Chapitre 325
« Cent soixante-neuf : tout compagnon qui se portera volontaire pour rester en arrière et retenir un ennemi supérieur en nombre se verra garantir la victoire, deux fois plutôt qu’une s’il a déjà reçu une blessure mortelle. »
— « Deux cents axiomes héroïques », auteur inconnu
C’était comme regarder la mer se fendre en deux.
Même à l’allure mesurée qu’ils avaient jusque-là gardée, cinquante pieds ne suffisaient pas à stopper net la charge. Ils étaient sept mille, et même s’ils n’étaient pas serrés les uns contre les autres, un tel nombre avait du poids et de l’élan — c’était bien ce qui rendait les charges de cavalerie si dangereuses, au départ. Non, s’arrêter n’était pas envisageable : les Procerans obliquèrent donc sur les côtés. Une magnifique démonstration d’équitation, que j’aurais peut-être applaudie si elle n’avait pas été l’œuvre de soldats toujours résolus à tuer les miens. Je suivis calmement la manœuvre du regard, pour voir si des cavaliers franchissaient la ligne que j’avais tracée dans la neige, mais celui qui leur avait ordonné de faire demi-tour avait tenu la bride fermement : comme arrêtés par un mur invisible, les cavaliers s’écartèrent de chaque côté sans jamais franchir la ligne. Je tirai tranquillement sur ma pipe, observant l’ennemi et essayant de deviner qui pouvait le commander. Hasenbach elle-même aurait dû envoyer cette troupe vers le sud, mais son oncle et presque tous les autres Lycaonais se trouvant au nord pour combattre le Roi Mort, elle n’avait peut-être personne de compétent et de loyal à placer à la tête de l’armée.
La princesse Rozala Malanza était une candidate possible, à supposer que les résultats de la bataille des Camps n’eussent pas terni sa réputation de générale dans le Principat ; mais elle soutenait Amadis Milenan. Si elle commandait, cela signifiait que la situation à Salia était devenue plutôt intéressante. Non, il y avait fort à parier que l’armée fût sous les ordres de l’un des princes ou princesses de l’ouest. J’avais vu flotter l’étendard de Lange, ce qui était possible, mais il était plus probable que les souverains de Brus ou de Lyonis — tous deux de longue date partisans de Hasenbach — eussent pris le commandement. Je ne tarderais pas à le savoir, me dis-je, puisque quelqu’un avait donné l’ordre de retenir les troupes. Je recrachai une bouffée de fumée grise et ajustai légèrement mon heaume pour que le soleil ne m’éblouît pas. Il faisait beau, le temps était frais plutôt que froid et presque sans vent. Les nombreux panaches de fumée qui s’élevaient du camp dévasté où le piège de Juniper avait échoué rendaient l’absence de brise manifeste, et je m’autorisai un regard dans cette direction. La retraite, âprement disputée, de mes troupes ne s’était nullement interrompue : si quoi que ce fût, l’infanterie levantine s’en prenait à mes soldats avec encore plus d’agressivité qu’auparavant.
Les rangs ennemis s’ouvrirent pour laisser passer une escorte de trente hommes lourdement armés. Les visages des têtes couronnées qui s’approchaient m’étaient encore cachés, mais pas les trois bannières qui flottaient au-dessus d’eux. La salamandre d’Aequitan était là, ce qui signifiait que Malanza faisait elle-même partie de la délégation ; mais c’était la seule des trois armoiries que je connaissais avec certitude. La jeune femme aux longs cheveux, tenant un arc et des flèches, me disait vaguement quelque chose : elle venait du nord de Procer, mais impossible de me rappeler de quelle principauté. L’aigle vert perché sur un croissant était peut-être l’emblème de Cantal, et donc celui d’une autre vieille connaissance — le prince Arnaud de Cantal avait participé à la bataille des Camps —, mais j’étais presque sûre qu’une autre principauté arborait un faucon vert tenant un croissant de lune dans ses armoiries, et je ne me faisais pas confiance pour voir la différence. Les armoiries royales du Principat formaient un véritable labyrinthe dans le meilleur des cas, et changeaient souvent au gré des branches des familles régnantes qui occupaient le trône. Je n’eus cependant pas longtemps à attendre pour en avoir le cœur net : l’escorte de cavaliers s’écarta pour laisser passer trois têtes couronnées. Eh bien, regarde-moi ça, c’est vraiment le prince Arnaud, songeai-je. On aurait presque dit une réunion de vieux amis, non ?
Brune aux yeux sombres, comme l’étaient souvent les Arlésites, la princesse Rozala avait peu changé depuis notre dernière rencontre. Du moins physiquement, me dis-je. Ses lèvres ne s’ourlaient d’aucun sourire facile, et sa façon de se tenir en selle… Comme si aucun endroit n’était jamais tout à fait sûr. J’avais déjà vu cela chez de vieux soldats. Chez Noir aussi, qui avait passé toute sa vie à savoir qu’il n’était qu’à un faux pas de la mort, par la main d’un Héros. Tu n’étais pas comme ça aux négociations de paix après les Camps, Malanza, pensai-je. C’était plus récent, et je ne voyais qu’une seule guerre qui eût pu laisser une marque aussi profonde en si peu de temps. Elle s’était donc battue au nord. Le prince Arnaud restait un spécimen peu impressionnant de la royauté alamane d’âge mûr, même s’il semblait avoir gagné un peu de muscle dans sa silhouette replète depuis notre dernière rencontre. Je ne devais pas le sous-estimer, me rappelai-je. Pendant les pourparlers de trêve, il m’avait paru digne d’être surveillé : il feignait des émotions qu’il ne ressentait pas, et plutôt mal. La troisième personne était une femme que je n’avais jamais vue : cheveux blonds, yeux bleus. Plus âgée que Rozala, mais plus jeune qu’Arnaud, elle avait la prestance d’une soldate et un visage étroit, mais avenant. Pas une grande beauté, contrairement à Malanza, dont les courbes et les longues boucles auraient mérité un second regard dans d’autres circonstances ; elle dégageait toutefois une robuste santé qui plaisait à l’œil.
Assez curieusement, ce fut la princesse Rozala qui prit les devants. Elles arrêtèrent leurs chevaux à dix pieds à peine de moi, leurs porte-étendards derrière elles, tandis que le reste de leur escorte se tenait en rangs serrés sur les côtés.
« Reine Noire, dit la princesse d’Aequitan d’un ton sombre. C’est bien vous. »
« En chair et en os, répondis-je. Cela fait un bail, Malanza. Je vois que tu gardes toujours Arnaud près de toi, pour une raison qui échappe à tous les dieux. Qui est la nouvelle venue ? »
Le prince de Cantal, auquel je venais si désinvoltement de faire allusion, vira au violet de colère. Je n’avais plus les sens d’une fée pour entendre battre son cœur, et appeler la Nuit aurait pu être considéré comme un geste hostile ; je ne pouvais donc que me demander si cette colère n’était pas encore une mise en scène de sa part.
« Voyez un peu, sale damnée… » gronda le prince.
« Arnaud, dit la princesse Rozala d’un ton tranchant.
L’homme se força à se calmer et je gardai le visage impassible pour dissimuler mon intérêt. La dernière fois que j’en avais entendu parler, le prince Amadis était toujours détenu à Callow. En son absence, quelqu’un d’autre avait-il repris les rênes de sa petite cabale de mécontents couronnés ?
« Je suis la princesse Sophie Louvroy de Lyonis, dit sans ambages l’inconnue. Vous êtes, je crois, celle qui s’est autoproclamée reine de Callow. »
« Ah, fis-je. Alors, vous êtes la surveillante que le Premier Prince a collée à notre chère Rozala. Dois-je m’adresser à vous pour le reste de cette conversation, ou a-t-elle vraiment le droit de parler en son nom ? »
« Une manœuvre mesquine et transparente, à la hauteur de votre réputation », répliqua froidement la princesse Sophie.
Elle tressaillit pourtant, comme si elle avait voulu jeter un regard à la princesse Rozala avant de se retenir. Il existait des militaires — et la princesse de Lyonis semblait trop à l’aise en armure pour ne pas en être une — qui étaient aussi des diplomates subtils, mais Sophie Louvroy n’en faisait apparemment pas partie. Bon à savoir.
« Vous vous êtes abstenue de nous attaquer, Foundling, dit la princesse Rozala. Nous vous avons rendu la pareille. De toute évidence, vous voulez parler, alors parlez. Je n’ai pas de temps à perdre en insultes et en bravades. »
Je l’observai un instant. Son visage hâlé se voyait sous la visière relevée de son heaume ouvragé. Et la cicatrice rose et fraîche sur sa joue, trop irrégulière pour avoir été causée par une lame. Son armure venait d’être polie, remarquai-je, mais elle portait désormais des marques qu’elle n’avait pas aux Camps. Elle était éreintée, et les signes visibles de son état n’en étaient que la surface.
« Retirez-vous, dis-je. Et je ne vous poursuivrai pas. »
« Poursuivre ? s’indigna la princesse Sophie. Vous n’êtes qu’une femme… »
Je l’ignorai et croisai plutôt le regard de Malanza.
« Nous nous sommes déjà retrouvées à ce carrefour, Rozala, dis-je.
— En effet, acquiesça doucement l’autre femme. Mais nous ne sommes pas à Callow, Catherine Foundling. Nous n’avons pas cherché cette guerre. »
« Alors, mettons-y fin, dis-je. Je châtierai comme il se doit ceux qui sont à mon service et qui ont porté l’épée en Procer. Je ne veux pas livrer cette bataille, Rozala Malanza. Mais crois-moi, toi non plus. »
« Et nous sommes censées vous croire sur parole ? railla la princesse Sophie. Vous, une… »
« Sophie, dis-je d’un ton détaché. Si vous interrompez encore cette conversation, je risque fort de perdre patience et de vous couper la langue. »
La femme blonde pâlit, puis rougit. Elle ouvrit la bouche, mais je la regardai calmement. En silence. Un battement de cœur passa, puis un autre. Elle referma la bouche et je reportai mon attention sur Malanza.
« Les Légions de la Terreur ont incendié la moitié des terres centrales, dit la princesse Rozala. Cela ne peut pas rester sans réponse, Foundling. Rompez avec elles et l’Armée de Callow pourra quitter Procer sans entrave. Je vous en donne ma parole. »
« Tu sais que je ne peux pas t’accorder cela, répondis-je. Je te propose autre chose : laisse-les partir sous ma responsabilité. À partir de là, elles seront sous ma garde. Je te donne ma parole que si l’une d’entre elles tente de revenir en Procer, sauf à l’invitation du Premier Prince, je ferai pendre toutes les personnes impliquées. »
« Nous pourrions vous tuer sur-le-champ, dit le prince Arnaud d’une voix devenue froide, malgré son emportement précédent. Vous croyez vraiment être si puissante que vous pourriez arrêter tant de cavaliers, damnée ? Vous surestimez votre pouvoir de négociation. »
J’inclinai la tête sur le côté et le regardai. Enfin, je tapotai de l’extrémité de mon bâton la ligne tracée dans la neige.
« Alors, franchissez-la, dis-je simplement.
Je le voyais hésiter. Ses jambes bougeaient comme s’il s’apprêtait à éperonner son cheval. Ses doigts se rapprochaient de l’épée à sa hanche. Les dents serrées autour du manche en os de dragon de ma pipe, j’inhalai la feuille-de-réveil et la laissai me brûler agréablement la gorge. J’expirai ; le prince Arnaud serra les dents, mais ne me défia pas. C’était mon calme qui faisait effet, compris-je vaguement. Plus encore que la puissance qu’ils m’avaient vue déployer de leurs propres yeux, plus ils me voyaient rester imperturbable, plus je les sentais troublés. Ils devaient penser que je savais quelque chose qu’ils ignoraient, que j’avais encore une carte dans ma manche. Je me demandai si Noir avait ressenti la même chose, quand il avait fait fondre les armées de la Rébellion de Liesse comme neige au soleil avec quelques tours et le poids de sa réputation.
« Malanza, murmura la princesse Sophie, plus nous attendons… »
« Je sais, répondit sèchement la princesse Rozala.
Plus elles attendraient, plus mes légionnaires rejoindraient le camp du sud et sa sécurité. Plus leur chance de remporter une victoire décisive leur échapperait.
« Où étiez-vous passée, Reine Noire ? demanda soudain la princesse d’Aequitan. Vous avez disparu pendant près d’un an. »
« Je suis allée dans les ténèbres, Rozala, répondis-je. Et ce que j’y ai trouvé m’a suivie à mon retour. »
« Les Ténèbres éternelles, dit-elle, les lèvres pincées.
« Retirez-vous, répétai-je doucement. Et je ne vous poursuivrai pas. »
« Cela ne peut pas rester sans réponse, Foundling, me dit-elle d’une voix lasse. Il y aurait… des conséquences. »
Je levai les yeux vers le ciel et le soleil qui y brillait de mille feux.
« Me forcer la main aurait aussi des conséquences, dis-je avant de reporter mon regard sur elle. Une trêve, pour aujourd’hui. Demain, nous verrons si, pour une fois, nous pouvons payer le prix à coups d’encre et d’or plutôt qu’avec du sang, car nous ne pouvons guère nous permettre de dépenser cette dernière monnaie. »
« Il se peut que nous en venions tout de même à nous battre demain, dit la princesse d’Aequitan. Pourquoi retenir ma lame aujourd’hui, alors que l’avantage est de notre côté ? »
« As-tu déjà lu quelque chose sur les anciennes croisades, Rozala ? demandai-je avec désinvolture.
— Les cinq volumes du prince Gontrand sur les « Guerres empyréennes » figuraient au programme de mes lectures d’enfant, répondit Rozala en fronçant les sourcils.
— Je ne les ai jamais lus, dis-je. Voyez-vous, ma propre éducation penchait un peu plus vers l’est. À la place, j’ai eu les « Commentaires sur les campagnes de Terribilis II », et il y a un passage qui m’est resté. J’y ai repensé après la Folie d’Akua. Après les Camps aussi. On raconte qu’au lendemain de la victoire qui brisa la Quatrième Croisade, sur les rives du Wasaliti, les Hauts Seigneurs chantèrent les louanges de Terribilis et le proclamèrent plus grand général que Praes eût jamais connu. Il entra dans une colère noire et leur répondit ceci… »
Je me raclai la gorge.
« Encore une victoire de ce genre et je régnerai sur un empire de fantômes », récitai-je.
Mes paroles furent suivies d’un silence.
« À présent, dis-je à voix basse, vous pourriez gagner si nous nous battions. Ou peut-être que je sortirais victorieuse du champ de bataille. Mais dans un cas comme dans l’autre, Malanza, nous y perdrions toutes les deux. Tu devrais le savoir, si tu as connu ce que je crois. »
« Que savez-vous des fantômes, Catherine Foundling ? répondit la princesse d’une voix rauque.
— Assez pour ne pas vouloir me battre aujourd’hui, dis-je.
Ses mains gantées d’armure se refermèrent sur les rênes tandis que ses lèvres tremblaient, agitées par un mélange enivrant de peur et de rage.
« Princesse Sophie, sonnez la retraite, dit Rozala d’une voix rauque.
La princesse de Lyonis recula comme si elle avait reçu une piqûre, son visage étroit se remplissant de surprise et d’indignation.
« Princesse Rozala… »
« Par la miséricorde des dieux, Louvroy, sonnez cette putain de retraite, gronda la princesse d’Aequitan. C’est un monstre, et à moitié folle de surcroît, mais elle a raison. Combien de soldats êtes-vous prête à sacrifier pour la vaincre ? Mille, deux, trois ? Toute notre cavalerie ? »
J’inclinai la tête, sinon en remerciement, du moins par respect.
« Épargnez-moi ça, charogne, grogna la princesse Rozala. Ce n’est pas le respect dû à un adversaire digne de ce nom, et ne prenez pas cela pour un quelconque arrangement. Vous avez simplement réussi, une fois encore, à vous faire passer pour le moindre des grands maux. »
Saisissant ses rênes, elle fit pivoter son cheval.
« On s’occupera de vous, Reine Noire, lança la princesse d’Aequitan. Un jour viendra où tous les péchés devront être expiés. »
Peut-être, songeai-je. Mais pas aujourd’hui, et pas par des gens comme vous. Je restai là, en selle, jusqu’à ce que les trompettes retentissent. La cavalerie battait en retraite, presque honteuse, mais mes yeux se tournèrent vers les combats dans les décombres. Au début, les soldats n’écoutèrent pas. C’étaient des Levantins, et l’ordre venait d’un commandement proceran. Mais les trompettes sonnèrent de nouveau, avec insistance, et l’appel finit par être entendu. Ainsi, la bataille prit fin. Pour l’instant, songeai-je. Le reste de leur armée marchait toujours vers ce cauchemar naissant, et d’autres troupes encore suivaient l’armée que j’avais menée jusque-là. Tout était loin d’être terminé, et c’est avec cette pensée lasse que je me mis en route vers les soldats que je venais de sauver.
Quand j’avais retrouvé la Troisième Armée, elle m’avait accueillie avec soulagement. Quand j’avais rejoint la Quatrième, elle m’avait fait les honneurs dus à une reine. Mais ce qui m’attendait au camp de la rive sud de l’Odelle était tout autre. Oh, il y eut des acclamations. Les remparts de bois et de terre battue étaient couverts de légionnaires de la Première et de la Deuxième, qui saluèrent mon retour d’un rugissement assourdissant. Mais tandis que je guidais Zombie sur la rampe menant au cœur du camp et que les portes s’ouvraient, je remarquai que l’escorte qui m’attendait à l’intérieur ne faisait pas partie de la foule en liesse. Je parcourus rapidement le groupe du regard — ils étaient quarante, plus qu’il n’en fallait pour une simple escorte si Juniper et Vivienne ne pouvaient pas venir elles-mêmes — puis m’attardai sur les soldats en armure légère. Quinze mages, et je ne crus pas que la présence de cinq ogres parmi les autres soldats fût une coïncidence. Robber avait mentionné qu’il y avait des consignes au cas où je reviendrais, me rappelai-je. Pour s’assurer que c’était bien moi, et non une coquille vide possédée par ce que j’avais trouvé en bas. C’était une précaution raisonnable, mais je sentis tout de même ma colère monter.
Je venais d’affronter une armée de cavaliers procerans sans même avoir une putain d’épée à la ceinture, et voilà l’accueil qu’on me réservait ? Une armée contre laquelle nous n’aurions même pas dû nous battre, pensai-je, de plus en plus furieuse ; et deux des trois responsables de cette absurdité avaient été ceux qui m’avaient envoyé cette escorte. Ma monture ralentit quand j’approchai des deux rangées de soldats qui m’attendaient, et je haussai un sourcil en reconnaissant l’une d’entre eux — même si, à vrai dire, elle n’était pas vraiment une soldate.
« Générale Hune, dis-je. Je vois qu’au moins une des commandantes de cette armée a trouvé le courage de venir m’accueillir en personne. »
La lourde cuirasse de l’ogre la faisait davantage ressembler à une forteresse d’acier qu’à une personne, mais elle ne portait pas son heaume — l’effet était presque comique, comme une touffe humaine perchée sur un engin de siège. Au premier regard, le visage de Hune Egeldotir n’avait rien perdu de sa brutalité, mais ses yeux conservaient leur patience et leur intelligence. Elle ne semblait pas avoir vieilli d’un jour depuis notre première rencontre, mais vu la longévité légendaire de son peuple, cela n’aurait pas dû me surprendre.
« Votre Majesté, répondit Hune d’une voix toujours étonnamment délicate pour sa taille. Bon retour parmi nous. »
« C’est gentil, dis-je sans chaleur en jetant un regard au reste du groupe.
« Les ordres, madame, dit l’ogre, sans la moindre trace d’excuse dans la voix.
Il aurait été plus raisonnable, pensai-je, de me plier à tout cela. De laisser les meilleurs mages dont disposait l’armée confirmer que je n’étais pas, en réalité, une enveloppe possédée avant de m’accorder le privilège de parler à la Régente de Callow et au Maréchal du même royaume. Mes doigts tressaillirent. Si je protestais, je me demandais de quel côté les légionnaires autour de moi prendraient parti. Il y avait beaucoup de Callowans parmi eux, pensai-je. Plus qu’il y en aurait eu quelques années plus tôt, mais avec Vivienne comme régente, leur loyauté n’était peut-être pas aussi limpide que je le croyais.
« Les ordres, répétai-je d’un ton pensif. Drôle de chose, les ordres. »
Ma voix se durcit.
« Générale Hune, à genoux. »
Mon ordre résonna, bien que je n’aie pas haussé la voix. Ce n’était pas nécessaire. L’ogre se figea, et je vis un frisson parcourir le reste des soldats qu’elle avait amenés. Tout autour de nous, les acclamations s’éteignirent peu à peu, les légionnaires comprenant qu’il se passait quelque chose.
« Votre Majesté… » commença Hune.
« Je vous ai donné un ordre, générale, dis-je doucement.
Elle me regarda et, quoi qu’elle y vît, elle comprit qu’il valait mieux ne pas discuter. Comme un grand chêne qui s’abat, l’ogre s’agenouilla dans la neige boueuse. Je jetai un coup d’œil aux légionnaires qui l’accompagnaient, aux mages mal à l’aise et aux soldats qui se tendaient.
« Dispersez-vous, dis-je froidement.
Je ne pris pas la peine de vérifier s’ils obéissaient, mais le bruit de pas pressés me confirma que oui. Je pressai les genoux contre Zombie, qui avança jusqu’à ce que je lui ordonne de s’arrêter devant Hune, toujours à genoux.
« Relève-toi, Hune, dis-je. Et la prochaine fois que l’un d’eux essaiera de te donner un ordre pareil, souviens-toi de la personne à qui tu as prêté serment. »
L’ogre se releva. De la colère brillait dans ses yeux, mais autre chose aussi. Jusqu’ici, je m’étais contentée de laisser Juniper tenir presque toutes les rênes de l’Armée de Callow. Peut-être qu’un rappel, de temps à autre, de la personne qu’ils servaient ne serait pas de trop.
« Je n’oublierai pas, Votre Majesté, dit la générale Hune.
Je la regardai, presque amusée par son audace.
« Alors, accompagne-moi, dis-je. Je compte avoir une conversation franche avec la Régente et le Maréchal. »
La lueur dans les yeux de l’ogre me dit que, même si elle ne m’aimait pas particulièrement, elle n’avait pas oublié non plus qui l’avait mise dans cette situation. Nous traversâmes le camp fortifié, Hune en tête puisqu’elle en connaissait les lieux, mais les légionnaires s’écartant sur notre passage, nous arrivâmes bientôt devant un grand pavillon. J’y aperçus mes propres bannières, parmi les autres. Je ne mis pas pied à terre. Une ligne entière de soldats montait la garde autour du pavillon.
« Vous êtes relevés, légionnaires, dis-je.
Le lieutenant parmi eux — un orque — jeta un regard à Hune, et mon irritation redoubla.
« Si je dois répéter un ordre encore une fois, dis-je, il va falloir dresser une potence aujourd’hui. »
« Madame, croassa le lieutenant en me saluant à la hâte.
Sous mon regard glacial, les autres filèrent avec lui.
« Générale, dis-je. Si vous voulez bien ? »
L’ogre écarta les pans du pavillon et j’y entrai à cheval sans même avoir besoin de baisser la tête. Elle parut surprise lorsque je lui fis signe de me suivre. Le pavillon était encore rempli d’officiers. L’état-major au complet de Juniper était présent, avec quelques autres. Un vieux orque, un bandeau noir sur un œil et deux aides à ses côtés, n’avait pas besoin d’être présenté, mais je faillis ne pas reconnaître Vivienne. Elle avait laissé pousser ses cheveux et ne portait plus de cuir. Une vingtaine de personnes se trouvaient dans le pavillon quand j’entrai, mais un battement de cœur plus tard, on aurait entendu une épingle tomber. Juniper fut la première à réagir.
« Hune, qu’est-ce que tu as… »
« Juniper, si tu veux encore avoir un bâton de maréchal à la fin de cette conversation, assieds-toi et ferme-la, dis-je calmement.
L’orque tressaillit comme si je l’avais frappée.
« Mais… »
« Au nom de ton serment, Limier infernal, grondai-je en kharsum, tu vas te taire. »
Elle déglutit bruyamment. Je jetai un regard au maréchal Grem le Borgne, dont le visage affichait une neutralité parfaite.
« C’est un plaisir de vous rencontrer, Maréchal, dis-je. Nous parlerons plus tard. »
« Le plaisir est partagé, Reine Noire, grommela le vieil orque.
Il inclina la tête, marque de respect mais pas de soumission, et il comprit le message. Ses aides le suivirent. Je tournai donc mon regard vers les autres officiers. Ceux-là, au moins, étaient les miens. Je vis Aisha m’observer d’un visage impassible, une main posée sur le bras de Juniper.
« Dehors, dis-je en inclinant la tête.
« Catherine, ce n’est pas… »
La voix de Vivienne, dont le ton s’efforçait presque de m’apaiser, me fit crisper les doigts à nouveau. Zombie sentit mes jambes se resserrer et hennit avec colère.
« Ta régence est terminée, Vivienne Dartwick, dis-je. Pose le sceau sur la table. »
L’état-major avait quitté la tente avant que le sceau ne claque contre le bois. Vivienne me regardait comme si elle ne m’avait jamais vue.
« Générale Hune, asseyez-vous, dis-je. Selon l’issue de cette conversation, vous pourriez commander l’Armée de Callow d’ici la fin de la journée. »
« Vous ne pouvez pas être sérieuse, dit Vivienne.
« Nauk est mort, dis-je. J’ai dû sauver moi-même la Troisième Armée de l’encerclement et de l’anéantissement. Heliké a saigné la Quatrième à blanc, alors qu’elle faisait pratiquement des allers-retours sur la même parcelle d’Iserre. Aujourd’hui, je vous ai trouvées engagées dans une bataille rangée contre une armée de la Grande Alliance — autrement dit, une force qui aurait dû se trouver trois mois de marche au nord, à empêcher le putain de Roi Mort d’écraser Procer. »
Ma voix avait monté, mais je m’obligeai à expirer pour me calmer.
« Pour couronner le tout, repris-je d’un ton égal, vous étiez en train de perdre cette bataille au point que j’ai dû intervenir personnellement pour régler la situation. J’aurais préféré avoir cette conversation avec l’Adjoint à nos côtés et aucune armée ennemie à moins d’une journée de marche. Mais votre petite démonstration dehors m’a officiellement fait perdre patience. »
Mon bâton frappa le sol sous nos pieds dans un bruit sourd. Tous deux reculèrent.
« Maintenant, dis-je calmement, expliquez-moi pourquoi l’une de vous devrait encore être jugée digne de prendre la moindre décision, à part choisir ce que vous mangerez au dîner. »