Chapitre 319
« Qu’est-ce que tu veux dire, ils ont “contourné le labyrinthe” ? Tu te rends compte de ce que ça nous a coûté, de le construire ? »
— Impératrice de l’Effroi Malignant I
Ils n’avaient même pas parcouru la moitié du Brabant lorsque les émissaires de Hasenbach les retrouvèrent. Malgré les rumeurs d’une étrange perturbation de la scrutation dans le sud de l’Iserre, la princesse Rozala Malanza remarqua que les mages astucieux du Premier Prince n’avaient aucun mal à opérer en dehors de la région — sans quoi ils ne les auraient pas repérés si vite. Non qu’ils aient cherché à se cacher, mais qu’importait, quand des centaines de milliers de réfugiés désespérés fuyaient vers le sud devant les armées du Roi Mort ? Même si la Princesse d’Aequitan avait répugné à retirer ne serait-ce qu’un soldat de la défense de Cleves, elle n’avait pas eu le choix : il lui avait fallu chevaucher vers le sud, escortée de cavaliers lourdement armés. La marée humaine chassée par l’avancée des morts était affamée et terrifiée, et Rozala savait bien que ceux qui n’avaient plus rien à perdre pourraient tenter leur chance contre des voyageurs bien vêtus et bien nourris. Il aurait été assez grotesque que les trois têtes couronnées en route vers le sud survivent aux horreurs de la guerre de Cleves pour finir tuées par un affamé, les pieds gelés et une houe à la main. Pourtant, aussi sombre que fût la situation au Brabant — et ne nous y trompons pas, elle était tout bonnement sinistre —, elle paraissait un rêve agréable en comparaison de la guerre au nord.
Ou peut-être était-ce l’inverse, songea Rozala en remuant le contenu de son gobelet avec une fine baguette de cuivre. Peut-être était-ce les mois passés à combattre à Cleves qui avaient été le cauchemar. Les dents serrées, la princesse aux cheveux noirs força sa main à cesser de trembler et vida son gobelet de brandy mêlé de tisane de pavot. Cela devrait suffisamment l’apaiser, pensa-t-elle, pour qu’elle n’ait pas besoin, cette nuit, de recourir à une sieste hannovienne pour s’endormir — autrement dit, de dormir l’oreille contre le sol afin d’être sûre de se réveiller à temps si les morts et les damnés creusaient pour remonter des profondeurs. Les dieux furent assez cléments pour lui laisser le temps de commencer à en ressentir les effets et de régler ses affaires avant que son garde du corps ne lui annonce Louis. Le prince de Creusens semblait aussi épuisé qu’elle, mais il lui adressa un sourire las et s’assit près des volets lorsqu’elle l’y invita. Son regard effleura le parchemin à demi déroulé sur la petite table entre eux ; il était trop poli pour se faire prendre à le lire.
« C’est donc toi qu’ils voulaient », dit le prince Louis Rohanon.
Il n’y avait pas à se méprendre sur le sceau brisé du Premier Prince, mais au lieu de répondre, Rozala déroula un peu plus le parchemin et laissa son compagnon apercevoir le sceau intact au bas du texte. Celui de la Haute Assemblée. En temps de guerre, la parole de Cordelia Hasenbach faisait loi dans les affaires militaires, mais le fait que l’Assemblée eût appuyé son ordre par un vote signifiait que le désobéir revenait, pour Rozala, à commettre légalement une trahison. Elle serait déchue de son titre de Princesse d’Aequitan ainsi que de ses droits à la Haute Assemblée, sans possibilité de recours : le vote serait considéré comme déjà acquis par la motion initiale approuvant l’ordre. Louis plissa les yeux et son épaule tressaillit. Le prince de Creusens n’était pas taillé dans l’étoffe des guerriers : il était plus petit qu’elle, et n’avait qu’une musculature fine, avec des mains délicates. Les cheveux sombres et les joues douces, il avait davantage l’air d’un érudit que d’un soldat. Il était pourtant aussi intelligent, sensé et peut-être l’un des rares hommes décents à porter une couronne qu’elle eût rencontrés. Le drame de sa vie avait été d’hériter d’une principauté ravagée par la Grande Guerre et de découvrir que le seul homme disposé à lui prêter l’argent nécessaire pour la relever était Amadis Milenan.
On disait la dette colossale, et Louis lui avait confié qu’il était peu probable qu’il puisse la rembourser entièrement de son vivant. Amadis avait proposé d’effacer une partie de la somme si Louis menait des soldats à ses côtés lors de la Dixième Croisade ; une fois le cheval attelé à la charrette, le prince de Creusens s’était retrouvé entraîné dans les horreurs, jusqu’à Cleves. Et il en revenait, à présent, mais il semblait qu’ils allaient se jeter dans un autre genre de danger. L’épaule de Louis tressaillit de nouveau et il laissa échapper un souffle frustré. Cédant à son malaise, le prince jeta un coup d’œil rapide vers la porte pour vérifier qu’elle était fermée, puis derrière lui afin de s’assurer que personne ne se trouvait entre lui et le mur. Trois battements de cœur après avoir regardé, son épaule se remit à tressaillir. Rozala ne pouvait pas lui en vouloir pour cela — elle n’avait pas été dans le bastion, quand les goules s’étaient glissées par les meurtrières et avaient commencé à massacrer les soldats endormis. Le prince Louis Rohanon, lui, y avait été, et il était aussi mal à l’aise sans avoir le dos au mur qu’elle l’aurait été sans que sa peau touche le sol. Pour elle, cela avait été la brèche de Sautefort.
Personne n’avait compris avant qu’il ne soit trop tard que les morts se moqueraient de devoir creuser sous l’eau.
« On m’a confié le commandement suprême d’une armée en cours de rassemblement à Cantal, dit Rozala. Sur les rives du lac Artoise. Quarante mille soldats, peut-être davantage. »
Les yeux de Louis s’éclairèrent.
« Des renforts ? » demanda-t-il.
« Pas pour Cleves, répondit-elle. Son Altesse Très Sérénissime m’a ordonné de renforcer les armées du Dominion et de briser les armées étrangères en Iserre. »
« Les Praesi, lâcha avec colère le prince de Creusens. Les Callowans. Ce n’est pas cette guerre-là, Rozala. »
« La Ligue aussi », lui rappela la Princesse d’Aequitan.
« Nous devrions faire la paix avec eux tous », dit Louis.
« Je ne dis pas le contraire, admit Rozala. Mais les sceaux sont là, Louis. »
« Voyons-la donc faire appliquer ça, en pleine colère du Roi Mort, dit-il. C’est de la folie. »
Mais la vérité, Rozala le savait, c’était qu’aucun d’eux n’était particulièrement populaire en ce moment. La tentative des partisans du prince Amadis — auxquels ils appartenaient tous deux — de pousser les armées de Klaus Papenheim à poursuivre le Seigneur Charogne avait été révélée à toute la Procer. Sans aucun doute, Cordelia Hasenbach avait présenté l’affaire comme une mesquine intrigue de leur part visant à attaquer le Premier Prince élu alors qu’elle envoyait ses propres parents combattre le Royaume des Morts. Dans la moitié nord de la Procer, à l’exception de Cleves où beaucoup d’entre eux avaient combattu, ils étaient non seulement ridiculisés, mais franchement détestés comme des traîtres. S’ils se rebellaient — et refuser l’ordre du Premier Prince revenait précisément à cela —, ils ne trouveraient guère d’alliés. Plus encore, Rozala redoutait les conséquences que la moindre flambée de guerre civile pourrait avoir sur la Principauté, en pareille conjoncture.
« J’irai, déclara la Princesse d’Aequitan. Que les dieux me pardonnent, mais j’irai. Adeline et le prince Gaspard devraient pouvoir tenir pour le moment. »
« Alors je viens avec toi », dit Louis.
Elle inclina la tête, trop reconnaissante pour pouvoir le dire convenablement. Louis ne s’était pas battu à l’épée, à Cleves, mais il avait été son intendant et son sénéchal. Son encre et ses ordres avaient valu mille fois plus qu’une épée de plus.
« Nous devrions aussi prévenir Arnaud, ajouta le prince. La dernière fois que je l’ai vu, il était en train de boire jusqu’à perdre connaissance, de l’autre côté de la rue, mais il a le foie solide. Il est probablement encore debout. »
Les lèvres de Rozala se pincèrent. Le prince Arnaud de Cantal était un violeur, peut-être pire encore, et un imbécile arrogant. Impossible de le nier. Mais quiconque avait été à Cleves, quiconque avait combattu cette marée interminable de morts qui s’écrasait contre les rivages glacés, n’en était jamais ressorti le même. Arnaud Brogloise était peut-être une ordure, mais une ordure qui avait tenu seul le fort de Langueroche avec sa suite pendant trois jours et trois nuits. Il avait combattu à pied aux portes et résisté assez longtemps pour permettre à une ville de trois mille habitants de fuir vers le sud. Arnaud connaissait les enjeux.
« Tu veux bien aller le chercher ? » demanda Rozala.
Louis acquiesça, dissimulant mal son soulagement de ne plus être assis avec quelqu’un d’inconnu dans son dos. La princesse aux cheveux noirs décida de faire déplacer la table avant que tous trois ne s’installent, pour que cela ne lui arrive plus. Elle ferma les yeux un instant et eut envie de jurer. Ils n’étaient pas venus vers le sud pour combattre l’Armée de Callow ou les Légions. Autrefois, ils auraient peut-être chevauché vers le sud pour comploter afin de renverser Hasenbach, mais depuis Cleves ? Non, plus maintenant. Ils étaient venus épuiser leurs trésors, lever toutes les compagnies possibles, recruter chaque fantassin et vider chaque forge de leurs terres avant de repartir vers le nord. Les doigts de Rozala se crispèrent sur sa chaise tandis qu’elle sursautait au bruit qui n’avait pas eu lieu. Elle était à des semaines de l’assaut, désormais, et pourtant elle entendait encore ces sons dans chaque silence.
Les cris désespérés des mourants, tandis que des abominations ailées crachaient feu et venin. Le crépitement mordant des sorcelleries obscures qui déchiraient l’acier et la chair. Et ce rythme patient, implacable : en avant, en avant, toujours en avant, les armées des morts avançaient. Sans pause, sans répit, sans la moindre parcelle de pitié. Les levées et les fantassins du prince Gaspard de Cleves étaient morts comme des mouches face à l’Ennemi, même avec les Élus qui tenaient la ligne au port de la capitale. Quand Rozala était arrivée avec les restes de l’armée sauvés du désastre callowan, elle avait trouvé la ville de Cleves assiégée par une mer de ténèbres titubantes. Pourtant, sur les remparts, un homme s’était dressé, l’épée à la main, tel l’aube qui se levait.
Le Chevalier Blanc avait tenu la ligne jusqu’à l’arrivée des renforts, défiant toute probabilité.
Pendant trois mois, la princesse Rozala avait partagé avec le prince Gaspard le commandement de la défense de Cleves. Trois mois d’horreurs nouvelles qui n’en finissaient pas. Des nuées de rats morts qui se faufilaient dans les égouts pour dévorer les soldats blessés dans leur lit, des pluies de poison et d’acide, d’immenses abominations faites des ossements de milliers de morts, qui servaient de tours de siège mobiles et crachaient des morts plus petits par-dessus les remparts. Trois mois à brûler ses camarades de peur qu’ils ne se relèvent et ne se retournent contre vous, à livrer des batailles qui duraient toute la nuit et toute la journée parce que les morts ne se fatiguaient jamais. Mais, oh, ils avaient appris aux monstres de quel acier était faite la Procer.
Ils s’étaient battus sur des pentes rocheuses et avaient rampé dans la boue glacée ; ils étaient sortis en force sous les vents hurlants et avaient défié le Roi Mort pour chaque parcelle de pierre et de neige. Le Chevalier Blanc et la Sorcière des Bois avaient détruit une forteresse entière en repoussant une meute d’Élus morts, jusqu’à ce que seuls les pennons de la Procer flottent sur leur rive du Tombeau. Des milliers et des milliers étaient morts pour cela, griffant les ténèbres dans un désespoir suffocant, mais à présent, le long des rivages de Cleves, des vétérans couverts de sang élevaient des forts et les forges brûlaient toute la nuit pour façonner les épées qui seraient dégainées à la prochaine vague.
Et le front de Cleves, Rozala le savait bien, avait été le plus facile.
Au col du Crépuscule, les armées lycaonaises avaient livré trois batailles en deux jours contre la horde qui tentait de sortir de Hannoven. Ce même soir, racontaient les soldats, avait vu le couronnement de trois membres de la famille Reitzenberg : le prince Manfred de Bremen était mort d’une flèche empoisonnée en menant l’assaut destiné à reprendre la forteresse la plus éloignée du col. Il avait transmis sa couronne à sa fille aînée, lui ordonnant de poursuivre la charge sans faiblir, puis s’était aspergé d’huile et avait saisi une torche. Elle l’avait transmise à sa sœur cadette après qu’une sorcellerie lui eut arraché la moitié du torse ; cette dernière l’avait à son tour remise au prince Otto Reitzenberg, aujourd’hui, quand une lance lui avait transpercé le ventre alors qu’elle escaladait le mur, avant qu’elle ne chute de trente pieds, en armure.
Le plus jeune des enfants de Manfred Reitzenberg avait mené la charge jusqu’au bout, cette couronne de fer maculée de sang sur la tête. Il avait repris la forteresse et l’avait tenue une demi-journée, jusqu’à ce qu’un Élu mort abatte les murs et le force à battre en retraite plus loin dans le col. C’était, avait-on raconté à la princesse Rozala, ce qui se rapprochait le plus d’une victoire pour les Lycaonais depuis le début des combats. Et pourtant, leur peuple continuait d’affluer vers le col du Crépuscule, en ruisseaux et en rivières de soldats vêtus de vieilles cottes de mailles et armés de lances ferrées. À travers les glaces et les vents, ils allaient tenir encore une fois dans ce même vieux col, comme ils le faisaient depuis des siècles. Jadis, la Princesse d’Aequitan s’était moquée de ces gens pour leur brutalité et leur manque de manières, pour leurs vêtements de lin grossier et leurs maisons réduites à l’essentiel.
Le souvenir de cette honte la brûlait comme de l’acide.
En Hainaut, la princesse Julienne Volignac avait perdu toute la côte aux mains des morts avant l’arrivée du Prince de Fer, venu la secourir. La côte était trop longue, les défenseurs trop peu nombreux et les collines escarpées du nord du Hainaut rendaient difficile la marche de grandes armées — ou la défense contre de nombreuses petites, comme celles qu’avait envoyées le Roi Mort. Lorsque Klaus Papenheim avait pris le commandement, il avait fortifié les abords des escarpements et commencé à les reprendre à l’Ennemi, bataille après bataille. Mais, les rivages du Tombeau étant aux mains de l’ennemi, rien ne pouvait arrêter les morts-vivants qui traversaient le lac. La ville même de Hainaut était tombée lors d’une offensive soudaine qui avait percé les lignes de défense deux mois après le début des combats ; le Prince de Fer aurait été blessé lors de la bataille.
La princesse Julienne elle-même était morte en chargeant les morts avec sa garde personnelle de trois mille cavaliers, afin de donner à son peuple le temps de fuir la horde. Sa sœur Beatrice avait revendiqué la couronne au nom des fils trop jeunes de la princesse défunte, puis juré devant toute l’armée que tant qu’il resterait un seul Volignac, le Roi Mort ne recevrait du Hainaut que cendres et acier. Les combats avaient vite tourné au désespoir après que les morts eurent atteint les plaines, plus difficiles à défendre ; mais le prince Etienne de Brabant s’était ruiné pour armer toutes les personnes en âge de combattre de sa principauté et les avait menées vers le nord pour empêcher l’effondrement.
Le nord de la Principauté se battait pour son droit à exister à chaque aube amère, et elle ne le laisserait pas tomber. Alors la princesse Rozala Malanza se hâterait vers le sud et gagnerait la guerre qu’ils ne devraient pas mener, afin qu’ils aient une chance de gagner celle qu’ils n’avaient d’autre choix que de combattre.
Si un seul autre souverain lui demandait encore un entretien privé pour révéler qu’il correspondait en secret avec le Tyran d’Héliké, elle ferait envoyer à Salia, dans un panier, la tête de tous ceux qui avaient trempé là-dedans. En arrivant au vaste campement qui s’étendait sur les rives du lac Artoise, la princesse aux cheveux noirs avait découvert de quoi faire bouillir son sang. Elle approuvait pleinement la présence des plus de quarante mille soldats, dont la moitié étaient des levées et le reste des troupes princières. C’étaient les têtes couronnées accompagnées des meilleures troupes qui la rendaient furieuse. Le Premier Prince, à l’évidence, avait jeté dans l’armée chaque prince et princesse à sa portée afin de réunir la plus grande armée possible.
Le résultat était un labyrinthe d’intrigues et de querelles mesquines : avec Rozala et ses deux compagnons princiers de Cleves, pas moins de sept souverains oints avaient été réunis dans le camp. Les ordres de Hasenbach l’avaient précédée, si bien que personne ne contestait son commandement de l’armée ; mais ce qu’elle avait découvert était bien pire : tour à tour, trois imbéciles étaient venus la trouver pour lui annoncer fièrement leurs propres sottises. La princesse Leonor de Valencis, la princesse Bertille de Lange, le prince Rodrigo d’Orense. Tous avaient échangé des informations avec Kairos Theodosian d’Héliké.
Que Rodrigo Trastanes soit du nombre l’avait personnellement insultée, car cet homme était un allié politique. Lui aussi faisait partie de la bande de partisans déclarés d’Amadis Milenan, et avait retourné sa veste contre son bienfaiteur, le Premier Prince, l’année précédente. Les trois idiots qui avaient été suffisamment assommés à la naissance pour conclure un marché avec le Tyran d’Héliké étaient venus lui confier leur secret ; elle les avait dépouillés de leur commandement et envoyé Louis les surveiller en tant que second désigné de l’armée. Rozala ne ferait confiance à personne qui avait cru intelligent d’échanger des renseignements sur l’emplacement des armées du Dominion contre des informations sur l’Armée de Callow et les Légions alliées. Pas de commandement, pas de siège à son conseil, même pas un putain de pot de chambre.
Restait la princesse Sophie de Lyonis, que le Premier Prince avait ouvertement envoyée là pour s’assurer que Rozala ne s’emparerait pas de l’armée et ne marcherait pas sur Salia afin de la déposer. La souveraine de Lyonis était corps et âme la créature du Premier Prince ; elle avait assassiné son propre frère lors de la bataille d’Aisne, quand il avait tenté de trahir Hasenbach. Elle avait été récompensée pour cela par la couronne de Lyonis, au détriment de ses trois aînés, et était depuis demeurée farouchement loyale au Premier Prince. Son seul avantage, c’était que cette femme n’était ni incompétente ni étrangère à la guerre. Rozala n’avait pas vraiment le choix : elle devait accueillir la princesse Sophie dans son conseil. Celle-ci se révélait donc assez utile comme porte-parole de Hasenbach et intermédiaire pour obtenir les réponses du Premier Prince.
Comme, par exemple, la raison pour laquelle il était devenu si difficile de se procurer des armes et des armures en Procer.
« Tu es sûre que les nains refuseront de vendre, même si nous triplons le prix habituel ? » insista la princesse Rozala.
La princesse de Lyonis, aux cheveux clairs, secoua la tête.
« Ils ne daigneront examiner aucune offre, quel qu’en soit le contenu, répondit la princesse Sophie. Le Premier Prince me l’a confirmé. On lui a fait comprendre qu’insister davantage serait mal accueilli. »
Rozala faillit jurer. La triste vérité était qu’en dehors de l’équipement de leurs propres troupes et d’un arsenal capable d’armer à peu près autant de levées, peu de têtes couronnées de Procer prenaient la peine d’accumuler des armes. À quoi bon, puisqu’il était possible d’engager des compagnies de fantassins déjà équipés ? Si la situation d’une princesse devenait vraiment désespérée, il suffisait de passer commande au Royaume d’En dessous : les armes nécessaires arrivaient aussi vite que la route depuis la porte naine la plus proche le permettait. La Grande Guerre avait duré des décennies et fait circuler quantité d’acier bon marché dans la Principauté, certes, mais une bonne part avait fini entre les mains de compagnies de fantassins déjà au combat ou avait été perdue depuis sur des champs de bataille étrangers — à Callow ou dans les Villes Libres. Les forgerons ne pouvaient rien faire sans métal, et la situation était devenue si mauvaise dans certaines parties de la Principauté que le prince d’Orense lui avait avoué en privé qu’il avait désormais davantage d’argent que d’acier dans sa principauté. Les mines existantes ne pouvaient tout simplement pas répondre à la demande croissante.
« Nous pouvons livrer deux batailles, trois peut-être, avant que nos levées ne soient réduites à brandir des bâtons et à crier des imprécations, dit sombrement la princesse Rozala. Par les dieux, les nains veulent-ils nous voir plier devant le Roi Mort ? »
De l’autre côté de la table, la princesse de Lyonis la dévisagea, pensive. S’il y avait eu quelqu’un d’autre dans la tente, Rozala pensait que la conversation se serait arrêtée là. Mais elles n’étaient que toutes les deux, entourées de cartes et de coupes de vin presque intactes ; la princesse Sophie rompit donc le silence.
« Son Altesse pense que la Reine Noire en est peut-être responsable, dit-elle. Pour rendre notre effort de guerre intenable. »
La Princesse d’Aequitan sentit ses doigts se refermer en poings. Elle n’expira qu’un instant plus tard, s’obligeant à considérer la question d’un œil froid.
« C’est un monstre, dit Rozala. Mais pas un monstre sans raison. Elle voudra que Keter nous affaiblisse, pas qu’il nous dévore tout crus. »
« Le Premier Prince partage cet avis, acquiesça la princesse Sophie. Mais il nous faut envisager une possibilité : elle a peut-être conclu son marché avec les nains sans en mesurer les conséquences, et il se peut qu’elle ne revienne pas de son voyage avant des mois. Si jamais elle revient. »
Rozala grimaça. Ce serait désastreux. Ce n’était pas que la Principauté ne puisse finir par se passer des nains. Mais il faudrait des années pour développer les mines et les fonderies nécessaires, et cela coûterait une fortune. La Procer n’avait ni le temps ni l’argent qu’exigerait une entreprise aussi ambitieuse.
« Alors faisons une trêve avec Callow, dit la princesse Rozala. J’ai accepté l’idée de combattre la Ligue, princesse Sophie. Le Tyran s’est tellement mêlé de nos affaires que les Villes Libres cherchent soit à s’emparer de la majeure partie du sud, soit à nous livrer à Keter. Mais Callow ? Nous ne pouvons pas nous permettre cette guerre, pas avec les vautours qui tournent déjà autour de nous. »
« La Dame-Régente de la Maison Dartwick a proposé une trêve, répondit l’autre princesse. Y compris le retrait de l’Armée de Callow par le col du nord. »
Rozala se pencha en avant, impatiente.
« Et ? » demanda-t-elle.
« À condition de laisser les Légions de la Terreur se retirer avec elle, admit la princesse Sophie. L’offre a été refusée. »
« Tu te moques de moi ? siffla la Princesse d’Aequitan. Peu m’importe qu’ils aient massacré la moitié des terres centrales : renvoyez ces salauds chez eux. »
« Nous avons confirmé que si l’offre est acceptée, il y aura une rébellion dans le mois, dit Sophie. C’est une certitude. »
Rozala faillit lui reprocher d’énoncer des certitudes là où il ne pouvait y en avoir, mais retint sa langue au dernier instant. Hasenbach, malgré tous ses défauts, n’abandonnerait pas à la légère sa Rhenia natale aux morts — or c’était bien ce qu’elle faisait tant que des armées continuaient de combattre au sud. Ce qui signifiait qu’elle en était certaine, et qu’il n’y avait qu’une seule explication possible.
« L’Augure ? » demanda Rozala.
L’autre princesse acquiesça.
« Tu ne dois en parler à personne, prévint-elle.
La souveraine d’Aequitan faillit lever les yeux au ciel. Il était parfois évident que Sophie n’avait pas été destinée au trône de Lyonis. Dans une situation pareille, il était assez mal élevé de prononcer ces mots. Entre femmes bien nées, ils étaient tout simplement implicites.
« C’est grave à ce point ? » demanda Rozala, avec une morbide curiosité.
« La plupart des principautés orientales au sud du Brabant, répondit la princesse de Lyonis.
Cela ferait s’effondrer la moitié de la Principauté, songea la princesse aux cheveux noirs. Ces terres étaient les plus peuplées et parmi les plus riches de la Procer. Enfin, elles l’avaient été, avant que le Chevalier Noir n’y mène ses légionnaires pour les livrer au feu et au glaive. Si une révolte paysanne y éclatait, la situation dégénérerait rapidement. Surtout si un prince ou une princesse y voyait l’occasion de s’emparer du trône, alors que toute force capable de l’en empêcher serait occupée à combattre au nord.
« Tu n’as jamais combattu l’Armée de Callow, finit par dire Rozala. Tu ne comprends donc peut-être pas exactement ce que tu me demandes. Je ne peux pas écraser leur armée sans subir d’énormes pertes, Sophie. Ce sont des tueurs disciplinés, aguerris, qui croient en leur cause. »
« Nous l’avons compris, répondit la princesse de Lyonis. C’est pourquoi vos véritables instructions n’ont pas été mises par écrit. »
Rozala Malanza se renversa dans son siège, les sourcils levés, et attendit.
« Gagne une bataille, princesse Rozala, dit l’autre femme. Et si les Callowans et les Praesi parviennent ensuite à s’échapper en bon ordre vers le passage ? C’est regrettable, mais la présence de la Ligue t’empêcherait de les poursuivre. »
Rozala devait donc s’allier au Dominion pour donner une bonne raclée à l’ennemi, puis le laisser filer. L’idée de gaspiller la vie de soldats — des soldats qui lui étaient cruellement nécessaires — pour un coup joué dans le flux et le reflux des événements lui déplaisait, mais si l’alternative était la rébellion, elle ravalerait ses protestations et ferait ce qui devait être fait. Quel que fût le nombre de morts, ce ne serait qu’une goutte d’eau dans l’océan, comparé à ce qui se passerait si les terres centrales s’effondraient derrière les lignes défensives du nord. Elle vida le reste de sa coupe et se mit à organiser le ravitaillement et la marche de ses soldats.
En temps de paix, les lois de la Principauté auraient interdit de rassembler une armée sur les terres d’un prince à la demande du Premier Prince sans que ce droit ait d’abord été accordé par ledit prince devant la Haute Assemblée ; mais ce n’étaient pas des temps de paix. D’ailleurs, ils campaient à Cantal, et le prince de ces terres faisait partie de ses commandants. Le prince Arnaud ne rechigna pas à fournir les provisions dont il disposait. Elles étaient moins abondantes que Rozala ne l’aurait voulu, mais c’était compréhensible au vu des dégâts causés par les Légions de la Terreur. Plus étonnant, il le fit sans se plaindre, contrairement à ce que la Princesse d’Aequitan avait imaginé. Par reconnaissance, elle commença à l’inviter aux conseils de guerre, auxquels seules la princesse Sophie et Louis assistaient jusque-là. À sa grande surprise, hormis quelques accès de vantardise arrogante, il se révéla plutôt utile. Le prince connaissait bien ses terres et n’hésita pas à vider sa bourse et ses arsenaux pour renforcer l’armée. Rozala ne comprit ce qui se tramait que lorsque le prince Louis vint la rejoindre tandis qu’elle chevauchait en tête des colonnes, à une semaine à peine de la frontière de l’Iserre.
« Rozala, la salua-t-il calmement en inclinant la tête.
La Princesse d’Aequitan ralentit son cheval — il était moins bon cavalier qu’elle et risquait d’avoir du mal à suivre son allure — puis lui rendit son salut.
« Louis, répondit-elle avec affection. Je vois que tu as assez bien calmé les imbéciles pour t’offrir un petit moment de liberté. »
« Le travail d’un prince n’est jamais terminé, répliqua-t-il avec sécheresse.
Rozala aurait reconnu, ne serait-ce qu’à elle-même, que cette lueur amusée dans ses yeux bruns le rendait séduisant d’une façon malicieuse. Elle ne pouvait se permettre de s’attarder sur cette pensée. Il était veuf, elle n’était pas mariée, mais les intérêts de leurs principautés s’opposaient souvent. Une aventure sans engagement plus profond provoquerait un scandale dangereux, et il ne pouvait y avoir de véritable intimité dans un camp de guerre.
« Les nôtres ne le sont certainement pas, soupira la Princesse d’Aequitan. Je m’étais estimée chanceuse de ne plus jamais devoir combattre l’Armée de Callow. »
« Ce ne sont pas des années favorables, dit Louis d’un ton sombre, avant de secouer la tête. Mais nous faisons ce que nous pouvons. Ce n’est pas de cela que je suis venu parler. »
Rozala pencha la tête sur le côté, l’invitant silencieusement à poursuivre. Après tant d’heures passées ensemble, ils connaissaient bien les manières de l’autre.
« Quand comptes-tu inviter le prince d’Orense à rejoindre le conseil élargi ? demanda-t-il franchement. Si tu attends davantage, l’affront sera trop profond et il sera bien plus difficile de le faire changer d’avis. »
Elle haussa les sourcils.
« Je n’avais pas l’intention de l’inviter, admit Rozala. Ses tractations avec le Tyran me font douter de son jugement et hésiter à écouter le moindre de ses conseils. »
« Tu n’es pas obligée de suivre ses conseils, dit patiemment Louis. Quand Amadis a-t-il jamais suivi les nôtres ? Il s’agit simplement de le rallier à toi. Tu ne peux pas te permettre de laisser tomber Segovia si tu veux prendre les rênes sans heurts. Cette bévue devrait plutôt le pousser à se racheter. »
La Princesse d’Aequitan faillit lui répondre qu’elle n’avait pas besoin de Rodrigo d’Orense pour diriger une maison close, encore moins une armée, avant de comprendre ce qu’il voulait vraiment dire. Louis ne parlait pas de l’armée qu’elle commandait. Il croyait qu’en l’absence d’Amadis Milenan, elle cherchait à prendre la tête de l’alliance réunie par le prince d’Iserre. Sous cet angle, pensa Rozala, la soudaine sollicitude du prince Arnaud prenait un tout autre sens. Il cherchait à s’attirer ses faveurs, comme il l’avait fait autrefois avec Milenan. Elle songea un instant à dire à Louis que ce n’était pas du tout son intention, mais sa langue resta immobile. Si l’on croyait qu’elle avait renoncé à un coup d’État à mi-chemin, ses « partisans » se retourneraient contre elle sans hésiter. Et ne s’était-elle pas alliée au prince d’Iserre uniquement parce qu’elle manquait d’autres alliés ? De plus, cet homme n’était pas monté vers le nord ; il n’avait combattu ni à Cleves, ni au Hainaut, ni au col du Crépuscule. Si les Callowans le relâchaient, comprendrait-il vraiment ? Et s’ils ne le relâchent pas du tout, chuchota son esprit, à qui feras-tu confiance pour prendre ta place à la tête de l’alliance ?
« Je ne suis pas Amadis Milenan, dit-elle enfin en soutenant le regard de Louis. J’ai l’intention de suivre les bons conseils quand on m’en donne. »
« Alors invite le prince Rodrigo au conseil, ce soir, dit le prince de Creusens. Je commencerai à approcher les deux autres qui se sont couverts de honte. »
« Amadis ne les a jamais convaincus de le soutenir », dit Rozala.
Leonor de Valencis s’était montrée amicale, mais avait fermement refusé de resserrer leurs liens. Valencis et son propre Aequitan s’étaient souvent fait la guerre au fil des siècles, mais avaient tout aussi souvent conclu des alliances étroites. Si elle se souvenait bien, la princesse Leonor était une cousine au quatrième degré. La souveraine de Valencis avait tacitement soutenu la mère de Rozala lorsque celle-ci avait tenté de s’emparer du trône pendant la Grande Guerre, mais après la défaite d’Aisne, leurs cours avaient pris leurs distances pour éviter d’attirer la colère de Cordelia Hasenbach. La principauté de la princesse Bertille de Lange dépendait en grande partie de Salia pour son commerce — et donc du bon vouloir du Premier Prince —, mais elle n’avait jamais rejoint ouvertement les rangs de ses fidèles. Elle avait la réputation d’être froide et mercenaire, même selon les critères alamanes. Rozala s’était souvent dit qu’Amadis n’avait tout simplement jamais trouvé le prix qui la ferait céder.
« Mais toi, tu n’es pas Amadis Milenan, répondit Louis Rohanon, les lèvres retroussées. Je te retrouverai au conseil, princesse Rozala. »
Il inclina de nouveau la tête, un peu plus bas que la première fois, puis la laissa à ses pensées.
Huit jours plus tard, alors qu’elle pénétrait en Iserre, l’armée commença à entendre de la bouche des réfugiés des rumeurs extravagantes. La plupart parlaient d’une armée de fantômes noirs qui ne laissaient aucune trace et ne prononçaient pas un mot.
Cinq jours après, l’armée commença à entendre des rumeurs un peu moins extravagantes concernant un affrontement entre l’Armée de Callow et une armée du Dominion. Les Callowans et leurs alliés des Terres désolées fuyaient vers le sud, disaient les réfugiés.
Trois jours plus tard, Rozala Malanza découvrit quarante mille Levantins campés dans les plaines enneigées, qui l’attendaient. Elle chevaucha en avant pour rencontrer leur commandant, le Seigneur d’Alava, et préparer avec lui l’offensive commune.
Elle sut véritablement que tout était allé en enfer au moment où elle aperçut le Pèlerin Gris qui l’attendait aux côtés du commandant.