Chapitre 321
« Certains actes n’ont besoin d’être commis qu’une fois pour résonner ensuite comme une menace dans chacun de vos silences. »
– Impératrice de l’Effroi Massacre Première
Les soldats du Tyran tuaient mes gens.
Quand je les avais aperçus à des lieues de distance, les cataphractes se préparaient à lancer un raid nocturne. C’était la guerre, me rappelai-je. Et puis, malgré tous les discours que je tenais sur les alliances et les marchés avec Kairos, il restait autant mon ennemi que mon allié. Sans doute manigançait-il quelque chose, un plan visant à pousser la Quatrième Armée à se déplacer d’une manière ou d’une autre, dans un but plus vaste. Peut-être des escarmouches contre les Levantins, ou bien voulait-il s’assurer que la Quatrième ne croiserait pas l’une des forces de la Ligue. Les cataphractes harcelaient mes légionnaires, comme ils l’avaient fait avec ceux de la Troisième ; ils ne leur plantaient pas de couteau dans le dos et ne s’engageaient pas dans un combat à mort. Ce n’était pas différent de Malicia qui mettait à l’épreuve les frontières orientales de Callow à coups de réfugiés et de bandes armées, comme un chat malveillant plantant ses griffes dans quelque chose pour voir sa réaction. Le plus sage serait de réprimander la cavalerie helikéenne, de lui taper sur les doigts et de la renvoyer ennuyer quelqu’un d’autre. Ils avaient abandonné leur raid quand j’étais intervenue, non ? La seule vue d’une cavalière solitaire avait suffi à mettre fin à la charge de quelque quatre mille kataphraktoi, et lorsque ma vaillante Zombie le Quatrième s’avança au trot, leurs rangs se replièrent vers l’intérieur. Ils obéissaient aux ordres de l’un de ces redoutables déments que les Helikéens idolâtraient depuis des siècles. Je me répétai tout cela en faisant arrêter ma monture, et cela suffit à retenir ma main. Puis une voix murmura dans mon esprit : les soldats du Tyran tuent tes gens.
Mes doigts se crispèrent, faisant grincer mes gants de cuir. Le Manteau de Woe flottait derrière moi dans la brise nocturne. Je regardai un groupe d’officiers sous la bannière même d’Héliké chevaucher à la tête de leur troupe. Ils étaient cinq, en armure battue par les intempéries, leurs lames au fourreau. Leurs casques coniques à cimier arboraient des plumes cérémonielles rouges qui saillaient comme une éclaboussure de sang ; sous le bord de l’acier, deux bandes incurvées leur cerclaient les yeux. De là, un voile de mailles leur descendait jusqu’à la poitrine. L’officière qui les menait dénoua le sien, révélant une bouche couturée de cicatrices.
« Reine Noire, dit l’Helikéenne dans un bas-miezan teinté d’accent, je… »
« À genoux », l’interrompis-je à voix basse.
Dans le silence qui suivit, le mot retentit comme un coup de tonnerre. Une pause s’installa, tandis que la brise promenait ses doigts invisibles sur le tapis de neige entre nous. Les officiers assemblés derrière leur porte-parole s’indignèrent de cet ordre. Leur cheffe leva la main.
« Nous servons le Tyran d’Héliké, répondit-elle. Et nous ne nous inclinons devant personne d’autre. »
Je levai mon bâton et, dans un claquement retentissant, l’abattis sur le sol hivernal. L’ordre que je n’avais pas prononcé résonna dans la Nuit comme un décret qui se propageait en ondes, et le voile sous lequel nous nous étions approchés fut arraché sous le sourire du croissant de lune. Les étendards sigillés se dressaient comme les mâts d’un navire au milieu de la mer parfaitement immobile des Premiers-nés, frémissant dans un murmure. Du rouge, du noir et du bleu, sillonnés de traits d’argent et d’or. Deux d’entre eux dominaient tous les autres. Ocre incrusté d’or, une rainette en fleur. Rumena. Du violet barré d’argent, un arbre portant deux cercles inachevés. Losara. Vingt mille drows se tenaient comme des statues autour des cavaliers d’Héliké, leur peau grise marquée des couleurs de leurs sigils. La peur déchira les tueurs en armure d’acier assermentés au Tyran, telle une secousse soudaine et brutale.
« À genoux, dis-je doucement, ou que les dieux m’en soient témoins, je vous tuerai tous. »
Des silhouettes glissèrent sur mon visage : deux corbeaux, très haut dans le ciel, passèrent entre la lune et mon profil. Ils projetèrent des ombres tranchantes comme des rasoirs, tandis que les Sœurs souriaient contre mon cou et qu’Andronike fredonnait d’approbation. Elle n’avait pas oublié le cauchemar qu’était devenu Rochelant et n’éprouvait aucune affection pour ceux qui serviraient son architecte dément. Je croisai le regard pâle de leur cheffe, cerné d’acier, et vis la peur s’y répandre comme de l’encre dans l’eau. Les paroles qui suivirent furent débitées à la hâte, tandis que les soldats commençaient à mettre pied à terre, sous mon regard.
Sous le croissant de lune, quatre mille kataphraktoi s’agenouillèrent dans la neige.
« Vous resterez à genoux, dis-je, jusqu’à ce que je vous ordonne de vous relever. »
Zombie obéit à ma volonté et fit demi-tour, s’éloignant au petit trot. Je les laissai à genoux et partis ramener ma Quatrième Armée dans le rang.
Les acclamations commencèrent à retentir depuis la palissade quand je fus à quatre-vingt-dix mètres. Derrière les fortifications de bois, le camp de la Quatrième Armée s’était embrasé, de flammes comme de ferveur, telle une fourmilière en pleine ébullition. Des torches s’allumèrent et le mur qui me faisait face s’ouvrit. À soixante-dix mètres, je distinguai deux rangées de soldats se déployant pour former une avenue d’acier qui menait au cœur du camp de la Quatrième. Lorsque je fus à soixante mètres, une silhouette ailée descendit du ciel et se posa devant moi dans un geyser de neige. Et… de bois ? Qu’est-ce qu’un poteau faisait là… Zombie le Troisième, les yeux bleu vif brillants de joie, hennit bruyamment et trotta jusqu’à moi. Un sourire me vint aux lèvres et je passai ma main gantée sur sa crinière.
« Bonjour, ma belle, murmurai-je. Tu m’as regrettée ? »
Le cheval ailé que j’avais… acquis auprès de la Cour d’Été par des moyens techniquement blasphématoires contourna ma monture actuelle, passa derrière elle et vint frotter affectueusement son museau contre ma bonne jambe.
« Tu es une brave fille », la félicitai-je en lui tapotant l’encolure. « À moins que tu ne te sois encore mise à manger des cadavres. On en a déjà parlé. »
Zombie le Troisième hennit. J’eus l’impression qu’elle se sentait un peu coupable. Bon sang, j’avais dit à Hakram que, si c’était parfois un comportement approprié chez les orques, ça ne voulait pas dire qu’il pouvait laisser mon cheval s’y mettre. Le regard qu’elle lança à Zombie le Quatrième — qui n’était qu’une créature nécromantique, et donc à peu près aussi sensible que sa selle — n’avait rien d’amical non plus. Je haussai un sourcil.
« Allez, viens, dis-je en la caressant une dernière fois avant le départ. On retourne au camp. Laisse-moi juste m’occuper de ça. »
Un poteau de bois était attaché à sa bride. Je me penchai pour défaire le nœud et le laisser tomber. Flanquée de ma monture, je repris ma progression. La Quatrième Armée n’était pas l’un de mes anciens commandements à proprement parler. Elle comptait peu d’officiers issus de la Quinzième Légion d’origine et, si elle avait récupéré quelques tribuns disponibles de la Douzième du Général Afolabi, désormais dissoute, son état-major venait en réalité de la Sixième du Général Istrid, les Cuirassés — y compris le général lui-même, Bagram. Mais cela ne concernait que les officiers, pensai-je en approchant des portes ouvertes. Les os de la Quatrième Armée, pas sa chair. Dans les rangées et les rangées de visages, la plupart étaient jeunes et callowans. Des recrues enrôlées avant le début de la Dixième Croisade, ou durant les mois que j’avais passés dans le Sombreval. Des soldats qui n’avaient jamais connu mes armées comme faisant partie de l’Empire, même de nom. C’était peut-être pour cela que, lorsque je franchis les portes, les épées se dégainèrent et se levèrent en salut. Une avenue d’acier, cet ancien honneur réservé aux rois et reines de Callow.
« SALUT ! »
Le cri retentit dans la nuit avec défi, tandis que mes soldats m’accueillaient chez moi. Autrefois, pensai-je alors que leurs acclamations déferlaient sur moi, seuls les chevaliers auraient eu le droit de se tenir dans ces rangées. Mais les temps changent. La tête haute, ma cape flottant derrière moi, je chevauchai jusqu’au bout de l’allée sous le regard de milliers de soldats. Deux orques m’y attendaient. Je connaissais l’un d’eux pour avoir échangé quelques mots avec lui pendant et après qu’il eut intégré la Sixième à l’Armée de Callow : le Général Bagram. L’autre me fit sourire. Dieux, j’avais l’impression qu’un siècle s’était écoulé depuis la dernière fois que j’avais vu Hakram. Il était toujours aussi absurdement grand et massif, comme si les Cieux avaient permis à un vieux chêne de se promener. Sa main d’os était dépourvue de gant, été comme hiver, mais l’autre… Attends, quoi ? Je ne savais pas ce qui me stupéfiait le plus : qu’il ait réussi à perdre une autre main, ou qu’il n’ait pas pris la peine de la remplacer. J’arrêtai Zombie ; sa sœur s’immobilisa à côté de lui. Je plongeai mon regard dans les yeux sombres de l’Adjoint et haussai un sourcil.
« Tu sais, en perdre une, ça se comprend, dis-je. Ça arrive même aux meilleurs. Mais deux ? C’est vraiment négligent, Hakram. Tu n’as pas de réserve, après tout. »
« Je suppose que je ne pourrai plus applaudir, répondit l’Adjoint d’un air pensif. Et je n’ai jamais vraiment aimé le théâtre. »
Un silence s’installa.
« Tu avais déjà fait cette foutue blague la dernière fois que tu avais perdu une main, non ? soupirai-je. »
« Elle est plus drôle cette fois, m’assura-t-il. Tu sais, parce qu’il me reste de moins en moins de mains à perdre. »
Un rire hystérique qui ressemblait à un sanglot faillit m’échapper, mais, consciente des regards braqués sur nous, je le gardai au fond de moi. Je brûlais toujours d’envie de serrer cette brute dans mes bras, qui dévoilait juste assez ses crocs d’un côté de la bouche pour suggérer une provocation ou une moquerie. Un instant plus tard, je m’éclaircis la gorge et inclinai la tête vers Bagram.
« Général, le saluai-je. »
« Votre Majesté, me répondit-il d’une voix rocailleuse en exécutant le salut des légionnaires. La Quatrième Armée est à vous. »
Je jetai un regard derrière moi : les légionnaires se tenaient toujours là, épées levées. J’imagine que oui. Zombie bougea sous ma volonté et se tourna vers eux, tandis que mon bâton se levait presque de lui-même. Les lames commencèrent à frapper les boucliers, faisant un vacarme capable de réveiller les morts, et les acclamations montèrent de plus belle. Je lançai un regard appuyé à Hakram ; puis, après avoir mis pied à terre, je frappai l’épaule du Général Bagram et me penchai pour lui dire que je devais m’entretenir avec l’Adjoint. Il me conduisit non loin de là, jusqu’à ce que je reconnus comme l’ancienne tente de campagne d’Hakram. Je le suivis, boitant à sa suite. L’intérieur était dépouillé, comme toujours, à l’exception des inévitables piles de parchemins qui le suivaient comme une meute de chiens fidèles. Mais il y faisait chaud et clair, ce qui ferait l’affaire. J’avais à peine franchi les pans de la tente qu’il me souleva dans ses bras gros comme des troncs d’arbre, me faisant quitter terre. Je ris et lui rendis son étreinte, tout en lui donnant une tape sur l’épaule pour lui reprocher de me tenir ainsi, comme un agneau.
« Ça me fait plaisir de te revoir, avouai-je quand, enfin, la brute me reposa. »
« Moi aussi, Catherine, gronda-t-il. Ça fait beaucoup, beaucoup trop longtemps. »
« Je te le fais pas dire, marmonnai-je. »
« Je ne m’attendais pas à ce que tu nous retrouves, mais ta venue est loin d’être malvenue, dit Hakram. Les apparitions sur le champ, dehors… ce sont bien ceux que je crois ? »
« Des drows, confirmai-je. Même s’ils se nomment les Premiers-nés. Non, ne demande pas ; c’est beaucoup trop compliqué pour que j’aie envie de m’y mettre. »
L’orque lâcha un rire satisfait.
« Tu as amené les drows à la surface, dit Hakram avec un sourire. La première fois qu’ils remontent en force depuis des siècles. Les dieux doivent être repus, tu l’as vraiment fait… et ils sont si nombreux. Il doit y en avoir au moins quinze mille, là-dehors. »
« Vingt, rectifiai-je. Toute l’expédition d’Iserre compte cinquante mille combattants, même s’ils ont leurs problèmes. Ils se dirigent par ici, ils devraient arriver avant l’aube. La Troisième Armée s’est fait coincer à Sarcella par le Dominion, mais elle s’en est tirée après avoir laissé quelques plumes. Elle est avec le reste des drows. »
« La Prêtresse de la Nuit est donc notre alliée ? demanda l’Adjoint. »
« Elles s’appellent Sve Noc, dis-je. Et ce sont, eh bien… des déesses. Plus ou moins. »
« Tu as conclu une alliance avec des déesses, dit Hakram. »
« En quelque sorte, répondis-je. Tu parles à la grande prêtresse actuelle de la Nuit. Une alliance a été conclue, avec quelques conditions, mais les cinquante mille sont là pour nous soutenir. »
Hakram haussa un sourcil.
« La grande prêtresse, répéta-t-il. De la religion drow. Une religion de drows. Sans doute faite pour les drows. Et toi, si je ne m’abuse, tu n’es pas drow. »
« C’est bien ça, répondis-je avec légèreté. »
« Qu’est-il arrivé à la dernière grande prêtresse ? demanda-t-il. »
« Il n’y en avait pas. »
« Et comment as-tu convaincu les déesses ? »
« Je leur ai demandé très gentiment », dis-je avec un sourire enjôleur. « Le truc, c’était de le faire deux fois. »
« Cat, tu as menacé des déesses avec un couteau ? soupira l’Adjoint. »
« Bien sûr que non, répondis-je, offensée, ce qui était techniquement la vérité. »
L’orque me fixa sans rien dire.
« Nous avons trouvé un terrain d’entente, dis-je avec un brin de défensive. Tu ne comprendrais pas, tu n’es pas croyant. »
« Je ne toucherai pas à ça sans une bouteille sur la table et une demi-journée à perdre, marmonna Hakram. »
Je reniflai.
« C’est toi qui dis ça, répliquai-je. Qu’est-il arrivé à ta main ? Ne me dis pas que tu as soudain ressenti un besoin pressant de symétrie. »
« Un sacrifice nécessaire, répondit l’Adjoint. Tu comprendras quand tu verras Vivienne. »
Je haussai un sourcil.
« C’est probable, oui, dis-je. Mais tu vas me le raconter quand même. »
Il découvrit les dents, ce que je pris pour de la gêne.
« Ça va être une longue conversation, dit Hakram. »
Je l’observai attentivement. J’aurais pu insister, mais à ma connaissance, ce n’était pas nécessaire. Et si ça l’était, je lui faisais confiance pour me l’avoir dit.
« Alors on attendra d’avoir cette bouteille et une demi-journée, dis-je. Parle-moi de Masego. Je sais tout ce que sait Robber, mais il m’a dit que tu en saurais davantage. »
« Il en sait plus qu’un individu de son rang ne devrait en savoir, mais ça n’a rien de nouveau, répondit l’Adjoint. Si tu cherches à savoir où il se trouve, nous ne le savons pas. On l’a aperçu dans les champs à l’ouest de l’Île bénie, mais nous ne l’avons plus revu depuis. »
Je fronçai les sourcils.
« Mais ? »
« Avant que nous franchissions la porte d’Arcadie, dit Hakram, l’Observatoire nous a fait parvenir un rapport — le dernier que nous ayons jamais reçu. Liesse a disparu. »
« Les ruines ? Elles ont été détruites ? »
« Disparues, dit l’orque. Dans le sens où elles ont été déplacées. Et nous ne savons ni comment ni où. »
Mon premier réflexe fut de répondre que c’était impossible, surtout avec les protections démesurément puissantes que j’avais fait installer autour de ruines toujours aussi dangereuses. Puis je me rappelai qui les avait mises en place, précisément.
« Tu crois qu’il a réussi à emporter la ville, d’une façon ou d’une autre, dis-je. »
« Je crois qu’il a perdu la raison depuis Thalassina, grimaça Hakram. Et qu’il a mis la main sur les fragments brisés de l’arme magique la plus dangereuse que ce continent ait connue depuis l’époque de Triomphante. Quant à ce qu’il compte en faire, je ne peux que le deviner. »
Eh bien, merde. On pouvait encore rattraper la situation. Akua était avec moi, et elle savait mieux que quiconque comment fonctionnait cette monstruosité — après tout, elle en était l’architecte. Mais tant que nous ne saurions pas comment Masego se déplaçait, ce serait une épée de Damoclès suspendue au-dessus de quelqu’un. Impossible de savoir qui, si le désastre de Thalassina avait affecté l’esprit du Hiérophante.
« Il faut le retrouver, dis-je. Vite. Tu as une idée de ce qui est arrivé à l’Observatoire ? »
« Rien de concret, pas plus que pour les portes qui s’affolent. Nous avons une douzaine d’hypothèses, mais les mages passent leur temps à démonter celles des autres, avoua l’Adjoint. Environ un tiers d’entre eux pensent que c’est lié à la façon dont la divination est bloquée en Iserre ; les autres s’accordent à dire que ce sont deux problèmes entièrement distincts, sans aucun rapport. »
J’estimai que c’était une sinistre ironie : la personne la plus susceptible de nous éclairer sur ce qui se passait était aussi celle que nous avions besoin de retrouver grâce à l’Observatoire.
« Je verrai ce qu’Akua peut découvrir, mais elle n’aura pas beaucoup de temps à y consacrer, dis-je. Je lui ai confié autre chose. »
Il acquiesça.
« Archer va bien ? »
« Elle essaie de régler certaines choses, répondis-je. Ça a été… terrible là-bas, Hakram. Elle a failli y rester. »
Je vis ses bajoues remuer tandis qu’il passait sa langue contre ses crocs, ses rouages intérieurs tournant à toute vitesse pour déterminer si le moment était bien choisi pour poser la question.
« Une bouteille et une demi-journée, répéta enfin l’Adjoint. »
J’acquiesçai.
« Il faut parler au Général Bagram, dis-je. Fixer quelques règles de base concernant les drows et se préparer à l’arrivée de la Troisième. Je veux aussi connaître l’état de la Quatrième. »
« Il nous attendra, dit Hakram. »
« Alors allons-y, soupirai-je. Nous gaspillons la lumière de la lune. »
« Tu as quatre mille cataphractes qui se sont rendus, dehors, Catherine, me rappela-t-il. Il faut s’occuper de la situation. »
« Ils ne se sont pas rendus, dis-je. Je n’ai rien offert ni demandé. Ils méditent sur leurs péchés, c’est tout. »
Les yeux sombres de l’Adjoint scrutèrent mon visage.
« Tu envisages de les tuer, dit l’orque. »
Je crispai les doigts, puis les détendis.
« Certains, avouai-je. Si je les laisse partir aujourd’hui, demain ils seront de nouveau une lame dans l’arsenal du Tyran. »
« Alors nous rompons définitivement avec la Ligue ? demanda-t-il. »
Je grimaçai.
« Non, reconnus-je. Certains intérêts vont dans le même sens. »
« Dans ce cas, tu ne peux pas les massacrer, dit Hakram. »
« À moins que tu aies beaucoup plus de vivres que la Troisième, on ne peut pas non plus les garder prisonniers, dis-je sèchement. Quatre mille hommes et quatre mille chevaux. On pourrait sans doute abattre les chevaux pour leur viande, mais les soldats ? Vu ce qui se trouve là-dehors, nous n’avons pas assez d’hommes pour les garder ni de nourriture à leur donner. Pas sans réduire nos réserves à un niveau dangereusement bas. »
« J’ai combattu ces cavaliers, Catherine, dit l’Adjoint. Tout comme la Quatrième. Et je peux t’assurer qu’il n’y a aucune affection entre nous. Pas même celle qu’on éprouve pour un ennemi respectable. Mais nous ne pouvons pas massacrer des prisonniers de guerre. »
« Un massacre ? Un œil pour un œil, Hakram. Un pour un, dis-je. Tu as la liste des morts, ceux qui ont péri sous leurs attaques. La Troisième aussi. Je ne laisserai pas ça sans réponse. »
« Je ne te le demanderais pas, dit Hakram. »
L’orque poussa un long soupir.
« Je pourrais te dire que cela créerait un dangereux précédent, reprit l’Adjoint. Que nous devons nous comporter en acteurs respectueux des lois si nous voulons signer les Accords de Liesse et les faire respecter. Je pourrais même dire qu’un massacre cette nuit entraînera une riposte du Tyran à la première occasion, et nous savons tous les deux que l’occasion se présentera. »
« Mais… dis-je. »
Mon meilleur ami au monde me regarda droit dans les yeux.
« N’étions-nous pas meilleurs que ça, au début ? demanda doucement Hakram. »
Je ne lui répondis pas en chemin vers la tente du Général Bagram. Je ne lui avais toujours pas répondu, les discussions terminées, lorsque je retournai dans la neige.
Ils étaient restés à genoux.
Quelques-uns avaient essayé de s’enfuir, préférant mourir dans la gloire, une lame à la main, et les Puissants parmi mes troupes avaient éclaboussé la neige de leur chair broyée. Les autres étaient restés agenouillés dans le froid et l’obscurité, attendant le jugement qui allait s’abattre sur eux. Ils grelottaient et tremblaient, car le vent n’avait pas faibli en mon absence. Pourtant, malgré leurs jambes douloureuses et leurs doigts raidis par le froid, les cataphractes d’Héliké avaient tenu bon. Une part de moi les admirait pour cela, mais pas assez pour étouffer la colère qui bouillonnait encore dans mes os. Et même cette admiration était teintée d’amertume : le courage au service d’individus comme Kairos Théodosian ne pouvait qu’être exploité. Les Premiers-nés s’écartèrent sans un mot sur mon passage tandis que je traversais la neige pour rejoindre les cinq officiers qui avaient voulu négocier avec moi. Ils avaient tenu bon, constatai-je ; les cinq plumes rouges continuaient de se soulever et de retomber au rythme de leur respiration. Mon bâton frappait le sol à intervalles réguliers tandis que je boitais vers eux. Quand je m’arrêtai, je sentis leurs regards se tourner vers moi. Je posai les yeux sur leur cheffe, la femme qui avait parlé.
« Comment t’appelles-tu ? demandai-je. »
« Pallas, répondit-elle. Je suis générale d’Héliké. »
Laissant la douleur parcourir ma jambe, je m’appuyai sur mon bâton et m’agenouillai à sa hauteur. J’aperçus ses yeux d’un pâle éclat, entre le gris et le bleu, sur un visage hâlé plus jeune que je ne l’avais cru. Pas assez jeune pour n’avoir pas vécu, pensai-je, ni pour ne pas avoir dû savoir mieux.
« Neuf cent trente-deux, dis-je. C’est le nombre de mes soldats que les tiens ont tués, d’après les décomptes de la Troisième et de la Quatrième. »
« Ils se sont bien battus, répondit simplement Pallas. Et avec bravoure. »
« Ils sont morts avec bravoure, moi aussi », dis-je, d’un ton plus tranchant.
Je vis alors sur son visage l’attente du coup. D’une mort soudaine et sans pitié.
« J’avais pensé vous en tuer autant, dis-je d’un air songeur. Et même un de plus, pour qu’on s’en souvienne. »
« Tu nous prendrais donc tous à la place ? demanda calmement Pallas. Si c’est le cas, nous ne mourrons pas à genoux. Que notre orgueil soit vain, Reine Noire, nous sommes les kataphraktoi d’Héliké. Nous n’accueillons pas le massacre sans broncher. »
Cataphractes d’Héliké, pensai-je. Légionnaires de Praes, chevaliers de Callow, fantassins de Procer. Les noms changeaient, tout comme les terres qu’ils désignaient, mais au fond, n’était-ce pas la même promesse rebelle ? Nous sommes un peuple, disaient-ils. Tu peux nous tuer, mais tu ne peux pas nous déposséder de notre humanité. C’était drôle, non ? On pouvait couvrir des soldats d’éloges et leur donner un titre ; ils en feraient quelque chose qui ferait trembler le monde. Ce n’était pas le genre de plaisanterie qui faisait sourire, mais c’en était une, malgré tout.
« Non, dis-je. Celui qui incarne ma meilleure nature attend au camp. Et bien que les gens de son espèce connaissent mal la miséricorde, il me l’a tout de même demandée. »
« La miséricorde, me dit le Général Pallas, ne changera rien à nos serments. »
À cet instant, je ne regardais plus une femme agenouillée dans la neige : c’était le visage sévère d’Héliké qui me rendait mon regard, celui de cette antique cité-État qui avait affronté Praes et Procer à leur apogée et s’en était tirée sans plier. Elle y était parvenue grâce à des hommes et des femmes comme celle qui se tenait devant moi. Des âmes forgées dans le fer, rassemblées sous la bannière d’un Tyran, victorieuses sur cent champs de bataille.
« Nous servons un Théodosian, Reine de Callow, dit Pallas d’Héliké. Sous cette bannière, nous ne reculons ni devant le trépas ni devant la tombe — ni devant quoi que ce soit d’autre. »
Je pourrais vous arracher cette certitude, pensai-je, aussi facilement que je respire. De tous mes maîtres, celui qui connaissait le moins la peur a soumis tout Callow par elle, et depuis, j’ai vu des horreurs qui l’auraient fait pâlir. Et une partie de moi en avait envie, car neuf cent trente-deux légionnaires étaient morts de leur main. Ces cataphractes étaient peut-être courageux, habiles et loyaux, mais ils traitaient la mort comme un jeu en dansant au rythme du Tyran — et ils restaient fiers de leur allégeance. Je n’aurais même pas eu besoin de prononcer un seul mot en crépusculaire pour que tout soit réglé : sous le regard de la lune, quand il s’agissait de tisser le pouvoir, même le Faiseur de Tombes ne pouvait rivaliser avec ma force brute. Quatre mille hommes à genoux ? Comme je l’avais pensé, ce serait aussi facile que de respirer. Et cela me fit hésiter, car ma jambe me lançait encore et je me souvenais du ciel qui s’était ouvert à la bataille des Camps, déversant la mort sur les Procerans impuissants. Certaines nuits, je me demandais si mon père s’était abstenu d’embrasser les voies du pouvoir dévolues aux méchants parce qu’il avait peur de ce qu’il pourrait en faire. De la personne qu’on devenait quand on regardait quatre mille soldats en sachant que sa propre main pouvait les tuer en un souffle. De la personne qu’on devenait en passant à l’acte. N’était-ce pas depuis toujours la tragédie de la Création, que le pouvoir échoie aux moins dignes de le posséder ? Cela, je ne pouvais pas le changer, pas vraiment. Mais je pouvais au moins agir comme si je n’étais pas le Roi Mort en devenir. Comme si je me souvenais encore de ce que c’était que de rire, de respirer et de souffrir — de ce que cela signifiait, d’éteindre ces mêmes choses.
« Il y avait autrefois un homme, tout à l’est, dis-je doucement à Pallas. C’était un tueur parmi les tueurs, et parmi ces hommes au nombre écarlate, aucun n’était plus méprisable. Alors, quand il s’empara de la Tour, il choisit le titre d’Infâme. Le troisième à porter ce nom, et le dernier. »
Je souris.
« Dans les Terres désolées, on se souvient de lui comme d’un raté vaniteux, car lorsqu’il mena ses armées vers l’ouest, le Royaume de Daoine les écrasa toutes et renvoya son corps sans membres à Ater, accompagné de la tête de chacun des nobles de son armée, dis-je. Je pourrais te raconter longtemps son duel contre le Commandant de la Garde et la bravoure qui permit aux Déoraithe de l’emporter, mais qu’est-ce que cela signifierait pour toi ? »
Je tapotai mon bâton du bout des doigts, entendant battre à son rythme régulier n’oublie pas, tandis que ma jambe lançait.
« Je vais te raconter ce qui se passa les années suivantes, dis-je. Tu vois, Infâme ne survécut pas longtemps à son retour. Son successeur n’avait que faire de lui, mais il fallait respecter les règles. Deux primes furent offertes. La première pour la tête de n’importe quel Commandant : elle n’avait été réclamée qu’une seule fois dans toute l’histoire de Praes. La seconde, en revanche ? Elle récompensait deux doigts. »
Je me penchai vers elle, la voix presque réduite à un murmure.
« Celui qui lui succéda prit le titre d’Abject, et il le méritait amplement, mais il n’était pas dépourvu de ruse, dis-je. Ce furent des archers aux longs arcs, sur un rempart, qui eurent raison de son prédécesseur. Alors il dépensa de l’or pour faire disparaître la première de ces deux menaces. Pendant les quatre siècles qui suivirent, quiconque rapportait l’index et le majeur tranchés d’un Déoraithe recevait une récompense en or. »
Pallas d’Héliké se figea complètement.
« Ouais, je me doutais que tu comprendrais, dis-je. Tu es toi-même archère. Mais un coup de couteau, et tout ce talent, toutes ces années… réduits à néant. Tu ne peux plus tendre la corde sans ces doigts-là, n’est-ce pas ? »
« Et voilà, me répondit le Général Pallas, toute l’étendue de ta miséricorde ? »
« Je n’ai jamais prétendu que mon genre de tyrannie méritait une majuscule, dis-je. Alors, tu garderas tes doigts, Pallas. Mais tu les briseras de tes propres mains, et avec eux, je t’ôterai tout ce qui te permet de te dire kataphraktos. »
Les yeux de la femme s’écarquillèrent de surprise et de colère.
« Tu ne peux pas… commença-t-elle. »
« Silence, sifflai-je. Vous chevauchez par les routes en massacrant mes soldats et en aidant un fou à répandre sa folie, alors que le Roi de la Mort plante ses crocs dans le monde. Tu n’as pas le droit de t’indigner, Pallas d’Héliké. Tu es un ver dans la chair, et si ni toi ni ton maître ne pouvez vous empêcher d’ouvrir la voie à la fin des temps, alors il faudra vous discipliner. »
Je me relevai en m’appuyant sur mon bâton d’ébène et la toisai.
« Vous êtes venus ici en cataphractes, dis-je. Vos chevaux, vos armes et vos armures resteront ici. Pas un seul d’entre vous ne repartira d’ici avec quoi que ce soit, pas même un couteau à beurre. »
J’expirai, croisai ses yeux pâles et laissai une infime partie de la fureur qui m’habitait encore s’insinuer dans mon regard.
« Retourne auprès de ton Théodosian, Général Pallas, dis-je. Et préviens-le de la part de la Reine Noire : s’il s’en prend encore ainsi à mes gens, une autre âme trouvera sa place sur mon manteau. »
Très haut dans le ciel, des corbeaux croassèrent, avec un son étrangement semblable à un rire.