Chapitre 327
« La sagesse est une tour bâtie sur l’échec et le regret. »
– Proverbe ashuran
Il ne fallut même pas une heure pour que les bannières de la Troisième Armée flottent au-dessus des collines, désormais à l’est de ma position plutôt qu’à l’ouest.
« Comme si on donnait un coup de pied dans une fourmilière », dit Vivienne, le regard tourné vers le lointain.
Elle n’avait pas tort. Nous regardions la même chose, songeai-je, mais ma vue était meilleure que la sienne. Un fragment de Nuit y avait veillé. La générale Abigail avait compris le fond de ma pensée mieux que je ne l’avais cru, apparemment. Je lui avais demandé de faire flotter la bannière de la Quatrième Armée en plus de la sienne pour une bonne raison : donner l’impression que les collines abritaient des effectifs bien plus importants qu’en réalité. La fille de Summerholm était allée encore plus loin que mes instructions et avait étiré ses lignes jusqu’à l’imprudence : du point de vue des soldats de l’Alliance dans la plaine en contrebas, on devait croire qu’au moins vingt mille hommes frais ancraient notre flanc gauche. Combattre avec des lignes aussi minces serait désastreux, mais c’était un risque calculé. Même si l’ennemi marchait soudain sur elle, elle devrait avoir tout juste le temps de redéployer ses troupes avant le début des combats.
« La force de Hakram ne tardera pas à se révéler, dis-je. Ça devrait les pousser à se retirer complètement. »
« N’aurait-il pas été plus rapide d’envoyer toute l’armée dans les collines ? » demanda Vivienne.
Son ton était curieux, pas critique, et l’attente d’une réponse dans sa voix m’irritait presque autant qu’elle me plaisait. À peine un quart de cloche s’était écoulé depuis que je l’avais sermonnée, et elle avait déjà retrouvé nos vieilles habitudes. J’étais heureuse qu’elle ait confiance en moi, vraiment, et je savais bien que c’était mesquin de m’agacer que mon mécontentement ne l’ait pas davantage marquée. Mais Vivienne m’avait un jour traitée de mesquine en parlant à Akua, sans savoir que je l’écoutais, et comme bien des choses qu’elle avait dites ce soir-là, ce n’était pas totalement faux.
« Ça l’aurait été, admis-je. Mais, d’un autre côté, on aurait risqué un face-à-face. Ils auraient pu rassembler toute leur armée presque sans être inquiétés, tandis que nous aurions établi une ligne commune en face d’eux. Deux grandes armées de coalition qui se regardent de part et d’autre d’une clôture, la main sur la garde de leur épée. Une partie de Lame acérée, si j’en ai jamais vu une. Non, je veux qu’ils battent en retraite. Qu’ils nous laissent de l’espace. »
Et la manœuvre de flanc du général Rumena et du général Bagram, sous la main ferme de l’Adjoint, devrait faire l’affaire. Quand j’avais survolé les lieux sur Zombie, j’avais pu observer correctement les forces ennemies en marche comme celles qui combattaient déjà. L’armée de l’ouest — composée de forces du Dominion et de Procer, et où se trouvait la princesse Rozala — avait marché vers Juniper depuis le nord, ce qui avait des conséquences sur la logistique. Iserre avait été dépouillée de tout ce qui se mangeait, ce qui signifiait que Malanza et ses alliés dépendaient des provisions qu’ils pouvaient transporter ou faire venir du nord. Vu la taille de l’armée de l’ouest, que j’estimais à première vue à plus de soixante mille hommes, elle commencerait à épuiser ses réserves à une vitesse prodigieuse sans un ravitaillement régulier. Le nombre d’hommes pouvait être gérable, mais les chevaux ? Je doutais fort qu’ils puissent entretenir si longtemps autant de chevaux de guerre sans recevoir de nouvelles provisions. En outre, la campagne du nord m’avait appris bien des choses sur les convois de ravitaillement de Procer. En un mot : ils étaient mal gérés. À mon avis, cela tenait davantage à la façon dont leurs armées étaient constituées qu’à une quelconque infériorité intellectuelle par rapport aux artisans des Réformes de Praes.
Au lieu d’une armée unifiée placée directement sous l’autorité de la Tour — ou, ces derniers temps, sous la mienne —, les forces proceranes étaient constituées des troupes personnelles des souverains, de fantassins mercenaires et de levées en masse. Les troupes personnelles étaient entraînées, équipées et nourries par le prince qui les menait, ce qui coûtait cher même en temps de paix. En règle générale, les princes et princesses de Procer entretenaient donc des armées personnelles de taille comparable à celles des nobles de l’Ancien Royaume, tout en étant beaucoup plus riches et en régnant sur des terres plus vastes et plus peuplées. La logistique procerane, dans son état actuel, savait approvisionner et équiper des forces de cette taille. Le problème se posait quand les armées grossissaient, car il fallait alors faire appel aux mercenaires ou aux levées. Les compagnies de mercenaires n’étaient généralement engagées que le temps nécessaire, puis congédiées ; on n’avait donc jamais eu besoin de mettre au point un système capable de nourrir de grandes forces sur la durée. Quant aux levées, eh bien, comme partout ailleurs dans le monde, on leur donnait le minimum de vivres et d’armes avant de les envoyer au massacre. Ces grandes armées combattaient généralement en territoire ennemi, où le « fourrageage » — un joli mot pour désigner le vol à main armée — permettait de remplir les réserves.
Dans le cas présent, toutefois, l’armée de l’ouest était coincée dans une principauté déjà mise à sac, et une bonne partie de ses troupes venait du Levant : leurs réserves personnelles devaient être dangereusement basses après avoir poursuivi Grem et Juniper si longtemps. Quand Hakram apparaîtrait plus au nord avec une force importante, menaçant de couper leurs lignes de ravitaillement, ils devraient soit se préparer à combattre, soit battre en retraite. Étant donné que nous les aurions à moitié encerclés et que nous leur serions largement supérieurs en nombre, le combat ne serait pas une option attrayante. À moins que des Héros ne soient dans les parages, songeai-je. Ce qui était tout à fait possible. Malgré toutes les raisons matérielles qui rendaient absurde l’idée de nous affronter ici, j’avais ordonné à Juniper de se préparer au combat.
« De la diplomatie, donc », dit Vivienne, rompant mon long silence.
« D’une certaine façon, marmonnai-je. La princesse Rozala a clairement fait comprendre que son camp veut voir les têtes des Légions au bout de piques. Ça n’arrivera pas, alors je vais écarter la question : à la tombée de la nuit, s’ils se sont retirés, toute notre coalition franchira un portail pour quitter les lieux. »
« Une offense tactique pour permettre une défense stratégique », médita-t-elle.
Elle se tourna à moitié vers moi, son manteau bleu azur, qu’elle avait enfilé en sortant du pavillon, serré autour de ses épaules.
« Et tu ne crains pas qu’en leur retirant la lame de la gorge, ils refusent de négocier ? demanda Vivienne. L’offre de trêve que j’ai présentée à Hasenbach a été rejetée alors même que nous semblions avoir l’avantage en Iserre. »
« Je pense que si nous réapparaissons quelque part en Arans, avec des provisions qui arrivent par le passage du nord et une position aisément défendable, la Première Princesse devra se demander jusqu’où elle peut se permettre de nous pousser, répondis-je franchement. Plus important encore, une fois que nous serons partis, les deux armées de la Grande Alliance en Iserre ne seront plus qu’à une semaine de marche l’une de l’autre : la Ligue battra en retraite ou se fera écraser. »
« Dans les deux cas, ce serait dangereux pour Procer, fit remarquer Vivienne. Une retraite les obligerait à maintenir des armées dans le sud pour les poursuivre. Une victoire sur le champ de bataille pourrait coûter plus cher que la guerre au nord ne peut se le permettre. »
« Si Kairos avait voulu faire s’effondrer Procer, il l’aurait déjà fait, dis-je. Et il ne serait pas passé par les Bois déclinants. Les armées de la Ligue auraient enfoncé l’armée frontalière de Hasenbach à Tenerife et commencé à occuper les principautés méridionales. Elles auraient peut-être même pu occuper Tenerife et Salamans sans rencontrer beaucoup plus de résistance, puis s’y installer pour de bon. Après ça… »
« Il aurait suffi de lancer des raids dans les principautés frontalières pour que leurs souverains tentent de rappeler leurs troupes du nord et rentrent défendre leurs terres, acquiesça doucement Vivienne. Si Hasenbach avait essayé de les poursuivre par l’intermédiaire de la Haute Assemblée, cela aurait pu déclencher une guerre civile. Si elle n’avait rien fait, le Roi Mort aurait probablement dévoré le nord. »
« Au lieu de ça, il nous a tous pris par surprise en sortant des Bois déclinants pour s’immiscer dans cette danse, dis-je. Non, il cherche à tirer quelque chose du chaos en Iserre, et ce n’est pas à planter des clous dans le cercueil du Principat. »
« Il ne s’agirait pas de concessions territoriales ni d’argent, fronça les sourcils Vivienne. Il aurait existé des moyens plus simples et plus efficaces de les obtenir. »
« C’est un vilain à l’ancienne, dis-je. Ce qu’il cherche, ce n’est pas une signature au bas d’un parchemin. Je l’ai rencontré à Rochelant, et il m’a laissé entendre que Hasenbach avait fait draguer quelque chose de dangereux dans le lac Artoise. »
« C’est un menteur, comme tu me l’as rappelé avec une certaine vigueur », dit-elle.
J’avais été loin d’apprécier d’apprendre qu’elle échangeait des informations avec Kairos. C’était une chose de faire comme moi et de négocier une alliance de circonstance contre la Barde après avoir échangé des secrets. C’en était une autre de lui transmettre des évaluations détaillées des armées du Dominion, même si, en échange, elle avait reçu des renseignements utiles sur Salia et le nord. Je savais que les Jacks étaient encore trop jeunes pour avoir infiltré profondément Procer, et certainement pour transmettre des rapports réguliers vu le chaos qui régnait dans le Principat. Mais compter sur le Tyran pour quoi que ce soit, c’était s’exposer à être manipulé. À mon avis, il concluait de petits accords de ce genre avec tous ceux qu’il pouvait : un échange de bons procédés, et l’assurance d’être le seul à avoir une vue d’ensemble de ce qui se passait en Iserre. Le fait que Kairos se soit aussi intéressé aux détails des armées du Dominion m’inquiétait. Ce n’était peut-être qu’un nouveau degré de tromperie, mais cela pouvait aussi signifier qu’il pensait les affronter à l’avenir. Ou qu’il vendait ces informations au Roi Mort, reconnus-je avec une grimace. Il n’y avait pas grand-chose que je croyais impossible de la part de Kairos Theodosian.
« Oh, il se passe quelque chose là-bas, dis-je. Ça, je n’en doute pas. Mais je ne pense pas forcément que ce soit l’affaire qu’elle prépare qui l’intéresse. Ni même elle en particulier, à vrai dire : cette campagne, la Première Princesse elle-même, je crois que ce ne sont que des moyens d’arriver à ses fins. »
« Et quelles sont ces fins ? » demanda Vivienne.
« Je ne le sais pas encore, admis-je. Mais s’il est prêt à lancer une invasion entière en pleine guerre contre Keter juste pour faire pression sur Cordelia Hasenbach, ce n’est pas pour une broutille. »
« Cet homme doit mourir, dit Vivienne. Le Hiérarque aussi. Ils sont trop imprévisibles, Catherine. S’ils se mettent à frapper au mauvais moment, les conséquences pourraient être… pour le moins considérables. »
« Je suis sûre que Cordelia pense la même chose, dis-je. Et c’est pour ça qu’il s’est rendu si coûteux à éliminer de l’échiquier. »
Une offensive stratégique, songeai-je avec un amusement amer, associée à une défense tactique. Fou ou non, je devais reconnaître que le roi vilain d’Héliké était d’une ruse féroce. Plus les coalitions de l’ouest et de l’est se battaient sans lui, plus elles hésitaient à affronter ses forces fraîches. À mes yeux, le seul moyen de sortir de cette spirale descendante était de retirer mes troupes d’Iserre et de le laisser affronter la tempête qu’il avait déchaînée sans que je lui serve de bouclier. Au loin, je vis l’avant-garde de Malanza se retirer complètement du champ de bataille. Même la cavalerie levantine, qui avait attiré l’Ordre des Cloches Brisées dans une poursuite aussi vaine qu’interminable, s’était repliée ; les chevaliers du Grandmaster Talbot rentraient maintenant au camp, penauds. Je décidai de laisser Juniper s’occuper de les réprimander. C’était sa bataille, même si elle était en train de la perdre. Et cela montrerait aux hauts officiers qu’elle gardait le commandement, même après que je l’avais réprimandée.
« Tu ne m’as pas posé la question », dit soudain Vivienne.
« Quelle question ? » répondis-je.
« Si j’ai encore un Nom », dit-elle.
Je lui jetai un regard.
« Je sais que non, dis-je. Le tien avait une présence subtile, mais même elle a disparu. »
« Alors tu ne m’as pas demandé pourquoi », dit-elle, avant de plisser ses yeux gris-bleu. « À moins que l’Adjoint ne te l’ait dit. »
« Il ne m’a rien dit, lui assurai-je. Il ne m’a même pas expliqué pourquoi quelqu’un finirait par l’appeler Hakram le Manchot, d’ailleurs. »
« Et ça ne t’inquiète pas le moins du monde ? demanda Vivienne, d’un ton impénétrable. Les dieux, tu n’es même pas curieuse ? »
« Un Nom, c’est une monture étrange, dis-je. Noir disait qu’il fallait de la volonté pour se mettre en selle, et je ne suis pas tout à fait en désaccord avec lui, mais je crois que ce n’est qu’une partie de l’histoire. »
Je regardai au loin l’armée de l’Alliance se replier dans la seconde partie du piège que je lui avais tendu. C’était une marque de respect qui lui était due : ne pas la regarder en disant cela.
« C’est la reconnaissance du fait que tu essaies de faire quelque chose, dis-je. William voulait se frayer un chemin hors de la domination de Praes en tuant. Akua voulait asservir tout le monde. Indrani veut traverser la vie sans entraves. Quel que soit ton but, ton Nom te rend plus apte à l’atteindre, je ne le conteste pas. Mais on ne reçoit pas de Nom si l’on n’est pas déjà douée pour ça, Vivienne. »
Je me raclai la gorge.
« Alors je vais répondre à la question que tu ne m’as pas posée : non, on ne va pas te flanquer dehors parce que tu ne peux plus voler le soleil. Ce n’est qu’un tour. L’essentiel, tu l’avais avant de devenir la Voleuse, et ça, tu ne l’as pas perdu. »
Vivienne laissa échapper un souffle tremblant.
« Comment se fait-il, dit-elle à voix basse, que tu saches toujours exactement quoi dire ? »
J’aurais pu m’en tirer avec une plaisanterie et attirer l’attention sur mon bilan diplomatique, pour le moins mitigé, mais je n’en fis rien. Cela aurait vidé l’instant de sa sincérité, et à quoi bon, alors, le vivre ? Je ne dis donc rien, faute de mots, et laissai le silence s’installer.
« L’Empire a tué ma mère, murmura-t-elle. Tu le savais ? »
Mes doigts se crispèrent.
« Je n’en étais pas sûre, dis-je. Mais je m’en doutais. »
Dès que j’avais appris que son nom de famille était Dartwick, il m’avait été beaucoup plus facile de me renseigner sur son passé. Par politesse, je n’avais pas creusé trop profondément, mais j’avais tout de même jeté un œil. Son père avait été baron avant la Conquête, vassal du comte de Southpool, mais sa famille était restée assez obscure dans les années qui avaient suivi. Son père avait suscité un peu d’intérêt après être devenu veuf, avant de faire comprendre qu’il ne se remarierait pas ; l’affaire avait vite été oubliée. Cela m’avait suffisamment intriguée pour que je me renseigne sur sa mère, et j’avais haussé les sourcils en découvrant qu’elle était morte dans un accident de chasse peu après la Conquête. Il pouvait s’agir d’un véritable accident, je le savais. Mais, aux débuts de l’occupation praesienne, plus d’un gouverneur impérial avait organisé des « accidents de chasse » pour se débarrasser discrètement d’éléments rebelles.
« Je dis l’Empire, Catherine, parce que peu importe qui a donné l’ordre, reconnut Vivienne. La décision venait du gouverneur Chuma, même s’il est mort depuis longtemps. Certains diraient qu’en vérité, c’était sa faute à elle, puisqu’elle avait rejoint une cabale rebelle. Qu’elle connaissait les risques. D’autres soutiendraient que le tueur, quel qu’ait été le mercenaire engagé, était le seul véritable coupable. Mais ce n’est jamais aussi simple, n’est-ce pas ? »
Je gardai le silence. Elle ne m’avait pas posé la question pour que j’y réponde.
« Je crois que je l’avais compris même enfant, dit pensivement Vivienne. Que la situation dépassait ma mère et le gouverneur. Que cela concernait Praes, ce qu’il nous faisait subir. La manière dont il nous le faisait subir. Chuma, vois-tu, faisait partie des gouverneurs modérés. Il ne pendait pas des familles entières, seulement les rebelles. Les autres s’en tiraient avec une amende. »
Les différents gouverneurs impériaux nous avaient appris des leçons différentes, songeai-je. Vivienne avait appris que nous étions du bétail, qu’on tondait quand il était chargé de laine et qu’on battait quand il devenait indocile. Moins que des êtres humains aux yeux de l’Empire, mais qu’on ne blessait pas sans raison. Mazus, en revanche, ne s’était pas embarrassé de pareilles civilités. C’était un pillard vêtu de soie, un noble dans tout ce que ce mot avait de plus vil. Il m’avait appris que les puissants ne seraient jamais justes à moins qu’on ne les y force. Vivienne avait tenté de retrouver un semblant de fierté en volant. Moi, j’avais essayé de me frayer un chemin vers le pouvoir à coups d’épée et de meurtres.
« J’ai commencé à voler pour rétablir l’équilibre, même si je savais que l’argent ne pourrait jamais être la bonne mesure, dit-elle. J’ai continué parce qu’ils le méritaient. Parce qu’à chaque fois que je leur prenais quelque chose, ils goûtaient à la perte. À ce qu’ils nous faisaient subir à tous. »
« Et puis ils t’ont avertie de ne pas recommencer », dis-je.
« Assassin, confirma-t-elle. Une petite entaille à la gorge de mon père, et j’ai retenu ma main. Mais il était mort quand William a levé l’étendard, et la colère me rongeait toujours. »
« Et ce n’est plus le cas ? » demandai-je doucement.
« Tu l’as tué », dit Vivienne, esquivant la question. « Mais qu’est-ce que ça a changé ? Ils nous tuaient depuis des années avant même ma naissance. À vrai dire, je crois que c’est Laure qui a changé les choses. »
« Quand nous avons parlé, dis-je. Au palais. »
« Ce n’étaient pas tes paroles, Catherine, dit-elle. Tu as parfois la langue bien pendue, mais à l’époque, je ne te faisais pas confiance, pas le moins du monde. C’était à cause de ton air épuisé. Je t’avais vue enchaîner les victoires, mais cette nuit-là, tu n’avais pas l’air de gagner. »
« Je ne gagnais pas, répondis-je franchement. Et de plus grands désastres se profilaient à l’horizon. »
« Tu te battais pour Callow, reconnut Vivienne. Mais c’est ce détail que j’ai mis si longtemps à comprendre, même après vous avoir rejoints. Nous ne parlions pas de la même chose quand nous employions ce mot. Pour toi, il désignait aussi la Quinzième. Il désignait la tribu gobeline de Marchford. Il désignait tous ceux qui acceptaient de vivre sous les lois, de payer leurs impôts et de monter sur le rempart quand sonnait le cor. »
« Ce sont des Callowans, Vivienne, dis-je. Je ne renierai pas ce qu’il y avait de meilleur en nous, autrefois, mais on ne peut pas simplement… »
Elle leva la main pour m’interrompre.
« Je sais, dit-elle. Je sais, Catherine. C’est ça qui a tout fait basculer. Je regardais Hakram, Masego, Ratface et surtout les gobelins, et j’attendais qu’ils se révèlent être l’ennemi. Parce qu’ils l’avaient toujours été, parce que c’était ça, la Conquête. Mais ils sont restés loyaux, Cat. Ils sont morts, et ils sont morts pour toi, mais pas seulement. Ils servaient aussi une cause en laquelle ils croyaient. Et ça m’a effrayée, parce que s’ils n’étaient pas l’ennemi, alors contre quoi est-ce que je me battais depuis toutes ces années ? »
La Tour, voulus-je dire. Les Hauts Seigneurs. Ce qui avait fait de nous tous ce que nous étions, Héros et vilains, et de ce cimetière qui ne cessait de s’étendre. Mais ce n’était pas mon moment, c’était le sien, et je gardai donc le silence une fois de plus.
« Mon Nom s’effilochait déjà à ce moment-là, dit Vivienne. Parfois, il ne fonctionnait plus comme avant. Parfois, je ne le sentais plus du tout. Et quand mes cheveux ont recommencé à pousser, j’ai été terrifiée. Parce que si je n’étais même plus la Voleuse, à quoi pouvais-je bien servir ? »
Je vis ses doigts se crisper.
« J’ai failli faire des choses très stupides, dit-elle. Mais Hakram s’est coupé la main, et au moins, ça, ça m’est resté. Ça m’a forcée à comprendre, Catherine : dans les mois qui ont suivi cette nuit-là, j’ai fait plus de bien pour ma patrie que jamais auparavant, et pas un seul instant je n’ai eu recours au vol. »
Elle laissa échapper un rire sans souffle, qui tenait davantage de l’autodérision que de l’hilarité.
« Je n’étais plus en colère, Cat, dit-elle. Ou du moins, plus contre les mêmes personnes, ni pour les mêmes raisons. J’avais surtout peur. Et plus j’essayais de faire comme si j’avais encore quinze ans et que je réclamais à quelqu’un les dettes de ma mère, alors que tout cela n’existait plus, plus je passais à côté de l’essentiel : quand je suis devenue la Voleuse, j’étais une enfant, et je continuais d’obéir à la colère d’une enfant. »
Je la regardai et vis le regret peint sur son visage, mais c’était un regret doux et méditatif.
« Mais tu n’étais plus une enfant », dis-je.
« Et je n’étais donc plus la Voleuse, acquiesça doucement Vivienne. J’ai compris que prendre simplement quelque chose à l’ennemi ne changerait rien. Qu’il nous faudrait davantage pour changer le monde, et c’est ce que je veux faire plus que tout. »
Et ainsi le Nom était mort, songeai-je, avec l’indignation qui l’avait fait naître. Peut-être quelque chose d’autre en découlerait-il, mais elle ne serait plus jamais la Voleuse. La jeune fille qu’elle avait été n’existait plus : la femme à mes côtés avait grandi au-delà d’elle. Les yeux de Vivienne Dartwick étaient clairs, constatai-je, et son dos bien droit. Dans la lumière de l’après-midi, enveloppée de bleu, les cheveux tressés comme une couronne d’or, elle avait presque l’air d’une reine. J’espérais sincèrement qu’aucun Nom ne naîtrait de tout cela. Les Accords de Liesse, tels qu’ils étaient rédigés, interdiraient à toute personne Nommée de régner. Et il était encore tôt, je le savais, et ce n’était pas une décision à prendre à la hâte.
Mais Vivienne Dartwick venait de s’imposer comme la principale prétendante à la succession au trône de Callow.