Chapitre 310
« Après qu’Isabella la Folle eut été nommée à la tête des armées de Procer afin de repousser les forces du Tyran Theodosius, le Premier Prince lui demanda quand elle pensait que la guerre pourrait s’achever par une victoire. “Il nous faudra, répondit-elle fameusement, une centaine de batailles.” »
– Extrait du « Banquet des folies, ou Histoire exhaustive de la première guerre de la Ligue », par le prince Alexandre de Lyonis
Il était environ une demi-heure avant la Cloche de midi lorsque nous fûmes assez près de Sarcella pour nous faire une idée convenable de ce qui s’y passait. Enfin, mis à part l’incendie. Lui, on l’avait remarqué de loin, et ma très étonnante expérience en matière de mise à feu des choses m’avait appris que ce n’était généralement pas bon signe pour les gens du coin. En l’occurrence, la ville de Sarcella était… eh bien, presque outrageusement procerane. Je ne comprenais pas qu’on puisse dépenser une fortune pour entourer sa ville d’une rangée élaborée de statues et d’arches hautes comme des ogres, sans même se donner la peine de construire un véritable rempart. Oh, bien sûr, ce grand chauve en fourrure et à l’épée était peut-être plus agréable à regarder par une belle journée ensoleillée, mais c’était le genre de raisonnement qui vous valait une invasion des Légions de la Terreur. Ces foutues statues étaient en granit, en plus, et il me semblait vaguement que c’était l’une des pierres les moins chères sur les marchés de la Principauté. Ces salauds n’avaient même pas eu les moyens de se payer du marbre ou du calcaire, hein ? Il me semblait qu’une taxe sur le granit existait encore depuis l’époque de la Maison Fairfax, même si elle n’avait plus été appliquée depuis plus de quarante ans – les échanges commerciaux avec Procer avaient, sans surprise, connu un sérieux coup d’arrêt après la Conquête. J’imagine que le seul bon côté de toute cette affaire, c’était que les statues de granit résisteraient au moins à plus d’un tir de trébuchet qui les effleurerait avant de se briser.
Malgré tout, Sarcella était au moins un peu plus défendable que je ne l’avais cru. La ville avait été bâtie sur quelques collines en pente douce, ce qui offrait un peu de dénivelé, et contrairement au cauchemar labyrinthique inflammable qu’était Rochelant, elle comptait quelques avenues pavées et relativement droites, où déployer des troupes. Dans certains quartiers périphériques, les maisons de bois et de pierre étaient si serrées qu’on ne pouvait pas les traverser : un rempart de fait, sinon de nom. Je ne parvenais pas à distinguer les limites les plus éloignées de Sarcella, mais les mêmes quartiers semblaient brûler depuis le début de notre marche ; avec un peu de chance, les flammes s’étaient heurtées à des rangées de maisons en pierre ou à un fossé quelconque. Pour être honnête, j’espérais vraiment que l’incendie était accidentel, parce que sinon, il y avait de fortes chances que Nauk en ait donné l’ordre et que, dans ce cas, j’en sois responsable au sens large, métaphysique du terme. C’était bien mon armée, mais, cela mis à part, je doutais que les officiers de la Compagnie des Rats aient été aussi portés sur l’incendie tactique avant de passer sous mes ordres. À l’exception de Robber, bien sûr, qui ne comptait pas en la matière, puisqu’il était à la fois gobelin et sapeur : dès qu’il avait choisi cette voie à l’École de guerre, il n’y avait plus eu aucun espoir pour lui. Quoi qu’il en soit, la majeure partie du quartier sud-est était un enfer de flammes et de fumée, mais le brasier ne s’étendait pas beaucoup plus loin. Ce qui n’avait absolument pas empêché les habitants de Sarcella de fuir dans la panique.
C’était même plus évident que l’incendie, d’une certaine manière, car les Procerans s’entassaient sur la route qui sortait de Sarcella, telle une immense nuée d’oiseaux effarouchés. Au moins cinq ou six mille civils quittaient la ville, et d’autres suivaient ; leur progression était aussi lente que celle d’une limace. Peu d’entre eux avaient des charrettes pour transporter leurs biens, et celles qui en avaient restaient plus souvent qu’autrement coincées dans la route boueuse. La grande majorité emportait tout ce qu’elle pouvait de ses possessions dans des sacs ou attaché sur son dos : un exode tumultueux d’hommes et de biens. Certains traînaient même des meubles ; deux hommes d’âge mûr tiraient ainsi sur des planches une très belle armoire. Sans doute la chose la plus coûteuse qu’ils possédaient, songeai-je. Le flot de Procerans en fuite occupait toute la route et avançait péniblement. Tandis que mon regard s’attardait sur l’armoire, je compris pourquoi on les avait laissés emporter jusqu’à leurs meubles hors de danger. Le général Rumena me rejoignit après que j’eus arrêté mon cheval devant les premiers civils en fuite ; nos six mille guerriers se trouvaient encore loin derrière nous.
« C’est de la folie, dit le vieux drow, le regard méprisant posé sur les civils. Pourquoi a-t-on laissé faire ?
— Parce que les talents tactiques de Nauk se sont améliorés, répondis-je. Regardez les flancs de la ville, Faiseur de tombeaux. »
Il comprit assez vite ce que j’avais vu : de la cavalerie légère levantine dans la neige, au moins un millier de cavaliers de chaque côté. Ils ne se regroupaient pas pour lancer un assaut, pas pour le moment ; à vue de nez, des arbalètes et des pieux les attendaient dans chaque rue assez large pour permettre une charge. Mais si j’avais été à la place du commandant ennemi, je les aurais laissés là pour obliger ces compagnies d’arbalétriers à rester en position, au lieu de tirer sur mes soldats. Peut-être aurais-je renforcé les effectifs de la cavalerie lorsque les combats se seraient intensifiés sur le front principal, assez pour qu’une charge simultanée sur les deux flancs porte le coup de grâce à toute l’armée callowane. Il aurait été absurde de devoir surveiller les deux côtés ainsi que l’arrière de la ville, où les avenues étaient les plus larges et les plus dégagées, en y affectant des soldats. Je me dis donc que Nauk avait encouragé les Procerans à fuir avec leurs biens, remplissant ainsi cet espace de civils effrayés que les Levantins ne pouvaient pas écraser sous leurs sabots sans provoquer un incident diplomatique majeur qui fissurerait la Grande Alliance. J’étais franchement impressionnée par mon général. Il n’avait jamais été stupide, mais son intelligence s’était toujours manifestée sur le plan militaire. Il semblait maintenant élargir sa réflexion à d’autres domaines. Malheureusement, pour l’instant, son habile stratagème nous empêchait aussi de le renforcer rapidement. Je pesai mes options en silence.
Je pouvais sans doute disperser la foule en faisant appel à la Nuit, mais le devais-je ? Cela laisserait probablement une brèche dans le périmètre défensif de Nauk. Le risque serait assez grand pour que je doive laisser des drows tenir le secteur, et vu la taille des contingents de cavalerie, il en faudrait au moins deux mille. Même s’ils étaient montés sur des chevaux légers, les Premiers-nés n’étaient tout simplement pas habitués à tenir tête à des charges de cavalerie ; ils n’avaient ni les arcs, ni les piques, ni la discipline nécessaires pour les repousser naturellement. Nous faufiler par l’un des flancs prendrait plus de temps. Peut-être une heure, et je n’étais pas sûre de vouloir courir ce risque sans mieux savoir comment se déroulait la bataille pour la ville. Inutile d’arriver en bon ordre si le retard nous faisait perdre la bataille. Et il ne faisait aucun doute que le combat avait commencé : j’entendais les cors de commandement et, de loin, le bruit ténu des cris et du fer. Rien n’était aussi assourdissant qu’une bataille acharnée, n’est-ce pas ? Je crispai les doigts et crachai sur le côté.
« Rumena, choisissez deux mille guerriers, dis-je.
— Vous allez aussi leur cracher dessus, Première sous la Nuit ? demanda le vieux drow d’un ton sec.
— Vous allez un peu loin, répondis-je sans perdre contenance. Faites attention avec eux ; vous savez bien que votre dos n’est plus ce qu’il était. »
— Au moins, l’un de nous devrait vivre assez longtemps pour atteindre un âge avancé, rétorqua Rumena avec aisance.
Bon sang. Était-ce vraiment trop demander que d’avoir le dernier mot, ne serait-ce qu’une fois ? Le fait que mes foutues déesses se rengorgent littéralement au fond de ma tête après cette dernière défaite ne faisait qu’empirer les choses. Mon regard se porta vers l’avant. Les premiers Procerans en fuite ne tarderaient pas à être à portée de voix, mais les drows seraient à mes côtés avant que cela n’arrive. Je criai à Rumena de m’amener Robber en passant, puis le regardai s’éloigner d’un pas tranquille pour exécuter mes ordres. Je levai les yeux vers le ciel de midi, cette vaste étendue bleue sans le moindre nuage pour tamiser l’éclat du soleil. C’était un temps idéal pour se battre, songeai-je. Doux pour une journée d’hiver ; si cela continuait, la neige fondrait peut-être un peu. Deux ombres surgirent et glissèrent vers nous avec une grâce nonchalante. Je reportai mon attention sur les Procerans tandis que les silhouettes de corbeaux, minces éclats de divinité, se posaient sur mes épaules. Leurs doigts métaphysiques parcoururent l’échine de mes pensées, se nourrissant de mes intentions.
« La première fois que j’ai vu Black utiliser ce tour, je n’étais pas sûre que c’en était un, songeai-je. Mais la deuxième fois ? Je me suis promis que je me l’approprierais un jour.
— Ce n’est pas un outil très discret, dit Andronike.
— Mais il est polyvalent, fit remarquer Komena.
Nous en restâmes là pour l’instant. Le général Rumena revint, Robber gigotant dans sa main, tenu par la peau du cou — belle prise, considérant qu’on était en plein jour et que mon Tribun spécial portait encore son armure —, puis me le tendit comme un chat vert furieux.
« En selle, dis-je avant que le gobelin ait le temps de protester. La guerre nous attend, Tribun. Rumena, dites à nos guerriers de rester près de moi et de ne pas s’éparpiller.
— Comme en toute chose, vos conseils sont essentiels, Reine Losara, répondit Rumena.
Je décelai là la plus infime trace de sarcasme, grâce à mon incomparable sensibilité aux subtilités de la cour.
— Attends, tu parles le miezan inférieur ? siffla Robber. Espèce de sale rat, tu as fait semblant de… »
Je m’éclaircis la gorge et le gobelin, de fort mauvaise grâce, grimpa sur la croupe de ma monture. J’attendis patiemment que mes six mille drows forment une colonne approximative. L’avant-garde des civils en fuite avait fini par nous remarquer, et des cris lointains en chantant et en tolésien s’élevèrent. Certains étaient furieux, d’autres curieux ou effrayés. J’aurais pu essayer d’engager la conversation, mais pour être franche, je n’avais pas le temps de prendre des gants.
« Suivez-moi, lançai-je en crépusculaire.
Mon bâton d’ébène se dressa, et je fis appel à la Nuit. Les Sœurs m’aidèrent à la façonner, affinèrent mon intention et en retranchèrent les impuretés, jusqu’à ce qu’il ne reste que la peur. Je sentis Robber se raidir derrière moi, puis relâcher ses membres et sa prise avec un air de défi. Zombie partit au galop sans attendre, et les drows suivirent.
Dans des hurlements de terreur aveugle, les habitants de Sarcella s’écartèrent comme les flots devant nous.
Le sort était assez simple à maintenir pour ne pas trop me fatiguer, surtout avec l’aide des Sœurs, mais j’étais visiblement épuisée lorsque nous atteignîmes la haute arche qui formait la plus large entrée de la ville. Il y eut quelques incidents sur la route, des civils qui réagirent avec agressivité à la terreur surnaturelle ; on les assomma et les jeta sur le côté, sans faire de morts. Un drow fut entaillé par un couteau à saucisse brandi à l’aveuglette et se fit copieusement charrier par le reste de son sigil pour le reste du trajet, mais ce fut la seule chose qui s’approcha d’une perte. À ma grande satisfaction, l’arrivée de mon armée par la plus grande route de la ville fut accueillie par une palissade érigée à la hâte et au moins cinquante arbalètes. Du haut de mon cheval, je distinguais même des messagers qui s’enfonçaient dans la ville pour réclamer des renforts. Je devançai les drows, laissant la peur retomber et mes épaules se détendre. J’avais l’impression d’avoir couru une course de vitesse — dans une réalité métaphysique où mes deux jambes étaient encore en bon état, précisons-le —, mais j’étais fatiguée, pas épuisée. La fatigue, je savais faire avec. C’était une vieille amie. Les Sœurs prirent leur envol avant qu’on nous interpelle ; elles préféraient aller voir le carnage plutôt que de s’attarder aux formalités.
« Halte, étranger, cria un officier du haut de la palissade. Identifiez-vous. Cette ville a été prise par le royaume de Callow au nom de Sa Majesté Catherine Foundling. Êtes-vous son ami ou son ennemi ? »
J’inclinai la tête sur le côté. Une tignasse blonde dépassait du casque, et l’accent de Liessen qui déformait son chantant mal assuré ne trompait pas.
« Oui, patronne, marmonna Robber, visiblement ravi. Vous êtes son ami ou son ennemi, à Sa Majesté ? Les deux options se défendent, je crois. Le choix est difficile, vraiment. »
— C’est à elle que vous parlez, lieutenant, répondis-je en miezan inférieur. Ouvrez cette palissade et conduisez-moi au général Nauk.
— Allons donc, ricana le Liessen. Vous êtes bien trop petite. Si vous êtes vraiment la foutue Reine Noire, alors je suis l’impératrice de Procer.
Faire sauter la palissade n’était pas une réponse acceptable, me rappelai-je. C’était ma palissade, techniquement parlant ; ce serait donc deux fois plus indigne de moi. Robber tremblait derrière moi, s’efforçant de ne pas éclater de rire. Des voix s’élevèrent derrière la palissade, hors de ma vue, puis une tête de gobelin apparut au-dessus du parapet. Je plissai les yeux. Je l’avais déjà vu, mais impossible de mettre un nom sur son visage. C’était l’un des officiers de Robber.
« Capitaine Borer, me souffla la gargouille ingrate derrière moi, toujours hilare.
— Ouvrez immédiatement ! ordonna le gobelin. Votre Majesté, bon retour parmi nous.
J’inclinai la tête en signe de remerciement. L’impératrice de Procer blêmit comme un linge. Je donnai en crépusculaire l’ordre aux drows de me suivre en bon ordre, puis lançai Zombie au trot tandis qu’on ouvrait les fortifications de bois. Contrairement à son officier, le capitaine Borer me salua à mon approche avec une perfection digne d’un manuel. Il y avait moins d’une centaine de soldats ici, pour la plupart des arbalétriers, mais les coureurs que j’avais vus partir plus tôt devaient bientôt changer la donne. Je jetai un coup d’œil au lieutenant de Liessen, toujours livide, qui s’était joint au groupe d’officiers rassemblés autour de moi, et haussai un sourcil.
« Votre Altesse, dis-je d’un ton sec. Quelle surprise de vous trouver ici.
Il força un rire nerveux, mais s’étrangla en essayant de l’étouffer tout en avalant de travers.
— Qui commande ici ? demandai-je.
Il y avait là des lieutenants et des sergents, mais personne de plus haut dans la hiérarchie. C’était inhabituel.
— C’est moi, Votre Majesté, répondit le capitaine Borer. Je suis le seul capitaine de ce front.
Mauvais signe, pensai-je. Non seulement le gobelin était un sapeur, mais il appartenait à la cohorte de Robber, détachée de la chaîne de commandement habituelle par mon autorité personnelle. Quand il s’agissait de commandements mixtes, on écartait généralement les sapeurs au profit de l’officier de même grade le plus proche. Cela laissait présager une grave pénurie d’officiers.
« Vous êtes relevé de vos fonctions, capitaine, dis-je. Derrière moi se trouvent des troupes étrangères venues de l’Empire toujours ténébreux ; elles seront considérées comme des auxiliaires pour la durée de cette bataille. Elles tiendront le secteur à votre place. Robber ?
Le gobelin bondit à terre avec une agilité surnaturelle et atterrit dans un mouvement théâtral.
— Patronne ?
— Rassemblez toute votre cohorte, puis rejoignez-moi à l’endroit où l’état-major a établi son quartier général, ordonnai-je. Capitaine Borer, il me faut un agent de liaison auprès des drows. À leur tête se trouve le général Rumena, qui avancera plus profondément dans la ville avec quatre mille fantassins. Installez-les à un endroit d’où ils pourront facilement se déployer sur les fronts.
— Je m’en charge, madame, répondit le gobelin en saluant.
Un murmure parcourut les officiers rassemblés, et des regards se tournèrent vers les guerriers à la peau grise qui continuaient d’avancer vers l’arche. Les drows des premiers rangs regardaient derrière eux, visiblement peu impressionnés par la première ville humaine que la plupart d’entre eux eussent jamais vue.
« Dieux miséricordieux, souffla un grand homme brun portant les galons de sergent. Des drows. Je croyais que ce n’étaient que des histoires.
— Les histoires partent toujours de quelque chose, sergent, répondis-je avec amusement. Et nos amis sont sortis du Sombrecœur pour combattre à nos côtés. Prévenez les autres qu’ils peuvent se montrer assez susceptibles, toutefois. Mieux vaut garder ses distances. »
Les regards qu’on me lança me mirent plutôt mal à l’aise. Ce n’était qu’une poignée d’officiers, me dis-je, et ils faisaient déjà partie de mon armée. Pourtant, je me demandai s’ils auraient eu autant d’admiration dans les yeux s’ils avaient su à quel point mon voyage au Sombrecœur avait été lamentable et malavisé. J’en doutais. À leurs yeux, de vieilles légendes aux armes étranges et au regard inquiétant venaient grossir nos rangs. Je secouai la tête et chassai cette pensée.
« Il me faut quelqu’un pour me conduire à l’état-major, dis-je. Le général Nauk commande-t-il depuis là-bas, ou s’est-il rendu au front ?
L’admiration disparut en un clin d’œil.
— Madame, répondit doucement le capitaine Borer. Le général Nauk ne commande plus. Il a été tué la nuit dernière, au début de l’assaut. Le Légat Abigail est désormais l’officière en commandement.
J’étais devant mes soldats ; je ne pouvais pas montrer de faiblesse. Et pourtant, je fermai les yeux. Inspire, expire. Maîtrise-toi. Tu pourras faire ton deuil quand la ville ne brûlera plus et que tes gens ne se battront plus. Ce n’était plus le même homme que celui que j’avais appelé mon ami, mais j’avais commencé à espérer… L’espoir est toujours dangereux, me rappelai-je. J’ouvris les yeux, et ma voix resta calme.
« Il me faut quand même un guide, dis-je. Allons-y. »
Je rabattis ma capuche sur ma tête, puis Zombie s’engagea avec impatience dans l’avenue, loin de mes officiers. Trente battements de cœur plus tard, j’avais trouvé un guide et traversais la ville les yeux secs.
Cette maigre consolation était tout ce que je pouvais me permettre.
Le haut commandement de ce qu’on appelait désormais la « Troisième Armée » — sans doute parce que chacune des quatre colonnes distinctes de Juniper avait reçu un numéro — ployait visiblement sous le poids de ses responsabilités. C’était autrefois un manoir, mais celui d’un riche marchand, à l’évidence, et non d’un noble, puisqu’il se trouvait près du cœur de Sarcella, plutôt que dans l’un des quartiers les plus huppés. L’emplacement avait été bien choisi : proche de la plupart des grandes artères de la ville, il permettait d’envoyer et de recevoir facilement des messages. On me guida à travers une succession de regards écarquillés et de halètements, jusqu’à ce qui devait être la salle de guerre. Elle se trouvait tout en haut du manoir, avec de larges fenêtres donnant sur les quartiers où l’on se battait ou qui brûlaient. Mon attention, toutefois, s’attarda sur le manque de monde. Quelques aides de camp, messagers, mages et sonneurs de cor. Mais les officiers proprement dits ? Moins de dix. Il y avait plus de tables couvertes de parchemins et de cartes que de personnes ayant un grade supérieur à celui de tribun : voilà qui résumait à merveille l’état de la Troisième Armée. Les commandants présumés me saluèrent avec lassitude à mon entrée, visiblement prévenus de mon arrivée, mais je remarquai que plusieurs visages s’éclairaient en me voyant. Je leur souris, puis me tournai vers la seule personne de la pièce à porter les insignes d’un légat.
Le Légat Abigail, compris-je avec stupeur, était plus jeune que moi. À peine vingt ans, à en juger par son apparence. Je l’avais croisée une ou deux fois avant la Folie d’Akua, puis Juniper m’avait parlé de cette femme qui avait étouffé les émeutes naissantes de Laure en faisant un usage stratégique des caves du palais royal. Elle avait reçu une promotion sur le terrain au rang de légat après cela, ce qui lui donnait l’autorité nécessaire pour maintenir l’ordre dans la capitale, mais je fus surprise que le Limier infernal ait ensuite confirmé sa promotion. Je m’étais attendue, tout au plus, à ce qu’elle passe du rang de tribun principal à celui de commandant, une fois qu’un véritable légat l’aurait relevée. Manquions-nous à ce point d’officiers supérieurs ? Je remis cette inquiétude à plus tard et examinai discrètement la jeune femme. Ses cheveux noirs étaient un peu plus longs que ne le permettait le règlement des Légions, mais cela restait acceptable pour une campagne à l’étranger. Elle avait les joues rougies par le soleil, les yeux bleu pâle et le nez fin. Des cernes sombres lui creusaient les yeux ; elle n’avait pas dû passer une bonne nuit depuis bien trop longtemps. L’épuisement se lisait clairement sur son visage. Elle était plus grande que moi, remarquai-je, mais qui ne l’était pas ?
« Votre Majesté, croassa le légat avec un fort accent de Summerholm. Dieux, que je suis contente de vous voir.
L’état-major qui l’entourait était vraiment d’une maigreur absurde, et les quelques membres présents étaient en mauvais état. Il y avait un mage supérieur — Soninke, il faudrait des années avant qu’un Callowan soit apte à occuper ce poste — dont le teint rose trahissait des soins magiques récents, et une tribune d’état-major à qui il manquait le bras droit jusqu’au coude ; mais c’était tout. Pas de sapeuse en chef, pas de kachera, ni de tribun à l’intendance. Deux commandants et un grand tribun orque, mais cela ne constituait pas un état-major digne de ce nom. Que diable s’était-il passé ici ?
— Légat Abigail, répondis-je en hochant la tête. Nos alliés drows ont retrouvé le dixième de la cohorte du Tribun spécial Robber. J’ai fait marcher ici une première vague de six mille renforts. Je commence à soupçonner que la situation est pire que ce qu’on m’a décrit.
Quelques sourires sans joie fleurirent.
— C’est un sacré bordel, Votre Majesté, dit le Légat Abigail. Le général Nauk a repoussé leur première attaque sur Sarcella et l’avant-garde s’est repliée ; nous avons donc cru qu’ils attendaient le reste de l’armée. Mais ils ont attaqué la nuit dernière, sans prévenir. Nous pensons qu’un noble s’est présenté et les a poussés à l’assaut.
— Vous voulez dire que Nauk et le reste de ses officiers supérieurs ont été tués en première ligne ? demandai-je, fronçant les sourcils.
— Les prêtres du Dominion ont frappé l’état-major en pleine réunion, répondit-elle. Des Lanternes, je crois que c’est ainsi qu’on les appelle. Un instant, il fait nuit ; l’instant d’après, il y a cette foutue Lumière partout et la plupart des gens dans la salle sont morts. J’examinais un problème d’approvisionnement, alors ils ne m’ont pas eue, et Oakes…
— Le Légat Oakes, précisa l’orc à ses côtés d’une voix rocailleuse.
— … le Légat Oakes faisait sa ronde, alors lui non plus n’a pas été touché, rectifia sans heurt le Légat Abigail.
Je dissimulai mon amusement devant leur échange et la facilité avec laquelle il s’était déroulé.
— Vous êtes plus gradée que ce Légat Oakes ? demandai-je.
— D’un jour, madame, répondit-elle avec un sourire contrit. La maréchale Juniper voulait que nous servions sous les ordres du général Nauk et du légat Jwahir, pour faire nos armes.
Elle marqua une pause.
— J’imagine que nous avons fini par les faire, dit-elle d’un ton sombre.
Eh bien, c’était un vrai bazar. Je ne pouvais pas sortir un autre commandant de ma manche — Rumena était sans doute le plus expérimenté, mais ne connaissait pas les tactiques des Légions et devait en outre veiller à ce que les drows restent disciplinés —, il faudrait donc faire avec elle. Je pouvais prendre le commandement moi-même, bien sûr, mais si la situation était aussi grave qu’elle en avait l’air, on aurait besoin de moi au cœur des combats.
« Vous venez de recevoir une promotion sur le terrain, général Abigail, répondis-je d’un ton grave. Félicitations. Maintenant, dites-moi à quel point nous sommes dans la merde et, tant qu’on y est, pourquoi diable cette ville est en flammes. »