Chapitre 311
« Les enfants de la Nécessité sont parfois ingénieux, mais toujours sanglants. »
— Reine Yolanda de Callow, la Mauvaise (connue sous le nom de « la Sévère » dans les récits contemporains)
Bon sang, elle avait quand même fini par se retrouver aux commandes, d’une manière ou d’une autre.
Légat — non, Général, maintenant, parce que manifestement quelqu’un d’En-Haut lui en voulait — Abigail avait compté ses bénédictions en apprenant que la Reine Noire était sortie de nulle part pour sauver la situation. La reine pouvait prendre le commandement, et elle pourrait retourner aussi loin que possible des combats, sans qu’on attende d’elle la moindre décision vraiment importante. Voilà le piège, songea sombrement Abigail. On vous attirait dans les rangs supérieurs en vous promettant une meilleure solde et moins de flèches à esquiver, jusqu’à vous hisser si haut qu’il fallait désormais se méfier du nœud coulant. Et elle savait parfaitement ce que signifiait une promotion sur le champ de bataille, merci bien. Ça voulait dire : « Fais le boulot, Abigail, mais on ne te paiera que ce que ton ancien grade te rapportait, et surtout, ne merde pas, sinon le Limier infernal te dévorera le foie. » Mais elle ne pouvait pas vraiment dire tout ça à voix haute ; alors, le Général Abigail sourit de toutes ses dents à la femme très dangereuse qui tenait un bâton que les gens ne pouvaient regarder trop longtemps sans paniquer.
« C’est un honneur, Votre Majesté, mentit-elle. »
Les lèvres de la Reine Catherine frémirent à peine. Abigail dissimula bien son sursaut. La Reine Noire pouvait-elle vraiment lire dans les pensées et sonder les âmes ? Ce n’était sûrement qu’une rumeur. Mieux valait tout de même ne pas prendre de risques et changer de sujet. Avec les Nommés, on ne savait jamais.
« L’incendie n’est pas notre faute, déclara aussitôt Abigail. Ce n’est pas nous qui l’avons allumé non plus. Je le jure. Les Lanternes ont fui la ville après s’en être prises à l’état-major, et nos gens se sont lancés à leur poursuite. La course est passée par l’épicerie d’un marchand ; il n’y avait pas de nourriture là-dedans, mais des bougies et des cruches d’huile. »
La Reine Noire haussa un sourcil sans rien dire.
« Ce n’est pas nous, insista Abigail. J’ai cinq rapports officiels qui prouvent qu’une grande Levantine a fait irruption dans la pièce et renversé les bougies. On ne peut pas nous tenir responsables, on a même essayé d’empêcher les flammes de se propager ! »
Les lèvres de Catherine Foundling frémirent de nouveau, et elle tapota l’épaule d’Abigail avec une compassion sincère. Celle-ci s’efforça de ne pas trembler sous le contact. On avait toujours moins de chances de se faire geler le sang dans les veines quand on souriait.
« On pourrait le croire, n’est-ce pas ? » songea la reine. « Mais je répète ça depuis des années, et personne ne me croit jamais. »
La générale — temporaire, si elle avait son mot à dire — pâlit un peu à l’idée de se retrouver avec une réputation semblable à celle de la Reine Noire. Abigail se trouvait à Summerholm lorsque des quartiers entiers avaient brûlé d’un feu vert, parce que l’Écuyer voulait débusquer un héros. Bon sang, elle n’aurait jamais été assez idiote pour s’engager dans les Légions si la maison familiale et le magasin n’avaient pas fini en cendres. Trop tard pour faire marche arrière, pourtant, reconnut-elle en elle-même. Elle ignorait si les généraux temporaires avaient même le droit de prendre leur retraite. Peut-être pourrait-elle se faire renvoyer, songea-t-elle. Il était peut-être temps d’envisager de tomber « accidentellement » enceinte. L’amusement de la reine s’évanouit assez vite, et Abigail se redressa pour donner l’impression qu’elle n’avait pas envisagé ce qui constituait techniquement une tentative de désertion.
« Combien de Lanternes ont frappé ? » demanda Sa Majesté.
« Nous en avons dénombré vingt, répondit Abigail, soulagée de revenir à des questions pratiques. Douze ont réussi à fuir la ville ; la plupart ont été tuées pendant leur fuite. »
Une seule avait péri durant l’attaque, mais ça avait été une sacrée mort. La Callowana n’oublierait pas de sitôt le moment où les crocs de Nauk Tueur de Princes avaient traversé le cou d’un prêtre. Difficile d’oublier, quand la Lumière avait fait fondre son armure avant même qu’il ait pu bouger, laissant une traînée de métal liquide qui racontait son bond meurtrier, même dans la mort. Le général avait été un salaud sanguinaire, ça ne faisait aucun doute, mais personne ne l’avait jamais traité de lâche. Ses pensées s’enlisèrent. Le Général Nauk était censé être un vieil ami de la reine, non ? Depuis l’École de guerre, et les débuts de la Quinzième. Abigail espérait vraiment que la Reine Noire ne poserait pas de questions sur le corps, car il lui faudrait avouer que le cadavre était impossible à séparer de l’armure fondue et qu’aucun feu à leur disposition ne brûlerait assez fort pour consumer les deux. On avait laissé l’affaire de côté pour l’instant, d’autres choses étant plus urgentes. Abigail trouvait étrange que quelque chose qui ne la touchait guère, sinon parce que cela avait entraîné la mort des trois Légats vétérans qui auraient dû occuper sa place, puisse être tragique aux yeux de quelqu’un d’autre. Surtout aux yeux de la Reine Noire, qui avait brûlé et enterré des dizaines de milliers de personnes. Même les monstres avaient des amis, après tout, supposait-elle.
« Une seconde attaque de leur part est-elle probable ? » demanda Sa Majesté.
La Reine de Callow contemplait la carte de bataille tout en parlant, ses yeux sombres parcourant les positions des cohortes et les passages fortifiés. Abigail avait fait de son mieux. Il avait été impossible de conserver le quartier des Belles Portes après que le désordre provoqué par la décapitation de l’état-major avait permis au Dominion de s’emparer des ponts et d’établir une tête de pont au-delà. Mais elle avait fait s’effondrer des maisons aux abords du quartier et les avait confinés dans ses limites grâce à ses deux mille jesha, le temps de mettre en place une meilleure défense. Depuis, les Levantins avaient repoussé la Troisième Armée jusqu’aux limites du quartier Beaumontant et lancé une offensive qui avait pris Couteau d’Or, s’emparant en somme de toute la partie sud-centre et sud-ouest de Sarcella. Depuis, c’était une lutte acharnée, le Dominion s’étant heurté aux défenses surélevées et aux pièges gobelins qu’elle avait fait installer sur cette ligne.
Les deux fronts s’étaient un peu calmés, mais Abigail y voyait une simple préparation à une offensive sérieuse. Et si la prochaine percée franchissait ses lignes défensives ? La Troisième Armée était foutue, pour le dire sans détour. Elle avait dû envoyer les réserves sur le front pour ralentir la chute de Beaumontant jusqu’à ce que les sapeurs aient terminé ; et, avec des compagnies encore occupées à surveiller la cavalerie sur les flancs de la ville, il ne restait tout simplement pas assez de soldats pour reprendre le terrain perdu au profit du Levant. Si les lignes cédaient, tout irait de mal en pis. Enfin, c’était la situation une heure plus tôt, en tout cas, songea Abigail de Summerholm avec un sourire crispé. Maintenant, la Reine Noire était de retour, alors les lacs allaient se mettre à dégringoler. Krolem dut se racler la gorge pour qu’elle se rende compte qu’elle n’avait toujours pas répondu à la question de Sa Majesté.
« Euh, nous ne le pensons pas, répondit Abigail à la hâte. La Mage supérieure Dastardly a placé des pièges d’alerte qui, selon elle, nous préviendront s’ils recommencent ; mais nos prêtres disent qu’ils s’épuiseraient s’ils tentaient encore quelque chose d’aussi important si tôt. »
La Reine de Callow cligna des yeux, surprise, et détourna son regard de la carte. Abigail trouva ce geste bien humain pour une créature féerique immortelle et maléfique. Avec ses longs cheveux bruns détachés et ses joues légèrement colorées, Catherine Foundling ressemblait davantage à une jeune femme qui n’avait pas dormi depuis un moment qu’à la célèbre victorieuse de la deuxième Liesse et de la bataille des camps.
« Nos prêtres, répéta Sa Majesté. Nous avons des prêtres, maintenant ? »
Ce fut au tour de la générale temporaire d’être surprise. N’en avait-elle vraiment pas entendu parler ?
« La Maison de la Lumière s’est scindée après la révélation de ce que vous aviez fait à Keter, Votre Majesté, expliqua Abigail. »
Le visage de la Reine Noire se figea, lisse comme un masque de cire. La fille de Summerholm se hâta de poursuivre.
« Quand on a appris que vous étiez allée jusqu’à la Couronne des Morts pour tuer l’Impératrice de l’Effroi et l’empêcher de conclure un accord, ils ont convoqué un conclave callowan, dit-elle. Ils se sont divisés sur la question de savoir s’il fallait déclarer toute la Dixième Croisade sans grâce. Environ les deux tiers s’y sont opposés, mais les décrets du conclave salien ont été déclarés hérétiques à l’unanimité. Ça n’a pas suffi à certains, pourtant : le dernier tiers est parti en déclarant que la Dixième Croisade n’était qu’une intrigue procerane impie. Aujourd’hui, ils s’appellent la « Maison Insurgée », Votre Majesté. Des centaines d’entre eux se sont enrôlés dans l’armée comme guérisseurs. »
Un instant, le silence s’épaissit dans la pièce comme de l’huile, puis la Reine de Callow tourna la tête. Une bouteille de vin à moitié vide se trouvait au bord de la table ; c’était le reste de celle qu’Abigail avait offerte à Dastardly, par pitié pour la douleur que lui avait causée la repousse de toute une joue et d’un œil. C’était aussi sa dernière bouteille de Callow. La Reine Noire s’en empara, renifla le goulot et s’éclaira visiblement avant d’en avaler une longue gorgée. Elle poussa un petit soupir de plaisir.
« Ah, voilà qui fait du bien, marmonna la Reine Catherine. Ça faisait bien trop longtemps. »
Elle secoua la tête, puis revint aux affaires. Alors personne ne va mourir, songea Abigail. C’est bien. Les tanneurs n’avaient pas à se soucier de ce genre de choses, elle le savait. Non, Abigail, se dit-elle, pense aux cousins à la tête de furet. Tiens bon, combien de temps peut-on vraiment être en guerre, de toute façon ?
« Eh bien, reprit la reine. Vous avez connu une année mouvementée, à ce que je vois. Nous mettrons cela de côté pour l’instant, Général Abigail. Vos réserves ne figurent pas sur la carte. Combien en avez-vous gardé en retrait ? »
« Elles y sont, euh, Votre Majesté », répondit Abigail.
Elle se pencha et posa le doigt près des cinq cohortes qui tenaient le terrain entre l’incendie et la lisière du quartier Beaumontant. Il n’y avait aucune réserve à l’arrière : elles étaient au front. La reine grimaça.
« Je le craignais, dit-elle. Ça va être compliqué. Ces traits, ce sont des routes pavées ou des ponts ? »
La Reine Noire désignait les quatre lignes grises qui représentaient les ponts menant aux Belles Portes ; Abigail le lui confirma.
« Quelle est la largeur de la rivière ? » demanda Sa Majesté.
« Aux ponts, environ vingt-cinq pieds, répondit la générale temporaire. Elle est plus large plus à l’ouest, vers la source. Elle garde à peu près la même largeur vers l’est, mais à un mille en aval, elle commence à se diviser et à rétrécir. »
La reine examina la carte d’un air pensif. Abigail se racla la gorge.
« Si vous comptez utiliser des explosifs, madame, nous avons déjà essayé, dit-elle. Le Général Nauk avait demandé à nos sapeurs d’examiner la rivière ; il voulait s’en servir pour repousser la première attaque. Mais elle est gelée très profondément. Il a fallu une charrette entière de charges de démolition, et l’explosion ne s’est pas propagée bien loin. »
« Ce ne sont pas des explosifs que j’ai en tête, répondit calmement la Reine de Callow. Général, si nous tenons jusqu’au coucher du soleil, notre retraite est assurée. Rompre la glace nous donnera le répit nécessaire, mais seulement si vous parvenez d’abord à chasser l’ennemi de la ville. Il nous faut des douves, pas un obstacle. »
Abigail tenta de trouver une manière très polie et professionnelle de dire que c’était impossible, mais que ce n’était pas sa faute. Tandis qu’elle réfléchissait à la meilleure formulation, la Reine Noire poursuivit.
« Je prendrai cinq cents drows et la cohorte du Tribun spécial Robber, poursuivit Sa Majesté du même ton égal, sans quitter le parchemin des yeux. Cela vous laissera trois mille cinq cents guerriers frais pour débloquer la situation. »
« Ils sont solidement retranchés, madame, fit remarquer le Général Abigail. À moins que les drows ne puissent escalader les murs à mains nues… »
« Ils le peuvent, dit nonchalamment Catherine Foundling, comme si c’était parfaitement banal. Ce sont des fantassins légers, et ils n’ont pas plus de capacités physiques que les humains pour l’instant, mais ils sont très entraînés aux tactiques de raid. Je vous conseillerais d’en envoyer un certain nombre ici… »
Le doigt de la Reine de Callow tapota la frontière entre Beaumontant et Couteau d’Or, qui, selon Abigail, longeait une rangée de maisons de marchands serrées les unes contre les autres, tournées vers l’extérieur.
« … pour couper les Levantins en deux, puis d’affaiblir votre flanc droit afin de renforcer le gauche, songea-t-elle. Une attaque brutale sur ce quartier de « Couteau d’Or » les fera se retrouver massés à découvert quand ils se replieront sur Beaumontant, et quelques compagnies de sapeurs pourront les mettre à mal jusqu’à les forcer à battre en retraite. »
Le Général Abigail plissa les yeux. Le flanc droit était effectivement mieux protégé par des fortifications solides : elle avait fait barricader le niveau inférieur d’une maison de guilde et transformé son toit plat en pas de tir pour ses arbalétriers. Il tiendrait un moment même affaibli. Avec la diversion recommandée et assez de troupes pour renforcer l’assaut sur le flanc gauche, ça pourrait marcher. Il resterait cependant une bande de Levantins furieux, prêts à en découdre, qui tiendrait les Belles Portes ; et ce quartier était la porte d’entrée de Sarcella. Tant que le Dominion y conserverait sa tête de pont, il continuerait à y faire entrer des troupes. Si les Levantins lançaient une violente contre-attaque après le départ de la Troisième Armée de ses positions défensives, les quartiers qu’elle avait pris pourraient être repris tout aussi vite — et Abigail savait que ça ne s’arrêterait pas là. Avec les pertes qu’entraîneraient les assauts, la Troisième Armée risquait de se faire chasser de Sarcella tout entière. Ce serait la fin pour eux : la cavalerie levantaine les taillerait en pièces pendant leur retraite dans les plaines.
« Ça ne peut marcher que si la rivière est brisée, finit par dire le Général Abigail. Et à moins que vous ne comptiez envoyer moins d’un millier de fantassins légers dans les plaines, où le Dominion dispose d’au moins autant de cavaliers, il faudra passer par les Belles Portes pour atteindre la rivière — et nous ne pouvons pas prendre le quartier tant que la rivière n’est pas brisée. »
La Reine Noire lui adressa un sourire mince et acéré, légèrement fou.
« Il se trouve qu’il existe un autre chemin, dit-elle. »
Abigail suivit le doigt ganté sur la carte. Elle s’étrangla.
« C’est la partie qui brûle, Votre Majesté. »
« En effet, répondit gaiement Catherine Foundling. Préparez-vous pour l’offensive, général. Je veux qu’elle commence dans l’heure. »
La Reine Noire lui tapota encore une fois l’épaule, puis sortit en boitant de la salle de guerre, fredonnant ce qu’Abigail crut reconnaître comme les premières notes du Seigneur des Lances d’Argent. La cheffe de — cheffe temporaire, rectifia Abigail — la Troisième Armée remarqua aussi qu’elle tenait toujours la bouteille à moitié vide de vin d’été de Vale.
« Tribun Krolem, murmura-t-elle. J’ai besoin que vous vous renseigniez sur quelque chose. »
L’Orque se pencha vers elle, tout excité.
« Découvrez à qui vous pouvez adresser une plainte si la Reine de Callow vous vole votre vin, dit le Général Abigail. »
L’habitation du bétail empestait.
Tout, dans les Terres brûlantes, était insensé, décida le Puissant Jindrich. Cette terre n’avait jamais connu le véritable ordre, pas même à l’époque qui avait précédé les Préceptes de la Nuit ; tandis que les Premiers-nés cherchaient l’illumination dans le conflit sacré — les dignes prennent, les dignes s’élèvent —, le bétail avait engraissé et s’était montré insolent en l’absence de cette lutte. Le Puissant montra les dents aux petits yeux qui l’épiaient par une fenêtre aux volets clos, ravi d’entendre le cri qui s’éleva dans la maison. Les volets étaient en bois, constata le Puissant Jindrich. La majeure partie de la maison aussi. Quelle décadence répugnante : ces Prokeren pouvaient se permettre de bâtir une ville presque entièrement en bois. Même les sigils du Cercle intérieur n’étaient pas aussi riches. Il avait dû faire un effort pour ne pas battre le bétail qui avait jugé bon de brûler du bois, parmi toutes les choses possibles. Le Faiseur de Tombes avait dit que les Prokeren possédaient de nombreuses forêts et que, même s’ils laissaient leurs maisons de bois pourrir et s’effondrer, ils pouvaient en construire de nouvelles. Folie, gaspillage et folie. Le Puissant Jindrich aurait pu prendre au bétail ce qu’il ne savait pas apprécier, si la Première sous la Nuit ne le lui avait pas interdit.
Le détenteur du sigil Jindrich détourna les yeux des choses-bétail qui tremblaient dans leurs demeures pour les poser sur la Reine Losara. Un honneur lui avait été accordé lorsque la Première sous la Nuit avait choisi Jindrich et nombre de ses sigils pour l’accompagner à la guerre. Un honneur si grand qu’il était difficile de le concevoir, car la Reine Losara était la voix de la Nuit ; l’honneur qu’elle accordait était donc celui de la Nuit elle-même. Quelle distinction pouvait être plus estimée ? La présence des gobberins ternissait quelque peu la situation, mais pas au point de la gâcher. Les créatures vertes n’étaient pas du véritable bétail : des années plus tôt, elles avaient mené la guerre contre les nerezim avec une fureur et une férocité extraordinaires. On les obligeait à porter d’étranges fardeaux et à tirer des charrettes, mais elles n’étaient pas des bêtes de somme. Le chef du groupe, ce Robber, avait du cran. Si la Reine Losara devait prendre des serviteurs des Terres brûlantes, elle pourrait tomber sur bien pire qu’un être capable de se moquer du Puissant à sa propre table. Le groupe qui suivait Robber était tout aussi intrépide, et la Reine Losara avait déjà ordonné à trois reprises aux guerriers de Jindrich et à ceux de la cohorte de rengainer leurs lames. C’était réjouissant : partager un but avec les faibles et les lâches ne pouvait que donner un cabale faible.
Le Puissant Jindrich rejeta la tête en arrière et poussa un cri en arrivant à destination ; ses appels perçants défièrent la pâle lumière. Son sigil lui répondit, s’approchant de la chaleur et de la fumée de l’incendie qui faisait rage devant eux sans la moindre peur. Le Puissant s’avança, bousculant un gobberin qui portait des bandes sur les épaules et écartant d’un revers rieur le couteau qu’il brandit. La Première sous la Nuit se tenait en tête, devant l’incendie, comme il se devait. Même sous la pâle lumière du soleil, la silhouette de Losara semblait plongée dans l’ombre ; suie et cendres tombaient à ses pieds tandis qu’elle observait les flammes dansantes. Jindrich s’inclina respectueusement avant d’approcher. Il avait négocié avec cette sainte alors qu’elle n’était encore qu’une étrange curiosité, une créature née de ces terres, mais capable de tuer un Puissant. Il avait aussi eu l’intention de trahir Losara dès que les Rumena seraient réglés, comme il se devait. Depuis, le Puissant Jindrich avait compris l’étendue de sa sottise. Qu’aurait pu espérer faire un Puissant contre la véritable héraut de Sve Noc ? Quelques êtres mal conçus qui se prétendaient Premiers-nés murmuraient encore que la Reine Losara était humaine, mais c’était là une ignorance grossière. Quelle humaine pourrait bien porter Sve Noc sur ses épaules et parler au nom des Préceptes ?
Non, la Reine Losara était l’enfant de la Nuit elle-même. Elle ramènerait les Premiers-nés sur ces terres et arracherait un royaume aux Dieux Pâles, faisant renaître l’Empire toujours ténébreux. Et le Puissant Jindrich serait là pour prendre part à cette gloire, trempé du sang de ceux qui oseraient mettre les Préceptes de la Nuit à l’épreuve.
« Reine Losara, nous sommes prêts à faire la guerre, dit Jindrich. Nous traverserons cet incendie, si tel est votre souhait. »
La sainte sourit, ses dents blanches brillant comme l’ivoire dans l’ombre.
« Les miracles ne sont pas gratuits, Jindrich, dit la Première sous la Nuit. Et je ne peux en accomplir qu’un nombre limité. Heureusement, j’ai quelque chose d’à peu près aussi dangereux à manier. »
Le Puissant sourit, ravi de partager cette sagesse.
« De quoi s’agit-il, Reine Losara ? »
Les yeux de la sainte se plissèrent d’amusement, et elle inclina la tête vers l’arrière.
« Des fous, Jindrich, dit la Première sous la Nuit. Ne sous-estime jamais ce que quelques-uns d’entre eux peuvent accomplir quand on leur dit qu’une chose est impossible. »
Derrière eux, les gobberins avaient commencé à vider les charrettes pour s’atteler à la construction d’étranges structures de bois et d’acier, qu’ils clouaient solidement. Ils sortirent des sacs des peaux qui empestaient le vinaigre, ainsi que des boîtes de neige qu’ils préparèrent. De longues perches de métal et de bois — certaines terminées par une tête semblable à un balai, d’autres non — furent préparées et imbibées d’un étrange mélange conservé dans des bouteilles.
« Prépare-toi, Puissant Jindrich, dit la Reine Losara. Nous passerons là où l’incendie est le plus faible, mais hésiter, c’est mourir. »
« Il en a toujours été ainsi », rit-il en levant le poing vers le ciel.
Tout est Nuit, cria le Puissant Jindrich, et son sigil reprit le cri. Un instant, songea-t-il, cette prophétie couvrit même le rugissement du feu.
« Ça m’avait manqué, avoua le Tribun spécial Robber. »
Il y avait eu de bons moments, depuis que la Patronne était partie sous terre pour prendre le contrôle d’un nouveau nid de vipères et le lancer contre un autre. Il avait pu traquer des agents impériaux dans les rues comme des bêtes avec la Guilde des Assassins, tenir tête aux Matriarches en négociant des munitions au nom de la Voleuse, et même découvrir ce qui se passait quand on renvoyait un émissaire menaçant d’une Haute Dame à l’aide d’un trébuchet. Il y avait eu des morts aussi, mais personne auquel il tenait beaucoup. Enfin, Hakram avait réussi à perdre une autre main, mais, aussi triste que cela fût, Robber se réjouissait à l’avance du torrent de sarcasmes légendaire que la Patronne lui infligerait à ce sujet ; on pourrait donc considérer qu’ils étaient quittes. Pickler était toujours aussi sidérante de beauté et aussi parfaitement hors d’atteinte, surtout lorsqu’elle détournait l’or douteux des nains vers des projets malfaisants ; mais c’était ainsi. Robber de la tribu des Brise-Roc, aussi connu comme le Repose-Pieds inférieur de Sa Majesté la Reine de Callow, avait commencé à croire qu’il avait tout vu. Il était allé dans plus d’endroits que la plupart des gobelins n’en verraient jamais, avait tué des gens dans la majorité d’entre eux et participé à l’incendie stratégique de non pas une, mais plusieurs villes. Selon les critères de son peuple, il n’était plus jeune, et il se demandait s’il ne serait pas temps de commencer à envisager une mort glorieuse.
Puis la Patronne était revenue, toujours aussi merveilleusement folle.
Elle était partie en créature féerique immortelle et bâtarde, et était revenue vivante, respirant et sentant comme une mortelle, accompagnée d’une armée d’elfes noirs magiques, traîtres et assoiffés de sang, dont elle était devenue une figure religieuse, si Robber avait bien saisi les rumeurs. Elle allait s’en servir pour faire la guerre à la moitié du continent, la forcer à signer une sorte de traité, puis attaquer l’Horreur Cachée d’un front uni. Elle portait aussi un bâton de bois noir qui lui évoquait le prédateur silencieux et monstrueusement énorme, et débitait des insanités à des corbeaux peut-être divins que personne, à part elle, ne semblait pouvoir regarder en face plus d’une fraction de seconde. Robber se trouvait près de ces créatures depuis des heures ; même en évitant de les regarder, il était depuis lors en proie à certains des cauchemars les plus épouvantables de sa vie. Dieux, c’était vraiment comme rentrer chez soi. Et voilà qu’elle avait décidé que la meilleure façon de profiter de l’effet de surprise était d’attaquer là où personne n’avait posté de troupes, parce que l’endroit en question était en feu. On l’avait donc informé, sans sourciller, que sa cohorte devait bâtir plusieurs exemplaires d’une tortue de siège plus légère, pour y entasser sept cents soldats et les faire traverser un incendie urbain afin de briser une rivière gelée. Tout cela alors qu’une armée ennemie et plusieurs importants contingents de cavalerie rôdaient dans les parages.
Personne n’était aussi fou que la Patronne. Il y avait une raison pour laquelle les gobelins se portaient volontaires pour servir dans l’Armée de Callow ; et ce n’était pas la personnalité attachante du Limier infernal.
« Tu sais, parfois, je me demande s’il n’y a pas quelque chose dans l’eau des Eyries Grises, dit Catherine Foundling d’un ton traînant. Ça expliquerait bien des choses au sujet des gobelins. Le plomb ne rend-il pas fou ? Quelle est la probabilité qu’il y en ait dans vos puits ? »
« Je n’en sais rien, je n’ai jamais bu que le sang de mes ennemis, mentit Robber sans vergogne. »
« Ça n’a pas l’air très hygiénique, dit la Patronne. Zeze prétend que ça contient toutes sortes d’humeurs. »
L’intérieur de la tortue de siège modifiée était étouffant de chaleur, malgré toutes les précautions prises. Des peaux imbibées de vinaigre et d’eau, des boîtes de neige pour rafraîchir l’air entrant par les étroites ouvertures du toit, et des perches glissées à travers les panneaux fermés, qui permettaient aux drows entreprenants de repousser ce qui brûlait encore et s’approchait trop près. Sous le bord inférieur, on pouvait balayer les braises encore vives à l’aide de perches terminées comme des balais lorsqu’elles s’accumulaient trop, ou éteindre les flammes avec des peaux remplies d’eau — mais la fumée et la vapeur qui s’en dégageaient étaient infernales et avaient déjà ébouillanté quelques gobelins imprudents. Chaque carapace pouvait abriter cinquante personnes ; quatorze tortues courageuses s’étaient aventurées dans l’incendie. L’une d’elles avait été frappée par une poutre qui s’effondrait à moins de vingt pieds de l’entrée, et moins de dix personnes avaient réussi à ramper en hurlant jusqu’à la sécurité, au-dehors. Le cercle extérieur était la partie la plus dangereuse, mais ils le savaient depuis le début. Le feu avait pris plus loin, à l’intérieur, puis s’était propagé plus ou moins en cercle, en fonction des obstacles de pierre et des espaces libres. Au-delà de cette zone, les flammes s’étaient progressivement faites plus rares, laissant place à des braises, mais cela ne signifiait pas que le danger avait disparu. Plus d’une fois, le manque d’air ou la chaleur de ce qui leur restait à respirer avait fait s’évanouir des soldats.
Les plus chanceux tombaient à l’intérieur de la carapace, quand il restait assez de monde en état de les porter. Les autres étaient abandonnés aux flammes. La Patronne avait clairement indiqué qu’elle ne pouvait pas recourir à ses pouvoirs sans compromettre les travaux sur la rivière, et que tenter l’opération n’aurait aucun sens si elle s’épuisait à sauver tout le monde. Une autre tortue fut perdue lorsque ses guerriers évaluèrent mal le terrain sous la couche de cendres et posèrent le pied sur de la pierre rougeoyante. Une partie des drows s’effondra aussitôt en hurlant, leurs bottes plus fines carbonisées, et la tortue s’écroula faute de porteurs en nombre suffisant. En quelques instants, la structure devint un four ; les quatre survivants ne tinrent que le temps de s’échapper à l’air libre — qui n’était pas plus sûr que l’intérieur. Robber avait eu la chance de partager une carapace avec la Patronne elle-même, et elle était restée parfaitement imperturbable tout le long. Son visage s’assombrissait chaque fois qu’une tortue était perdue, mais ils continuaient d’avancer. Tout le monde suait comme un porc, elle comprise. Robber regarda la Reine de Callow tapoter son manteau tout en boitant, puis se racla la gorge.
« Vous cherchez quelque chose ? » demanda-t-il.
Devant eux, deux drows déplacèrent les panneaux pour les ouvrir, renversant un mur de bois à moitié dévoré par les flammes et presque entièrement noirci. Ils refermèrent les panneaux, et la tortue avança. Ils atteindraient bientôt le dernier creuset, la seconde partie du cercle extérieur ; après quoi, ils déboucheraient sur la neige.
« Tu n’aurais pas des allumettes sur toi, par hasard ? » demanda nonchalamment la Patronne.
« Bien sûr », ricana Robber en tendant la main vers son sac de sapeur.
Il avait malheureusement fallu retirer toutes les munitions fragiles à la chaleur, mais il lui restait quelques marchandises à proposer. Entre autres, un paquet d’allumettes en bois de pin, qu’il tendit à sa reine. Elle émit un son d’appréciation, puis glissa son bâton dans le creux de son bras, sortit de son manteau une pipe déjà bourrée et craqua une allumette. En quelques instants, elle fut allumée, emplissant la tortue de l’odeur âcre de feuille d’éveil. Elle laissa tomber négligemment l’allumette au sol ; celle-ci atterrit sur les braises et se mit presque aussitôt à brûler.
« C’est cruel, dit Robber avec admiration. »
Et pourtant, du coin de l’œil, il surprit la plupart des drows en train de réprimer un sourire. Dieux, ils aimaient vraiment quand la Patronne se comportait ainsi, non ? Un peu salaude, et totalement indifférente au fait qu’ils traversaient une ville en feu, tant que cela ne gênait pas ses petits plaisirs.
« J’ai attendu qu’on soit dans la dernière ligne droite, se défendit la Reine Noire. »
Elle ajouta quelque chose en langue drow, après quoi les drows rugirent et accélérèrent. Robber était presque sûr qu’elle avait dit quelque chose comme : « Allez, mettez-y du vôtre, je n’ai pas que ça à faire. » Il ne fallut pas longtemps avant qu’il aperçoive, à travers les étroites ouvertures ménagées dans le bois, les silhouettes de hautes statues de granit, ainsi qu’un passage presque dégagé qui y menait. Tant mieux, car certains de ses soldats commençaient à ralentir et ne tenaient debout qu’en se mordant les lèvres jusqu’au sang pour ne pas s’évanouir. Un fracas soudain retentit derrière eux et la Patronne lança un ordre en langue drow : les porteurs à l’arrière ouvrirent les volets, révélant une grande planche de bois qui venait de faucher le milieu de la tortue, juste derrière eux. Catherine inspira brusquement en voyant les dégâts, puis jeta un coup d’œil devant elle. On n’est pas encore sortis d’affaire, songea Robber. Un nouvel ordre en langue drow. Les volets se refermèrent et l’avancée reprit. Onze tortues parvinrent à sortir sur la neige, sur les quatorze qui s’étaient lancées.
Il y en aurait, songea Robber, pour appeler ça un miracle.