Chapitre 318
« Quatre-vingt-quatre : la seule solution raisonnable à un labyrinthe, c’est de ne pas y entrer. »
— « Deux cents axiomes héroïques », auteur inconnu
Le dos de son fils n’était déjà plus qu’une plaie à vif et sanglante, mais Akil Tanja ne laissa ni son bras ralentir ni sa force faiblir. Dame Aquiline l’observait de ses yeux froids de Tueuse et aurait pris le moindre signe de clémence pour prétexte à contester la légitimité du châtiment. Le fouet à cinq queues — le Fléau du Sang, comme l’appelaient les hommes, une queue pour chacune des lignées fondatrices — n’ouvrait plus de nouvelles plaies lorsqu’il s’abattait sur le dos de Razin. Tout ce qui pouvait être déchiré l’avait déjà été : le Seigneur de Malaga ne faisait plus que projeter le sang, qui éclaboussait ses bras et son visage. Plus que trois coups, désormais, et le dernier retentirait. Cinquante et un en tout.Dix pour le Pèlerin et dix pour la Championne, ceux qui se tenaient le plus près de l’aube. Dix pour le Lieur et dix pour la Tueuse,les mains sanglantes unies dans la prière. Dix pour le Brigand, qui guerroie seul, puis un dernier pour expier.À chaque vers ancien, son bras frappait de nouveau, jusqu’à ce qu’enfin ce fût terminé. Razin demeura agenouillé dans la neige, sous le regard de tous les capitaines de l’armée, à demi nu et en sang. Le fils aîné d’Akil n’avait ni pleuré ni crié, et le Seigneur de Malaga en éprouva une pointe de fierté. Le fait qu’il fût resté conscient témoignait aussi de sa trempe : le seigneur avait vu des hommes plus âgés et plus endurcis s’effondrer sous le Fléau.
On avait beaucoup perdu en échouant à prendre les rues de Sarcella, de l’autre côté du fleuve, mais peut-être y avait-il aussi quelque chose à gagner. Razin pouvait apprendre, s’il survivait, et, par cette sauvagerie qui venait de s’achever, le Seigneur de Malaga s’en était assuré. Il jeta un regard à la Dame de Tartessos, debout au milieu d’un cercle de capitaines en armure d’acier. Elle inclina la tête en signe d’assentiment après avoir soutenu son regard. La brutalité indéniable du fouet l’empêchait désormais de contester davantage l’affaire, comme il l’avait voulu. Le Seigneur de Malaga, Akil Tanja de la Lignée du Lieur sinistre, leva vers le ciel le Fléau ensanglanté dont il avait tourmenté son héritier, et l’assemblée se tut.
« Il a failli en s’écartant de la lumière des Cieux, et de cette lumière ne viendra aucun secours, lança-t-il. Que le sang des anciens lave ce déshonneur. »
Les capitaines d’Akil poussèrent des cris approbateurs : la résistance de Razin sous le Fléau l’avait en partie racheté à leurs yeux. Mais les officiers de Tartessos ne lui répondirent que par un silence glacial. Les capitaines assermentés à Saint Seljun — qui, en pratique, n’obéissaient à personne — ne lui offrirent que de maigres acclamations. Trop des leurs avaient subi de lourdes pertes en combattant l’Armée de Callow pour qu’ils acceptent ouvertement de pencher du côté de Malaga plutôt que de Tartessos. Akil confia le fouet poisseux de sang à son serviteur et résista à l’envie d’essuyer le sang de son fils sur ses mains. Razin, brave jusqu’au bout, tenta de se relever et de s’éloigner sans aide. Mais la douleur et la perte de sang l’avaient privé de ses forces, et il trébucha aussitôt. Le Seigneur de Malaga se précipita juste à temps pour le rattraper, passa le bras de son héritier sur son épaule et le soutint.
« Père, râla Razin. Je…
« Silence, ordonna Akil. Repose-toi. »
Il confia son fils à ses hommes lige, sachant qu’ils le conduiraient dans une tente à l’écart des regards indiscrets. L’honneur et la loi interdisaient à tout prêtre de soigner les blessures infligées par le Fléau du Sang, et Dame Aquiline ne manquerait pas de surveiller Razin pour voir si l’un ou l’autre n’était pas bafoué afin de garantir sa survie. Sur ce point, au moins, elle avait été battue. Akil avait à son service un lieur qui avait étudié auprès des mages-guérisseurs d’Ashur, et aucun édit ne concernait les œuvres de sorcellerie. On inviterait l’un des hommes lige de Dame Aquiline à assister à l’opération, afin qu’elle ne puisse même pas nuire par des rumeurs sans se déshonorer. Akil regarda son fils s’éloigner, porté par ses hommes, et pleura intérieurement ce garçon insensé. Il avait d’autres enfants, certains dotés du Don comme lui et donc réellement susceptibles d’hériter de la Grâce de leur vénérable ancêtre, le Lieur sinistre. Pourtant, il avait désigné Razin comme héritier, malgré son aveuglement à la sorcellerie — ou plutôt à cause de celui-ci. Son fils aîné souffrait cruellement de cette absence, et elle avait allumé en lui une flamme qui le poussait à toujours accomplir davantage. Aucun de ses autres enfants ne partageait cette ardeur, quels que fussent leurs talents. Mais, à Sarcella, ce besoin de faire ses preuves avait poussé le garçon à outrepasser son autorité et ses capacités. Les cicatrices qui lui marqueraient le dos jusqu’à la fin de ses jours seraient peut-être la leçon dont il avait besoin pour ne plus jamais prendre pareille liberté à la légère.
Ou bien cet échec le briserait, et le Seigneur de Malaga devrait se trouver un nouvel héritier.
« Il n’a pas manqué de courage. »
Dame Aquiline Osena, de la Lignée de la Tueuse Silencieuse, passa devant les hommes lige d’Akil sans leur accorder un second regard et vint se placer à ses côtés, jetant un coup d’œil froid au garçon qu’elle avait tenté de faire tuer le jour même. Les Osena passaient pour des gens taciturnes, bien qu’Aquiline eût la langue fourchue d’un serpent lorsqu’elle décidait de s’en servir — ce qui arrivait souvent. Elle en avait aussi la ruse. Devant l’assemblée des capitaines, elle avait feint la clémence et proposé que Razin ne soit puni que de la verge, prétendant faire preuve de magnanimité alors qu’il s’agissait soit d’un stratagème, soit d’une tentative de meurtre. Trois coups de verge de bois auraient été le sort de tous les capitaines de l’armée si Akil n’avait pas serré les dents et réclamé lui-même le Fléau du Sang. Les capitaines de Tartessos l’auraient battu à mort à eux seuls, en dépit de ses supplications en privé. Et les conséquences d’adresser de telles supplications à ses propres capitaines, ainsi qu’à ceux qui n’étaient assermentés qu’à Saint Seljun, auraient été… dangereuses. Interdire à ses propres officiers de frapper aurait été comme proclamer que la vie des soldats de Tartessos valait davantage que la leur ; quant aux capitaines sans allégeance, il aurait fallu les soudoyer lourdement ou les intimider sans ménagement pour obtenir leur accord. Au bout du compte, il n’avait eu le choix qu’entre céder de fait le commandement de l’armée à Dame Aquiline ou laisser son fils se faire battre à mort en plein jour.
Et voilà que cette même femme, qui avait ourdi ce complot, échangeait des paroles avec lui alors que le sang de Razin éclaboussait encore la barbe de son père.
« Ma patience a ses limites, Osena, répliqua sèchement Akil.
— La mienne aussi, dit Dame Aquiline d’un ton glacial. Votre chiot a perdu près de quatre mille soldats en s’agitant contre la Troisième Armée et a failli faire tuer ma seconde après lui avoir dérobé le commandement. Ne prétendez pas que j’y sois pour quelque chose, Tanja. Le garçon aurait dû mourir pour cet affront et pour les serments épineux qu’il nous a laissés. »
Au Levant, on racontait depuis longtemps que l’inimitié entre les lignées de la Tueuse Silencieuse et du Lieur sinistre trouvait son origine dans la haine que se vouaient ces deux grandes héroïnes. Certains prétendaient même qu’elle était née de leur rivalité pour les faveurs du premier Pèlerin Gris, mais Akil croyait bel et bien à cette partie du récit. En vérité, leur rancune provenait d’un siècle de querelles pour la possession des vergers et des mines lucratifs de la vallée de Lusia, située à la frontière des domaines de Malaga et de Tartessos. La dernière fois que la vallée avait connu plus de quelques mois sans qu’une querelle d’honneur n’y éclate, c’était sous le règne de Yasa Isbili, alors que le grand-père d’Akil était encore jeune. Le Seigneur de Malaga n’avait pas été ravi d’apprendre que ses soldats combattraient aux côtés de ceux de Dame Aquiline, mais ils n’avaient pas eu le choix. Les Marave d’Alava n’obéissaient à personne, ces putains de fanfarons, ces fous de la Lignée du Champion ; et les querelles entre les Ifriqui de Vaccei et les Osena de Tartessos faisaient passer celles de sa propre lignée pour de simples chamailleries. La Lignée des Brigands ne voyait aucune honte dans le poison ou les embuscades, comme les deux frères cadets de Dame Aquiline l’avaient appris à leurs dépens.
« L’honneur a été rétabli, trancha le Seigneur de Malaga. Pourquoi me cherchez-vous, Aquiline ? »
« Des ennuis, répondit la femme aux yeux durs. J’ai reçu des nouvelles du sud. »
« Parlez donc, dit Akil. »
La Dame de Tartessos jeta un regard appuyé autour d’eux, et Akil reconnut la justesse de sa remarque d’un signe de tête. Ils gagnèrent sa tente, laissant dehors dans la neige les hommes lige des deux camps. Il prit soin de lui offrir officiellement l’hospitalité et de la laisser l’accepter, de peur que l’honneur ne lui permette de retourner à son avantage les propos tenus ici.
« Une bataille a eu lieu dans le sud d’Iserre, dit Aquiline, une fois les rituels accomplis. Les vingt mille hommes de Hasenbach, qui remontaient de Tenerife, ont rencontré les Lances de Stygia sur le champ de bataille. »
Une mauvaise nouvelle et une bonne, tout à la fois. Akil n’avait jamais compté sur les Procerans assez sots pour se laisser berner par la Ligue et se rendre vraiment utiles dans les batailles à venir ; il était donc heureux d’apprendre que la phalange stygienne ne suivait pas son armée. Les Lances de Stygia avaient beau être des esclaves, leur réputation était redoutable. Mais si l’armée méridionale de la Première-Princesse avait été écrasée, la situation en Iserre se dégradait rapidement.
« Qui a gagné ? demanda-t-il.
— Match nul, répondit Dame Aquiline. La phalange a ensanglanté les fantassins, mais la cavalerie arlésite a mis en déroute les tirailleurs de Stygia et frappé les Lances par-derrière. Les deux armées se sont retirées, diminuées mais en bon ordre. »
Akil lui aurait demandé comment elle avait appris tout cela, s’il avait cru ne serait-ce qu’un instant qu’elle le lui dirait. Le niveau de détail était néanmoins impressionnant.
« Où se replient-elles ? demanda le Seigneur de Malaga.
— Voilà le problème, dit-elle. Les Procerans sont maintenant à deux semaines de marche derrière nous. Ils ont percé les défenses de Stygia. »
À en juger par son ton, Aquiline ne le croyait pas plus que lui. Les Procerans n’étaient pas des incapables à la guerre, malgré tout le mépris que les siens affectaient pour leurs lames. Leurs fantassins valaient ceux de n’importe quelle armée du Levant, à l’exception peut-être des hommes d’armes lourds menés par le Sang ; et, en règle générale, leur cavalerie faisait peu de cas de celle du Dominion, sauf si elle était en infériorité numérique. Ce qui arrivait rarement aux Procerans. Ils étaient loin d’être de pauvres nourrissons sans défense, même face aux Lances de Stygia, mais briser les phalanges d’esclaves aurait été une entreprise sanglante pour n’importe qui. Si les vingt mille hommes étaient déjà en état de reprendre la route en bon ordre, c’était soit que les Cieux leur avaient souri, soit que les Stygiens les avaient laissés passer.
« Le Tyran va se retourner contre nous, dit-il.
Ce n’était pas inattendu : le souverain doté de la Grâce d’Héliké était un dangereux dément, mais la rapidité de cette trahison était gênante. Les messages secrets détaillant les mouvements des armées de la Ligue et l’aide des cataphractaires d’Héliké pour traquer l’Armée de Callow avaient largement valu ce qu’ils avaient reçu en échange : des rapports sur la situation à Salia et la guerre contre le Roi Mort. Mais il semblait à présent que cette prétendue « alliance secrète » touchait à sa fin. Akil ne craignait guère que leur marché soit révélé. Autrement, il ne l’aurait jamais accepté. Le Tyran d’Héliké enfreignait la loi la plus fondamentale de la Ligue en négociant avec des puissances étrangères, prérogative exclusive de son Hiérarque. Ses propres alliés se retourneraient contre lui comme des chiens affamés si cela venait à se savoir : il avait été en guerre contre la plupart d’entre eux un an plus tôt, et un tel massacre ne s’oubliait pas facilement.
« Nous avons tiré notre épingle du jeu, dit Dame Aquiline. Nous avons évité d’affronter la Ligue et les cataphractaires ont ralenti les colonnes callowanes. Si ma seconde avait gardé son commandement, la Troisième Armée serait toujours retenue à Sarcella au lieu d’être à plusieurs jours de marche d’ici, et…
« Ça suffit, dit Akil. Razin a agi sans honneur, et il a été fouetté pour cela. Mais si vous comptez insister sur le fait que votre Capitaine Elvera aurait vaincu la Reine Noire, nous réglerons cette question les armes à la main. »
La Dame de Tartessos eut un sourire acéré.
« La Lignée du Lieur peut-elle se permettre un autre déshonneur si tôt ? dit-elle en posant la main sur le pommeau de sa lame.
Akil ne se laissa pas impressionner. Elle avait beau avoir plus de dix ans de moins que lui, il n’était pas un bretteur à s’affaiblir pour si peu : il était un lieur avant tout, issu de la lignée du plus grand praticien de cet art qui eût jamais vécu. L’âge apportait du pouvoir, il n’en ôtait pas.
« Mettez-moi à l’épreuve, petite Tueuse, répliqua-t-il avec un sourire tout aussi acéré. Vous verrez bien ce qui s’ensuivra.
— Quel piètre hôte, que de proférer des menaces, railla Aquiline.
— Quelle piètre invitée, que de m’en donner l’occasion, répondit-il. »
Un instant passa et, si les lois de l’hospitalité ne l’en avaient empêchée, il crut qu’elle aurait dégainé contre lui. Mais l’honneur exigeait une trêve, et la trêve tint bon.
« Nous ne pouvons pas poursuivre les Callowans, dit froidement Dame Aquiline. Nous devons d’abord dégager les Procerans, sans quoi la Ligue les tuera tous. »
Aucun des deux n’avait jugé nécessaire d’exprimer clairement ce qu’ils soupçonnaient. Si les vingt mille soldats de la Principauté avaient été autorisés à passer, c’était pour permettre aux armées de la Ligue des Cités libres d’encercler toutes les autres forces qui traversaient l’Iserre. Cette stratégie aurait été compromise si l’armée procerane était restée derrière elles, en position de frapper leurs arrières.
« Je n’affronterais pas la Reine Noire sans quelqu’un doté de la Grâce à mes côtés, de toute façon, admit Akil. Le Pèlerin lui-même m’a averti de sa puissance. »
La Dame de Tartessos traça discrètement le Signe de Miséricorde avec ses doigts, comme lui. Si elle pouvait être une garce féroce, elle savait tout de même le respect dû au souffle vivant de la Lignée du Pèlerin. Même aux confins de la forêt de Brocéliande, on savait que l’homme qui aurait dû être le Saint Seljun du Levant n’était pas celui qui siégeait sur le Trône Décharné.
« Alors la bataille est reportée, déclara Dame Aquiline. Le Seigneur Marave doit contenir le reste des Callowans au nord et rejoindre les renforts venus de Salia. Une fois nos propres Procerans en sécurité, nous pourrons tous ensemble provoquer un affrontement décisif. »
Dans le nord d’Iserre, songea Akil Tanja de la Lignée du Lieur. Cela se terminerait aux confins de la principauté, près de la frontière avec Cantal.
« Bientôt, dit le Seigneur de Malaga.
— Bientôt, acquiesça la Dame de Tartessos. »
Le soleil se couchait sur le champ de bataille, et l’Armée de Callow était une fois de plus victorieuse.
Enfin, une partie de l’armée,songea la maréchale Juniper. La Première et la Deuxième Armée avaient été réunies sous son commandement général, ainsi que l’Ordre de la Cloche Brisée, mais les deux autres colonnes qu’elle avait envoyées n’étaient pas encore arrivées. Heureusement, les Légions de la Terreur du maréchal Grem avaient renforcé ses effectifs au point que les quarante mille hommes du Seigneur d’Alava hésiteraient à se mesurer à leurs forces réunies. Et ce Seigneur Marave avait d’abord hésité, ce qui avait rendu la quinzaine de jours d’escarmouches ininterrompues plutôt intéressante. Au loin, à peine visibles tandis que la lumière du soleil s’éteignait lentement, les archers et les frondeurs levantins se repliaient en bon ordre. Les compagnies d’arbalétriers et de fantassins que le Limier infernal avait chargées de les repousser faisaient de même ; désormais, il savait qu’il ne servait à rien de tenter de provoquer une bataille de plus grande ampleur contre l’armée du Dominion. Un jour sur trois, au cours des deux dernières semaines, les Levantins avaient lancé une escarmouche avec agressivité et refusé de battre en retraite, sauf à subir de lourdes pertes ou à voir les Légions et l’Armée déployer des forces importantes.
Au début, la cavalerie levantine avait tenté quelques raids, avant que le maréchal Grem ne l’arrête net avec un terrain piégé de munitions et que Juniper n’anéantisse la moitié de leurs tirailleurs exposés grâce à une charge éclair de l’Ordre de la Cloche Brisée. Depuis ce revers, les cavaliers du Dominion étaient restés auprès des tirailleurs pour protéger leurs flancs. Jusqu’à aujourd’hui. Grandmaster Talbot était sorti pour repousser une charge qui avait failli prendre par surprise le convoi de ravitaillement de Juniper. Elle soupçonnait désormais les Levantins d’avoir profité d’une tempête de neige, la nuit précédente, pour faire passer quelques centaines de cavaliers devant son armée et de les avoir dissimulés derrière de basses collines jusqu’à son approche. Dans les faits, il y avait eu peu de combats : dès que les chevaliers de Callow avaient chargé les cavaliers levantins, ceux-ci s’étaient dispersés sans opposer grande résistance. Mais il avait fallu presque tout l’après-midi pour remettre les colonnes en ordre de marche, et Juniper soupçonnait que c’était ce que le Seigneur Marave avait accepté en échange d’une centaine de cavaliers environ. Ce n’était pas une stratégie d’usure ; elle avait fait les calculs. Dans les escarmouches comme dans les affrontements de cavalerie, ses forces avaient subi des pertes modérées, mais sensiblement inférieures. Ce qui signifiait, songea-t-elle, que le Dominion était prêt à saigner pour la ralentir.
Intéressant,songea-t-elle encore.
L’orc entreprit le court trajet jusqu’à la tente du conseil de guerre qu’elle avait quittée pour aller inspecter le champ de bataille, sachant qu’on l’y attendrait. Des bannières flottaient au-dessus du pavillon de toile, plus nombreuses qu’un an auparavant. Celle de Catherine, la balance d’argent sur fond noir que les soldats avaient pris l’habitude d’appeler la Couronne et l’Épée. Mais aussi les cloches de bronze fêlées de l’Ordre et les chiffres miezans dorés sur le bleu Fairfax de la Première et de la Deuxième Armée. Seule parmi elles, telle un corbeau au milieu d’une volée d’oiseaux, la bannière personnelle de Lord Black flottait au vent. D’un noir absolu, sans la moindre autre marque. Juniper trouvait révélateur que les Légions en Procer arborent la bannière du Seigneur Charogne aux côtés des leurs, et non celle de la Tour. L’intérieur du pavillon était réchauffé par des braseros et éclairé par des lumières magiques ; pour l’heure, il était débarrassé de l’essaim habituel d’officiers qui s’affairaient autour de diverses tâches. Deux personnes étaient assises à l’intérieur, à la longue table recouverte d’une carte du centre de Procer. À présent que le Mortel allait avec la Quatrième Armée, elles seules, avec Juniper, pouvaient prétendre avoir véritablement leur mot à dire sur la conduite de cette campagne.
Le maréchal Grem le Borgne leva les yeux à son arrivée et inclina à peine la tête. Pas une dent découverte, bien sûr. En tant que maréchale de Callow, elle était son égale, ni supérieure ni subordonnée ; et Grem était réputé pour dédaigner les subtilités de posture auxquelles se livraient tant des siens pour s’imposer dans une assemblée de pairs. Mère avait passé des années à essayer de lui arracher un grondement sans jamais obtenir plus qu’une rare apparition réprobatrice de ses crocs, se souvint Juniper, et la douleur de ce souvenir persista plus longtemps qu’elle ne se l’autorisait. L’autre était toujours penchée sur la carte : la Dame-Régente de Callow fronçait les sourcils, tentant de faire correspondre les indications d’une lettre à un lieu marqué en Iserre. Vivienne Dartwick repoussa une longue mèche de cheveux et soupira ; le sceau royal du royaume de Callow, suspendu à son cou, se balança avec elle. Juniper tira la chaise qui se trouvait de l’autre côté de la table et s’y laissa tomber, sans prêter attention aux plaintes du bois.
« Milenan doit utiliser un autre nom que celui de nos cartes, dit la Dame-Régente. Sinon, ça n’a aucun sens.
— La cartographie procerane est connue pour son imprécision, dit le maréchal Grem.
— En particulier lorsqu’il est question des frontières, commenta sèchement Dartwick. »
Les lèvres de l’autre orc se retroussèrent, mais Juniper, elle, n’était pas amusée. Dartwick était peut-être convaincue qu’elle pourrait tirer des informations du prince Amadis Milenan en agitant la bonne récompense sous son nez, mais le Limier infernal doutait de la fiabilité de ce qu’ils obtiendraient de lui.
« Je suppose que cette promenade vous a éclairci les idées, dit soudain la Dame-Régente en levant les yeux.
— Oui, grogna le Limier infernal. Je ne crois pas que ça concerne encore nos colonnes. »
Le Borgne se pencha en avant, intéressé, mais ce n’était pas à lui que Juniper devait vendre son idée. Ces jours-ci, c’était Vivienne Dartwick qui avait le dernier mot, même si cette pensée irritait l’orc. Le fait que l’Adjoint se soit tourné vers la Callowane pour trancher lorsque Juniper avait présenté son projet de campagne en Procer avait enfoncé le clou avec force et fracas : quoi qu’il se fût passé pour que le Mortel perde encore une main, cela avait changé la donne. Et pas seulement, songea le Limier infernal, parce qu’elle était presque certaine que Dartwick n’avait plus de Nom.
« Alors, de quoi s’agit-il ? demanda la Dame-Régente, le regard pensif.
— Ce n’est pas une guerre d’usure, dit Juniper. Ils ne sont pas en train de la gagner, pas avec un tel rapport de pertes.
— Ils nous épuisent, fit remarquer le maréchal Grem. Les Légions sont en campagne depuis presque un an. Même le moral des vétérans s’effrite. Et beaucoup de vos soldats sont inexpérimentés, maréchale Juniper. Ils ne tiendront pas aussi bien que les fantassins levantins sous une telle pression. Ils peuvent avoir moins d’hommes et s’en sortir quand même, s’ils en ont davantage en état de combattre.
— J’y ai pensé, dit-elle. Et ça se tient : retarder l’affrontement jusqu’à nous pousser au bord du gouffre, puis engager le combat seulement après que leur autre armée aura démantelé mes deux autres colonnes.
— Mais… dit Dartwick.
— Ils prennent trop de risques, reprit Juniper. Cette attaque de cavalerie, aujourd’hui ? C’était une escalade dans l’imprudence. Je crois que cette tendance va se confirmer à mesure qu’ils nous poursuivront.
— Le seul résultat, c’était de nous ralentir, dit calmement le maréchal Grem.
Un silence suivit.
« Vous pensez qu’une armée procerane se dirige vers nous, conclut le Borgne. Sans doute par Cantal, en descendant vers nous le long des lacs. Ils nous affaiblissent avant de nous prendre en tenaille.
— Je crois qu’ils veulent gagner la guerre en Iserre avant que la Grande Alliance ne marche vers le nord dans son ensemble, dit Juniper. Et pour cela, ils doivent provoquer une bataille décisive, rapidement.
— Le Tyran d’Héliké a transmis des informations indiquant que la majeure partie de la principauté de Hainaut était tombée aux mains du Roi Mort, dit Dartwick en fronçant les sourcils. Et les Lycaonais ne cessent de perdre du terrain. »
Le jeune roi d’Héliké avait accepté de conclure un marché et de fournir quantité d’informations utiles, après avoir échoué à tuer Juniper. Elles leur avaient surtout servi à éviter les armées de la Ligue, mais les derniers rapports de Salia et de la guerre contre le Roi Mort avaient aussi leur importance. Dartwick avait jugé acceptable le prix qu’il réclamait en échange — des évaluations détaillées des armées proceranes et levantines — et Juniper était d’accord. Tout ce qui pouvait le pousser à attaquer la Grande Alliance plutôt qu’eux était bon à prendre.
« Procer ne peut pas se permettre une longue guerre dans le sud, acquiesça Juniper. L’usure, une victoire morceau par morceau… tout cela prendrait trop de temps. S’ils n’en ont pas fini ici dans les deux mois, ils risquent fort de perdre la Principauté du Nord. Il leur faut donc nous écraser, et vite.
— Et disposer d’une armée assez importante pour intimider la Ligue et la pousser à conclure une trêve, sinon un traité, murmura la Dame-Régente. »
Le maréchal Grem se pencha sur la carte, le visage tendu.
« Pas une bataille décisive, dit-il d’une voix rocailleuse. Deux. Ils nous écrasent au nord, écrasent le général Bagram et le Tueur de princes plus au sud, puis font leur jonction pour affronter la Ligue.
— Alors, nous ne pouvons pas continuer à marcher vers le nord, dit Juniper. Nous leur donnons exactement ce qu’ils veulent.
— Que proposez-vous, alors ? demanda Dartwick en penchant la tête sur le côté. »
Le maréchal Grem le Borgne sourit.
« Nous repartons vers le sud, dit-il. Et nous verrons qui clignera des yeux le premier, entre nous et la Première-Princesse. »