Chapitre 326
« Le prix de la domination est de réduire de moitié sa prise, car un souverain peut tenir une couronne ou une main, mais jamais les deux. »
– Julienne Merovins, dixième Première Princesse de Procer
J’avais fini par mettre pied à terre, surtout parce que ma jambe recommençait à me lancer. Une chaise lui aurait épargné des efforts, mais sans cheval, il m’était beaucoup plus difficile de toiser les gens. Ma colère s’était quelque peu apaisée après les premiers reproches, mais elle était loin d’avoir disparu : une part de moi bouillonnait encore et, même si je savais que les deux femmes assises en face de moi n’étaient que partiellement responsables, elles n’échapperaient pas à mes remontrances. Pas quand, à ma connaissance, aucun aspect de cette campagne occidentale mal conçue n’avait échappé à un désastre retentissant.
« Je ne cherche pas à excuser mes défaites, déclara la maréchale Juniper d’une voix rauque. »
Je ne l’avais jamais vue aussi contrite, et pour de sacrées bonnes raisons. Même aujourd’hui, j’avais confiance en la commandante en chef de mes armées. Je faisais toutefois moins confiance à son jugement que je ne l’aurais fait un an plus tôt. Le problème, c’était que ce qu’elle avait fait — ce que Hakram et Vivienne avaient fait avec elle — ne pouvait pas se régler d’un mot calme et d’un rappel à la prudence. Si j’avais retardé mon retour des Profondeurs d’un mois à peine, l’Armée de Callow aurait pu être massacrée ou anéantie en tant que force combattante. La Troisième, perdue — comme elle l’aurait probablement été sans mon intervention —, avait laissé la Quatrième seule et aveugle à l’est. Ajoutons à cela qu’elle se faisait étriller par la simple avant-garde de l’armée de la Grande Alliance quand j’étais arrivée aujourd’hui. Les décisions de ma commandante en chef avaient failli entraîner la destruction des armées qu’elle dirigeait. Je ne la tiendrais pas responsable des aspects politiques de ce foutoir infernal, mais les aspects militaires ? Ils relevaient bel et bien de sa compétence.
« Je ne veux pas que vous vous jetiez sur votre épée, Maréchale, dis-je sans détour. J’ai déjà parlé à Adjoint, donc je comprends les déploiements effectués et les raisons qui les ont motivés. Séparer les colonnes était risqué, mais justifié d’un point de vue tactique. Avant cela, s’interposer par portail entre les forces du Dominion était une manœuvre tout aussi judicieuse. Si, encore une fois, risquée. »
Ma voix se durcit sur le dernier mot. Elle ne broncha pas, mais se raidit. En toutes ces années, je n’avais encore jamais passé un savon pareil au Limier infernal. Nous avions eu des désaccords, le plus animé portant sur Bonfire, puis sur la conduite de la campagne dans le nord de Callow, mais rien de plus. Des désaccords. Dans l’ensemble, je lui avais laissé les coudées franches au sein de la Quinzième, puis de l’Armée de Callow, n’intervenant généralement que pour des raisons qui n’étaient pas strictement militaires. Malgré les serments et la couronne que je portais, notre relation avait été aussi proche de celle de deux égales que les circonstances le permettaient. Mais là, maintenant ? Ce n’était pas Catherine qui parlait à Juniper. C’était la Reine Noire qui s’adressait à la Maréchale de Callow, et j’avais toutes les raisons d’être furieuse.
« Une défaite, ou plusieurs, n’a pas besoin d’être excusée, dis-je. S’attendre à un bilan sans faute serait absurde, surtout vu la trempe de nos adversaires. Mais j’ai sous les yeux une série de décisions tactiquement solides qui nous a menés au plus grand désastre stratégique de toute notre collaboration, et cela mérite des explications. »
Je tapotai la table du bout des doigts.
« Pourquoi l’Armée de Callow se bat-elle en Iserre, Maréchale ? demandai-je. »
« Votre Majesté… »
L’interruption de Vivienne fit de nouveau flamber ma colère. Je tournai les yeux vers elle, toujours surprise par sa tresse de laitière, et haussai un sourcil. Le contraste évident entre la femme que j’avais laissée derrière moi et celle que j’avais sous les yeux m’aida à contenir mon irritation, mais seulement dans une certaine mesure.
« Vous parlez au nom de la maréchale Juniper, maintenant, Vivienne ? demandai-je calmement. »
Ses lèvres se pincèrent.
« Cette campagne n’a pas été décidée par elle seule, dit-elle. J’en porte aussi la responsabilité. »
« Vous n’êtes pas la Maréchale de Callow, dis-je en puisant dans mes réserves de patience, qui s’amenuisaient. Vous n’avez pas étudié à l’École de guerre, vous n’êtes pas stratège de formation, ni même officier militaire. Pour les aspects diplomatiques de ce fiasco, la responsabilité principale vous revient, à vous et à Hakram. Je le sais parfaitement. Mais il ne s’agit pas de l’aspect diplomatique. »
Je reportai mon regard sur Juniper.
« Alors ? dis-je. Vivienne devrait-elle prendre part à cette conversation, Maréchale ? »
« Non, Seigneur de guerre, répondit Juniper en relevant le menton. Elle ne le devrait pas. »
J’inclinai la tête en signe d’approbation. Au moins assumait-elle cette foutue erreur au lieu d’essayer de répartir les responsabilités, même si je ne savais pas si c’était par antipathie persistante envers Vivienne ou par sens de l’honneur. Mon silence lui donna l’occasion de parler, comme il se devait.
« Il était nécessaire d’évacuer les Légions de la Terreur, dit Juniper. »
J’acquiesçai.
« Elles ont combattu dans les Vales, dis-je. Nous avions une dette envers elles. Comment en êtes-vous venue à penser qu’il était judicieux de faire entrer et sortir par magie quarante mille légionnaires de la région la plus infestée de Noms de tout le continent ? »
« Je ne pensais pas qu’une force de moins de vingt mille soldats suffirait à dissuader qui que ce soit, répondit l’orc. Je ne peux pas me prononcer sur les considérations politiques, mais la taille de cette force devait garantir qu’aucune bataille n’aurait lieu, même si des Héros poussaient des armées à se mettre en mouvement à temps. »
« Alors pourquoi quarante mille et pas vingt mille ? demandai-je en fronçant les sourcils. »
« Parce que rien ne permettait de savoir quand vous reviendriez, admit Juniper. Et si la principauté du nord cédait, nous risquions de devoir occuper la principauté d’Arans pour empêcher le Roi Mort de tenir l’un des versants du passage nord vers Callow. »
L’Escalier, songeai-je. Qui devait être défendu en ce moment même par l’armée de la duchesse Kegan, mais seulement depuis le côté callowan du col. Comme la principauté de Hainaut était la seule chose séparant Arans des armées des morts, son inquiétude n’était pas infondée.
« Adjoint ne m’en a pas parlé, dis-je. »
« La situation n’était encore que théorique, répondit le Limier infernal. Nous aurions eu au moins deux mois entre notre départ de Callow par l’Arcadie et notre arrivée en Iserre, peut-être plus, ce qui nous aurait empêchés, dans les faits, d’occuper Arans à temps si le front de Hainaut s’effondrait. Engager vingt mille soldats — deux divisions — et la Chasse sauvage aurait réparti nos forces de façon à nous empêcher de déployer correctement notre puissance. »
J’expirai, puis me forçai à examiner la logique de ses arguments.
« Même si vous aviez envoyé les deux divisions restantes au nord avant de partir, elles seraient arrivées trop tard et auraient dépendu de l’armée de la duchesse Kegan pour occuper Arans, dis-je enfin. Et sans moi aux commandes, elle n’aurait peut-être pas accepté de le faire. En revanche, avec les quatre divisions et la Chasse, vous auriez pu marcher immédiatement en force si l’attaque s’avérait nécessaire et confier aux Déoraithe le ravitaillement depuis l’autre côté. »
« C’est ce que je pensais, reconnut Juniper. »
« Et pourquoi Adjoint n’a-t-il pas été informé de votre plan ? »
« Parce qu’il n’avait rien à apporter à la planification, répondit sèchement le Limier infernal. Et je voulais que les plans soient prêts à être exécutés si les choses tournaient mal après sa tentative, avec la Dame Régente, de conclure une trêve avec Procer. »
Je laissai passer quelques battements de cœur, au cas où elle aurait quelque chose à ajouter, mais elle n’en fit rien.
« Générale Hune, dis-je sans me retourner. Quelque chose à ajouter ? »
« Deux mois avant notre départ pour Iserre, les états-majors des quatre divisions ont reçu un exercice tactique baptisé Citadelle, répondit l’ogresse d’un ton égal. Il n’y était fait aucune mention directe de Procer ou d’Arans, mais il s’agissait d’occuper rapidement un territoire étranger avec des forces limitées. La priorité était de le fortifier contre une attaque extérieure tout en procédant à l’occupation. »
Cela confirmait en gros que Juniper n’avait pas inventé toute cette histoire d’Arans de toutes pièces, même si je n’avais pas vraiment été portée à le croire au départ.
« C’est noté, dis-je. »
Je tapotai la table du bout des doigts, en résistant à l’envie de fredonner. C’était toujours un énorme merdier, songeai-je, mais au moins Juniper avait de vraies raisons d’avoir emmené l’Armée de Callow aussi loin. Étaient-elles suffisantes, à mes yeux ? Pour être honnête, je n’en étais pas sûre, et je ne devais pas me prononcer avant d’avoir toutes les informations à ma disposition, plutôt qu’un simple compte rendu. Les actes du Limier infernal avaient tout de même failli mettre fin à l’existence du royaume de Callow en tant que puissance militaire pour au moins une décennie, et elle avait fait preuve d’imprudence à plusieurs reprises. D’un autre côté, chacun des risques qu’elle avait pris était au moins calculé, et l’ensemble était dicté par ce qu’on ne pouvait appeler autrement qu’une foutue période de désespoir.
« Maréchale Juniper, selon vous, où exactement se trouve la faute ? demandai-je enfin. »
« Quand j’ai ordonné à l’armée de franchir les portails entre les deux forces du Dominion, répondit-elle sans hésiter. Cette manœuvre n’était judicieuse qu’à la condition d’avoir la certitude de pouvoir utiliser les portails pour repartir. J’ai eu tort de croire que ce serait le cas. »
Je notai qu’elle ne revenait pas sur la nécessité d’engager les quatre divisions de l’armée : le Limier infernal pensait toujours que c’était la bonne décision, compte tenu de ce qu’elle savait alors. En revanche, elle n’essayait pas de se disculper en prétendant qu’il était impossible de prévoir que les portails deviendraient incontrôlables à ce moment-là, ou que la scrutation serait rendue impossible par une cause encore inconnue.
« Et pensez-vous qu’Adjoint, la Dame Régente, ait influencé la manière dont vous auriez autrement préparé cette campagne ? demandai-je. »
Elle y réfléchit un instant.
« Pas plus que vous ne l’auriez fait, Seigneur de guerre, répondit Juniper. »
Soit, songeai-je.
« Vous n’êtes pas relevée de votre commandement, soupirai-je enfin. À compter de maintenant, la générale Hune est confirmée comme la plus haut placée des généraux de l’Armée de Callow. »
C’était en somme un avertissement : si Juniper commettait encore une faute aussi grave, l’ogresse recevrait le bâton de maréchale.
« Une fois la situation en Iserre réglée, poursuivis-je, un tribunal d’officiers supérieurs sera réuni afin de déterminer si les décisions que vous avez prises au cours de cette campagne justifient des accusations d’incompétence ou d’abus téméraire d’autorité. Son verdict décidera si vous serez rétrogradée au rang de générale. »
« Compris, répondit d’une voix rauque la Maréchale de Callow. »
« Bien, dis-je. Je vais être parfaitement claire : je n’ai aucune intention de prendre part à ce tribunal, hormis pour en ordonner la réunion. Ce n’est pas personnel, Juniper. Cela n’arrive pas parce que je suis en colère contre une vieille amie, ni parce que je suis horrifiée par ce que tes décisions ont failli provoquer. Mais si l’Armée de Callow doit un jour être davantage que ma bande de guerre personnelle, ses membres doivent répondre de leurs actes. »
Elle hocha la tête, mais son visage demeura indéchiffrable. Je ne savais pas si elle me croyait.
« Rien de tout cela ne peut être pris en compte tant qu’on n’a pas confirmé que vous êtes bien Catherine Foundling, dit Vivienne, le visage résolument fermé. »
Elle n’avait pas cherché à prendre un couteau, et je me demandai distraitement si elle en portait encore. Probablement. Perdre son Nom ne lui avait pas fait perdre ses talents ; ils avaient simplement un peu moins de poids.
« Oui, dis-je, mon sourire se durcissant. Parlons-en. »
Mes doigts se crispèrent.
« Qu’est-ce que vous aviez dans le crâne, toutes les deux ? sifflai-je. Deux rangs, quinze mages ? Et tout cela sous la direction de la générale Hune, dont on sait qu’elle est distante avec moi ? Vous êtes-vous seulement demandé quelle impression ça donnerait ? »
Je jetai un regard à l’ogresse en question et inclinai la tête pour lui faire comprendre que je ne voulais pas l’offenser. Elle me rendit mon salut, visiblement indifférente. Ce n’était, après tout, que la vérité.
« Il fallait prendre des précautions, dit Vivienne, quoique en grimaçant. Vous étiez d’accord avec cela par le passé, Votre Majesté. »
« Si j’avais vraiment été une marionnette, qu’est-ce qui se serait passé ? lui demandai-je d’un ton acerbe. Je les aurais éclaboussés sur le sol, je vous aurais accusées toutes les deux de fomenter un coup d’État et, dans l’heure, vos têtes auraient fini sur des piques. Qu’auraient pu faire quinze mages légionnaires, Vivienne ? À moins que vous ayez recruté des praticiens capables de manier la Haute Arcane au cours de l’année écoulée, ils n’auraient pas fait grand-chose d’autre que hurler avant de mourir. »
« Nous les avions choisis pour leur capacité à vérifier votre identité, dit Juniper. Un rituel… »
« Il aurait pu se dérouler en privé, loin des yeux des troupes, dis-je entre mes dents. Si j’étais disposée à coopérer — et je le serai quand cette foutue conversation sera terminée —, il n’y avait aucune raison de mettre en scène ce qui ressemblait à une arrestation. Si je ne l’étais pas, si j’avais été une imposture ou une marionnette, quelle différence est-ce que quarante soldats auraient bien pu faire ? »
Un long silence tomba sur la tente.
« Je savais que vous n’aviez ni la tête ni le goût pour la politique quand je vous ai nommée maréchale, Juniper, dis-je. Mais ça ? Vous auriez dû le comprendre sans qu’on ait besoin de vous l’expliquer. Qu’est-ce qui se serait passé si on m’avait emmenée sans que je me batte et que je n’étais jamais réapparue ? Combien de légionnaires auraient cru que j’étais une imposture, après m’avoir vue repousser la cavalerie procerane ? »
Je m’interrompis, m’obligeant à expirer et à me calmer.
« Nous n’avons plus dix-huit ans, dis-je. Il n’y a plus personne pour réparer nos erreurs à notre place. Vous êtes l’officière la plus haut gradée du royaume ; quand vous ne tenez pas compte des conséquences de vos ordres, il y a des conséquences. »
Je me tournai vers l’autre joueuse téméraire, presque à court de mots.
« Quant à vous, Vivienne, est-ce que je dois vraiment ajouter quelque chose ? dis-je avec lassitude. »
Elle détourna le regard. Cela suffisait comme réponse.
« Maréchale Juniper, générale Hune, soupirai-je. Vous pouvez reprendre vos fonctions. D’ici une heure, la Troisième Armée occupera les collines à l’ouest, tandis que la Quatrième et cinquante mille auxiliaires drows marcheront vers le nord-ouest pour faire pression sur l’armée de la Grande Alliance. »
À supposer que Hakram m’ait bien comprise, le commandant de l’armée ennemie allait devoir faire un choix difficile. Soit il laisserait une force ennemie supérieure en nombre, retranchée dans deux positions — ce camp et les collines vers lesquelles la générale Abigail marchait — commencer à l’encercler avant la reprise de la bataille, soit il se retirerait plus au nord et abandonnerait tous les avantages acquis aujourd’hui. Je pariais sur une retraite ennemie, puisque des renforts suivaient ses troupes, mais si la princesse Rozala et le commandant du Dominion voulaient s’engager dans une mêlée, même après mon avertissement, l’Armée de Callow et les Légions devaient se tenir prêtes à combattre. Juniper hocha la tête et se leva pour saluer. Hune se contenta d’un signe de tête, ce qui était probablement préférable, compte tenu de sa taille et de celle du pavillon.
« Maréchale ? l’appelai-je tandis qu’elle se dirigeait vers la sortie. »
« Madame ? répondit Juniper d’une voix rauque. »
« Faites préparer le rituel par les mages compétents, dis-je. Discrètement. Laissez un officier devant cette tente pour me conduire jusqu’à eux quand j’aurai terminé. »
« Compris, répondit la Maréchale de Callow », puis elle partit sans ajouter un mot.
Je me demandai, le cœur serré, si ce qui s’était dit ici aujourd’hui venait de mettre fin à l’une de mes dernières amitiés. Si une relation que nous avions mis des années à bâtir venait d’être réduite en cendres et si nous allions revenir à la froide formalité des premiers mois de la Quinzième. Peut-être pas, songeai-je. Les orcs avaient tendance à mieux encaisser ce genre de réprimande que les humains, et elle ne m’avait pas choisie pour Seigneur de guerre à la légère. Mais quelque chose changerait, je le savais, et les choses ne reviendraient peut-être jamais tout à fait comme avant. Et Juniper, des deux que j’avais réprimandées, était sans doute celle qui le prendrait le mieux. Les mots d’Akua sur le conflit entre les besoins de la reine et ceux de la femme se maintenaient aux confins de mes pensées, mais ils étaient trop amers pour que j’accepte de les entendre.
« Je suppose que c’est maintenant mon tour, dit Vivienne Dartwick. Était-ce une marque de bonté ou un mauvais présage, de congédier les autres avant moi ? »
Je m’autorisai enfin à bien la regarder. Ses cheveux courts et sombres avaient été savamment coiffés en une tresse de laitière qui faisait deux fois le tour de sa frange, comme une couronne de fête estivale. Ses yeux bleu-gris n’avaient pas changé, songeai-je, mais les traits de son visage, eux, semblaient différents. Elle paraissait… plus âgée. Comme si elle avait grandi au cours de l’année où je ne l’avais pas vue. Elle avait troqué ses vieux vêtements de cuir contre un chemisier pâle à manches longues, de coupe sage, mais qui laissait tout de même voir la majeure partie de ses épaules. Il se prolongeait en une jupe taille haute rouge vin, sous laquelle j’avais aperçu plus tôt des leggings et des bottes autrement pratiques. Un anneau d’argent gravé était le seul ornement visible dont elle s’était parée, hormis le sceau royal de Callow que je lui avais ordonné de poser plus tôt. Vivienne n’était pas devenue plus belle depuis notre dernière rencontre : elle me dépassait toujours à peine et avait une silhouette assez semblable à la mienne. Mais elle se tenait avec une maturité subtilement nouvelle. Mon regard glissa vers le sceau resté sur la table et, l’espace d’un instant, je regrettai de lui avoir ordonné de le poser. Sa régence avait pris fin dès mon retour, à vrai dire, mais il n’était pas nécessaire de le lui faire comprendre d’une manière aussi humiliante. D’un autre côté, Vivienne, songeai-je, qu’est-ce que tu m’as laissé comme choix ?
« Je ne voulais pas que ça se passe comme ça, dis-je. Mais nous y voilà. J’ai des questions. »
« La duchesse Kegan est désormais Gouverneure générale, dit-elle. Et elle a reçu de larges pouvoirs, quoique temporaires, pendant mon absence ; j’ai toutefois conservé le titre officiel de régente jusqu’à aujourd’hui. »
« Adjoint me l’a déjà dit, répondis-je. Kegan était le meilleur choix à votre disposition. Le fait que la baronne Ainsley soit Gardienne des Sceaux donne trop de poids au conseil des nobles à mon goût, mais je reconnais qu’il n’y avait personne d’autre qui ait à la fois l’influence et les compétences nécessaires. »
« La reconnaissance de la Confédération des Eyries Grises… »
« Relevait de votre autorité de Dame Régente et c’est quelque chose que je peux tolérer, dis-je calmement. Les Matriarches sont des monstres féroces, mais elles sont aussi une épine dans le pied de Malicia et elles sont disposées à nous vendre des marchandises dont nous avons cruellement besoin. Votre projet de faire de Grem Œil Unique un roi était trop ambitieux à mon goût, mais pas assez offensant pour me mettre en colère. L’arrangement qui lui a permis de tenir l’Île bénie avec les Légions de Noir était brillant, et je l’approuve sans réserve. »
« Ce n’est pas, murmura Vivienne, la tournure que je m’attendais à voir prendre à cette conversation. »
« Je ne vais pas passer sous silence vos réussites considérables simplement parce que vous m’avez mise en colère, répondis-je avec douceur. Vous avez très bien géré la régence. Jusqu’au moment, du moins, où vous avez laissé se produire ce désastre de campagne. Puis vous avez aggravé votre erreur en accompagnant l’armée en personne. Alors voici ma question : qu’espériez-vous accomplir, exactement, avec tout ce gâchis ? »
Elle sourit, avec un brin d’amertume.
« Et ma réponse déterminera si je reste l’une des membres de Woe, dit-elle. »
« Ne me faites pas ça, répliquai-je sèchement. Vous apitoyer sur votre sort ne nous ressemble ni à l’une ni à l’autre. Vous avez reçu du pouvoir et de l’autorité, Vivienne. Je vous demande d’expliquer comment vous vous en êtes servie, je ne pique pas une colère. Vu les dégâts que j’ai dû réparer, ma réaction est extrêmement mesurée. »
« Vous ne l’avez pas nié, dit-elle. »
« Tu crois que faire une connerie signifie que tu n’es plus des nôtres ? demandai-je. »
« N’est-ce pas le cas ? répondit Vivienne, le regard indéchiffrable. »
« Aucun de vous ne m’a tranché la gorge après le Doom de Liesse, dis-je. Pourquoi penser que cette fois serait différente ? Nous pouvons perdre, Vivienne. Mais nous devons apprendre. Nous devons assumer. Et nous devons faire face aux foutues conséquences, sinon nous allons simplement recommencer. Et c’est plus important que mes sentiments ou les tiens, mais ça ne veut pas dire qu’ils n’existent pas. »
Dans l’instant limpide et terrifiant qui suivit, je compris que c’était peut-être ainsi que tout avait commencé pour Noir. Voir un désastre et savoir qu’aimer ceux qui en étaient responsables était une chose, mais les soustraire aux conséquences en était une autre. Est-ce ainsi que tu as appris ? À enfermer ça quelque part et à ne l’en laisser sortir qu’une fois la dureté nécessaire passée.
« Alors dis-moi, repris-je, et ces mots me laissèrent soudain un goût de cendre dans la bouche. Qu’espérais-tu accomplir ? »
Elle parla, j’écoutai et, avec une cruauté patiente et mesurée, je la façonnai pour qu’elle ne commette pas deux fois les mêmes erreurs. Ensuite, nous marchâmes ensemble jusqu’au lieu du rituel, et une part de moi fut presque écœurée par les lueurs de gratitude et de respect que je surpris dans son regard lorsqu’elle me regardait. Comme si je ne venais pas, avec autant de tendresse que de froideur, de la brûler de honte et de l’attacher par l’affection pour rapprocher Vivienne Dartwick d’un pas de la femme dont j’avais besoin.
Au bout du compte, j’étais bien la fille de mon père.