Chapitre 322
« La veille d’une bataille, c’est tout un pays qui retient son souffle. Seul le matin dira si ce qui en ressortira sera acclamation ou lamentation. »
— Le roi Albert Fairfax de Callow, le Trois-fois-envahi
« Responsabilité, ça me paraît presque trop gentil comme mot », dit Hakram.
Il ne prononça pas ces mots comme un reproche ou une plainte, mais comme un simple constat. L’Adjoint évaluait une faiblesse, rien de plus. Je le connaissais depuis assez longtemps pour prendre ses paroles telles quelles, et, à vrai dire, Indrani aussi, probablement. Ça ne l’empêcha pas de lui attraper le moignon du bras et de le lui tordre derrière le dos, forçant un orque à la musculature impressionnante, qui la dépassait d’un bon pied, à se pencher de douleur. La scène avait quelque chose d’absurde : Hakram était grand, même pour les siens, et ses épaules étaient plus larges que celles de tous les humains que j’avais rencontrés. Avec sa cuirasse, qu’il portait comme si elle était faite de plumes, ses crocs pareils à des couteaux et sa main d’os, l’Adjoint avait l’air capable de la briser en deux. Et pourtant, je n’étais même pas sûre qu’il faisait semblant, tandis qu’il se débattait sous la poigne ferme et soudaine de l’Archer.
« Je crois que tu voulais dire : “Archer, toi dont la beauté incomparable fait même l’unanimité chez les orques, merci de m’avoir apporté cette belle armée et d’avoir sauvé mon misérable cul d’orque geignard.” »
Un silence s’ensuivit.
« Enfin, Cat a aussi aidé », concéda-t-elle. « Et Akua était là, probablement. »
« Que de louanges », minauda la Diaboliste. « Continue donc, Archer, ou je vais être terriblement embarrassée. »
La robe d’un noir de nuit de son ombre ondulait jusqu’à ses pieds. Les jambes élégamment croisées, elle défiait les lois de la Création et parvenait on ne savait comment à se prélasser avec grâce sur une chaise pliante réglementaire des Légions. Son décolleté était plongeant, sans toutefois trop révéler les courbes en dessous, et ne tenait que sur une épaule, grâce à une sorte de bretelle qui lui faisait le tour du cou. La bordure jaune safran descendait nonchalamment, attirant le regard vers la longue fente qui dévoilait une partie de sa jambe. De temps à autre, je sentais sur moi les yeux dorés d’Akua, amusés, comme si elle me mettait au défi de la regarder. La Diaboliste avait l’air du péché incarné, et je n’étais pas convaincue que ce ne fût pas, ces jours-ci, sa véritable nature métaphysique. Cela dit, c’était bien moins subtil que d’habitude : elle ne recourait à ce genre de piques que lorsqu’elle était irritée. Elle était donc toujours furieuse d’avoir été tenue à l’écart des événements de Sarcella pour pouvoir se consacrer à bâtir mon puits. Ça lui passerait, décidai-je, sans accorder un regard à la peau sombre et lisse que révélait davantage le délicat mouvement de son pied.
« Tu ne vas pas me lâcher le bras tant que je ne l’aurai pas répété, c’est ça ? » soupira l’Adjoint.
« Devine », sourit Indrani en battant des cils avec un air de coquette.
Femme miséricordieuse par nature, je laissai à Hakram la dignité de faire semblant de ne pas entendre, tandis qu’il se rendait sans réserve. Mon regard était toujours tourné vers la même scène que lui : les cinquante mille drows que l’aube avait chassés de leurs tentes, où ils s’étaient écroulés, épuisés, pour dormir. Le général Rumena avait accepté qu’au moins un guerrier sur dix reste éveillé à l’aube, malgré l’épuisement ; compter entièrement sur l’Armée de Callow pour assurer notre protection aurait été risqué. Mais l’organisation s’avérait épineuse. Il nous fallait mobiliser des sigils entiers, car mélanger des guerriers de sigils différents aurait entraîné des problèmes sans fin. Or, cette garde était considérée comme une punition. Les porteurs de sigils se défiaient en duel pour que ceux des autres drows soient chargés de monter la garde. Les Sœurs avaient beau soutenir depuis longtemps mon ordre interdisant aux drows de s’entretuer pour la Nuit dans mon armée, les « premières blessures » étaient une autre histoire. Le porteur du sigil des Kuresnik était le plus faible de son espèce au sein de l’Expédition du Sud, et son sigil avait dû monter la garde sept jours de suite avant que l’affaire ne me soit rapportée.
Le sigil des Kuresnik était littéralement en train de se désagréger sous la pression : c’était la première preuve que maintenir les drows éveillés à répétition aux premières heures du jour aurait des conséquences physiques. Beaucoup de dzulu étaient tombés malades et étaient devenus extrêmement sensibles à la lumière ; certains Puissants avaient vu leurs pouvoirs s’affaiblir, même après la tombée de la nuit. Les Premiers-nés appelaient désormais cela la maladie de l’aube. Rumena était intervenu pour régler le problème, mais même lui n’avait pu mettre fin aux duels. Respecté, le Faiseur de tombes demeurait le premier parmi ses pairs, sans détenir l’autorité largement incontestée qu’aurait un général dans les Légions ou l’Armée de Callow. J’avais fini par perdre patience et j’avais dit aux porteurs de sigils que s’ils comptaient poursuivre cette pratique, ce serait selon mes règles. Désormais, les duels étaient attribués par tirage au sort entre des paires de porteurs de sigils. Je les avais avertis que j’arracherais personnellement la Nuit à quiconque tenterait de contester le résultat une fois le duel terminé. Et à quiconque essaierait de faire ce coup-là pendant les tours de garde, alors que l’ennemi se trouvait à distance de marche. Le Puissant Radenbog avait paru douter de ma capacité à faire respecter cette règle lorsque je l’avais annoncée. Je l’avais donc laissé trois jours sans la moindre parcelle de Nuit à sa disposition.
Après avoir perdu deux orteils à cause des gelures, il fut dûment remis à sa place quand je lui rendis son pouvoir.
« Maintenant que l’Archer a cessé de rudoyer le seigneur Adjoint, peut-être pourrions-nous nous occuper de questions plus urgentes ? » suggéra Akua d’une voix douce.
« C’est “dame Archer” pour toi, Spectre de mauvaise foi », répliqua Indrani, amusée plutôt qu’énervée.
Je vis, en me retournant vers mon conseil improvisé, que ce détail n’avait pas échappé à Hakram. Je crus presque entendre les rouages tourner derrière son visage impassible, toutes les questions qu’il garderait pour lui jusqu’à ce que nous nous retrouvions seuls.
« Akua n’a pas tort, dis-je. Les drows ne pourront reprendre la marche que dans quelques heures, et il faudra en consacrer au moins deux à tout organiser avec les généraux de la Troisième et de la Quatrième. Je veux que nous ayons un plan d’action clair avant ça. »
Je laissai retomber les pans de la tente, retrouvai la chaleur et m’installai sur une chaise pliante. Mon bâton était toujours appuyé contre la paroi de toile ; sa surface semblait floue à cause de la proximité du brasero à charbon. J’acceptai la coupe de vin qu’Akua me tendit et fus agréablement surprise d’y reconnaître, dès la première gorgée, un vin d’été de la Vallée. Je la remerciai d’un signe de tête et elle me répondit par un sourire en coin, levant sa propre coupe. Comme on pouvait s’y attendre, Indrani préférait s’asseoir sur la table plutôt que sur sa chaise pliante. Hakram, lui, resta debout. Comme un officier venu faire son rapport, ne pus-je m’empêcher de penser.
« Nous allons rejoindre les colonnes de Juniper, dis-je. Là-dessus, il n’y a pas à discuter. Mais j’ai besoin de quelques précisions. »
Je haussai un sourcil en croisant le regard de Hakram.
« Je veux dire, plus précisément : qu’est-ce que tu foutais, avec Vivienne, à faire marcher la majeure partie de l’Armée de Callow droit dans ce guêpier ? Pourquoi pas seulement toi et la Chasse, Hakram ? Tu n’as pas besoin de quarante mille légionnaires pour une extraction. »
« Nous avions plusieurs problèmes sur les bras, répondit l’Adjoint. Nous aurions dû aller chercher les Légions piégées, quoi qu’il arrive, mais les complications se sont vite accumulées. »
Je n’avais rien contre le fait qu’ils soient allés chercher les légionnaires que Noir avait menés en Procer — il le savait bien. Outre le gâchis insensé que cela aurait représenté de laisser le Dominion et la Principauté massacrer certains des meilleurs soldats et commandants de Calernia à la veille d’une guerre totale contre Keter, d’autres éléments entraient en jeu. L’Armée de Callow avait accueilli dans ses rangs deux des anciennes Légions après la seconde Liesse, et nombre de leurs officiers avaient des amis ou des parents dans l’armée piégée. À tout le moins, ne rien faire aurait provoqué un mécontentement généralisé et des désertions. Ajoutez à cela que j’avais personnellement promis à Juniper d’intervenir si la situation tournait mal pour eux, et laisser le maréchal Grem et ses armées mourir aurait pu nous attirer de graves ennuis avec Vivienne et Hakram. Mais il y avait une différence entre monter une opération de sauvetage et envoyer ce qui devait être la majeure partie de l’Armée de Callow au beau milieu du territoire proceran.
« Malicia est en mouvement, dit doucement Akua. N’est-ce pas ? »
Ce n’était pas une question posée au hasard, mais elle n’en avait jamais l’air avec elle.
« Indirectement, répondit Hakram. La Haute Dame Abreha d’Aksum a été nommée Gouverneure impériale de l’Île bénie et chargée de gérer la situation des réfugiés. »
Je fronçai les sourcils. J’avais déjà parlé à cette grande dame, après la première Liesse. Elle m’avait proposé de soutenir ma demande visant à établir un conseil dirigeant pour Callow si je tuais les autres otages Trueblood que j’avais pris à Akua, alors Héritière ; elle avait aussitôt trahi ses prétendus alliés dès qu’il était devenu évident que j’avais le dessus. Plus tard, elle avait pris la tête des soi-disant « Modérés », après que Malicia eut commencé à démanteler méthodiquement les Trueblood. Cette vieille Soninké était traîtresse et sans doute aussi dangereuse que quiconque pouvait prétendre au titre de Haute Dame de Praes, mais je ne l’avais jamais considérée comme une menace véritable. L’Impératrice aurait dû lui mettre le pied sur la gorge autant que possible et, même si Aksum disposait encore de troupes personnelles presque intactes, la Haute Dame Abreha n’était pas réputée pour ses talents militaires.
« Thalassina a été vaporisée, ce qui signifie que les Kebdana ont cessé d’exister en tant que force politique à Praes pour au moins une génération, observa Akua. Mais cela ne suffirait pas à faire d’Abreha Mirembe une véritable menace. Laquelle est tombée, Okoro ou Foramen ? »
La mâchoire de Hakram eut un léger tressaillement ; ce fut le seul signe visible de son étonnement. Il ne devrait pas être si surpris, pensai-je. Dès le berceau, le monstre qui lui servait de mère avait élevé la Diaboliste à boire et respirer la politique des Terres désolées à son plus haut niveau. Personne de notre camp ne pourrait jamais vraiment comprendre cette réalité, du moins pas comme elle. Derrière ces yeux dorés se cachaient des décennies d’apprentissage de la toile d’inimitiés et d’alliances qui unissait l’aristocratie de l’Empire de l’Effroi, autant de savoirs auxquels seuls ceux qui naissaient dans cette caste sacrée pouvaient accéder. L’Adjoint devrait faire face à la même vérité que moi au sujet d’Akua Sahelian : damnée au-delà de toute rédemption, elle n’en était pas moins terriblement utile.
« Foramen, répondit Hakram, les yeux fixés sur moi plutôt que sur la Diaboliste. Tu m’as chargé de négocier l’accès aux munitions et à l’acier gobelin, Catherine, et je l’ai fait. Le royaume de Callow a reconnu la souveraineté de la Confédération des Eyries Grises, y compris sur l’ancienne ville praesi de Foramen. »
Je laissai échapper un sifflement admiratif.
« Alors les Matriarches ont vraiment hissé le drapeau de la rébellion, dis-je. Je pensais qu’elles attendraient le tout dernier moment, pour jouer sur les deux tableaux. »
« Nous leur avons prêté de l’or et des armes pour les pousser à agir, reconnut l’Adjoint. Vivienne et moi pensions qu’il fallait mettre en place une stratégie d’endiguement de Praes, après la vague d’assassinats menée par Malicia l’année dernière. »
« L’or des nains, dis-je, comprenant enfin. Alors tu l’as bien obtenu. »
« Nous avons eu accès à des comptes à Mercantis, confirma-t-il. Nous en avons fait bon usage. Les Matriarches nous rembourseront en nous fournissant ce que nous voulons, à savoir leur acier et leurs munitions. »
J’acquiesçai. C’était risqué, mais cela donnait à Malicia un problème à gérer, pour changer. De plus, il nous fallait ces munitions pour que la doctrine militaire de l’Armée de Callow — qui reprenait largement celle des Légions de la Terreur — reste pleinement applicable. Sans elles, tout mon corps de sapeurs perdrait pour ainsi dire ses dents.
« Alors pourquoi la chute de Foramen ferait-elle de la Haute Dame Abreha un problème pour nous ? demandai-je en jetant un coup d’œil à Akua. »
« Les gobelins auront massacré tous les Banu qui leur seront tombés sous la main, ce qui signifie que deux grandes familles de Praes auront été anéanties coup sur coup, expliqua la Diaboliste. Cela inquiétera les autres. Nok a été mise à sac, ce qui ébranlera la confiance de son Haut Seigneur dans l’autorité de l’Impératrice. Avec Wolof aux mains de mon cher cousin Sargon, que Malicia devrait posséder corps et âme — peut-être même au sens littéral — et la Haute Dame Takisha de Kahtan qui partage désormais une frontière avec les Matriarches… on peut soutenir que la Haute Dame Abreha est maintenant la deuxième femme la plus puissante de Praes. Ses terres sont intactes, ses troupes fraîches et son influence à son apogée. Autrefois, cela aurait suffi à faire d’elle la Chancelière. »
« Alors Malicia l’a envoyée sur l’Île bénie, en espérant qu’elle nous causerait des ennuis plutôt qu’à elle, dis-je en fronçant les sourcils. »
« Je parierais que son intention est de pousser la Haute Dame Abreha à agir contre Callow, puis de la faire tuer de notre main, répondit Akua avant d’incliner la tête vers Hakram. Je suppose qu’elle a pris contact en privé avec la dame-régente Dartwick pour lui assurer que toute action d’Abreha serait contraire à ses propres instructions ? »
Hakram découvrit ses crocs.
« Et si nous la tuons, il n’y aura pas de représailles », dit l’orque, acquiesçant tacitement à tout ce qu’elle venait de dire.
Je fermai les yeux un instant, le temps de rassembler les pièces. Mais alors, pourquoi l’Armée de Callow était-elle partie vers l’ouest plutôt que vers l’est, sachant qu’une Haute Dame ambitieuse et dangereuse se trouvait à notre frontière orientale ? Je ne croyais pas Hakram ou Vivienne assez stupides pour dégarnir Summerholm, ni Juniper assez folle pour les laisser faire ; la porte ouvrant sur le centre de Callow tiendrait donc, même en cas d’attaque surprise. Mais quelle solution à long terme comptaient-ils trouver à Iserre pour démêler ce sac de nœuds ? Ils venaient chercher Grem le Borgne, après tout, et… oui, ça ferait l’affaire.
« Vous voulez utiliser les Légions de la Terreur loyales à Noir comme rempart entre nous et Malicia, dis-je soudain en rouvrant les yeux. J’imagine que Grem et ses légions seraient placés sur l’Île bénie, avec un accord bien ficelé pour l’approvisionnement, dont la Couronne se chargerait de fournir le grain. »
« Et davantage encore, répondit Hakram. J’ai discuté avec les Clans prêts à recevoir mes émissaires. Certains se souviennent encore que les Steppes ont presque secoué le joug de la Tour, à l’époque où Nefarious régnait. »
« Ah, souffla Akua, ravie. Grem le Borgne, l’orque qui aurait pu devenir le premier Seigneur de guerre depuis l’occupation mézienne, s’il n’était pas entré au service du Seigneur Charogne. Tu comptes encercler les Terres désolées de royaumes peau-verte, dont l’un serait uni sous l’autorité du seul orque vivant qui pourrait raisonnablement être accepté comme seigneur de tous les clans. »
Ce n’était pas, décidai-je, qu’elle se réjouissait à l’idée que Praes perde une partie aussi importante de son territoire. Elle admirait simplement l’élégante cruauté du plan : encercler un ennemi d’un réseau de nations alliées en faisant appel à des liens que Malicia ne pouvait prétendre supplanter.
« C’était l’idée de Vivienne, dit l’Adjoint. Elle travaille sur le maréchal Grem, même si, à moins que le Chevalier Noir ne meure, nous avons peu de chances de le convaincre. »
« Donc, si tout se passe bien, nous pourrons régler toute la question de la frontière orientale, dis-je. Ce qui nous laissera libres de reconstruire Callow en paix et de conclure des accords avec la Grande Alliance. C’est toujours ça qui me tracasse, Hakram. Pourquoi avoir envoyé une force aussi importante ici ? »
« Parce qu’ils tordent le bras de Cordelia, lança Indrani. C’est bien ça, Mainmorte ? »
Son ton désinvolte trancha dans la conversation, rappel soudain que, même si elle était restée silencieuse jusque-là, l’air de s’ennuyer à mourir, elle avait suivi attentivement. Et comme toujours, elle alla droit au cœur du problème.
« De toute façon, il fallait envoyer quelques soldats à travers la frontière pour faire bouger les Légions, poursuivit l’Archer. Et regarde un peu : ça allait les mener tout près de Salia. Assez près pour qu’elle s’inquiète de voir une porte s’ouvrir à deux pas de chez elle, si vous décidiez de jouer les durs. Alors vous vous êtes dit : pourquoi ne pas faire un peu pression sur la Première Princesse ? »
Je fixai Hakram, qui avait l’air plutôt penaud. Ou affamé. Cela faisait un moment que je n’avais pas eu à déchiffrer les nuances des expressions orques.
« Faire d’une pierre deux coups, admit-il d’un grondement grave. La campagne devait être rapide, avec peut-être quelques escarmouches pour aguerrir nos nouvelles recrues. Vivienne offrirait une trêve à la Première Princesse, à condition qu’elle nous remette les Légions. Grâce à la menace implicite que représenterait notre présence, nous lui proposerions aussi de lui rendre le prince Amadis. Les armées de la Grande Alliance pourraient avancer vers le nord sans entrave. À ton retour, tu trouverais nos frontières sécurisées et une armée aguerrie, prête à combattre le Roi Mort. Nous serions en position de force pour exiger les Accords de Liesse en échange de notre aide. »
« Et Noir ? demandai-je d’un ton égal. »
« À notre connaissance, il n’est pas aux mains des Procerans, répondit l’Adjoint. Et les Héros ne sont pas si faciles à négocier. »
C’était un plan net et bien ficelé, qui réglait d’un seul coup la plupart des problèmes de Callow. Malicia serait sur la défensive, la frontière de l’Île bénie confiée à un général renommé, personnellement loyal à mon père, qui avait déjà ignoré une convocation officielle de l’Impératrice ; et les soldats dangereusement inexpérimentés de l’Armée de Callow auraient un avant-goût de campagne avant l’horreur de la guerre contre Keter. C’était même plus malin qu’ils ne l’avaient cru : une trêve entre Cordelia Hasenbach et Callow aurait permis à cette dernière de recommencer à acheter des armes aux nains. La Première Princesse devait s’en inquiéter en ce moment même. La guerre civile avait mis sur le marché tant d’acier bon marché que les armées proceranes ne risquaient pas d’en manquer de sitôt, mais Hasenbach était assez clairvoyante pour comprendre qu’elle ne pourrait pas mener une guerre de longue haleine contre le Roi Mort sans que des forges étrangères soutiennent le Procer. En gros, trois options s’offraient à elle : Callow, la Ligue des Cités libres ou le Royaume d’En dessous. Puisque deux d’entre elles lui étaient fermées tant qu’elle serait en guerre contre moi, et que le Tyran tirait les ficelles de la troisième, elle verrait bien où cela la menait. C’était un plan solide, il fallait le reconnaître.
Seulement, au lieu de suivre le plan, l’Armée de Callow se retrouvait coupée en deux à Iserre, encerclée par les armées proceranes et levantines, sans aucun moyen d’emprunter une porte faë avant que j’arrive. Nous avions perdu des soldats, la Grande Alliance aussi, et, tandis que le chaos se répandait, le Tyran d’Héliké avait ourdi ses propres manigances, au service d’un dessein toujours impénétrable. Quelque part dans la campagne, mon père était aux mains du Pèlerin Gris, qui serait attiré par toute bataille décisive entre mes armées et celles de l’Alliance, aussi sûrement que la nuit succède au jour. Ajoutez à cela la disparition de Masego après qu’il eut assisté à une sorcellerie assez terrifiante pour raser une bonne partie d’une ville et une flotte de guerre. Il avait mis la main sur les ruines de Liesse — peut-être l’arme magique la plus dangereuse de notre époque — et devait être trop blessé ou désorienté pour contacter qui que ce soit parmi Woe. Ce serait un chaos sanglant, pensais-je, fait de morts et de trahisons à perte de vue. Le genre de désastre qui déterminerait le destin d’un continent pour les années à venir.
« Eh bien, dis-je enfin. Ça risque d’être un peu compliqué. »
« Ça risque d’être un peu compliqué, répéta gaiement Indrani. Voilà qui ferait un bon titre pour tes mémoires, Cat. »
« J’ai toujours eu un faible pour “ça a empiré”, proposa Hakram, ce traître infâme. »
« Le meurtre s’ensuivit », suggéra Akua avec tact.
Je lui lançai un regard noir, mais elle me le rendit, l’air narquois et insolent.
« Vous ne servez à rien, me plaignis-je. »
« Les mémoires de Hakram », sourit Indrani.
Je lui adressai un geste obscène, ce qui ne fit que redoubler son rire. Me rappelant enfin que j’avais une coupe de vin sur la table depuis le début de cette conversation, je m’en emparai et humectai ma gorge desséchée. Dieux, comme ça m’avait manqué de pouvoir apprécier les choses.
« Très bien, dis-je. Essayons de trouver un plan qui ne condamne pas tout le continent. »
« À la vôtre », sourit Akua Sahelian en levant sa coupe à son tour.