Chapitre 331
« Ne méprisez pas les traîtres, mais les faibles : si les uns comme les autres servent le même dessein, la trahison exige talent et audace, tandis que la faiblesse ne réclame que médiocrité. »
— Empereur de l’Effroi Vile Premier
Il n’avait pas l’air endormi.
Cela me troublait presque davantage que tout le reste. Amadeus de l’Étendue Verte était encore en vie, selon les critères de la plupart des gens. Les signes ne trompaient pas : il respirait, son cœur battait, son corps était chaud. Il aurait donc dû avoir l’air endormi, mais ce n’était pas le cas. On aurait dit que quelqu’un lui avait… arraché la conscience et abandonné son corps derrière lui. Ses fonctions physiques se poursuivaient, mais, pour avoir connu cet homme — l’avoir aimé, à notre manière déformée —, je ne pouvais qualifier ce cadavre respirant que de dépouille. Son âme pouvait être n’importe où, à présent, et la chercher dans tout Procer me rappelait cette vieille métaphore de l’aiguille dans une botte de foin.
Sauf qu’ici, l’aiguille était un mage Nommé de premier ordre, et la botte de foin était à la fois hostile et en feu. Je dirais à Vivienne de faire surveiller les environs par les Jacks, et j’envisageais de transmettre ce que j’avais appris à Malicia. C’était mon ennemie, certes, et il l’avait défiée comme désobéi à ses ordres. Pourtant, je soupçonnais qu’elle serait prête à sacrifier beaucoup pour le ramener à Ater, et peut-être même à coopérer avec moi afin de lui arracher son âme des mains des Héros. Je ne comprenais qu’à peine la nature des liens qui unissaient le Noir et Malicia, mais je ne doutais pas de leur profondeur. Aucun des deux ne se serait montré aussi furieux contre l’autre après la Folie d’Akua s’il n’y avait pas eu de confiance à trahir.
N’était-ce pas une sorte d’ironie que je compte à présent sur l’architecte de cette même folie pour obtenir des réponses ? L’ombre de la Diaboliste s’était contentée d’un examen sommaire de l’état physique du Noir avant de s’intéresser à des questions plus ésotériques. Je savais qu’elle avait un certain talent pour soigner, mais cela tenait davantage à la maîtrise d’Akua de branches de la sorcellerie exigeant des connaissances en anatomie et en biologie qu’à une véritable affinité avec les arts de la guérison. Comme Masego, elle était plus chirurgienne que médecin. Les gens de Praes s’intéressaient généralement davantage à l’art de découper les choses qu’à celui de les réparer. Les doigts posés sur le front de mon mentor, Akua fronçait les sourcils, les yeux fermés.
Je sentais la Nuit clapoter doucement autour de son corps, et j’aurais peut-être dû étudier les méthodes d’Akua pour en tirer tout ce que je pouvais. Pourtant, mon regard restait fixé sur son visage. Il portait désormais une barbe. C’était désagréable à voir, mais davantage à cause de son aspect négligé que des fils gris qui s’y mêlaient. Le Noir avait toujours été d’une propreté maniaque, austère en toutes choses, mais toujours impeccable. Ses cheveux étaient encore sombres, pour l’essentiel, mais ils avaient poussé et, comme dans sa barbe, le gris commençait à les gagner. C’était… pénible à voir. Comme une entaille sur une lame qu’on avait crue à jamais lisse.
« Barbare, lâcha soudain Akua, retirant sa main et sa Nuit.
Ses yeux d’or s’ouvrirent, et elle contempla le corps du Noir avec un dédain aristocratique.
« Développe, dis-je.
« Ce n’était même pas de la sorcellerie, ma chère, dit Akua en plissant le nez. Je parierais sur cette petite sauvage ignorante de la Sainte des Épées. C’était l’équivalent métaphysique d’une opération de campagne pratiquée à l’aveuglette avec une épée à deux mains qu’on n’avait certainement pas nettoyée auparavant.
« Développe de manière utile, précisai-je en dissimulant mon désarroi.
Le corps était vivant, malgré l’absence de l’intellect qui l’animait. Mais avait-il subi des dommages irréparables ? Je comptais bien récupérer son âme à la première occasion pour la replacer dans cette enveloppe de chair. Si c’était impossible, il nous faudrait faire preuve… d’imagination.
« La séparation entre le corps et l’âme a été nette et franche, dit Akua. Mais presque tout le reste a été bâclé. D’abord, l’opération a été menée trop brusquement, et a donc causé des dommages. Même s’ils se retrouvent, l’âme et le corps risquent de ne plus être tout à fait accordés ; cela pourrait même être permanent. Il y a également de fortes chances qu’il perde la mémoire, bien que des rituels adéquats puissent atténuer cet effet, qui devrait rester limité.
« Merde, marmonnai-je. Masego m’a découpé l’âme un paquet de fois, et ça ne s’est jamais aussi mal passé. Pourquoi est-ce si différent ?
Le regard qu’elle m’adressa semblait offensé au nom de Masego, pensai-je, mais aussi au sien et peut-être même au mien, pour avoir posé ce qu’elle considérait manifestement comme une question d’une grande vulgarité.
« Laurence de Montfort est une vagabonde meurtrière qui brandit un couteau de boucher contre des choses qu’elle ne comprend que vaguement, dit Akua. Le Hiérophante a été formé dès le berceau par le Seigneur Sorcier lui-même et, même à l’époque, il comptait probablement parmi les dix praticiens de la sorcellerie trismégistane les plus érudits de Calernia. Tu compares un chien d’attaque galeux à l’un des plus grands mages vivants.
« Très bien, dis-je. Mais ce que je veux savoir, c’est si la Sainte a bâclé le travail exprès ou si c’était tout simplement la seule manière de procéder qu’elle connaissait.
La Diaboliste réfléchit un instant.
« Bien que je répugne à écarter l’hypothèse d’une méchanceté incompétente chez nos adversaires, finit-elle par dire, je crois qu’il s’agissait véritablement de la séparation la plus nette qu’elle pouvait obtenir avec les moyens dont elle disposait.
Donc, la Sainte était une mauvaise chirurgienne, mais pas nécessairement malveillante. J’imagine que cette distinction était de toute façon théorique. J’aurais gardé en mémoire toute malveillance envers mon père alors qu’il était prisonnier et sans défense, mais cela ne m’aurait pas suffi, en soi, à décider de la tuer ou de l’épargner. Cette décision, d’une certaine manière, se prendrait d’elle-même. Si la Sainte s’en prenait encore une fois à moi ou aux miens, je lui ferais planter la tête au bout d’une pique. Si ses alliés la retenaient, alors j’avalerais ma rancune et la laisserais s’attaquer au Roi Mort.
« C’est noté, dis-je. Ce qui nous amène à notre prochaine question : peux-tu suivre l’âme à partir de son corps ?
« Non, répondit aussitôt Akua.
Je haussai un sourcil.
« Il y a deux raisons à cela, m’expliqua-t-elle. D’abord, comme je te l’ai déjà dit, la séparation elle-même a été exécutée avec une précision remarquable. La… sympathie entre le corps et l’âme qui subsisterait dans la plupart des cas est presque entièrement absente ici.
« Presque, dis-je.
Elle inclina la tête pour reconnaître qu’elle m’accordait ce point.
« Ensuite, j’ai déjà tenté de le faire, mais mes sortilèges ont été contrecarrés, poursuivit Akua. Quelqu’un dissimule l’âme à la vue et aux recherches, et s’y prend avec une habileté surprenante.
« Le Pèlerin m’a dit qu’il avait confié l’âme au Sorcier renégat, dis-je. Malheureusement, je ne sais presque rien de lui, sinon qu’il a souvent recours à la sorcellerie du feu au combat.
« Puisque les sortilèges qu’il a employés se sont révélés étonnamment efficaces pour contrer la Nuit et sa nature miraculeuse, je parierais qu’il est proceran ou qu’il a été formé par des Procerans, me dit-elle. La sorcellerie jaquinite serait particulièrement adaptée pour contrecarrer le miraculeux, puisqu’elle s’inspire elle-même des miracles.
Mes lèvres se tordirent en un sourire sans joie. Quelle heureuse coïncidence qu’un mage Nommé, adepte de la théorie magique la plus apte à échapper à mes moyens de recherche, soit parti avec ce que je cherchais avant même mon retour à la surface. Putain de Cieux. C’était peut-être vraiment une coïncidence, après tout, mais vu l’opposition, j’étais tentée d’adresser un geste obscène au ciel par pur principe.
« Alors, que peux-tu faire ? demandai-je.
« Établir un dispositif rituel de résonance, répondit Akua. Il manquera de précision et exigera beaucoup de puissance, mais une fois activé, le rituel devrait révéler si l’âme se trouve à proximité.
« Précise : à proximité, dis-je.
« Dans un rayon de sept lieues, répondit-elle. Avec une zone aussi vaste, le rituel indiquera seulement si l’âme s’y trouve. Pour obtenir un résultat plus précis, il faudrait réduire considérablement le rayon.
Sept lieues, songeai-je en m’efforçant de visualiser la distance. Ce n’était pas rien, même si j’aurais préféré un rayon plus large, vu la quantité de Nuit qu’il faudrait investir à chaque tentative. La botte de foin avait été divisée en tas plus petits, j’imagine, mais elle n’avait pas réellement diminué.
« Prépare le dispositif rituel et estime la puissance qu’il nécessitera, finis-je par dire. Quand tu en auras le temps, Akua. Ce n’est pas aussi prioritaire que les menaces immédiates.
J’étais surprise de constater que, même en regardant le Noir, les mots ne m’étaient pas difficiles à prononcer. J’avais cru, j’imagine, que le voir en chair et en os ferait soudain naître en moi une vague de sentimentalisme qui me ferait hésiter entre prendre des risques pour le retrouver et adopter une approche plus pragmatique. J’inclinai la tête sur le côté, contemplai la peau pâle de mon mentor et constatai qu’à part une vague pointe de culpabilité, cette décision n’avait rien éveillé en moi. Et, à dire vrai, je me sentais coupable surtout parce que je n’avais presque pas eu besoin de prendre cette décision. Mais tu comprendrais, n’est-ce pas ? songeai-je en regardant cet homme qui ne dormait pas. Il y a des enjeux plus importants que toi et moi.
« Tu as l’air mélancolique, dit doucement Akua.
« Je ne sais pas ce que ça veut dire, mentis-je. Pas besoin de m’impressionner avec tes grands mots des Terres désolées, Akua, je…
« Même quand je te prenais pour une idiote, tu ne réussissais pas à jouer les idiotes, dit l’ombre. Pourquoi y arriverais-tu maintenant ?
Je haussai les épaules, comme pour dire que ça valait le coup d’essayer. J’aurais pu simplement quitter la tente, songeai-je, mais cela aurait trop ressemblé à une retraite, et j’en avais assez pour la soirée. Après mes entretiens privés avec la princesse Rozala, qui m’avaient clairement montré qu’il n’y avait aucune chance réelle de parvenir à un accord, j’avais attendu que le corps du Noir soit remis aux miens avant de prendre congé. Mon avertissement avait été sans détour, mais nous avions dépassé le stade des intrigues subtiles, non ? La journée et la nuit avaient été épuisantes, sans que cela ait quoi que ce soit à voir avec la fatigue physique, et voir le Noir avec un trou béant à l’endroit où aurait dû se trouver tout ce qui faisait de lui ce qu’il était n’avait rien arrangé.
« Tu dois le haïr comme la peste, finis-je par dire. Tu restes courtoise pour me faire plaisir ?
Je n’aimais pas repenser à la Seconde Liesse — ou au Fléau, comme certains l’appelaient, même si les miens parlaient le plus souvent de la Folie d’Akua —, mais ce jour funeste, j’avais entrevu la véritable nature d’Akua Sahelian. Pas dans la folie qu’elle avait brandie comme une lame, ni dans les victoires qu’elle avait remportées contre moi, mais lorsque je l’avais vue tressaillir. Je l’avais liée, par son titre et son Nom, et ce lien ne pouvait mentir : quand Akua avait vu son père mourir sous ses yeux, elle en avait été blessée. Le corps de l’architecte de cette mort reposait à présent sur un lit de camp devant nous, et pourtant, depuis son arrivée dans la tente, son visage n’avait pas trahi la moindre haine.
« Haïr, répéta Akua d’un ton pensif. Je comprends pourquoi tu pourrais le croire.
Je lui jetai un regard et vis ses yeux d’or suivre la poitrine du Seigneur Charogne qui se soulevait et s’abaissait à son propre rythme régulier.
« Tu prétends que ce n’est pas le cas ? demandai-je.
« J’imagine que je pourrais le tuer, si j’avais une raison de le faire, répondit l’ombre. Mais ce serait un devoir qui ne se distinguerait du reste que par la pointe de satisfaction qu’il m’apporterait, comme une vieille erreur enfin effacée.
« J’étais là, Akua, dis-je. Je sais ce que ça t’a fait, quand…
Elle se tourna vers moi, les yeux brûlants, et ma langue s’arrêta.
« La mort de mon père est l’œuvre de nombreuses mains, dit-elle. Les siennes, c’est vrai, mais d’autres aussi. Les gobelins qui ont tiré les arbalètes. Les tiennes, puisque tu as fait diversion pendant qu’on le capturait. Mais surtout, la faute m’en revient.
Elle détourna le regard.
« J’ai fait la guerre aux méchants sans protéger suffisamment ce qui m’était cher, dit Akua. À tous les égards, je suis la mère de ce meurtre.
« Ce raisonnement se tient, répondis-je. Il est même logique.
Je ne la quittai pas des yeux.
« Mais il ne reste pas une trace du chagrin que j’ai vu alors, achevai-je.
Elle croisa mon regard et, pour une fois, la colère qui se lisait sur son visage n’était ni maîtrisée ni contenue.
« Que veux-tu de moi, Catherine ? demanda sèchement l’ombre. Des larmes ? Des lamentations ? Ou réclames-tu ma douleur ?
« Oui, répondis-je. Je veux que tu souffres.
Elle recula, comme si je l’avais giflée. Avant même qu’un battement de cœur se soit écoulé, elle souriait, l’air amusé, et orientait déjà son corps pour mettre ses courbes en valeur. J’admirais la manière dont elle avait été si bien dressée presque moitié moins que je l’exécrais.
« J’ai certes entendu dire que tu préférais les formes plus brutales, mais je…
Son ton était léger, suggestif ; elle appuya légèrement sur le mot « entendu », comme si elle avait vraiment pu surprendre l’Archère et moi en pleine nuit ensemble — ce qui était possible, les tentes n’étaient pas vraiment le meilleur moyen de garder une chose secrète — et elle avait changé de sujet à une vitesse aveuglante. Je n’en tins pas compte.
« Si tu souffres, poursuivis-je, si tu peux ressentir la douleur, cela signifie que tu accordes de la valeur aux choses. Aux gens. Que tu commences à comprendre que d’autres que toi ont de la valeur.
« J’ai toujours su cela, dit Akua. Ta conception des valeurs de Praes, ma chère, reste simpliste, malgré toutes nos discussions sur le sujet.
« Intellectuellement, tu accordes de la valeur aux autres, rectifiai-je. Pour leur utilité, leur potentiel, le plaisir ou l’amusement qu’ils peuvent t’apporter. Mais tu les considères toujours comme des ressources. Des objets. Or, si leur perte te fait souffrir, Akua, c’est qu’ils ont été plus que des objets pour toi.
« Alors, devrais-je pleurer ? répliqua durement l’ombre. Devrais-je hurler et me frapper la poitrine, jurer de me venger de tous ceux dont je peux tirer vengeance ? Devrais-je brûler la moitié du monde pour apaiser mon chagrin, faire payer à la Création le prix à long terme ?
Elle avait prononcé avec mépris cette expression callowane, mais j’entendais la contrainte dans sa voix. Au fil des années, le besoin de régler les rancunes avait fait payer un lourd tribut à mes compatriotes. Mais il répondait aussi à cette part de nous, cruelle et puérile, qui voulait rendre la douleur pour la douleur. Faire souffrir ceux qui vous avaient fait souffrir. Et toute personne qui avait connu le deuil avait entendu cette chanson, sur un rythme ou un autre.
« Est-ce que tu en as envie ? lui demandai-je doucement. Pleurer. Hurler. L’enterrer sans aucun honneur de ma part, mais avec ceux que tu peux lui offrir, de fille à père.
« Et que saurais-tu de cela, Catherine ? demanda Akua d’un ton las.
Mon regard revint au corps étendu devant nous.
« Je sais, dis-je, que parfois, on pleure davantage ce qui aurait pu arriver que ce qui est arrivé.
Akua ne répondit pas. Le silence s’alourdit dans la tente, rompu seulement par le souffle de deux personnes. L’ombre qui se tenait parmi nous n’en avait pas besoin.
« Il n’aurait pas dû naître à Praes, dit Akua. Il m’en voudrait de dire ça, mais ailleurs, sur le continent, on l’aurait laissé lire en paix, et au fond, c’est tout ce qu’il a jamais voulu. Mais dans les Terres désolées, quand le Don s’épanouit aussi puissamment, les attentes ne tardent pas à suivre.
« On m’a dit qu’il était puissant, dis-je. Plus que presque tous les autres.
« Plus que beaucoup d’autres, rectifia doucement Akua. Mais il était intelligent et trouvait des angles que les autres n’envisageaient même pas. Seulement, il n’était pas de vieille souche, alors son destin était la mort ou le patronage. Il aurait pu épouser ma mère, tu sais. Il en avait le talent et, s’il avait essayé de s’imposer à sa cour, il aurait au moins été fait consort officiel. Mais il n’était pas dans sa nature, Catherine, de voir la magie comme un outil de pouvoir. Pour lui, ce n’était pas seulement le Don, c’était un don.
« C’est lui qui t’a enseigné la magie, dis-je.
« J’imagine que oui, murmura la Diaboliste. Mais jamais sous la forme des leçons que mes précepteurs m’auraient données. Il… partageait avec moi quelque chose qu’il aimait. Il m’aidait à le comprendre pour que nous puissions nous émerveiller ensemble. Ça changeait tout. Je ne pouvais pas ne pas l’aimer, moi aussi, puisque c’était quelque chose qui était à nous.
Je l’enviais. Les souvenirs qu’elle devait contempler avec ce regard perdu, les heures qu’elle avait pu passer avec son père sans qu’il s’agisse seulement de leçons. Elle avait appris à le connaître autrement que comme un professeur et un guide.
« Je l’aimais, admit soudain Akua. Mais, au bout du compte, j’aimais davantage ce que ma mère m’avait appris à convoiter.
Elle eut un rire sans joie.
« Alors, comment oserais-je pleurer, ma chère, après avoir choisi cette ambition plutôt que lui ? dit-elle.
« Parce qu’il te manque, répondis-je doucement. Malgré tout, il te manque.
Je l’entendis bouger et la vis se pencher en avant. Le menton posé sur ses paumes levées, ses longs cheveux cascadaient dans son dos. Je ne voyais ni ses yeux ni son visage, mais la tension de ses épaules ne trompait pas.
« Je ne crois pas que tu me proposes cela par bonté, Catherine, dit-elle d’un ton ambigu.
« Il ne s’agit ni de bonté ni de cruauté, dis-je. Il s’agit d’être entière, de ne pas se réduire aux seules parts de soi qui sont utiles.
Elle se tut, méditant mes paroles.
« Pourquoi ?
C’était une question dangereuse, posée par une femme dangereuse. Akua Sahelian m’était toujours liée et avait été séparée de l’Hiver parce qu’il n’existait plus. Mais mes chaînes sur elle s’étaient, elles aussi, effilochées. La Nuit ne m’appartenait pas, et même si je pouvais la priver de ses pouvoirs, il ne resterait d’elle qu’une ombre. Impuissante. J’aurais dû soigneusement peser la disparition des nombreuses protections que l’Hiver avait offertes contre le risque qu’Akua retrouve ses griffes. Mais je ne l’avais pas fait, pas après Grand Strycht. Parce qu’elle avait parlé du Bien, cette nuit-là, sans que je croie qu’elle en comprenait vraiment les implications. Parce qu’une fois qu’on embrassait un principe, on ne pouvait pas choisir les situations où il s’appliquait et celles où il ne s’appliquait pas.
« Parce que, de temps en temps, j’oublie qui tu es, dis-je.
Qu’est-ce qui compte le plus, m’avait demandé un jour Akua Sahelian, la conviction ou l’acte ? Je n’avais toujours pas de réponse, aucune vérité à toute épreuve à lui offrir. Mais elle avait fait son choix, et celui-ci trahissait sa propre conviction.
« Cela n’aura aucune importance, dit la Diaboliste, car tu es, ma chérie, callowane jusqu’à la moelle. À la fin, l’une de nous tuera l’autre, mais toutes les dettes seront payées.
« Il en sera ainsi, acquiesçai-je à voix basse. Ne t’ai-je pas juré un jour qu’aucun endroit de la Création ne te protégerait de moi ?
« Cela, dit Akua avec affection, et un destin qui ferait trembler les hommes dans mille ans.
Les gens de Praes, songeai-je, et pas avec tendresse. Qui d’autre prendrait un serment funeste pour un souvenir touchant ?
« Et tu l’auras, méditai-je. Tu y as droit. Mais je ferai d’abord de toi une personne. Car juger la Diaboliste n’a aucun sens : ce n’est qu’une méchante. Rien de plus.
« Pourtant, tu ne crois toujours pas qu’il y ait une différence entre la Diaboliste et Akua Sahelian, dit l’ombre en penchant la tête sur le côté. Cela m’amuse, ma chère.
« Je vais arracher la personne que tu étais à ce qu’on a fait de toi, Akua, dis-je calmement. Et, au bout de notre chemin, nous rendrons la justice.
« Et je me soumettrai à cette sentence, dit-elle d’un ton amusé. Tu en sembles implacablement certaine.
« J’emprunte cette certitude, dis-je. Mais elle n’en est pas moins réelle.
« Je t’écoute, Catherine Foundling, lança-t-elle avec emphase.
« Qu’est-ce qui compte le plus, demandai-je, la conviction ou l’acte ?
« L’acte, répondit Akua Sahelian.
Elle n’avait pas hésité un seul instant, et je souris.
« Depuis combien de temps agis-tu comme l’une des nôtres, Akua ? demandai-je simplement.
Aucune réponse ne suivit, ni après, ni lorsque je quittai la tente.