Chapitre 33
« L’équivalent le plus proche de la cour impériale que j’aie trouvé, c’est de plonger la main dans un sac qui pourrait être rempli de bijoux, mais qui, la plupart du temps, contient des lames de rasoir. »
— Extrait des mémoires personnelles de Maleficent II, Impératrice de l’Effroi
Le deux-centième étage de la Tour n’était étonnamment pas si effroyable que ça.
Certes, les reliefs étaient ornés de plus de crânes que je n’en aurais voulu, mais le boudoir où j’attendais que Malicia soit prête à me recevoir était plutôt confortable. Les fauteuils avaient été conçus pour accueillir des gens en armure de plates, comme moi à cet instant, et un domestique avait eu la bonté de disposer une carafe de ce qui ressemblait à un bon vin de Liesse. J’avais le cœur brisé de ne pas pouvoir m’en servir une coupe, mais la dernière fois que j’avais mis les pieds dans la Tour, toutes les boissons à ma disposition étaient empoisonnées ; je n’allais pas risquer de revivre la même chose pour un verre. À force d’attendre seule dans la pièce l’une des femmes les plus puissantes de Calernia, je commençais à trouver le temps long.
Ce n’était pas l’armure qui me mettait mal à l’aise : bon sang, c’était devenu ma tenue habituelle. En plus, Hakram avait veillé à la faire polir, alors que je n’y aurais même pas pensé ; mon serviteur était un véritable prince parmi les adjudants. Je m’étais même habituée à la cape, bien qu’elle ait tendance à donner un air excessivement théâtral à tout ce que je faisais.Et l’épée… au moins, elle était en acier gobelin. J’aurais pu me passer des clochettes vert feu gobelin que mon maître avait fait sculpter sur le pommeau, mais je m’étais familiarisée avec l’épée d’armes. Et puis, impossible d’échapper au sens de l’humour douteux du Chevalier Noir.
Cette pensée-là m’inspirait bien plus de tendresse qu’il y a quelques mois. Le problème avec Noir, c’était que c’était un monstreattachant. Difficile de rester aussi méfiante que je le devais à son égard quand il s’évertuait constamment à me faciliter la vie. Le souvenir de cet après-midi à Summerholm, où j’avais vu son vrai visage, était encore vif, mais il se heurtait aux soirées comme celle où nous étions restés sous la pluie, et où il s’était montré presque… réconfortant. Aussi réconfortant qu’un homme comme lui pouvait l’être, en tout cas.
Il me manipulait, bien sûr, mais ça ne voulait pas dire que ses gestes n’étaient pas sincères. Il serait bien moins doué pour manipuler les gens si ce n’était pas le cas.
Plus je passais de temps avec mon maître, plus sa façon d’agir me paraissait raisonnable, et rien ne me terrifiait davantage.
Je peux l’apprécier tout en le considérant comme mon ennemi, me répétai-je en silence. Je traversai la pièce à pas mesurés, suivant du regard le relief qui représentait une bataille antique. Les Praesi semblaient sur la défensive, pour une fois, mais je ne reconnus pas le champ de bataille. Les cloches jumelles de la dynastie Fairfax figuraient parmi les bannières des envahisseurs, mais j’en comptai une demi-douzaine d’autres dont je ne connaissais pas les blasons.
« La quatrième Croisade », dit une voix derrière moi.
Ma main se posa aussitôt sur mon épée tandis que je me retournais, mais la femme qui me faisait face était désarmée. Ce n’était pas une servante — elle ne portait pas la livrée de la Tour —, mais je ne me souvenais pas de l’avoir vue lors de ma dernière visite.Ce qui ne veut pas dire grand-chose.
« Pardon ? » répondis-je après un instant.
« C’est une représentation de l’empereur de l’Effroi Terribilis repoussant la quatrième Croisade », répéta la femme.
Ah. Les blasons que je n’avais pas reconnus devaient appartenir aux royaumes croisés que le deuxième Terribilis avait passé sa vie à démanteler. Je laissai passer un instant en examinant l’inconnue. Elle avait la peau sombre, les cheveux courts tressés, les pommettes hautes typiques des Soninkés et les yeux presque dorés. Sa tunique, d’un vert profond et à col montant, était taillée selon une mode que j’avais déjà remarquée dans les rues d’Ater. Rien de tout cela ne m’aidait à comprendre à qui j’avais affaire, bon sang. Je me raclai la gorge.
« C’est le moment d’entrer, alors ? » demandai-je.
La femme secoua légèrement la tête, prit l’une des tasses près de la carafe et s’en servit une.
« La Rébellion de Liesse a compliqué la collecte des impôts à Callow pour cette année. Malicia réglera les derniers détails encore un petit moment », répondit-elle. « Au fait, ce n’est pas empoisonné, si c’est ce que vous vous demandiez. »
Comme pour donner du poids à ses paroles, elle but une petite gorgée. Je haussai un sourcil. Ma première idée avait été que j’avais affaire à Malicia, lourdement déguisée, qui cherchait à me sonder avant notre rencontre, mais cette hypothèse me semblait de moins en moins probable. Était-ce une sorte d’assistante ? Autant jouer le jeu pour l’instant.Si Noir m’a appris à brûler les poisons les plus ordinaires de mon organisme grâce à mon Nom, ce n’est pas pour rien.Je traversai la pièce et me servis une coupe à mon tour.
« Et vous, qui êtes-vous ? » demandai-je après avoir goûté le vin et laissé sa saveur douce et musquée emplir ma bouche.
La femme sourit et s’installa avec élégance dans l’un des fauteuils.
« Personne d’important », répondit-elle.
« Une méchante, alors », grognai-je. « Il n’y a que les gens comme ça qui deviennent aussi évasifs dès qu’on leur demande leur métier. »
Et pourtant, je ne sentais pas de Nom émaner d’elle. Oh, cette technique n’était pas infaillible — je n’avais jamais réussi à déceler quoi que ce soit chez Scribe, et Noir pouvait disparaître à mes yeux s’il le voulait —, mais il n’y avait pas le premier venu qui pouvait me berner. Ma méfiance monta d’un cran.
« Je n’ai pas de Nom, vous pouvez arrêter de plisser les yeux », répliqua-t-elle d’un ton amusé et sec.
Je toussotai pour masquer ma gêne.
« Vous comptez vraiment en faire un jeu de devinettes ? demandai-je. J’imagine que c’est une façon de tuer le temps. »
Elle posa sagement les mains sur ses genoux. « Considérez-moi comme l’équivalent de Scribe auprès d’Amadeus, mais pour Malicia », dit-elle.
Je fronçai les sourcils. « Secrétaire ? »
« Maîtresse-espionne, rectifia-t-elle. Ne prétendons pas que Scribe ne dirige pas l’un des plus grands réseaux de renseignement du continent. »
« Je ne sais pas si je suis censée l’admettre tout haut », grognai-je. « J’imagine que vous avez un nom ? “Personne d’important”, c’est un peu long à dire. »
Elle eut un petit rire. « Vous pouvez m’appeler Ime », répondit-elle.
Je haussai un sourcil. « Patience, en mthethwa, remarquai-je. Voilà un faux nom si j’en ai jamais entendu un. »
« Les secrets sont mon métier, dit-elle. Il serait peu convenable de révéler mon véritable nom dès notre première rencontre. »
Je fredonnai et refusai de poursuivre cette conversation. Si ma dernière soirée à la Tour m’avait appris quelque chose, c’était que j’allais perdre, et lourdement, si je me prêtais aux jeux de cour. Mieux valait m’en tenir aux champs de bataille, où j’avais une chance de l’emporter.
« Catherine Foundling », me présentai-je, tout en sachant que si elle était bien qui elle prétendait être, elle devait déjà le savoir.
« Intéressant », murmura Ime.
« En quoi ? » demandai-je avec prudence.
« La plupart des personnes qui ont un Rôle se présentent par leur Nom, remarqua-t-elle. Je me demande si ce détachement a un lien avec vos origines. »
« Je suis sûre que je ne suis pas la première méchante callowane », répliquai-je entre mes dents.
« Bien sûr que non, reconnut Ime. Pourtant, les méchants callowans correspondaient généralement à un certain schéma : des oncles trop ambitieux, des commandants bellicistes. Qu’une fille née à Laure devienne l’Écuyer — un Nom largement praesi —, c’est sans précédent. À bien des égards, vous établissez la norme pour ceux qui voudront suivre votre voie. »
« Je suis sûre qu’il y a une raison à tout ça, répondis-je sans détour. Si vous pouviez en venir au fait. »
Ime haussa les épaules. « J’essaie de comprendre pourquoi Amadeus vous a choisie comme apprentie. Vos résultats aux cours dispensés à l’orphelinat n’avaient rien de remarquable — j’ai lu votre dissertation sur les guerres licériennes, et elle était plutôt bâclée. »
Oh, dieux, je n’arrivais pas à croire qu’un devoir écrit à moitié ivre dans l’arrière-salle du Nid des Rats avait fini entre les mains de la putain demaîtresse-espionne de l’Empire. Je m’efforçai de garder un visage impassible.
« Je ne crois pas qu’il m’ait choisie pour mes résultats scolaires », dis-je.
« Hum, oui, fit Ime. Votre classement dans la Fosse jouait davantage en votre faveur. C’était aussi un signal d’alarme, bien sûr. C’est l’une des raisons pour lesquelles votre dossier a été signalé, avec vos tendances antisociales. »
« Je ne suis pasasociale, rétorquai-je avant de pouvoir me retenir. Je suis juste… Enfin, peu importe, ça ne vaut pas la peine d’en discuter. Qu’est-ce que ça veut dire, au juste, que mon “dossier a été signalé” ? »
Je ne pris même pas la peine de relever le fait que tout le monde et jusqu’à sa mère semblait savoir que j’avais participé à des combats clandestins illégaux.Bon sang, Booker, tu tenais quel genre de baraque, au juste ?
« Vous étiez considérée comme une héroïne en puissance, m’informa Ime. Votre intérêt déclaré pour l’École de guerre était un facteur atténuant, mais les agents de la Tour vous gardaient tout de même à l’œil. »
Je ne savais pas trop quoi répondre, mais un petit gong tinta au loin et m’épargna la peine de trouver quelque chose. La maîtresse-espionne se leva avec grâce.
« Malicia semble avoir terminé, dit-elle. Si vous voulez bien me suivre, Dame Écuyer ? »
Je ravala un « est-ce que j’ai le choix ? » et lui emboîtai le pas. Le boudoir donnait sur une antichambre plus vaste, lambrissée de bois, mais nous marchions trop vite pour que je puisse m’arrêter et admirer le décor. Au bout de la pièce, la porte s’ouvrait sur une chambre plus grande, celle-ci bâtie dans le plus pur style praesi. Le marbre noir poli régnait partout, rehaussé çà et là d’incrustations d’or qui brillaient à la lueur des chandelles. Au fond, de grandes fenêtres en verre teinté laissaient filtrer les derniers rayons du soleil, qui répandaient des reflets rouges et dorés sur la longue table rectangulaire occupant le centre de la pièce. À l’autre bout, assise dans un fauteuil assez pompeux pour passer pour un trône, se tenait Malicia, Impératrice de l’Effroi, première du nom. J’inclinai la tête.
« Votre Effroyable Majesté », la saluai-je.
Je lui témoignais du respect, mais ne m’agenouillai pas. J’en avais envie, mais je me rappelai l’instant où je m’étais tenue seule avec mon maître, encerclée par nos ennemis.Nous ne nous agenouillons pas.Ces mots me donnaient encore le frisson chaque fois que j’y repensais. L’Impératrice rit, d’une voix aussi envoûtante que dans mon souvenir.
« Ce n’est pas nécessaire, Catherine, dit-elle doucement. Cette audience est privée. »
« Techniquement, fit remarquer Ime, il s’agit d’une séance du Conseil impérial. Deux membres sur cinq, c’est le quorum nécessaire. »
Malicia leva les yeux au ciel. « Je vois que tu t’es servie dans le vin, ma chère. »
Je laissai leur badinage glisser sans commentaire, toujours incertaine de ma position exacte vis-à-vis d’elles. Et même de la raison de ma présence. Ça leur aurait coûté quoi de le préciser dans la convocation ? J’observai la Tyran en silence, tentant de deviner ses intentions. Tout ce que j’en tirai, c’est que la femme était magnifique, ce que je savais déjà. Elle n’attirait toutefois pas autant le regard qu’à la Cour. Une partie de l’explication tenait sans doute à sa robe verte, bien moins extravagante et exactement de la même teinte que la tunique d’Ime, mais ce n’était pas tout. Elle n’était pas moins remarquable, c’était simplement que…C’est moins difficile de l’ignorer.Mes doigts se crispèrent imperceptiblement.Une histoire de Nom, j’en mettrais ma main au feu.Ime prit le fauteuil à la gauche de Malicia et se mit aussitôt à tambouriner sur l’accoudoir.
« Votre Majesté, commençai-je.
L’Impératrice haussa un sourcil. « Malicia, me corrigea-t-elle. Toi et moi allons travailler ensemble pendant longtemps, Catherine. J’ai constaté qu’un excès de formalités devenait plutôt gênant dans ce genre de situation. »
« Malicia », répétai-je en grimaçant. Dieux, c’était étrange. « J’espère ne pas être trop effrontée, mais je n’ai absolument aucune idée de la raison de ma présence ici. »
Son joli visage en cœur resta impénétrable un instant, puis elle esquissa un sourire. Elle secoua la tête avec une pointe d’amusement et se tourna vers Ime.
« On dirait bien sa fille », dit l’Impératrice.
Ime eut un sourire en coin. « Un peu grossier, mais la ressemblance est là. »
Je m’étranglai presque avec ma langue.
« Pardon ? » parvins-je à articuler d’une voix rauque.
Malicia agita la main avec désinvolture. « Il y a des nobles dans l’Empire qui tueraient volontiers leur premier-né pour avoir l’occasion de parler du temps qu’il fait avec moi, ma chère. On dirait qu’Amadeus a déteint sur toi plus que je ne le pensais. »
Je me mordis l’intérieur de la joue. « Je vous prie de m’excuser, je ne voulais pas… »
« Personne ne s’offusque, Dame Écuyer, m’interrompit Ime, avec une intonation presque moqueuse sur les derniers mots. »
Je lui lançai un regard noir. « Pardonnez-moi d’être un peu nerveuse en présence de la putain d’Impératrice de l’Effroi de Praes, Dame Ime. »
Je commençai à grimacer avant même d’avoir fini de parler.Mon tempérament finira par me tuer un de ces jours. Bon sang, peut-être même aujourd’hui.Malicia rit avec grâce.
« Dame Patience ? Un peu trop évident, ma chère », dit-elle.
Ime eut l’air vaguement offensée. « Je suis la maîtresse-espionne impériale. J’ai une réputation de mystère à préserver. »
« Garde ça pour les masses incultes, répliqua l’Impératrice. Elles risquent d’être impressionnées. Cela dit, Catherine, il serait peut-être peu judicieux de maudire une souveraine en face. À Praes, nous n’invoquons pas les dieux aussi à la légère qu’à Callow. »
« Je… je tâcherai de m’en souvenir », marmonnai-je, trop soulagée que mon éclat n’ait pas suscité de réaction plus forte pour trouver quoi que ce soit de plus convaincant.
L’Impératrice sourit. « En fait, ma convocation n’était pas une simple visite de courtoisie. Nos fonctions respectives nous ont toutes deux bien occupées ces derniers temps, mais je voulais que nous nous rencontrions en personne avant ton départ pour Callow. »
Heureusement, elle n’avait pas parlé des « provinces », cette fois. Je n’étais pas encore assez douée pour masquer le ressentiment que ça m’aurait inspiré.
« Tu t’es déjà demandé pourquoi ton maître t’avait prise comme élève ? » demanda Malicia à voix basse.
Et, d’un seul coup, toute mon attention se braqua sur elle. Oh, je m’étais posé la question, bien sûr. Plus d’une fois, elle m’avait empêchée de dormir, avec la crainte de servir les desseins plus vastes qu’il préparait.
« La question m’a traversé l’esprit une ou deux fois », répondis-je doucement.
Son expression était amicale, mais ses yeux étaient aiguisés comme des poignards. Sa beauté rendait si facile d’oublier que Malicia était la Tyran ayant régné le plus longtemps depuis plusieurs siècles. On ne conservait pas la Tour aussi longtemps sans être très, très douée dans son métier.
« Amadeus est, sans aucun doute, le plus talentueux représentant de son Nom que Praes ait connu depuis douze générations, dit-elle avec un pragmatisme implacable. Malheureusement, il s’est aussi fait tant d’ennemis que, d’ici vingt ans, il ne pourra plus remplir efficacement son rôle de Chevalier Noir à mon service. »
Mon sang se glaça. Ce n’était… pas du tout la conversation à laquelle je m’attendais en recevant la convocation, pour le dire gentiment. Ses paroles avaient des implications majeures. Des implications capables d’ébranler l’Empire.
« Je savais qu’il avait des ennemis parmi les nobles, répondis-je avec prudence. Je ne savais pas que la situation était à ce point grave. »
« Nous en sommes en partie responsables », soupira Malicia.
« Depuis les débuts de ce régime, il a été notre homme de main ; le prix commence à se faire sentir », ajouta Ime d’un ton posé.
J’avais presque oublié qu’elle était là.
« Chaque fois qu’il nous fallait tenir les Hauts Seigneurs en respect, expliqua l’Impératrice, c’était Amadeus qui enfonçait les portes, pour ainsi dire. S’il n’a pas encore été récompensé d’un couteau dans le dos, c’est uniquement parce que nous avons déjà rallié à notre cause tous les tueurs à gages dignes de ce nom. »
« Et l’Assassin a fait le ménage comme si sa vie en dépendait », sourit Ime. « Il a été bien occupé, notre petit bourdon. »
« Tu crois qu’il veut que je le remplace », parvins-je à dire, presque effrayée à l’idée de prononcer ces mots.
« Un Écuyer doit, avec le temps, devenir un Chevalier », répondit doucement Malicia.
Je crispai les doigts, puis les détendis.
« Alors Héritière est une autre successeure possible », finis-je par dire.
« Les ambitions de la douce Akua sont un peu plus vastes que ça, j’en ai peur », ricana Ime.
« L’ambition est une bonne chose chez une jeune fille », lui reprocha l’Impératrice. « Pourtant, je crains que ses aspirations ne soient déçues. L’Âge des Merveilles est terminé, Catherine. L’époque où une seule folle, à la tête d’une forteresse volante, pouvait tenir tout un continent en respect est révolue. La Création est devenue plus petite ; désormais, elle récompense la ruse ordinaire plutôt que les entreprises glorieuses. »
Je ne voyais rien de glorieux à voir une Tyran folle déverser le feu sur ses voisins, mais c’était bien les Praesi. Plus d’un millénaire gouvernés par des méchants avait déformé leur culture jusqu’à la moelle.
« C’est pour cette raison que je t’ai convoquée à la Tour avant ton départ, contrairement à elle, poursuivit Malicia. Tu incarnes un héritage, Catherine, une autre manière d’agir. Je vais donc te poser la même question qu’à Amadeus, avant qu’il m’aide à m’emparer de la Tour. » L’Impératrice de l’Effroi se pencha en avant. « Que veux-tu ? »
Je clignai des yeux. Je croyais avoir compris où cette conversation allait mener. Quelques avertissements, un peu plus de charme, puis on me renverrait avec une tape sur la tête. Mais là… Elle me prenait au sérieux, et je n’en avais pas l’habitude de la part des nobles des Terres désolées. Bon sang, qu’est-ce qu’on pouvait bien répondre à la deuxième femme la plus puissante du continent quand elle vous demandait ce que vous vouliez ?Je veux que Callow soit libre, dans les faits, sinon de nom. Je veux que tes nobles cessent de piller ma terre natale comme si les dieux leur en avaient donné le droit. Je veux la paix, même sous l’égide de la Tour. Et la prochaine fois qu’un de tes chiens dépassera les bornes, je veux avoir le pouvoir de lui planter la tête sur une pique.J’aurais pu lui dire tout cela, mais j’en aurais trop révélé à cette femme que je connaissais encore si peu et en qui j’avais encore moins confiance.
« C’est une question compliquée », répondis-je à la place, le visage impassible.
« Les questions qui méritent d’être posées le sont souvent », commenta Ime.
« Ne sois pas agaçante, ma belle, soupira Malicia. Je comprends que tu ne t’y attendais pas, Catherine, et je ne te demanderai pas de répondre aujourd’hui. Je te demande seulement d’y réfléchir. »
L’Impératrice de l’Effroi se cala dans son fauteuil, toute sa personne prenant des airs majestueux tandis qu’elle m’observait d’un regard indéchiffrable.
« Voici Praes, Catherine Foundling, dit-elle. Nos mœurs sont dures, mais elles ne sont pas dépourvues de clémence. Le pouvoir que l’on a gagné nous appartient, et nous en faisons ce que nous voulons. Souviens-t’en lorsque tu réprimeras la rébellion que tu as déclenchée. Les sacrifices n’ont aucun sens s’ils ne mènent à rien. »
Pour la deuxième fois depuis mon entrée dans la pièce, mon sang se glaça. Elle savait. Ellesavait. Comment… Non, ça n’avait pas d’importance. Si elle avait voulu me tuer pour ça, elle n’aurait pas eu besoin de preuves, et même Noir n’aurait pas essayé de l’en empêcher. J’expirai, tremblante, et inclinai la tête pour marquer que j’avais compris que l’audience était terminée. Ime repoussa sa chaise et se leva. Elle vint tranquillement jusqu’à moi et posa une main sur mon épaule. Je résistai à l’envie de l’écarter.
« Je vais vous raccompagner, Dame Écuyer, dit la maîtresse-espionne. La Tour peut être plutôt dangereuse pour ceux qui n’en connaissent pas les lieux. »
« Je ne vous contredirai pas », marmonnai-je, la laissant me guider hors de la chambre.
Elle ralentit dans l’antichambre, et la porte se referma sans bruit derrière nous.
« Ta légion passera par Summerholm, dit soudain Ime.
Je la regardai avec prudence. « C’est la seule route terrestre, oui. »
« Warlock sera là, m’informa-t-elle. Son fils aussi. »
Je clignai des yeux, surprise. « Sonfils ? Je croyais qu’il… »
« Avait épousé un incube ? » Elle sourit. « Oui, les rumeurs sont vraies. Une créature très bien élevée, pour une personnification de la luxure. Ils ont adopté. »
« Ah, fis-je. Intéressant. Pourquoi me dites-vous ça ? »
« Le garçon a récemment reçu le Nom d’Apprenti, répondit-elle. Leur présence en ville n’est pas une coïncidence. »
Ah.Le pouvoir attire le pouvoir, répétait toujours mon maître. Mes doigts se crispèrent. Un mage disposant d’une telle puissance serait un atout de taille, mais j’avais passé assez de temps à Praes pour savoir que les suppositions pavent la route de la déception. Ou d’une tombe prématurée.
« Je garderai ça à l’esprit », répondis-je.
« Après ça, tu auras vu toutes les Calamités, à l’exception de Ranger, songea Ime. Bien peu de gens peuvent en dire autant. »
Je fronçai les sourcils. « Je n’ai jamais rencontré l’Assassin non plus, fis-je remarquer.
Elle me lança un regard compatissant. « Ce serait une erreur de croire que cela signifie que l’Assassin ne t’a jamais rencontrée, toi », répondit-elle.
Je grimaçai. « Dire que je commençais à manquer de matière pour mes cauchemars. »
Ime hésita, puis me laissa franchir la porte du boudoir la première.
« Un conseil, Foundling, murmura-t-elle en se penchant vers moi. Quand on demande qui est le plus dangereux dans l’entourage d’Amadeus, on pense à Ranger ou à Warlock. On se trompe. »
Je gardai le visage impassible et soutins son regard.
« Prenez garde à Scribe, dit-elle dans un murmure. Ne la laissez jamais croire que vous représentez une menace pour lui. Si c’est le cas, elle ne fera pas pleuvoir un feu infernal et ne viendra pas vous attaquer à l’épée. Une nuit, vous… disparaîtrez, tout simplement, et on ne retrouvera jamais votre corps. »
J’avalai ma salive.
« Vous vous montrez très serviable », répondis-je.
Je laissai la suite —et pourquoi cela ?— sans la formuler. La main de la maîtresse-espionne se posa sur sa gorge et son regard se perdit au loin.
« J’ai une dette envers votre maître, dit-elle. Il a choisi la clémence un jour où il aurait eu toutes les raisons d’agir autrement. Depuis, je me suis fait un devoir de m’acquitter de cette dette chaque fois que j’en ai l’occasion. »
Nous quittâmes la Tour en silence, chacune perdue dans ses pensées.