Chapitre 317
« Se fier à soi-même et à personne d’autre, c’est faire violence au monde entier. Se fier aux autres et pas à soi-même, c’est faire violence à son âme. »
— Eudokia la Souvent-Enlevée, basilée de Nicae
Il y avait un moment que personne ne m’avait flanqué un coup au visage en me faisant vraiment mal. Indrani n’était pas une débutante : au lieu de m’effleurer, ses phalanges s’enfoncèrent dans ma mâchoire et me déséquilibrèrent. La douleur pulsait déjà alors que j’aurais dû m’écraser au sol ; au lieu de quoi, mon bras partit et mon bâton claqua dans ma paume ouverte. Des années d’entraînement dans la cour suffirent à transformer ma chute en un pas en arrière. Un pas atrocement douloureux, ma jambe blessée supportant mal ce mouvement brusque, et je ne l’avais pas anesthésiée avec la Nuit avant de bouger. Je me redressai et me tournai vers mon amie, haussant négligemment un sourcil.
« Ça piquait un peu, admis-je. On va vraiment discuter, maintenant, ou je dois d’abord t’attacher ? »
Les yeux d’Indrani se durcirent. Pas à cause de la menace, cependant : nous nous en lancions au moins une par jour, sans y accorder la moindre importance. Quelque chose dans mon ton l’avait encore plus hérissée. Sa cotte de mailles argentée étincelant à la lumière du feu, elle serra les poings avant de se forcer à expirer.
« Tu ne t’en rends même pas compte, pas vrai ? lança l’Archer. Il y a un an, tu aurais esquivé. Tu m’aurais brisé le bras deux fois en passant, si ça t’avait chanté. »
« Nous ne sommes plus il y a un an », dis-je.
Je ne pris pas la peine d’insuffler du regret à ces mots : je n’en éprouvais pas. La Nuit n’était pas une panacée à tous mes maux, mais j’aurais accepté bien moins que ça pour me débarrasser du prix de l’Hiver.
« Je le sais, dit Indrani. Alors pourquoi, putain, tu fais comme si on y était encore ? »
La peur. Sous la colère, sous l’indignation, c’était elle qui était au cœur de cette réaction. Je ne lui dis pas de se calmer : je savais mieux que ça. Nous avions trop en commun, et rien n’avait jamais attisé ma colère comme qu’on me dise que je n’avais pas le droit de la ressentir. Il fallait inciser cette plaie, pas la recouvrir d’un pansement. Alors je lui donnerais ce dont elle avait besoin pour évacuer le venin.
« J’ai pris les risques nécessaires, dis-je calmement. Pas sans raison, ni par orgueil. Si j’avais attendu plus longtemps, la Troisième Armée aurait pu être perdue. »
« Alors tu aurais dû la perdre, siffla l’Archer. Combien de ces paris crois-tu vraiment pouvoir gagner, Catherine ? Neuf fois sur dix, quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent ? À ce rythme, nous n’aurons pas longtemps à attendre pour le savoir. »
« Je ne laisserai aucun des miens mourir si je peux y faire quelque chose, dis-je. Tu le sais depuis le jour de notre rencontre, Drani. Marchford n’était pas une bataille où j’étais forcée de me battre. C’était une bataille qu’il fallait livrer. »
La main de l’Archer fusa et la cruche de vin s’envola, explosant contre le mur dans un bruit mouillé. Le fond de vin qui restait se répandit en rigoles rouges.
« Et aller à la rencontre d’un porteur de Nom dont Sve Noc elle-même redoutait l’aspect, c’était nécessaire, peut-être ? demanda sèchement Indrani. Ou te mettre à la merci du Tyran, moins d’une heure après ? Tu continues à agir comme si un membre repousserait si tu le perdais, mais ce n’est pas le cas. Tu ne peux pas sauter dans chaque fosse que tu croises en te disant que tu es assez forte pour en ressortir, Catherine. Tu n’es plus assez forte. »
J’avais l’impression que nous avions une conversation bien différente de celle qu’elle croyait avoir. Si Vivienne était une créature de l’implicite, du non-dit, Indrani, elle, se drapait dans l’agressivité. On lisait bien mieux ses peurs dans les reproches qu’elle adressait aux autres que dans les miettes qu’elle consentait à livrer sur elle-même. Je n’avais plus l’Hiver, et j’étais donc beaucoup plus fragile, ces derniers temps. C’était la moitié du problème, ici, et rien de plus. L’autre moitié, c’était Indrani, frissonnante, au bord de la mort dans un mausolée de glace dont elle n’aurait absolument pas pu s’échapper sans aide. De l’aide : cette chose que sa mère, cette bête sauvage, lui avait appris à considérer comme une faiblesse. Ajoutez à cela la certitude qu’elle n’aurait rien pu faire pour éviter cette situation, sinon ne pas être là, ne pas se battre, et vous obteniez une corde assez solide pour que l’Archer s’y pende. Elle pouvait rager et m’accuser autant qu’elle le voulait : je ne voyais et n’entendais qu’une chose, mon amie qui s’étouffait lentement, maintenant qu’on lui avait arraché les fondations bancales sur lesquelles elle s’était autrefois tenue.
« Ça n’a jamais été un jeu, ma belle, dis-je doucement. Je suis désolée que tu aies dû l’apprendre de cette façon. »
Elle eut un rire cassant et acéré.
« Non, ne crois pas que ça va marcher, dit Indrani en s’approchant de la table. Tu ne peux pas jouer les sages quand tu viens de faire traverser un quartier en flammes à un tas de petit bois détrempé. Tu ne peux pas me dire que ce n’est pas un jeu alors que tu continues à agir comme si c’en était un. Pour qui tu te prends, putain, Catherine ? »
« Dis-moi. »
La puissance de son Nom ne fit qu’à peine frémir l’air avant qu’elle n’enfonçât son poing nu dans la table. Le bois éclata en éclats et tout s’effondra sous la force du coup.
« Voilà ce qui arrivera à ton crâne si tu croises la Sainte lors de ta prochaine escapade, dit-elle d’un ton presque badin. Alors ne fais pas semblant de me rendre service, de me laisser vider mon sac contre ton épaule jusqu’à ce que je me calme. C’est sérieux, Catherine, alors tu vas me donner une réponse, bon sang. »
Elle épousseta quelques échardes de sa main, puis désigna les débris d’un doigt accusateur. Je remarquai distraitement qu’aucune de ces pointes ne lui avait entamé la peau.
« Pour qui tu te prends ? répéta Indrani, sur le même ton faussement calme. Pour une enfant chérie d’En-bas, dispensée de mourir quand elle dépasse ses limites ? Parce que Triomphante se croyait dans ce cas, elle avait encore un véritable Nom et de terribles armées, et malgré tout, elle est bel et bien morte. »
Elle haussa les épaules.
« Tu crois que l’héritage du Chevalier Noir te rend invincible ? demanda-t-elle. Où est-il, maintenant, Catherine ? Et ne faisons pas semblant que tu n’as pas choisi ce que tu apprenais à ses côtés. Si l’original s’est fait avoir, qu’est-ce qui te fait croire que sa bâtarde pourra s’en sortir indemne ? »
Je soutins son regard sans ciller tandis qu’elle avançait, repoussant nonchalamment du pied les débris de la table entre nous.
« Ou alors, c’est juste que toi seule, parmi tous les êtres au monde, es née sous une étoile victorieuse, poursuivit Indrani en réduisant la distance. Le Destin a des projets pour toi, hein ? Catherine Foundling peut saigner, garder des cicatrices et perdre des membres, mais elle ne peut jamais crever. »
Elle se pencha vers moi, son visage ocre à quelques centimètres du mien. Je sentais presque son souffle contre mes lèvres.
« Où était cette étoile victorieuse dans les ténèbres éternelles, alors ? demanda-t-elle. Quand Sve Noc te tenait par le cou, et qu’une petite torsion aurait suffi à mettre un terme à ton chemin ? Tu as eu la clémence des déesses, et tu n’avais aucun droit de l’attendre de ces deux-là. »
Indrani montra les dents.
« Réponds-moi », exigea-t-elle en grondant.
Je lui saisis le poignet lorsqu’elle leva le bras pour me repousser. J’y laissai mon bâton, qui resta immobile, parfaitement en équilibre.
« Je n’ai rien de tout ça, lui dis-je à voix basse. Tu le sais aussi. Un jour, je serai un peu trop lente, ou pas assez maligne, ou ce sera juste… une mauvaise journée. Et je mourrai. Voilà tout. C’est ainsi que cette histoire s’est toujours terminée. Et rien ne garantit que j’aurai accompli ma tâche avant que ce jour ne me rattrape. »
L’Archer arracha son poignet à mes doigts et le serra de l’autre main, comme si mon contact lui avait brûlé la peau. Elle recula d’un pas, sans doute sans même s’en rendre compte.
« Tu ne peux pas t’attendre à ce qu’on se soucie de toi quand tu traites ta vie comme un torchon de cuisine de la Création, dit Indrani. Autant m’attacher à une éphémère. »
« Si j’avais toujours été prudente, dis-je. Si je n’étais que prévoyance et calcul, à me cacher derrière mes gens et à laisser passer chaque bataille sans y prendre part… si j’avais fait tout ça, Indrani, serions-nous seulement en train d’avoir cette conversation ? »
Je vis le moment où elle comprit ce que je n’avais pas été assez cruelle pour dire. Si j’étais tout ça, est-ce que tu te soucierais seulement de moi ? Elle tressaillit, et cela ne me procura aucune joie ; mais pour soigner une plaie, il faut d’abord la nettoyer. Et celle-là, en particulier, avait déjà suppuré bien trop longtemps. C’était là ce qui me faisait le plus honte. Je savais que l’attente rendrait la douleur plus vive, et j’avais malgré tout fait passer d’autres besoins avant elle. Une reine n’aurait pas éprouvé de culpabilité, songeai-je, à préférer les devoirs de la royauté à sa famille. Mais ce n’était pas la reine qui tendait la main à Indrani, juste pour la voir la repousser.
« Ce n’est pas juste, dit l’Archer.
« Ça n’en est pas moins vrai, dis-je doucement. Tu ne peux pas décider à la place des gens qui te sont chers. »
Je pensai aux yeux verts et au royaume affamé qui m’entourait. Non, ce n’était jamais aussi simple, n’est-ce pas ? Cette leçon avait été longue et rude à apprendre, mais je l’avais tout de même apprise. Cette fois, quand je tendis la main, elle me laissa lui prendre le coude, et ce simple contact sembla lui couper les fils qui la retenaient. Ses jambes se dérobèrent et, grimaçant de douleur, je ralentis notre chute jusqu’à ce que nous soyons toutes les deux affalées au sol, assises comme des enfants au milieu des restes de leur crise. Et c’était ce que nous étions, songeai-je. Encore des enfants, à bien des égards. Nous avions été élevées par les Calamités, et leurs enseignements nous avaient rendues plus affûtées que ne le permettait notre âge ; mais malgré tout, nous n’étions pas plus âgées que lui. À vrai dire, peut-être même plus jeunes encore, car la matière dont étaient faites les femmes que nous deviendrions avait été amincie par endroits pour en renforcer d’autres. Je la serrai dans mes bras, incapable de me détourner de la vérité : malgré tout ce que nous avions accompli, nous étions encore si petites.
« On ne peut pas continuer comme ça, Cat, dit Indrani avec lassitude, le menton posé contre mon épaule. Si nous avions toutes reçu à la naissance un seul fil de chance à filer, nous avons épuisé le nôtre trop jeunes. Dans trop de combats stupides où nous avons compris trop tard qu’il ne fallait pas nous battre. Nous sommes à nu, maintenant. Et les pires monstres nous attendent encore. »
« On a le droit d’avoir peur », lui murmurai-je à l’oreille.
Elle essaya de se dégager, mais je la serrai plus fort ; elle comprit ce qui n’avait pas été dit : si elle recourait à la force de son Nom, je recourrais à celle de la Nuit. Je ne crois pas qu’aucune de nous soit prête à laisser ces pouvoirs prendre pied dans cet instant.
« Avant, je croyais que mon premier combat contre William était celui qui m’avait vraiment ouvert les yeux, dis-je. Je sais mieux, à présent. Je me suis réveillée en train de me vider de mon sang, éventrée comme un poisson, mais je suis devenue l’Écuyer. Ça faisait encore partie du jeu, même ça. Il avait sa plume d’ange, et la providence. Mais j’avais de l’instinct, et quelque chose de mieux que la chance insolente. »
Indrani expira doucement.
« Alors, quand ? murmura-t-elle.
« Le jour de mon réveil, Noir a pendu une cinquantaine de personnes, lui murmurai-je à mon tour. Il s’est assuré que je voie ça. Il m’a fallu des années pour digérer une bonne partie de ce qui s’est passé cet après-midi-là. Mais il m’arrive encore de penser à eux, malgré tous les jours plus sombres qui ont suivi. Parce que je les ai regardés dans les yeux, et que ce qui m’a regardée en retour, c’était la vérité : tout cela était plus vaste que moi. Je n’en étais qu’une petite partie, malgré tout ce qui m’attendait déjà. »
J’esquissai un sourire sinistre en me rappelant le silence absolu de la Cour des Épées et, deux fois, le bruit des cous qui craquaient. Deux rangées, deux chutes, des morts expédiés aux gibets.
« Pour eux, ça n’a jamais été un jeu, dis-je. Ils sont simplement morts parce que… je suppose qu’ils s’étaient fait prendre, qu’ils s’étaient trouvés au mauvais endroit au mauvais moment. Mais les raisons derrière tout ça étaient vieilles de plusieurs années, et ces raisons elles-mêmes en cachaient d’autres, plus anciennes encore : des maillons d’une chaîne dont personne ne peut voir plus de quelques-uns. Alors ils sont morts sans savoir pourquoi, à cause de quelque chose qui les dépassait. »
Indrani eut un rire sombre.
« C’est ça, ta leçon ? dit-elle. Qu’un jour, nous mourrons nous aussi, aveugles, perdues, sans vraiment comprendre pourquoi ? »
« C’est ce qui arrive à tout le monde, murmurai-je. Pourquoi serions-nous différentes ? Nous avons des pouvoirs et des tours habiles, mais à quel point est-ce que ça nous distingue vraiment ? »
Je laissai échapper un rire sans joie.
« Voilà le problème. La première fois qu’une histoire arrive, ce n’est pas encore une histoire. Si elle se répète, nous nous racontons qu’elle est devenue autre chose, mais ce n’est pas vrai. Pas vraiment. On saigne tout aussi rouge la douzième fois que la première. Les larmes et les morts ne deviennent pas moins réelles, Drani. Le courage ne compte pas moins parce qu’un cadavre enterré a pris la même décision cent ans plus tôt et a gagné. »
Elle se redressa, toujours blottie dans mes bras, et m’observa d’un air interrogateur.
« Nous portons un Nom, dit l’Archer. Ça change tout. »
Mais non, pensai-je. Nous l’avons vu, toi et moi. Quand le seul soutien d’un choix, c’est une histoire et la promesse d’une victoire, l’histoire échoue. Parce qu’à force de faire semblant, de réciter son rôle, on perd déjà ce qui aurait pu en faire une victoire.
« Un choix reste un choix, répondis-je en secouant la tête. Cape noire, cape blanche : voilà le jeu, croire que la couleur de la cape dit tout. Que les choix sont déjà faits pour nous. »
« C’est une jolie idée, dit Indrani. Mais ça ne nous gardera pas en vie. »
« Rien ne le pourra, souris-je. Mais c’est bien ça, le problème, non ? Qu’est-ce qu’on fait de ça ? »
Je croisai son regard une nouvelle fois.
« Aie peur, dis-je. Moi, j’ai peur, Indrani. Tout le temps. Aie peur, puis fais tes choix. »
Ses doigts se recroquevillèrent contre mon flanc, agrippés au tissu.
« Et c’est ça qui te définit : les choix que tu fais, murmurai-je. Pas ton Nom. Pas ta mère. Pas l’endroit où tu es née, ni ce qu’ils t’ont obligée à faire. »
« Ce ne sera peut-être pas suffisant, dit-elle doucement. De simplement choisir. »
Je hochai la tête, car je ne lui mentirais pas.
« Peut-être pas, approuvai-je tout aussi doucement. Et malgré tout, il n’y a qu’une chose qui compte. »
J’entrelançai mes doigts aux siens, chaleur contre chaleur. Oh, il y avait peu de prix que je n’aurais pas été prête à payer pour retrouver ça — mais la disparition de l’Hiver n’en faisait pas partie.
« Qui veux-tu être ? demandai-je.
Elle ne répondit pas avant très longtemps, et lorsqu’elle dénoua nos doigts, j’eus l’impression d’avoir échoué. Certaines choses ne pouvaient pas se réparer avec des mots, songeai-je, aussi sincères fussent-ils. Mais elle se pencha alors de nouveau et posa le menton contre mon épaule.
« Je ne sais pas, dit Indrani. »
Ses mains revinrent se poser sur mes flancs, ses doigts s’enfonçant un peu trop fort. Il aurait été mesquin de grimacer. Ce que je lui avais fait subir ce soir avait été assez brutal à certains égards pour que le simple fait de remarquer cela me parût déjà pingre.
« Je ne sais pas, répéta-t-elle après un nouveau silence. Mais pas ça. »
« Alors nous le découvrirons, dis-je. Ensemble, toutes autant que nous sommes. »
Elle hocha la tête contre moi. Un silence s’installa, tandis que je la sentais se demander si elle devait continuer à parler.
« Je crois que je te déteste un peu, finit par dire Indrani. »
Ma gorge se noua, mais je ne protestai pas et ne la suppliai pas. C’était juste, et c’était son droit. Je hochai la tête contre le creux de son cou, restai là et respirai l’odeur du cuir, de l’acier et de sa peau chaude.
« Je n’ai jamais appris à faire ça en douceur, avouai-je, laissant mes excuses en suspens entre nous. Certaines nuits, je ne suis même pas sûre d’avoir appris à le faire. »
« Ça, je pourrais te le pardonner, dit-elle, puis hésita.
Elle soupira.
« Je te le pardonnerai, rectifia-t-elle fermement. »
« Et puis ? »
« Tu m’as pris une part de moi, dit-elle doucement. En étant qui tu es, tu l’as saisie. Tu t’en es emparée. Et je ne la retrouverai pas, même si j’essaie. »
Je sentis son corps se raidir contre le mien, comme une corde d’arc tendue à craquer.
« C’est un peu comme être prisonnière, non ? dit-elle. D’aimer quelqu’un. »
Indrani rit et, devant mon silence, ses épaules se détendirent.
« Chaque fois que nous parlons à cœur ouvert, je comprends un peu mieux la Dame, dit-elle. Pourquoi elle est partie. Je me demande si c’est ce qu’elle a compris : qu’en s’attardant, elle finirait par ne plus jamais repartir. »
Elle ne parlait pas d’être amoureuse de moi. Ça aurait été… ce n’était pas ce que nous étions l’une pour l’autre. Le contact de nos peaux n’y changeait rien ; j’en étais certaine depuis les mois où nous avions partagé ce genre d’intimité. Je n’étais pas sûre qu’elle en soit capable, même au vu de la façon dont elle regardait Masego — bien qu’une grande partie de ce qu’il y avait là me fût encore cachée, c’était vrai. Parfois, je ne savais pas non plus si j’en étais capable. Je pensai à Kilian et à ce que nous avions partagé. Et à ce que nous n’avions pas partagé. Même aujourd’hui, les compromis qui nous auraient maintenues liées m’étaient absolument insupportables. Je ne boirais jamais un breuvage pareil. Comme il était étrange de tenir autant à quelqu’un et, pourtant, de le trouver si étranger au bout du compte. Non, ce n’était pas ce genre d’amour. Mais pour nous deux, je me demandais si ce dont elle parlait n’était pas plus précieux encore. Un jour, elle avait traité les Woe de bêtes sauvages que j’avais laissées entrer chez moi. Elle l’avait dit en me reprochant de ne pas voir au-delà de mon rôle dans notre histoire — mais elle avait fait la même chose, à sa manière. Elle avait supposé qu’avant de les rencontrer, je n’étais rien d’autre que des projets et des plans. Comme si je n’avais pas été tout aussi égarée, affamée de tout ce qu’ils avaient à offrir. Être amoureux, c’était fragile, changeant. La peau ne signifiait que ce qu’on voulait bien lui faire signifier. Je n’avais jamais ressenti aucune de ces choses sans être prête à les perdre. Je fermai les yeux et laissai la chaleur d’Indrani m’envahir.
Ça, je n’étais pas prête à le perdre. Ni avec elle, ni avec aucun des autres.
« Parfois, j’ai l’impression que tu essaies de mourir, dit-elle, me tirant de mes pensées. Second Liesse… enfin, tu ne la fuis plus. Mais j’ai l’impression que tu essaies plutôt de foncer droit dessus, et ce n’est pas beaucoup mieux. »
« Je ne ferais pas ça, dis-je. »
« Tu ne le feras pas, dit Indrani, sans que ce soit une question. Tu n’en as pas le droit, pas si tu nous fais ça. »
« Drani, je n’essaie pas de me faire tuer, dis-je. Je… »
« Ta jambe, dit-elle. Ta boiterie. Tu vas me dire que Sve Noc n’aurait pas pu arranger ça ? »
Je retins ma première réponse. L’ironie à la légère ne convenait ni à la situation ni à aucune de nous. Il y avait des moyens de le faire, qui n’étaient pas sans rappeler ceux que Noir m’avait autrefois proposés. Mais aucun ne menait à un endroit où je voulais aller.
« C’est différent, dis-je. »
« C’est une faiblesse, dit Indrani. Et je ne parle pas du fait que ça te ralentit. Je suppose que tu crois avoir besoin de ces élancements pour garder les pieds sur terre. »
Mes doigts se crispèrent.
« Ouais, souffla-t-elle. Ça me paraît assez juste. Il n’y a rien de noble là-dedans, Cat. Ce n’est que de la douleur, ça n’a aucune valeur. »
« Je peux encore me battre, dis-je. Et ça m’oblige à réfléchir, Indrani. Avant d’agir, à la manière dont je vais m’y prendre. À ne plus sauter dans chaque fosse en croyant que je serai assez forte pour en ressortir. »
L’écho de ses propres paroles la fit sourire ; je le sentis à sa façon de se blottir contre mon épaule.
« Si tu te faisais confiance, tu n’en aurais pas besoin, dit-elle. »
« Peut-être que ce n’est pas le cas, murmurai-je. »
« Est-ce vraiment, dit Indrani, ce que tu veux être ? »
Je n’avais pas de réponse à lui donner. Elle ne m’en demanda pas non plus. Nous restâmes là en silence et, pour une fois, laissâmes le monde tourner sans nous.
Ça ne durerait pas, mais qu’est-ce qui durait ?