Chapitre 312
« Une bonne épée trouve toujours à servir, ou se trouve un usage. »
– Proverbe levantin
Ce serait une journée de fer, la capitaine Elvera le sentait jusque dans ses os.
Elle avait servi vingt ans comme officier sous les ordres du Seigneur de Tartessos, puis huit autres auprès de sa fille, Dame Aquiline ; avant cela, elle avait fait partie d’une bande brocélienne, comme lancière et combattante. C’était à cette dernière expérience qu’elle faisait appel, se fiant aux instincts qui lui avaient permis de survivre à des journées de fer, qu’il s’agisse de chimères enragées ou d’un troupeau entier de drakes ensorcelés. Quelque chose de mauvais allait s’abattre sur l’armée qu’elle avait commandée jusqu’à la veille, à la tombée du jour, et ses hommes n’étaient pas prêts. Elvera était peut-être vieille et lente, à présent, mais elle avait vu plus de sang versé que toute cette armée de chiots réunie. Ils s’imaginaient que quelques querelles d’honneur et chasses dûment autorisées les avaient préparés à la guerre, mais ce n’était pas le cas. L’Armée de Callow avait passé presque toute une nuit et une journée à le leur faire comprendre avec une brutalité sans équivoque. Comme par hasard, Razin Tanja, de la Lignée du Lieur, était aveuglé par son manque de gloire. Un putain de gamin, songea-t-elle avec amertume. Un jeune homme d’à peine dix-huit ans qui croyait pouvoir sanctifier davantage une lignée déjà sacrée en envoyant des soldats se faire massacrer par les Callowans.
Les os craquant davantage qu’ils ne l’auraient fait vingt ans plus tôt, la capitaine parcourut les rues du quartier Beaumontant, ses vingt épées jurées à ses côtés. Une traînée de fumée venue de l’est, où le quartier brûlait encore, barrait le ciel bleu comme un trait de charbon. Au-dessous, les soldats du Dominion du Levant s’entassaient derrière d’épaisses planches et des maisons à moitié démolies, sans jamais oser regarder longtemps de l’autre côté de la ligne de front. Les arbalétriers callowans s’étaient montrés d’une précision impitoyable depuis leur poste éloigné ; les gobelins aux yeux jaunâtres n’hésitaient jamais à décocher un carreau sur quiconque restait trop longtemps à découvert. Elvera ne voyait aucune raison de tenter le sort en s’approchant davantage, puisqu’elle avait déjà pu observer les lieux de près lorsqu’elle avait mené l’assaut qui avait échoué, ce matin même. Tandis que les légionnaires en rouge battaient lentement en retraite sous la charge des hommes d’armes de Malaga et de Tartessos, les maudits sapeurs callowans avaient rasé deux rues entières de bâtiments et dressé des palissades entre les maisons encore debout, laissant derrière eux un champ de mort à ciel ouvert, fait de pierre et de bois, truffé de munitions blasphématoires et de pièges d’acier féroces. Elvera avait perdu trois cents hommes en tentant de se frayer un passage, avant d’ordonner la retraite sous les volées d’arbalètes et les tirs de sortilèges.
De nos jours, les Callowans connaissaient la guerre d’une façon que peu de soldats de son pays pouvaient prétendre égaler. La capitaine Elvera était assez âgée pour avoir combattu lors de la guerre du Sépulcre, quand le Seigneur des Tertres était sorti des profondeurs de la forêt brocélienne et avait lancé son ost de bêtes ensorcelées, d’esprits des tertres et de traîtres issus des Lignées. Elle avait reçu un coup de marteau au bras qui ne s’était jamais tout à fait remis, en tirant le seigneur Romeran hors du carnage ; cette bravoure lui avait valu le grade de capitaine et l’armure de plates qu’elle portait toujours, émaillée aux couleurs de la Lignée de la Tueuse, un honneur rare. Elle avait même combattu au plus fort de la mêlée à River’s Bent, tenant la rive, l’épée au poing, jusqu’à ce que l’Élu tue le Seigneur des Tertres en combat loyal et que le Pèlerin libère son âme de sa prison terrestre. Voilà ce qu’était la guerre, mais le Levant n’en avait pas connu de pareille depuis bien des années. Le royaume de Callow, lui, en avait connu, et ses soldats en avaient gardé les leçons durement acquises. Les rumeurs n’avaient pas manqué, bien sûr ; des récits extravagants étaient même parvenus jusqu’à Tartessos : des fées chevauchant des ailes de flammes, une ville volant dans les airs et vomissant des armées de morts affamés, une porte ouverte sur les Enfers mêmes, d’où déferlaient des hordes de démons sans fin. Elvera n’y avait pas accordé grand crédit, sachant combien les histoires grossissaient à force d’être racontées et de voyager, mais à présent, elle se posait des questions.
La capitaine avait franchi des lignes de boucliers en plein jour et avait vu sous les heaumes plus que de simples Callowans. Des peaux-vertes et des habitants des Terres désolées combattant coude à coude avec des guerriers nés dans le Royaume des Chevaliers, s’efforçant, tuant et mourant ensemble. Ils chantaient ces chansons rudes et amères dont les Callowans raffolaient tant. Dix mille hommes, sans la moindre monture et privés de leurs commandants, tués par les Lanternes dans l’obscurité de la nuit, avaient transformé ce qui aurait dû être une déroute en une impasse sanglante et coûteuse. Cette armée avait du cran, songea la capitaine Elvera ; peut-être même davantage que la sienne. Elle avait vu trop de jeunes gens et de jeunes filles vider leurs entrailles dans la boue en arrivant dans le charnier du quartier Belles Portes, où l’on avait amené les blessés et les mourants pour leur prodiguer les maigres soins disponibles. Depuis bien des années, la puanteur de la merde, de la mort et de la bile ne lui retournait plus l’estomac, mais au moins l’avait-elle déjà connue. Les jeunes capitaines avides d’action et leurs guerriers tout aussi jeunes, eux, n’y étaient pas habitués, et cela les avait fait vaciller. Razin Tanja, héritier de Malaga, n’avait toutefois pas été ébranlé par les gémissements et les entrailles répandues. Non, le garçon ordonnait déjà les préparatifs d’une nouvelle offensive contre les défenses callowanes.
La Tartessienne ralentit en arrivant à la périphérie de Beaumontant, près des rues menant à Couteau d’Or. Le jeune Tanja devait tenir conseil avec les capitaines, mais elle n’avait aucune envie d’écouter les exhortations et les réprimandes d’un chiot issu d’une Lignée du Sud. Elle préféra s’adresser aux soldats qu’elle avait menés dans la gueule du chacal, ce matin même, et les préparer à la suite. Ces officiers s’étaient brisé les os contre les défenses callowanes plus tôt dans la journée ; ils étaient donc plus disposés que la plupart à écouter les conseils d’une vieille femme. Ils se rassemblèrent autour d’elle, épées jurées de capitaines occupés à suivre le noble garçon qui lui avait pris le commandement.
« Une simple ligne de boucliers vous fera tuer, déclara la capitaine Elvera. Les sapeurs ont préparé le terrain pour briser les formations serrées, et leurs mages feront pleuvoir le feu sur tout ce qui leur résistera. »
« Ce sont les pièges qui nous ont fait le plus de mal, Ella la Rouge, répondit un homme d’âge mûr, qui parlait avec un fort accent de Malaga. Ils ont semé des chausse-trapes partout, et les pointes transpercent les semelles de cuir. »
Elvera laissa passer sans commentaire le vieux sobriquet. Elle n’avait pas encore perdu toutes ses dents au point de ne plus pouvoir rabattre l’insolence d’un soldat, au besoin, mais ces officiers n’avaient jamais connu le sobriquet comme l’insulte qu’il était censé être. Pour eux, ce n’était qu’un nom que lui donnaient les vieux soldats quand la bière coulait à flots.
« Je préfère encore ça aux explosions enterrées, grogna une jeune fille en armure d’écailles. Ça vous déchiquette un homme jusqu’à la taille, et les morceaux acérés s’envolent pour taillader ceux qui sont à proximité. J’appellerai imbécile quiconque prétendra qu’on n’en verra plus. »
S’ils avaient eu avec eux les mages ou les chiens de guerre de l’ost du Seigneur de Malaga, ils auraient pu démanteler le champ de mort callowan lentement, mais sûrement. Mais l’avant-garde avait reçu l’ordre d’attaquer sans eux, et ce seraient donc les soldats qui mourraient à leur place. Cette pensée était sombre, mais Elvera n’y pouvait rien ; elle ne voulait pas assombrir davantage cette journée en disant du mal du garçon qui commandait l’ost. Même s’il s’agissait d’un rejeton avide de gloire, issu de la moins respectable des Lignées fondatrices. On lui avait déjà retiré le commandement de l’armée ; elle n’allait pas saper le moral des troupes ni risquer d’être éloignée du front en parlant à tort et à travers.
« Je vais parler franchement, reprit-elle. Quiconque enverrez en première ligne risque fort d’y laisser la vie. Il faudra combler l’écart avec des cadavres avant de pouvoir les atteindre avec nos lames. Divisez-vous en petits groupes, protégez-vous la tête avec les boucliers et avancez vite ; ça devrait réduire les pertes. Mais ne vous faites pas d’illusions : ce sera un bain de sang. »
Ses paroles ne leur plurent pas, même s’ils n’avaient pas espéré qu’elle leur apporte une solution miracle. Elvera n’avait jamais caché qu’elle jugeait insensé d’attaquer l’Armée de Callow retranchée dans une ville, avec un avantage numérique aussi mince. Même sans remparts. S’ils avaient eu trois ou quatre mille guerriers de plus, encercler la ville et donner l’assaut aurait été une stratégie valable, mais ce n’était pas le cas.
« On devrait attendre l’armée du Seigneur ! lança une voix depuis le fond. »
Des murmures approbateurs s’élevèrent. Même si les capitaines suivaient Razin Tanja, ils n’étaient pas tous convaincus par son projet de poursuivre l’offensive, et leur hésitation avait gagné les rangs inférieurs. Les capitaines de Malaga suivraient l’un des leurs à travers la Couronne et la Tour, mais il y avait aussi des capitaines de Tartessos, toujours furieux qu’on l’ait dépossédée du commandement, ainsi que ceux qui avaient répondu à l’appel du Saint Seljun, et non à celui du Seigneur de Malaga. Ces derniers ne renonceraient pas facilement à l’idée de soutenir un protecteur destiné à hériter d’un titre, mais ils ne sacrifieraient pas non plus leurs compagnies sans promesses concrètes. Les premiers coups d’éclat du garçon lui avaient valu une certaine renommée, c’était vrai. Se servir de contrebandiers procerans connaissant des tunnels secrets menant à Sarcella pour faire entrer une troupe de Lanternes dans la ville et tuer les commandants ennemis avait été une idée de génie, Elvera le reconnaissait volontiers ; et elle n’aurait pas pris ce risque à sa place. Les Lanternes étaient puissantes, mais peu nombreuses et précieuses. Attaquer Belles Portes pendant que les Callowans étaient désorganisés avait été judicieux, et sans une manœuvre ennemie qui avait soudain retardé leur progression, la ville aurait bien pu tomber.
Poursuivre maintenant, alors que l’ennemi les attendait de pied ferme ? L’héritier de Malaga révélait son inexpérience aux yeux de tous les capitaines, et cela ne lui ferait aucun ami. Pourtant, il était hors de question de laisser circuler ce genre de propos : une armée sans chef n’était qu’une foule en armes.
« Nous avons durement saigné l’Armée de Callow lors de notre attaque, répliqua la capitaine Elvera. Que personne ne le conteste. C’est déjà un bel exploit, et avec un peu de sagesse, nous pourrions encore gagner de plus grands honneurs. »
Si son armure de plates n’avait pas été enchantée, elle serait morte dans le battement de cœur qui suivit. Le javelot barbelé frappa le creux de sa gorge, où seul un col de cuir la protégeait, mais Elvera avait payé un lieur des années plus tôt pour rendre le matériau solide comme le fer. La pointe d’os du javelot se brisa, mais lui coupa tout de même le souffle. Malgré sa surprise, la vieille capitaine suivit son instinct et se jeta à couvert derrière une clôture, juste à temps pour esquiver une pierre de fronde lancée avec adresse qui lui aurait défoncé le front.
« À l’attaque ! rugit-elle. Retournez auprès de vos soldats ! Tartessos, suivez-moi ! »
Une vingtaine d’officiers étaient déjà morts quand elle eut fini de parler, et quelques-unes de ses épées jurées aussi. D’autres furent tués en tentant de fuir, mais les plus malins se réfugièrent dans les maisons pour échapper au même sort. Elvera risqua un coup d’œil au-dessus de la clôture et ne vit que des silhouettes à la peau grise, vêtues de fourrures, qui rôdaient sur les toits ; un autre javelot la força à se baisser. Ils s’emparaient des toits entre Beaumontant et Couteau d’Or, comprit-elle avec consternation. Ce serait gaspiller des soldats, à moins que ce ne soit le prélude à une attaque contre l’un de ces quartiers. Cela signifiait que, contre toute logique, l’Armée de Callow était repassée à l’offensive. Jurant entre ses dents, la vieille soldate se prépara à détaler. Il fallait éloigner le jeune Tanja avant qu’il ne se fasse tuer et que le moral de l’armée ne tombe dans la fosse ; qui d’autre qu’elle pouvait s’en charger ? Elle avait senti depuis des heures que ce serait une journée de fer, et voilà que le fer était resté assez longtemps dans le feu pour devenir rouge et brûlant.
La capitaine Elvera traça le Signe de Miséricorde de ses mains ridées, puis se raffermit et sortit de sa cachette en courant.
On réveilla Edgar d’un coup de pied, sans la moindre douceur, et il se retourna en clignant des yeux.
« Je me reposais juste les yeux, moi, protesta-t-il aussitôt. »
Un battement de cœur plus tard, il se souvint qu’on lui avait accordé du repos sur ordre de la capitaine, et sa peur se mua en ressentiment. Le légionnaire se redressa en s’appuyant contre le mur et se mit à fusiller du regard la responsable de sa douleur. Mais son ressentiment redevint bien vite de la peur.
« Debout, sourit le sergent Hadda en découvrant deux rangées de crocs. La guerre reprend, gamin. »
Edgar s’estima chanceux d’avoir été assez épuisé, après les durs combats de la nuit et du matin, pour s’endormir dans son armure, malgré les douleurs dans le dos. Le sergent Hadda n’était pas le genre d’officier qu’on faisait attendre après qu’elle avait donné un ordre. Sous le regard amusé de l’orc, il chercha à tâtons sa ceinture d’épée et, après l’avoir remise, dut fouiller le tas de paille qui lui avait servi de couche pour retrouver son casque, qu’il aurait juré avoir posé à sa gauche. Le vieux sergent finit par avoir pitié de lui et le lui désigna ; Edgar écarta précipitamment les derniers brins de paille à l’intérieur avant de se le rabattre sur la tête.
« Je croyais qu’on avait été retirés du front jusqu’à la cloche de l’après-midi, sergente, dit-il en la regardant prudemment tandis qu’il bouclait sa jugulaire. »
Selon l’humeur de l’orc, poser des questions pouvait lui valoir des moqueries bien senties ou lui ouvrir les vannes d’une précieuse source de renseignements. Dans l’Armée de Callow, le sergent était le plus bas grade auquel un officier pouvait accéder, mais Hadda avait servi dans les Légions de la Terreur bien avant de prêter serment à la Reine Catherine ; elle avait donc toutes sortes de vieux amis bien placés. Elle avait tendance à mieux savoir ce qui se passait que le capitaine Pickering lui-même, ce qui avait le don d’exaspérer ce dernier.
« On rappelle tout le monde au front, répondit le sergent Hadda. Nous compris, pauvres âmes épuisées. On va montrer à la viande du Dominion pourquoi on ne cherche pas querelle aux Légions. »
Comme beaucoup de soldats ayant servi dans les légions intégrées après la seconde Liesse, Hadda avait tendance à parler des Légions et de l’Armée de Callow comme d’une seule et même chose. À les entendre, avait-on expliqué à Edgar, la Reine Noire était l’héritière désignée du Seigneur Charogne ; il n’y avait donc aucune distinction à faire. En bon garçon de Laure, il avait trouvé cela légèrement antipatriotique, mais il supposait que les peaux-vertes venaient tout juste de rejoindre leurs rangs. Hadda s’était montrée bonne avec lui, malgré ses manières brusques. Elle avait veillé sur sa décade et leur avait appris les petites choses utiles, comme « ne jouez pas aux dés avec les gobelins », « les Soninkés ne sont pas tous des sorciers » et « si vous vous battez contre un Taghreb, toute sa famille vous tombera dessus ».
« Dieux miséricordieux, marmonna Edgar. Tout le monde disait que le Légat Abigail préparait une retraite, pas un assaut. »
Quel dommage que le Tueur de princes ait été tué par ces prêtres hérétiques du Dominion, mais Edgar avait trouvé réjouissant qu’un Callowan dirige désormais la Troisième Armée. Il en avait tiré une certaine fierté en discutant avec d’autres recrues de Laure. Le Légat venait bel et bien de Summerholm, et les habitants de la Porte de l’Est avaient tendance à être aussi fiers et susceptibles que des chats ; mais tous s’accordaient à dire que les gens de Summerholm étaient de bons soldats. Et le Légat Abigail était une véritable vétérane, avait-il entendu dire, qui avait servi dans la Quinzième ; elle avait combattu lors de la campagne d’Arcadie et à la Folie d’Akua. Avec un peu de chance, elle finirait par être confirmée comme générale de la Troisième Armée par la maréchale Juniper, s’ils sortaient tous vivants de Sarcella. Le visage parcheminé et balafré du sergent Hadda se fendit d’un sourire mauvais.
« Maintenant, c’est la générale Abigail, dit l’orc. Mais ce n’est pas là le vrai régal du jour. Remue-toi un peu, légionnaire : la Reine Noire est de retour, et on va retourner cette putain de bataille. »
Edgar laissa échapper un sifflement. Entendre parler de la reine Catherine avait toujours quelque chose d’ambivalent. Depuis son apparition lors de la Rébellion de Liesse, elle avait rempli bien des tombes, et pas une petite part d’entre elles abritaient des Callowans. Mais elle avait aussi réduit en miettes tous les charognards venus s’en prendre au royaume après qu’elle l’eut arraché des mains de la Tour, et il était difficile de ne pas en tirer une certaine fierté. Edgar se souvenait encore du vif plaisir qu’il avait ressenti en apprenant que les sorciers responsables du Doom de Liesse avaient tous été crucifiés. La reine était peut-être un peu tyrannique, mais les Fairfax n’avaient jamais été tout miel et douceur non plus. Parfois, il fallait savoir frapper fort pour parvenir à ses fins, comme lorsque Jehan le Sage avait fait pendre sept princes, et un de plus. Mais tout cela appartenait au passé, là-bas chez lui, et datait d’avant que ces putains de Procerans ne la proclament archihérétique de l’Est. Le Principat avait essayé les Vallées, puis le Nord, et quand il s’était fait rosser comme un chien, il avait ressorti sa vieille tactique. La Maison de Callow avait appelé ça un « asservissement pervers aux puissances terrestres », et ça lui paraissait assez juste.
Oui, il se pourrait qu’un jour la Reine Noire devienne un peu trop noire et qu’Edgar finisse par rejoindre les rebelles. Mais si ces putains de Procerans croyaient que leurs putains de princes et leurs putains de prêtres pourraient renverser une reine de Callow ointe par les dieux, ils allaient tomber de haut. Peut-être qu’on devrait cette fois pendre quatorze princes, puis deux autres, et encore un pour le vieux roi Selwin, qu’ils avaient tué dans les Vallées de la Fleur Rouge. Edgar s’en remettait aux Cieux, comme tout Callowan se devait de le faire, mais il savait aussi qu’il fallait payer le prix de ses actes, et celui-ci se faisait attendre depuis très longtemps. Un de ces jours, ils finiraient par rééquilibrer la balance avec les Terres désolées aussi, pour la Nuit des Couteaux et les affronts plus anciens ; mais cela pouvait attendre. Les peaux-vertes aussi avaient été malmenés par la Tour, malgré toute leur saloperie, et ils méritaient leur dû, eux aussi. Edgar ne voyait aucun inconvénient à partager un feu avec quelqu’un comme le sergent Hadda à l’endroit où se dressait autrefois la Tour. Bien sûr, il ne disait rien de tout cela. Il n’était qu’un légionnaire ; alors il mangeait sa bouillie avec les autres de la décade, puis rejoignait le reste de la cohorte pour marcher vers la périphérie du quartier Couteau d’Or. En s’endormant, il avait craint qu’ils ne se fassent tous prendre dans la ville et tuer. Mais Edgar n’avait plus peur.
Quoi qu’on pût dire de la Reine Noire, elle n’avait jamais perdu une bataille.
Il s’accrocha à cette certitude tandis que les cohortes se rassemblaient derrière les défenses, rang après rang de légionnaires en rouge. Il savait qu’il avait le droit d’avoir peur. De l’autre côté du champ de mort, des guerriers les attendaient, et Edgar avait vu assez de camarades mourir pour comprendre que l’habileté ou le talent à l’épée ne suffisaient pas toujours à vous sauver. Il avait vu de meilleurs combattants que lui mourir parce qu’ils avaient levé leur bouclier un peu trop tard, parce qu’ils avaient glissé dans la boue ou simplement parce qu’ils montaient la garde quand les cataphractaires d’Héliké avaient frappé. On ne pouvait pas s’approprier cela, pas le forcer : tout était entre les mains des Dieux d’en Haut. Mais Edgar n’était pas seulement Edgar de Laure, un garçon en armure au troisième rang depuis le front. Il était un légionnaire de la Troisième Armée du royaume de Callow, et dans cette étrange ville, sur cette terre étrange, ils allaient gagner. Il le sentait, et les autres aussi. L’air lui-même en était chargé, imprégné du goût âpre d’une vengeance en marche. Il le voyait dans les yeux des orcs, rouges de colère. Il le voyait dans l’attitude des soldats de Laure et d’Ankou, des Vallées et de Summerholm, tous prêts à se jeter en avant. Les gens des Terres désolées le ressentaient aussi, les Taghrebs et les Soninkés, avec leurs visages impassibles et leurs regards durs, comme s’ils connaissaient déjà l’issue du combat et la savouraient d’avance.
Il ne sut pas qui avait entonné le chant, mais Edgar n’hésita pas à joindre sa voix à la leur. Parfois, il fallait entonner les vieux chants de rébellion, comme Les revoilà et Rouges sont les fleurs. Mais ici, alors qu’ils commençaient lentement à avancer contre les soldats du Dominion, ils rendraient à la Reine Noire ce qui lui était dû, rien qu’une fois : ce chant lui appartenait, à elle seule. L’air de Couronnée d’effroi s’éleva, tandis que les carreaux d’arbalète fusaient et que les légionnaires levaient leurs boucliers. Un pas, puis un autre : le rythme s’imprimait dans ses os. Ils avançaient sur le terrain plat ; flèches et pierres ricochaient sans leur faire de mal. Edgar tira sa lame du fourreau, tandis que l’odeur de la magie déchaînée lui parvenait.
« Si haut, si resplendissants, nos serments vont plus haut encore,
Et dans l’Ouest reposent en silence des tombes que nous devons encore remplir… »
Des boules de feu explosèrent contre l’ennemi, et la Troisième Armée se rua dans le chaos en poussant un rugissement.
C’était de la folie.
Les Callowans étaient à bout de forces, tout le monde le savait ; pourtant, ils auraient peut-être pu conserver une partie de la ville jusqu’à la tombée de la nuit et s’épargner un massacre s’ils étaient restés terrés dans leurs cachettes au lieu de lancer une sortie. Razin ne savait pas s’il devait se réjouir ou s’indigner qu’ils ne l’aient pas fait. Il préparait déjà un nouveau coup dévastateur et s’employait à convaincre les capitaines les plus récalcitrants de le soutenir : une nouvelle poussée contre les lignes callowanes, accompagnée de raids de cavalerie sur les flancs, pour masquer une autre attaque des Lanternes contre le haut commandement des hérétiques. Ils ne s’en seraient pas remis, avec ou sans discipline. La cheffe de guerre des Lanternes s’était montrée tout à fait disposée à envoyer ses prêtres-guerriers dans la mêlée, et l’héritier de Malaga était en train de réduire au silence les capitaines de Tartessos les plus opposés à son plan quand les maudits Callowans avaient attaqué les premiers. Quelques milliers de démons à la peau grise avaient été invoqués puis envoyés semer le désordre dans ses positions de Beaumontant et de Couteau d’Or, mais ils étaient trop peu nombreux pour représenter une véritable menace. Il avait aussitôt ordonné de les chasser des toits où ils rôdaient ; ses capitaines fidèles avaient obéi et fait appel aux archers et aux frondeurs pour disperser ces abominations. Mais à peine les premiers échanges avaient-ils commencé que l’Armée de Callow avait attaqué. Le carnage avait été… atroce.
Razin Tanja appartenait à la lignée du Lieur sinistre et avait hérité du célèbre sang-froid de son ancêtre, même si les sorcelleries tout aussi fameuses de celle-ci ne lui avaient pas été accordées. Il n’avait donc pas laissé l’horreur se lire sur son visage. Mais il lui faudrait longtemps pour oublier ce spectacle : ces rangées implacables de boucliers d’acier qui avançaient en formation serrée, tandis que des hérétiques de toutes sortes chantaient leurs étranges chants en tuant. Les carreaux d’arbalète tombaient comme une pluie d’été, transperçant tout sauf les armures d’écailles et de plates les plus solides. D’ignobles magies orientales, le feu et la foudre, fusaient au-dessus des rangs pour noircir la pierre et balayer les hommes comme des fétus de paille. Tout ce temps, leurs officiers au visage calme sifflaient des ordres, faisant avancer ou reculer des lignes de légionnaires comme sur un terrain d’exercice, et non au cours d’un combat infernal aussi terrible que la ville pouvait en supporter. Les étranges démons avaient attendu que les soldats de Razin commencent à battre en retraite avant de sauter des toits et de charger férocement les hommes du Levant ; cela avait fait déborder le vase. La déroute avait suivi, et Razin lui-même n’en était sorti indemne que parce que ce vieux chien de Resafa, celle qu’on appelait Ella la Rouge, l’avait fait saisir par ses épées jurées avant de leur ordonner d’abattre tout guerrier qui se mettrait en travers de leur route.
Beaumontant n’était pas plus sûre, ne tarda-t-il pas à apprendre. Les Callowans y avaient également lancé une offensive, et les rues étaient bondées de soldats dont les capitaines étaient morts à Couteau d’Or ou s’efforçaient encore de rejoindre leurs compagnies. Le chaos atteignit son paroxysme lorsque l’Armée de Callow arriva aussi aux abords de Beaumontant par le côté de Couteau d’Or, après avoir fait un carnage. La panique se répandit quand on comprit que les forces du Dominion étaient désormais encerclées sur trois côtés : deux fronts occupés par les Callowans aux lames rouges, et, sur le troisième, l’incendie allumé par les hérétiques pour tuer les Lanternes durant leur retraite. Seul Belles Portes, derrière eux, restait aux mains du Dominion. Mais, faute d’un moyen facile de les évacuer de la ville après les assauts de la nuit et du matin, on y avait amené de nombreux blessés, et les infirmeries improvisées compliquaient l’acheminement des renforts. Le désastre se préparait déjà avant même que l’Armée de Callow ne commence à lancer ses munitions sur les soldats désorganisés ; Razin jura que les Lanternes et la Maison les feraient déclarer blasphématoires, dût-il y laisser la vie.
La seconde déroute fut encore plus sanglante que la première. L’héritier de Malaga quitta la ville en hâte, confiant à la vieillissante capitaine Elvera la défense de Belles Portes pendant son absence, et partit rallier le reste de l’armée. Les Callowans avaient porté un coup sévère, il le leur accordait ; mais par ce geste vain, ils s’étaient condamnés eux-mêmes. Leurs légionnaires seraient épuisés, leurs mages au bord de l’effondrement, et leurs stocks de munitions presque à sec. Cette victoire lui avait coûté davantage qu’il ne l’aurait voulu, mais ce serait tout de même une victoire. Son père lui pardonnerait d’avoir pris la tête de l’avant-garde sans autorisation s’il revenait avec une armée callowane anéantie pour faire honneur à leur Lignée. Les blessés seraient transportés dans les plaines pour se reposer au camp, puis Razin rassemblerait toute la puissance du Levant afin d’écraser ces hérétiques. Il lui restait sept mille hommes en réserve, et il enverrait l’ordre aux cavaliers qui patrouillaient à l’est et à l’ouest de frapper au signal. Razin allait convoquer les Lanternes pour leur offrir l’honneur de mener la contre-attaque à ses côtés, lorsqu’un de ses capitaines subalternes l’aborda.
« Fils honoré, il y a un problème, dit le vieil homme après une révérence sommaire. »
Sa cotte de mailles était vieille et son cuir terni, ce qui trahissait l’origine de ses soldats, là où son absence d’accent n’apportait aucun indice. C’était l’un des capitaines qui avaient répondu à l’appel du Saint Seljun, et non à celui des seigneurs et dames du Levant. Razin se força à se montrer courtois et lui rendit un signe de tête respectueux. Il savait déjà qu’une fois la bataille gagnée, les capitaines de Tartessos chercheraient à ternir son nom ; s’attirer le soutien de ceux qui n’avaient prêté serment à personne contribuerait grandement à sa réputation. Si tous les capitaines, sauf ceux de Dame Aquiline, chantaient ses louanges, les accusations de ses soldats passeraient pour ce qu’elles étaient : de vulgaires calomnies.
« Nos capitaines de cavalerie ont-ils donné des nouvelles ? demanda-t-il.
— Non, répondit l’homme. C’est la garde du camp. Une force ennemie est sortie du sud-est de la ville. »
Il fallut un instant à Razin pour comprendre ce qu’on venait de lui dire, et un instant de plus pour parvenir à y croire.
« À travers le feu ? demanda-t-il. Les hommes ont bu ?
— J’ai pensé la même chose, alors j’ai envoyé mes hommes d’armes les plus fiables vérifier, répondit le vieux capitaine en secouant la tête. Les Callowans sont passés au travers grâce à d’étranges engins de bois recouverts de peaux. Ils sont près de six cents, en vérité : des gobelins et des démons. Mais ils sont menés par un humain. »
« Un sorcier de l’Est, fronça les sourcils Razin. Ça expliquerait l’apparition de ces démons à la peau grise. Il faut tuer le mage ; cela pourrait retourner contre l’ennemi les abominations encore dans la ville. »
Le vieux capitaine hésita.
« Fils honoré, je n’ai pas vu cela de mes propres yeux, prévint-il. »
Razin faillit faire un geste d’impatience, mais se ravisa et força plutôt un sourire.
« Parlez, capitaine, l’encouragea-t-il. »
« Certains de mes hommes disent que l’humain portait une cape, raconta le vieil homme. Une cape de tissu noir, mais ornée de bandes de nombreuses couleurs. »
Razin Tanja, de la Lignée du Lieur, pâlit. Une seule méchante connue en cette époque portait un vêtement aussi étrange.
« Dieux cendrés, croassa le garçon. Rassemblez vos hommes, capitaine. Rassemblez tout le monde. Nous devons tuer la Reine Noire avant qu’elle ne nous joue ses sales tours. »
La peur battait dans son sang, mais tandis que ses serviteurs harnachaient son cheval, Razin sentit une excitation enfouie sous cette terreur. S’il tuait la Reine de Callow au cœur noir, il pourrait bien briser définitivement l’échine de ses armées et les faire détaler tous jusqu’à l’autre côté de la frontière. Quel honneur pour la Lignée, ce serait ! Il ne devait pas se montrer imprudent, se rappela-t-il : il appartenait à la lignée du Lieur, pas à celle de la Championne. Il réunit deux mille hommes avant de se mettre en route, tandis que le reste se rassemblait derrière lui, avec l’ordre de les rattraper ; des cors sonnèrent pour appeler également au combat les capitaines de cavalerie des plaines orientales. Razin apprit que les Lanternes étaient déjà parties se battre pour Sarcella, mais qu’on allait envoyer des messagers les chercher. Mieux valait partager la gloire que devenir un cadavre téméraire. À en juger par les apparences, les gobelins et les abominations de la Reine Noire avaient déjà tué quelques hardis éclaireurs, mais rien d’autre n’entravait la progression de sa troupe. Des capitaines, convoqués en hâte, chevauchaient à ses côtés tandis qu’il observait cette poignée d’imbéciles continuer d’avancer, même face à des forces supérieures.
« Ce pourrait être une diversion, réfléchit l’un de ses officiers. Un Callowan qu’on a déguisé en portant une cape, pour nous empêcher de renforcer la ville. »
« Ou elle a perdu la raison à force d’arrogance, comme les siens en ont souvent l’habitude, répondit distraitement Razin. Elle croit peut-être que ses guerriers suffiront à nous vaincre. »
« Vous êtes certains qu’ils ne suffiront pas ? demanda un autre capitaine. Je ne veux pas manquer de respect, Fils honoré, mais nous avons tous entendu les rumeurs sur la bataille des Camps. Le ciel qui s’effondre, les morts aux yeux bleus qui se relèvent, les fées qui chevauchent les flots… »
On l’accusa de lâcheté, et Razin laissa tacitement la honte réduire le sceptique au silence. L’héritier de Malaga n’accordait aucun crédit à ces histoires, surtout pas à celles qui étaient aussi extravagantes. D’abord, la Reine Noire avait fait la guerre aux fées ; maintenant, elle se battait à leurs côtés ? La méchante était peut-être une nécromancienne puissante, mais elle ne pouvait pas relever des cadavres qui n’existaient pas. Quant à cette histoire de ciel qu’on aurait fait tomber, ce ne pouvait pas être son œuvre. Peut-être un rituel des Terres désolées qu’elle prétendait avoir accompli elle-même, dont l’ampleur grossissait à chaque récit. Les Procerans justifiaient toujours leurs défaites en transformant des gargouilles en géants, c’était bien connu. Un éclat de rire se répandit parmi les capitaines et attira aussitôt l’attention de Razin. Il comprit qu’on ne se moquait ni de lui ni du sceptique au ventre mou, mais de la sottise de la Reine Noire. Elle avait ordonné une halte, et ses guerriers s’étaient maintenant déployés en cercle autour d’elle pour prendre des positions défensives.
« Elle est folle, en effet, railla un des capitaines. On ordonne une charge, Fils honoré ? »
Razin plissa les yeux en la regardant. Sa cape était célèbre, mais il n’avait jamais entendu dire que la Reine de Callow maniait un bâton noir et tordu. Surtout pas un objet aussi… troublant à regarder. Peut-être lui restait-il une ruse à tenter.
« Mettez-vous en formation de bataille, ordonna plutôt Razin Tanja. Notre force prendra le centre. Prévenez les capitaines qui nous suivent qu’ils doivent se diviser et prendre les guerriers de la Reine Noire en tenaille. »
Il jeta un coup d’œil au loin, où le millier de cavaliers qu’il avait envoyé à l’aube avançait lentement. Oui, cela ferait l’affaire. Quelle que soit sa magie noire, près de sept mille fantassins du Levant, suivis d’une charge de cavalerie sur leurs arrières, suffiraient à en finir. Razin ne prendrait pas la tête de l’assaut, juste au cas où, et laisserait plutôt l’un de ces capitaines enthousiastes en avoir l’honneur. Peu importait qui tuerait les gobelins et les démons, pourvu que l’héritier de Malaga fasse partie des guerriers qui tueraient la reine méchante. Les soldats se déployèrent comme prévu, leurs prières de bataille aux lèvres, et l’assaut commença aussitôt. Razin resta dans la deuxième vague du centre, à écouter la marche précipitée du reste des troupes derrière lui. Pas après pas, les guerriers réduisaient la distance, et il contemplait la victoire en marche, les yeux brillants. Les démons à la peau grise resserrèrent leurs rangs devant la méchante, tandis que les gobelins sanglants se mettaient à couvert derrière eux ; mais c’était sur la Reine Noire qu’il avait les yeux fixés. Ses cheveux dénoués flottaient au vent, et elle observait ses soldats, appuyée sur son long bâton. Elle finit par lever les yeux, et Razin suivit son regard. Deux ombres se découpaient dans le ciel. Des Corbeaux, comprit-il avec un sursaut. Les cadavres attiraient les charognards, mais ces oiseaux-là n’en étaient pas et volaient avec une grâce délibérée. Ils plongèrent, puis se posèrent sur les épaules de la Reine Noire comme deux taches jumelles de nuit.
Le spectacle avait quelque chose d’irréel, songea-t-il. Cette femme mince au sourire tranquille, les cheveux répandus derrière elle, enveloppée de la cape des légendes. Sur ses épaules, ces corbeaux noirs comme l’encre, terrifiants, dont les plumes semblaient tissées d’ombres. Razin vit le bâton tordu se lever, puis retomber dans un fracas de tonnerre. Les ombres murmurèrent sur la neige, jusqu’à ce que le bruit des craquements courant à travers une rivière les couvre à son tour.
Razin Tanja, de la Lignée du Lieur, venait d’envoyer près de deux mille hommes à la noyade ; en un seul geste, il avait perdu la bataille de Sarcella.