sceaux. Et, pour finir, le même fauteuil scandaleusement confortable que j’avais volé au Comte du Vieux Chêne quelques années plus tôt. Hakram avait, comme toujours, prouvé qu’il était un prince parmi les hommes en révélant qu’il avait fait transporter ce petit meuble pendant la campagne de Procer. Il était resté avec Juniper dans la Première Armée, dont le train d’approvisionnement était le plus important, mais à présent que les quatre divisions de l’Armée de Callow étaient réunies, je pouvais de nouveau m’enfoncer dans de merveilleux coussins. Vivienne entra avec les derniers éléments du mobilier, visiblement amusée par le trou que j’avais fait aménager.
« Et quand il se mettra à neiger ou à pleuvoir, tu battras bravement en retraite ? lança-t-elle d’un ton traînant.
Adossée à l’une des hautes pierres, ses longues jupes frôlant ses bottes tandis qu’elle avançait dans la neige, Vivienne ressemblait davantage à la fille d’un noble partie en promenade qu’à l’ancienne régente de Callow. Les teintes pâles de son corsage et de sa robe rendaient le rire de ses yeux bleu-gris plus léger, d’une certaine façon, plus innocent. Ou peut-être simplement moins accablé, pensai-je.
« J’ai déjà demandé à nos mages de protéger les abords du tertre, dis-je. Contre le vent et le bruit.
— Un des motifs de Masego ? demanda-t-elle en se décollant nonchalamment de la pierre.
— Ouais, même si, paraît-il, ils n’arrivent pas à le faire fonctionner comme il l’avait expliqué, remarquai-je. Notre Zeze a une définition très particulière de ce qui relève des “connaissances élémentaires”. »
Le fait que certains de nos mages légionnaires les plus chevronnés aient carrément admis que les rouleaux laissés par le Hiérophante sur les protections magiques auraient tout aussi bien pu être écrits dans une langue incompréhensible m’avait rappelé à quel point, depuis que j’étais devenue une méchante, j’avais côtoyé quelques-uns des meilleurs mages du continent. Il me fallait donc revoir mes attentes à la baisse. Les rituels qu’il avait enseignés à mes mages, à l’époque de la Quinzième, étaient depuis devenus les normes pour les sorcelleries à grande échelle de l’Armée de Callow. Mais tous ne pouvaient être mis en œuvre sans qu’il guide le lancement du sort, et il n’existait aucun véritable remplaçant pour Masego. Former des mages talentueux coûtait cher et prenait du temps. Et contrairement aux Terres désolées, je n’avais ni des siècles de méthodes d’enseignement ni des connaissances arcaniques à distribuer pour en former, même si je trouvais des individus doués — ce que je ne pouvais pas faire, parce que, contrairement aux Praesi, je n’avais pas d’agents bien formés sur le terrain pour repérer les signes d’enfants dotés du Don. Ajoutez à cela le fait que les Légions de la Terreur avaient raflé les talents magiques les plus évidents du royaume après la Conquête, et il n’était pas étonnant que si peu de mes mages soient originaires de Callow.
« Et contre la colère humide des Cieux ? demanda Vivienne en se penchant nonchalamment sur une des tables pour examiner les rouleaux qui y étaient empilés.
— J’ai bricolé un peu, répondis-je en haussant les épaules.
C’était l’un des usages les plus abstraits de la Nuit auxquels je m’étais essayée, et l’expérience avait son intérêt. En tissant les fils d’un miracle que j’avais déjà vu — la bulle de calme que les Sœurs avaient forgée autour de moi lorsque nous avions tenté de sortir d’Iserre par une porte —, j’avais créé une sorte de toit intangible que j’avais lié aux pierres. Komena s’était perchée sur l’une d’elles assez longtemps pour qualifier mon travail de « maladroit dans l’exécution, mais astucieux dans son principe », ce qui était le plus proche d’un compliment qu’elle m’eût jamais adressé au sujet d’une chose faite avec la Nuit. Vivienne fredonna, sans chercher à en savoir davantage.
« Alors, dit-elle, tu vas me dire pourquoi tu as interrompu la marche et ordonné au Limier infernal d’établir un camp fortifié ? »
Appuyée sur mon bâton, je me mis à boiter lentement le long du cercle de pierres dressées. Leur agencement était fascinant : les dalles entrelacées me permettaient d’entrevoir le paysage sous des angles étranges. J’apercevais mes armées campées en contrebas, dressant des palissades et creusant des fossés.
« Parce que nous allons bientôt livrer bataille, répondis-je. Et que ça ne sert à rien de courir dans tous les sens tant que nous ne savons pas que nous pouvons la gagner.
— Comment sais-tu que nous allons livrer bataille ? demanda Vivienne, les sourcils froncés, non par incrédulité mais par curiosité.
Elle se demandait ce qui m’avait échappé, à moi, et comment elle pourrait corriger cette lacune à la prochaine occasion. Je n’avais pas manqué de remarquer qu’elle avait reçu ma volée de reproches autrement que Juniper. Ma maréchale avait estimé que la faute lui incombait et qu’il lui revenait donc aussi de la réparer : Juniper s’était remise aux livres et aux discussions avec les autres commandants, les pierres à aiguiser familières de son esprit. Son art de la guerre s’était révélé insuffisant ; elle allait donc le perfectionner jusqu’à ce que ce ne fût plus le cas. Vivienne, elle, avait été plus difficile à cerner. Elle… apprenait, si tant est qu’on pût employer ce mot. Elle observait les réussites des autres comme si elle cherchait à en extraire l’essence pour se l’approprier. C’était un peu déconcertant, parfois frustrant aussi. Surtout pour moi, quand je découvrais à quel point il m’était difficile d’expliquer le murmure de mon instinct.
« Parce que nous approchons d’un point de bascule, dis-je, et que ça… ne suffit pas. Notre armée et celle du Pèlerin, c’est une échelle bien trop réduite au regard de la puissance réunie. Peut-être que tout commencera avec nous seuls, mais ça ne s’arrêtera pas là.
— Parce que l’histoire, dit-elle lentement, exige davantage que nous et le Pèlerin. Pourtant, tu as déjà livré des batailles où… »
Je levai une main pour l’interrompre.
« Les brèches, Vivienne, dis-je. Elles rendent tant de choses possibles que ces choses finiront par arriver : une fois que l’ornière est tracée, les possibilités s’y déversent comme de l’eau. »
Je me raclai la gorge.
« On pourra en reparler plus en détail plus tard, ajoutai-je. Le conseil ne se réunira pas avant plusieurs heures, et je n’ai pas envie de me répéter. »
Elle hocha la tête.
« Je devrais aller voir les Jack, de toute façon, dit Vivienne. L’Adjoint vient te rejoindre ?
— Plus tard, répondis-je. Je l’ai envoyé me faire ajuster une vraie armure de plates.
— Ça a été étrange de te voir boiter sans armure, reconnut-elle. »
Je ricanai et lui fis signe de partir. Quand elle s’éloigna, je calai mon bâton contre l’accoudoir de mon fauteuil et m’y laissai tomber avec un soupir de contentement. Assise face aux cercles de pierres, j’avais la vue dégagée ; de chaque côté, les tables croulaient sous les documents que j’avais fait apporter. Je ne tardai pas à percevoir le léger bruit du cuir sur la neige, seul avertissement de l’arrivée d’un visiteur.
« Tu as les provisions ? lançai-je.
— Et tu prétends ne plus avoir l’ouïe des fées, protesta Robber. Mon cul, oui.
Mon sbire apparut, appuyé contre l’accoudoir gauche de mon fauteuil. J’étais assez impressionnée qu’il soit arrivé jusque-là sans que je le repère, alors même que je savais qu’il viendrait.
« C’est juste que tu deviens vieux, raillai-je, car céder ne serait-ce qu’un pouce à un gobelin était toujours une mauvaise idée.
Il devait avoir dans les seize ans, pensai-je. Les gobelins dépassaient rarement la quarantaine, et il fallait déjà avoir une bonne lignée. Robber n’en avait pas, sans même parler de la dure vie que lui imposait le service dans mes armées. À trente ans, son corps commencerait probablement à lâcher, sauf rituels pour prolonger sa vie. À cette idée, je regrettai brusquement ma boutade.
« Tu parles, protesta le tribun spécial. Seuls les lâches atteignent quinze ans, mais moi, impossible de clamser. J’ai dû accepter la vérité fondamentale de ce monde, Cat : je suis tout simplement trop doué pour mourir.
Je réprimai mon sourire ; mon regret s’évanouit aussi vite qu’il était venu.
« Un lourd fardeau, approuvai-je solennellement. Je connais ça.
Il me dévisagea avec un scepticisme manifeste.
« Tu n’es pas morte une fois, toi ? demanda-t-il.
— Je crois que j’en suis à trois, marmonnai-je. Ce n’est pas l’une de mes meilleures habitudes. »
Il ricana.
« Pas étonnant que tu m’aies envoyé les chercher, alors. »
J’avais confié une mission de la plus haute importance au tribun spécial Robber et, en fouillant dans le sac à dos qu’il m’avait rapporté en guise de tribut, je dus reconnaître qu’il s’était acquitté de sa tâche avec brio. Je posai deux bouteilles de vin d’été des vallées sur la table à ma droite, puis fourrai dans les nombreuses poches de mon manteau les sachets d’herbe d’éveil. J’en gardai un pour bourrer ma pipe. Je passai la paume au-dessus des herbes, qui s’allumèrent au moindre contact avec la Nuit, puis j’inhalai avec délice avant de m’adosser à mon fauteuil.
« Bien, dis-je. Fais-moi les mains.
— Je crois que l’Archer pourrait y trouver à redire, ricana le petit vaurien.
— Tu remarqueras que je ne t’ai pas demandé de me servir de repose-pieds, le prévins-je.
Il se confondit aussitôt en excuses élaborées qui, par coïncidence, insultaient Indrani plus souvent qu’à leur tour, mais je le mis au travail. Je fis accrocher trois feuilles de parchemin contre trois pierres : l’une pour le Pèlerin Gris, l’autre pour le Tyran d’Héliké, la dernière pour la Reine Noire. Robber s’affairait avec l’encre tandis que je lui dictais mes notes. Son écriture était atroce, mais, pour être honnête, pas tellement pire que la mienne.
« Le Pèlerin veut un match nul contre la Reine Noire, dis-je. Le Pèlerin veut préserver les armées de la Grande Alliance. Le Pèlerin veut que Procer ne mène qu’une seule guerre à la fois.
Le croquis bâclé du Pèlerin par Robber lui donnait une épaisse moustache et un nez de travers. C’était faux, physiquement parlant, mais, pour le moral des troupes, je laissai passer cette caricature.
« Le Tyran veut avoir un moyen de pression sur la Première Princesse, dis-je. Le Tyran veut pouvoir placer le Hiérarque. Le Tyran veut qu’il n’y ait aucun vainqueur à Iserre.
Sur l’illustration de Kairos, il avait soit des cornes, soit la tête en feu, difficile à dire. Et j’étais à peu près certaine que ses bras se terminaient par des doigts, et non par des pinces de crabe. Néanmoins, je jugeai déplacé d’empiéter sur la vision d’un artiste aussi accompli.
« Tu vas me dire ce que toi, tu cherches à obtenir, maintenant ? demanda Robber, sincèrement curieux.
— Ça n’a pas d’importance, répondis-je. Ce qui compte, c’est ce qu’ils croient que je cherche à obtenir, parce que c’est en fonction de ça qu’ils échafauderont leurs plans. Nous ne sommes pas les seuls à manigancer ici : si nous partons du principe que tous les autres resteront passifs, autant gaspiller notre encre.
— Alors, qu’est-ce qu’ils croient que nous voulons ? demanda le gobelin.
— La Reine Noire veut préserver ses armées, répondis-je. La Reine Noire veut avoir un moyen de pression sur la Grande Alliance. La Reine Noire veut l’âme du Seigneur Charogne.
Je voulais effectivement tout cela, mais pas forcément de la manière qu’ils imagineraient. Je voulais récupérer Black, non pour en faire mon général en chef ou l’utiliser contre Malicia, mais parce qu’il était mon père en tout sauf le nom, et que je ne laisserais pas ces foutues manigances aveugles du Pèlerin éteindre son âme. Je voulais faire pression sur la Grande Alliance, non pour imposer des traités à mon avantage, mais pour réunir tout le monde autour de la table des Accords de Liesse : mon intention n’était pas hostile et, pour être franche, s’il existait d’autres moyens d’y parvenir, je préférais de loin les emprunter. Quant à la préservation de mes armées, c’était vrai, et la question de savoir si cette affirmation se retournerait contre eux dépendrait de la justesse de leur estimation de ma cruauté. Je ne voulais pas perdre de soldats si je pouvais l’éviter, mais je ne reculerais pas devant une bataille non plus si c’était le meilleur moyen d’obtenir ce que je voulais. Hélas, j’avais affaire au Pèlerin et à un fou qui avait berné jusqu’à la Barde Vagabonde. Je devais supposer, au moins en principe, qu’ils avaient bien cerné ma personnalité.
« Et maintenant, un dernier parchemin, dis-je. Les pièges à éviter, ce qui nous ferait perdre.
— Si on cède sur ces points, ce n’est pas une défaite ? demanda Robber, sceptique.
Ses doigts agiles tapotèrent « mon » parchemin, mais, fort heureusement, il ne m’avait pas dessinée, à part une couronne griffonnée à la va-vite.
« Ce serait une défaite, certainement, répondis-je. Mais accroche ce parchemin au-dessus des autres, parce que se planter sur l’un de ces points, ce serait la défaite. »
Il le plaça au-dessus de celui de Kairos. Pour mon plus grand amusement, le gobelin dut traîner une chaise et grimper dessus pour l’accrocher et y écrire. Il trempa la plume dans l’encrier, puis se tourna vers moi d’un air plein d’attente.
« Le Pèlerin Gris ne doit pas mourir, dis-je.
Cette contrainte était gênante, mais il fallait la poser. Si Tariq mourait et que nous l’avions tué, une vendetta s’engagerait contre le Levant. S’il mourait et que la Ligue l’avait tué, quatre-vingt mille soldats levantins marcheraient vers l’est au lieu de l’ouest. S’il mourait par accident, eh bien, on m’en rendrait probablement responsable d’une manière ou d’une autre. Je tirai sur ma pipe et recrachai une bouffée de fumée.
« Les coalitions de l’Est et de l’Ouest ne doivent pas perdre plus d’un cinquième de leurs forces, dis-je.
Il poussa un sifflement. La plume crissa sur le parchemin, mais son regard revenait sans cesse vers moi, plein de curiosité. Je soupirai et m’expliquai après une nouvelle bouffée d’herbe d’éveil.
« Pour nous, un cinquième, ce serait environ vingt mille morts, dis-je. Pour eux, entre quinze et trente mille, selon qu’ils parviendront ou non à réunir leurs armées avant la bataille. Si l’un de nous perd davantage, son armée sera hors d’état de combattre pendant au moins plusieurs mois. Nous ne pouvons pas nous le permettre, vu la situation au nord.
— Et la Ligue ? demanda-t-il.
— On ne peut pas la considérer comme fiable, quelle que soit la situation, tant que le Hiérarque et le Tyran la dirigent, répondis-je. Préserver ses armées n’est pas une priorité. Pour être honnête, je me sentirais plus en sécurité si nous en décimions au moins un cinquième. »
Je tambourinai des doigts sur l’accoudoir de mon fauteuil, les yeux fixés sur l’encre fraîche du parchemin. Je me mordis pensivement la lèvre et ne parlai qu’après un long silence.
« Le Pèlerin Gris ne doit pas réussir à obtenir un match nul contre la Reine Noire, finis-je par dire.
Je ne pouvais pas, en définitive, lui faire confiance avec un tel pouvoir sur moi. Pas même pour nouer une alliance. Robber acheva d’écrire d’un geste théâtral, comme si un mouvement du poignet pouvait transformer sa calligraphie, déjà étriquée et maladive, en autre chose. Je n’avais pas choisi le plus doué des scribes.
« C’est fini ? demanda Robber.
J’acquiesçai. Il descendit en douce, volant sans la moindre gêne la plume et l’encrier avant de ranger la chaise.
« Et maintenant ?
— Maintenant, murmurai-je, je réfléchis.
Les parchemins, ces petits triumvirats bien ordonnés de désirs et de pièges, étaient suspendus devant moi, mais je n’avais pas besoin de les regarder. Les accrocher avait servi le but recherché : m’aider à assembler le tout en une structure plutôt qu’en une série d’abstractions. Je fermai les yeux et laissai les pièces s’emboîter.
« Je peux partir, Boss, proposa doucement Robber.
— Non, répondis-je en mâchonnant ma pipe. Nous allons jouer à un jeu, toi et moi.
— Ça promet, apprécia le gobelin.
L’herbe d’éveil me brûlait la gorge et emplissait mes poumons. Un instant, une joie étrange me parcourut comme un spasme. Je prenais plaisir à tout ça, compris-je. À cette sensation, comme si mon esprit allait déborder tout en étant vide. Comme si j’étais remplie d’éclats tranchants, de fragments scintillants de folie et de génie, et qu’il existait une solution à ce chaos rampant, une formule sinueuse qui soumettrait le tout à ma volonté. J’expirai, laissant la fumée et la chaleur s’échapper de mes lèvres, puis souris. Les paupières battantes, je saisis mon bâton et boitillai jusqu’aux pierres où étaient accrochés les parchemins, fébrile d’énergie.
« À première vue, dis-je, on pourrait croire que nous sommes dans une situation délicate.
— J’en ai quelques-unes en réserve, si tu en veux, proposa Robber.
— Mais en y regardant de près, nous avons des cartes en main, poursuivis-je. Par exemple, même si le Tyran poignardera dans le dos quiconque semble sur le point de l’emporter, il est en fait notre allié.
Le gobelin s’étrangla.
« Pardon, Boss ? fit-il. Je n’ai pas dû entendre correctement.
Je frappai de la base de ma pipe l’encre à peine sèche, sous la caricature du Tyran.
« Kairos ne peut pas obtenir ce qu’il veut sans trêve, dis-je. Réfléchis, Robber : si toute la raison de son entrée dans cette guerre, c’est d’avoir un moyen de pression sur Cordelia, il lui faut la latitude nécessaire pour se servir de ce moyen de pression. Il ne peut pas le faire depuis Iserre tout en étant ouvertement en guerre contre elle. S’il n’avait eu besoin que de la contraindre brutalement, il aurait pu s’en prendre à ses armées pour la forcer à céder, mais il ne l’a pas fait. Tu sais ce que ça nous apprend ? »
Robber plissa les yeux, pensif.
« Le boiteux n’est pas prêt à livrer cette guerre au Roi Mort, conclut mon tribun spécial. Il va esquiver et manœuvrer, mais ce sont des jeux de matriarche : un coup de couteau par-ci, un autre par-là, avant que nous nous asseyions tous avec le sourire.
— Exact, dis-je. Et il y a autre chose : il a besoin que je sois à cette table, le sale petit bâtard. Si je refuse les pourparlers de trêve, tous ses plans tombent à l’eau. Il ne peut pas conclure une paix séparée avec Cordelia alors qu’il cherche à lui tordre le bras. Il doit être l’arbitre de notre trio, pas son unique ennemi, et pour cela, il faut que nous soyons tous réunis à la même conférence, où il pourra nous monter les uns contre les autres.
— Et qu’est-ce qu’il compte faire du Hiérarque, au juste ? demanda Robber.
— Je n’en suis pas encore sûre, mais ça n’a pas d’importance pour l’instant, répondis-je. Ce qui compte, c’est qu’à partir du moment où je proposerai une conférence de paix, il me soutiendra à fond, quelles que soient les autres considérations. Tu vois, il ne veut aucun vainqueur à Iserre que dans la mesure où cela influera sur la conférence qui suivra la bataille. L’équilibre des forces, tout ça. Mais si je lui fais comprendre que la seule manière d’obtenir cette conférence, c’est de suivre ma ligne, tu sais ce qui va se passer.
— Il marche, qu’il le veuille ou non, conclut le gobelin. C’est notre couteau emprunté.
— Exactement, dis-je en souriant. Quant à Tariq… Tariq, c’est ce que serait Black si on lui arrachait la partie de l’esprit qui le démange à l’idée de tout réparer pour la remplacer par une Chorale. Quand les choses tournent mal pour Tariq, il ne s’entête pas et ne pique pas une crise : il évalue les risques et, si le conflit n’en vaut pas la peine, il limite les pertes et se prépare à la manche suivante.
— Je déteste te le dire, Boss, mais les choses n’ont pas encore mal tourné pour lui, me rappela Robber.
— Ce n’est pas nécessaire, et c’est là tout l’intérêt, lui dis-je.
Je pivotai sur moi-même et tapotai du bout de mon bâton le parchemin du Pèlerin.
« Tu vois, la seule chose que je ne peux pas accepter, c’est le match nul, dis-je. Il veut préserver les armées de la Grande Alliance ? Moi aussi. Il veut que Procer puisse se tourner vers le nord ? Moi aussi. Pour obtenir ce que je veux, je n’ai pas besoin de le priver de la plupart de ce qu’il souhaite.
— Si j’ai bien compris, médita le tribun spécial, il veut aussi te coller une raclée dans l’histoire, pour ainsi dire. Et c’est un bâtard de la lignée du Seigneur Charogne, alors il doit avoir des plans en cours et du sang froid comme un lézard.
— Ah, et nous voilà au passage délicat, concédai-je. Si j’allais voir le Pèlerin Gris maintenant pour lui offrir tout ce qu’il veut, sauf le match nul, il refuserait. Mais ce n’est pas parce qu’il est fanatique, Robber, même s’il l’est. Ce n’est pas un zélote ordinaire qui hurle et brûle des granges : c’est l’incarnation de la vision à long terme. Le Pèlerin, c’est ce que les Cieux utilisent pour éviter qu’un feu de forêt ne prenne des proportions comme… eh bien, celles des dernières années, en somme.
— Il viendra te chercher sans bruit et sans prévenir, Boss, dit Robber. Pour la seconde partie, tu es forte, mais la première, c’est pas vraiment ton rayon.
— Tu n’as pas compris, dis-je. C’est le héros à la vision d’ensemble, Robber. Les Cieux n’en ont pas d’autre, et c’est précisément pour ça qu’il a autant d’influence. Le combattre, tout court, serait une erreur. Pour gérer Tariq, il faut lui tordre le bras sur cette même vision d’ensemble : lui faire comprendre que s’il m’attaque vraiment, le prix à payer rendra la victoire si désastreuse qu’elle en anéantira le but même. Et dès qu’il le saura…
— Il prendra les victoires à sa portée, dit le gobelin, et limitera les dégâts ailleurs, en se retirant pour la prochaine manche.
Je reculai à mon tour, vidai les cendres de ma pipe dans la neige et contemplai la constellation éparse de phrases.
« Tu sais, Robber, il y a une histoire de chez moi qui raconte qu’autrefois, un roi Alban devint fou, dis-je. Il se croyait fait de plumes et ordonna qu’on cloue toutes les fenêtres du palais et qu’on ferme toutes les portes. Il refusait même d’enlever sa cape, persuadé que sans elle, la moindre brise le disperserait en un million de flocons.
— Alors il « tomba dans l’escalier » et une fille ambitieuse lui succéda ? ricana Robber.
— C’était un Alban, même s’il était fou, lui reprochai-je. Non, on supporta ses lubies en attendant que ça passe. Jusqu’au jour où une tempête brisa une fenêtre. Il laissa tomber sa cape dans sa frayeur, mais ne se désintégra pas. Le lendemain matin, le vieux roi convoqua la cour et annonça qu’il avait compris qu’il était fou et que sa folie était guérie.
— C’est d’un optimisme écœurant, jugea Robber.
— L’histoire ne s’arrête pas là, dis-je. Tu vois, le roi avait compris qu’il n’était pas fait de plumes. Il en avait simplement un manteau, car, en réalité, c’était un oiseau.
Le gobelin sourit de toutes ses dents.
« Et qu’est-ce qui lui est arrivé ? demanda-t-il.
— Oh, on l’a calmé, répondis-je. Mais quelques semaines plus tard, il grimpa au sommet de la plus haute tour du palais et se jeta dans le vide pour prendre son envol.
— Il y est arrivé ? demanda Robber.
— Nous avons un dicton à ce sujet, répondis-je avec un sourire. Un roi peut voler… »
Je haussai les épaules.
« … mais pas longtemps.
Amusé, le tribun spécial découvrit ses crocs pareils à des aiguilles en signe d’approbation.
« Tu vois, murmurai-je, j’ai toujours pensé qu’au fond, il devait savoir qu’il était fou. Parce que s’il ne l’avait pas su, s’il avait vraiment cru de tout son cœur… »
Je gloussai.
« De temps à autre, il arrive que la Création offre des ailes aux fous, dis-je.
— Et cette sagesse populaire callowane, Boss, elle mène où ? demanda Robber.
— Voyons ça, mon cher sbire, dis-je, et découvrons si nous sommes assez fous pour voler. »