Chapitre 309
« Cent batailles, même victorieuses, vous feront toujours perdre la guerre. »
– Theodosius l’Inconquis, Tyran d’Héliké
Quand on m’avait annoncé que le Général Rumena se trouvait en position avancée, j’avais imaginé un avant-poste de Légion : une palissade bien nette, précédée d’un fossé sec, et une tour surélevée offrant un meilleur point de vue. De la pierre pour tout, si l’on comptait en faire un avant-poste à long terme et que les fonds le permettaient. J’aurais dû savoir, à présent, qu’il ne fallait pas m’attendre à mieux qu’un amas de tentes et de solides écrans d’éclaireurs.
« Tes gens sont négligents, Boss, dit Robber. Ça m’agace un peu qu’ils aient réussi à attraper mes gars. »
Le ton était désinvolte et les mots mesurés, signe révélateur qu’il envisageait de poignarder quelques drows pour rétablir l’équilibre à la manière gobeline — autrement dit, infliger deux fois plus de blessures qu’il n’en avait reçu, puis y frotter de la terre pour s’assurer que l’infection prenne. J’aurais pu prendre ses fanfaronnades et ses petites piques pour argent comptant si je ne l’avais pas vu à vif après avoir perdu des hommes, juste avant le début de la Bataille des Trois Collines. Robber aimait se présenter comme le Gobelin par excellence, mais, comme moi, il n’avait jamais tout à fait appris à ne plus souffrir des pertes. Juniper avait toujours désapprouvé cela. Les soldats mouraient, et il ne fallait ni prendre cela à la légère ni en faire mauvais usage, mais c’était la nature même du métier. Elle avait toujours su garder ses distances. Certaines personnes en étaient capables, je supposais : Hakram, oui, et Ratface, autrefois. Akua faisait comme si elle en était, mais parfois, je me posais la question. Est-ce vraiment toi, ou ce que tu as appris à être ? Sans me retourner vers lui, assis en amazone sur mon cheval, tout recroquevillé derrière moi, je haussai la voix pour qu’il m’entende bien.
« Je ne suis pas contente que certains des nôtres aient été tués, Robber, dis-je. Mais il n’en sera pas question. Que ça te plaise ou non, tu es arrivé discrètement et tu es tombé sur une patrouille qui a fait exactement ce qu’une patrouille est censée faire. »
« Ils voient moins bien en plein jour, pourtant, fit remarquer le gobelin avec douceur.
— Pas mieux que les humains, répliquai-je, avant de prendre un ton menaçant. Et je pourrais te prévenir qu’ils ont derrière eux des entités que le soleil n’aveugle pas, mais je n’en aurai pas besoin, n’est-ce pas ? Parce que je t’ai donné un ordre. »
Ses dents claquèrent doucement tandis qu’il refermait la bouche. Il n’était pas content — moi non plus, même si je savais que les drows n’étaient pas en faute —, mais il savait qu’il valait mieux ne pas insister. Des légionnaires dégainant leurs lames contre des drows, c’était bien la dernière chose dont j’avais besoin. En tant que Tribune spéciale, le gobelin avait le droit d’assister à la plupart des conseils de guerre : il savait mieux que presque tout le monde à quel point la situation de l’Armée de Callow était précaire. Juniper avait bien manœuvré, il fallait le reconnaître. Se retrouver coincée entre deux armées hostiles qui, ensemble, représentaient près du double de ses forces, c’était une situation dont il était difficile de se tirer, à moins que les généraux adverses ne soient des imbéciles. Or, ils ne l’étaient pas. Mais ses plans soigneusement élaborés n’avaient pas tenu compte de l’un des fous furieux sur la scène, et nous allions maintenant subir un coup dévastateur. Du moins, si nous n’agissions pas assez vite pour l’empêcher, ce qui était précisément mon intention. Nous arriverions à temps, même si je devais faire marcher les drows jusqu’à ce qu’ils s’effondrent. Je n’avais absolument aucune intention de perdre dix mille légionnaires et le meilleur général de toute la Callow, sans conteste, à l’avant-garde.
Il fut un temps où j’aurais décrit Nauk avec plus d’enthousiasme, mais l’homme assailli au sud n’était plus celui avec qui j’avais partagé repas et feux de camp. Les quelques ressemblances qui subsistaient rendaient même la situation plus troublante : elles mettaient en relief tout ce qui avait changé quand Warlock l’avait « guéri ». Je ne suis peut-être pas obligée de rester comme ça, pensai-je. L’espoir était toujours dangereux, mais cette idée refusait de me quitter. Malgré toute sa puissance et son savoir, Warlock était un mage. Pour eux, la guérison était une affaire d’étude, une question de corps et d’énergies mesurables. Le feu de l’Été avait pris à Nauk bien des choses que le Souverain du Ciel Rouge ne pourrait jamais lui rendre. Je n’étais pas mage, et plus j’en apprenais, plus je prenais conscience des abîmes de mon ignorance. Mais, ces derniers temps, j’avais des déesses à mes côtés et des miracles entre les mains. Ce que la sorcellerie n’avait pas réussi à restaurer n’était peut-être pas hors de portée de la Nuit. L’Hiver avait tenu tête à l’Été, après tout. Et l’Hiver avait été dévoré. Mais l’espoir était dangereux, alors j’avais gardé mes pensées pour moi.
J’entrai dans le camp à vive allure, ayant à peine ralenti après le galop qui m’y avait menée, et ignorai le ricanement malveillant de Robber devant les éclaboussures de neige boueuse qui trempaient les guerriers trop lents à s’écarter. Impossible de se tromper sur l’emplacement du Général Rumena : au cœur du camp, dans un grand pavillon, deux battements de pouvoir me murmuraient leur présence. Les Sœurs savaient depuis un moment que j’arrivais, même si communiquer devenait difficile dès que nous nous éloignions trop. Elles avaient dû sentir l’urgence de ma mission et Komena, au moins, avait servi comme officier supérieur de nombreuses années auparavant. Entre elle et Rumena, j’espérais que les six sigils dont j’avais aperçu les bannières s’étaient préparés à avancer dès mon arrivée. À notre arrivée devant le pavillon, je fis arrêter Zombie d’une pensée et fis courir un frisson de Nuit le long de ma jambe malade, pour rendre supportable le saut dans la neige. Elle me ferait souffrir plus tard, je le savais, mais le peu de patience qu’il me restait valait mieux être consacré à d’autres choses. Le Tribune spéciale Robber mit pied à terre à son tour, vêtu de son cuir et de sa cotte de mailles fraîchement nettoyés, son épée courte au flanc et son arbalète dans le dos. Le sac de sapeur qui pendait de l’autre côté était toujours plein : les drows n’avaient pas pris la peine d’en fouiller le contenu après s’être assurés qu’il ne renfermait ni cartes ni documents.
Le gobelin entra à mes côtés d’un pas fanfaron, montrant ses dents pareilles à des aiguilles à tous les guerriers qui le dévisageaient. Il ne faisait pas partie des candidats auxquels j’avais pensé en réfléchissant à la manière d’établir des liens amicaux entre les forces de Callow et l’Expédition du Sud. Peut-être devrais-je même considérer que c’était une bonne chose, songeai-je. Plus tôt les drows comprendraient qu’on finissait souvent dans un piège à ours et sous les moqueries quand on se frottait aux gobelins, mieux ce serait. Et qui pourrait le leur faire comprendre plus vite que Robber ? Le conseil de guerre qui m’attendait à l’intérieur comptait peu de visages familiers, à l’exception de celui de Rumena. Puissant Jindrich était le seul que je connaissais, même de loin : il avait apparemment survécu au chaos du Grand Strycht surtout parce qu’il était trop en colère pour mourir. Quant aux noms, il n’était guère difficile de les connaître, puisque leurs sigils les épelaient. On m’avait réservé une place à la table basse d’obsidienne et de granit, sur le tapis, mais au lieu de m’y installer, je jetai un regard alentour. Dans l’ombre de la partie supérieure du pavillon, j’aperçus deux corbeaux. Leurs yeux sombres se posèrent sur moi, mais ils ne parlèrent ni par la pensée ni à voix haute. Les Sœurs, semblait-il, n’avaient pour l’instant aucune envie de se mêler de l’affaire. Du coin de l’œil, je vis Robber regarder exactement dans la même direction ; mais, comme son regard balaya les déesses sans s’attarder, je soupçonnai qu’on ne lui avait pas permis de les voir.
« Général Rumena, saluai-je en m’appuyant sur mon bâton. Puissants. À mes côtés se tient le Tribune spéciale Robber, un officier à mon service. Il assistera à notre conversation. »
Quelques Puissants parurent mécontents, mais ravalaient déjà leur réaction quand mon regard se posa sur eux. On s’agita à contrecœur jusqu’à ce qu’on ait fait de la place pour deux. Le sourire amusé du seul gobelin présent était presque palpable. Il ne parlait peut-être pas le Crépusculaire, mais savait lire une salle.
« Reine Losara, Première sous la Nuit, me salua aimablement le Général Rumena en Crépusculaire. Et… votre compagnie. Je vous en prie, prenez place à cette table. »
« Nos bons amis drows t’invitent à t’asseoir, Robber, traduisis-je d’un ton égal. Et tu vas être gentil avec eux en retour, n’est-ce pas ? »
« Je leur témoignerai toutes les politesses diplomatiques que tu m’as enseignées, Boss », acquiesça-t-il avec aisance.
Eh bien, il devait bien y en avoir une ou deux. Non ? Peu désireuse de m’attarder sur la question, je m’assis à la table et déclinai sans un mot une offre de rodleva. Quelques drows sirotaient le mélange brunâtre et chaud dans des gobelets polis, mais je n’avais jamais réussi à m’y faire. Le fait qu’il contînt du beurre tiré du lait d’une créature ressemblant à une cousine du lézard m’aurait rebutée même si le liquide n’avait pas senti le fromage condamné à la potence et abandonné une semaine au soleil. Avec leur odorat plus fin, les gobelins devaient y voir un véritable supplice pour Robber.
« Je ne vais pas perdre de temps en bavardages, vu la situation, dis-je. J’ai reçu un nouveau rapport du Tribune spéciale : une armée à mon service se trouve à moins d’une journée de marche d’ici. Je suppose que nos éclaireurs l’ont déjà repérée ? »
Rumena inclina la tête.
« Et plus encore, répondit-il. Une troupe de cavaliers rôde dans les environs et chasse nos guerriers. »
Je fronçai les sourcils. Si le Dominion avait déjà de la cavalerie aussi loin derrière Nauk, sa situation était pire qu’on ne me l’avait laissé entendre.
« Des Levantins ? » demandai-je.
« Ils ne portent pas les sigils tels que le Puissant Ombre les a dessinés », répondit Rumena.
Akua avait utilisé du charbon et des peaux pour dessiner tout ce dont elle se souvenait de l’héraldique levantine. Il s’agissait surtout des grandes lignées, mais c’était déjà bien mieux que le néant dont nous disposions jusque-là. Je jetai un coup d’œil à Robber, occupé à soutenir le regard d’un Puissant Jindrich ravi.
« Tribune spéciale, dis-je. Quand tu es parti, le Dominion avait-il de la cavalerie derrière son armée ? »
Le gobelin laissa échapper un souffle sifflant.
« Non, répondit-il. Mais ce ne sont peut-être pas eux, Votre Terrible Majesté. Les cavaliers avaient-ils des arcs ? »
J’allais traduire pour Rumena, puis me rappelai qu’il parlait parfaitement le bas miezan. Il hocha la tête quand je croisai son regard.
« Des cataphractaires d’Héliké, dis-je. Putain. »
J’avais un jour discuté avec Juniper de la meilleure cavalerie de Calernie. À mes yeux, c’étaient bien sûr les chevaliers de Callow, et la Limier infernal avait admis que c’était vrai en terrain découvert et lors d’une charge. Elle avait toutefois fait remarquer qu’il existait sur le continent une autre force montée capable de tailler mes compatriotes en pièces. Les kataphraktoi helikéens étaient en général moins lourdement cuirassés et, contrairement aux cavaliers de Callow, utilisaient rarement des lances. En revanche, ils maîtrisaient à la perfection l’usage d’arcs recourbés conçus pour être tirés à cheval. Aucune guerre n’avait opposé la Ligue à Callow et mis ces deux forces aux prises, et Héliké, cité-État, n’aurait certainement pas pu aligner autant de cataphractaires qu’il y avait eu de chevaliers à l’apogée des ordres de chevalerie callowans. Mais à effectifs égaux, Juniper estimait que, pourvu qu’ils aient la place de manœuvrer, les cavaliers helikéens pourraient lentement décimer la cavalerie lourde de Callow tout en subissant des pertes minimes. Et puisque aucune autre armée de Calernie n’alignait d’archers montés, il était impossible de les confondre avec qui que ce soit, quelle que soit leur bannière.
« Laisse-moi deviner, soupirai-je. Moins de quatre mille en tout, et pas d’infanterie avec eux ? »
« C’est cela », confirma le Général Rumena.
Voilà donc le reste de l’armée du Tyran. Je m’étais doutée qu’il n’avait pas réuni toutes ses forces à Rochelant, mais je m’attendais à ce que le reste demeure avec les armées de la Ligue. Quelle naïveté de ma part : je n’avais pas prévu que Kairos enverrait toute la cavalerie de sa cité pour semer le plus de chaos possible.
« Une raison de plus de rejoindre les forces du Général Nauk, finis-je par dire. Si nous voulons les repousser à pied, il nous faudra des compagnies d’arbalétriers de Callow. »
À la nuit tombée, quelques groupes de Puissants pourraient sans doute tailler en pièces les cavaliers du Tyran. Mais, d’une manière ou d’une autre, je doutais qu’ils prennent ce risque. Les Helikéens attaqueraient de jour, harcèleraient l’expédition et se replieraient avant qu’on puisse lancer une contre-attaque. Les drows n’avaient pas de compagnies à proprement parler, après tout, mais des tribus. Certaines avaient des archers et des javeliniers, mais réunir une volée coordonnée contre les cataphractaires prendrait trop de temps — à moins de retirer tous les archers de leurs sigils pour en faire des compagnies, ce qui serait difficile. Il y avait moins d’un an, la plupart de ces gens s’étaient entretués, et ils n’avaient pas l’habitude d’obéir à d’autres qu’à leurs propres Puissants. Lesquels seraient d’ailleurs furieux qu’on leur retire leurs guerriers. Je pouvais imaginer que cela se fasse, bien sûr. J’avais les Sœurs à mes côtés et le Général Rumena inspirait le respect à tous, sauf aux plus obstinés. Mais les drows n’étaient pas formés à ce genre de combat, et je craignais d’éroder l’autorité que les déesses m’avaient accordée en en abusant. Il y avait une différence entre suivre une grande prêtresse dans une guerre contre les méprisables peuples de la surface, après que la Nuit elle-même eut béni l’entreprise, et continuer à la soutenir avec enthousiasme quand cette même grande prêtresse commençait à rogner sur vos subordonnés. La preuve, je supposais, que même une faveur divine incontestable ne suffisait pas à m’éviter de foutues intrigues politiques.
Il fallait que les Puissants me soutiennent si je voulais mener cette guerre à la bonne conclusion.
« Dans combien de temps pouvons-nous partir ? demandai-je.
— Sept pridnis, répondit le Générale Rumena sans hésiter. Nous ne sommes que six mille, Reine Losara. Combattre sous une lumière pâle comporte des risques. »
Environ deux heures, songeai-je. Il restait la majeure partie de l’après-midi avant le coucher du soleil, mais nous n’arriverions pas aujourd’hui, donc ce n’était pas de cela qu’il parlait. Notre destination se trouvait au sud, au-delà de Lancevilliers. Même en tenant compte du regain d’énergie des drows après la tombée de la nuit, la torpeur de l’aube nous empêcherait d’atteindre Nauk à Sarcella et d’être prêts au combat avant au moins la cloche de midi. À moins que j’utilise une porte, ce qui nous y conduirait en quelques heures, mais révélerait aussi notre destination à tous ceux qui regarderaient. Je n’étais pas encore prête à affronter la Sainte et le Pèlerin : si je les attirais à cette bataille, je risquais de perdre bien plus que les dix mille hommes de Nauk.
« Nous n’aurons pas le choix, dis-je. J’ai ordonné au Puissant Breznej de nous envoyer des renforts avant mon départ, mais nous ne pouvons pas nous permettre de les attendre. Envoyez un coureur leur ordonner de nous rattraper aussi vite que possible, et prévenez-les de la présence des Helikéens. »
Dans un frémissement silencieux, les corbeaux se posèrent sur mes épaules ; la conversation s’arrêta là. La faveur divine manifeste, songeai-je, avait tout de même ses avantages.
Nous atteignîmes Lancevilliers avant la tombée de la nuit, ce qui ne changea pas grand-chose. La ville était à moitié vide et personne n’y avait la moindre envie de se mettre en travers d’une armée. J’aurais préféré éviter complètement les regards procerans, mais même une route enneigée permettait d’avancer plus vite que par la campagne. Je laissai derrière moi cent drows sous les ordres du Puissant Sudone pour — avec douceur, insistai-je — interroger les habitants sur tout ce qu’ils pourraient savoir. L’Expédition du Sud avait reçu l’ordre permanent de ne toucher à personne, à moins d’être attaquée, sauf aux soldats, et de s’abstenir de piller. Le premier point avait été difficile à faire accepter, mais le second, étonnamment, beaucoup moins. Les Premiers-nés doutaient de façon amusante que les ouvrages des humains puissent rivaliser avec ceux de leur peuple, et des siècles d’économie fondée sur le troc les avaient rendus peu sensibles à l’argent et à l’or. Les meubles et les fourrures s’avérèrent être les principales tentations : le bois comme les bêtes à fourrure étaient rares sous terre. J’avais insisté auprès de Rumena pour que les Puissants puissent recevoir des demandes de fourrures, vu le temps qu’il faisait ; pour les meubles, en revanche, je n’éprouvais aucune pitié. Nous n’allions pas commencer à trimballer de beaux bureaux alamanes de sitôt, aussi élégants fussent-ils dans les tentes. J’avais également interdit les viols, même si c’était surtout une formalité. Les drows couchaient à peine entre eux, et ne s’intéressaient aucunement aux humains.
Ivah m’avait un jour informée que son peuple trouvait quelque peu vulgaires les caractéristiques les plus visibles associées aux hommes et aux femmes — les barbes, les seins. Il avait prononcé ces mots sur un ton qui laissait entendre qu’il me faisait un compliment ; quand j’avais compris pourquoi, l’effet avait plutôt été inverse. Hélas, Archer ne s’était toujours pas lassée d’en parler.
Notre allure s’accéléra nettement après le crépuscule, même les dzulu avançant à un rythme que Robber trouvait impressionnant. Enfin, il les avait comparés aux gobelins, ce qui devait probablement passer pour un compliment à ses yeux. Peu de non-gobelins seraient d’accord, je le soupçonnais. Le Puissant Sudone et ses cent hommes nous rattrapèrent quelques heures plus tard, porteurs de rumeurs extravagantes, mais de rien d’utile. Je profitai du trajet pour informer le Général Rumena et son état-major de détenteurs de sigils des événements militaires survenus ces derniers mois en Iserre, tels que Robber me les avait rapportés. Je ne leur exposai que les grandes lignes de la manière dont l’Armée de Callow s’était retrouvée coincée entre deux armées de quarante mille Levantins, en insistant sur son incapacité actuelle à ouvrir une porte. En substance, mon maréchal avait ensuite tenté de tromper les commandants ennemis, et y était partiellement parvenue. Le Dominion avait cherché à écraser Juniper ; l’armée du nord avait lancé une force de diversion contre les légions de Grem, avant d’envoyer le reste de ses troupes à la poursuite des quarante mille légionnaires de Juniper. Les Levantins du sud s’étaient passés de telles subtilités et avaient marché en ordre de bataille vers l’Armée de Callow. À en juger par les apparences, ils comptaient anéantir l’armée callowane avant de s’en prendre aux autres forces de la principauté : Grem et la Ligue. Mais elle n’était pas si facile à éliminer. Juniper avait marché résolument vers le sud et imposé une bataille mineure aux Levantins du sud avant qu’ils ne puissent la prendre en tenaille.
Ne voulant pas risquer une bataille générale avant l’arrivée des renforts du nord, qui leur auraient donné une supériorité écrasante, les Levantins du sud avaient cédé du terrain à l’issue des combats de la journée. Mes soldats avaient une certaine réputation quand il s’agissait d’affronter des forces supérieures — et les Levantins, eux, n’en avaient pas. Juniper avait alors divisé l’Armée de Callow en quatre colonnes de dix mille hommes et s’était enfuie sous le couvert de la nuit. Deux colonnes avaient pris la direction de l’est pour contourner les Levantins du nord ; les deux autres s’étaient dirigées vers l’ouest, en prenant soin de faire du bruit. Le Général Nauk commandait l’une d’elles, le Général Bagram l’autre. J’avais mis un moment à resituer ce dernier : c’était un orque, autrefois second du Général Istrid. Jusqu’à récemment, il avait été chargé de tenir Summerholm, mais il était visiblement en train de gravir les échelons. Nauk avait reçu pour mission d’attirer les Levantins du sud à sa poursuite, tandis que le Général Bagram devait servir de réserve et protéger ses arrières au cas où l’armée du nord tenterait d’attaquer les colonnes occidentales. Du Juniper tout craché, avais-je pensé quand Robber m’avait raconté cela. Selon les mouvements de l’ennemi, elle pouvait redéployer ses troupes et leur faire payer cher, comme bon lui semblait.
Si les Levantins du nord se lançaient à la poursuite des deux colonnes de la Limier infernal, elle n’aurait qu’à les faire marcher jusqu’à ce que les forces de Grem les prennent à revers, et l’opération en tenaille deviendrait l’arme de Callow. S’ils continuaient vers le sud pour rejoindre leurs alliés, les quatre colonnes échapperaient à l’étau et retrouveraient l’armée de Grem. Si les Levantins du sud poursuivaient Nauk et Bagram, ils seraient entraînés dans une joyeuse course-poursuite jusqu’à ce que Juniper et Grem descendent ensemble au sud pour dégager les colonnes occidentales. S’ils marchaient plutôt vers l’est ou le nord, les quatre colonnes échapperaient encore au désastre et se rejoindraient dans le nord de l’Iserre. Au début, cela avait semblé fonctionner. La dernière fois que Robber avait eu des nouvelles des colonnes orientales, les Levantins du nord étaient à leurs trousses. Le problème était survenu quand la colonne de Nauk avait été attaquée par-derrière, tandis que les Levantins du sud se lançaient à sa poursuite. La cavalerie d’Héliké avait tendu une embuscade à son arrière-garde, ralentissant sa progression juste assez longtemps pour que les Levantins gagnent du terrain et commencent leurs propres raids de cavalerie. Les messages du Général Bagram avaient cessé, probablement parce que les cataphractaires tuaient les messagers, et sa colonne n’était jamais venue renforcer celle de Nauk. S’ensuivit une retraite désordonnée qui finit par les mener dans la petite ville de Sarcella, dont la colonne s’empara sans combattre.
Sarcella n’avait pas de remparts. La plupart de ses habitants avaient fui les armées qui parcouraient la région, et la garnison de la ville avait apparemment « battu en retraite vers une position plus défendable » dès qu’elle avait vu une armée ennemie approcher. Conscient de sa mauvaise posture, Nauk avait fait ériger des fortifications de campagne à Sarcella et tenu ses positions face à une attaque de reconnaissance menée par une avant-garde levantine d’environ seize mille hommes, qui ne voulait pas s’engager davantage avant l’arrivée des quarante mille soldats au complet. Il comptait reprendre sa retraite après avoir ouvert une brèche, mais des rumeurs évoquant une importante armée en marche derrière lui l’avaient forcé à attendre et à envoyer des éclaireurs, pour ne pas se jeter à l’aveugle dans une bataille qu’il ne pouvait gagner. Cette armée, c’était mes drows, ce qui avait quelque chose d’une ironie cruelle. Prendre des renforts pour des ennemis pourrait bien entraîner la mort d’un quart de l’Armée de Callow au cœur de Procer.
Il restait des inconnues. Personne ne savait où se trouvait la colonne du Général Bagram. Je doutais que même les cataphractaires d’Héliké puissent immobiliser deux armées plus de deux fois supérieures en nombre, mais le Tyran avait peut-être d’autres tours dans son sac. J’avais eu tendance à croire qu’entre les rapports sur mon armée de drows — un facteur inconnu — et les kataphraktoi, le Général Bagram avait peut-être considéré la colonne de Nauk comme perdue et entamé une retraite générale. Mais Robber m’avait apporté l’une des premières bonnes nouvelles depuis longtemps en m’expliquant pourquoi c’était peu probable. Adjoint se trouvait avec la colonne, officiellement en qualité d’observateur, mais en réalité pour garder un œil sur les deux colonnes occidentales. Tyran ou pas, j’avais foi en Hakram. S’il ne prêtait pas main-forte à Nauk, c’était qu’il avait une bonne raison. Ou alors, il était déjà en route. Dieux, faites que ce soit la seconde option. Même si les forces de Nauk n’avaient pas été trop malmenées en tenant Sarcella contre une deuxième attaque, je n’amenais que six mille drows en renfort. Et un gobelin, je supposais. Personne ne pouvait savoir si les quarante mille hommes du Dominion étaient tous arrivés, ou s’il ne s’agissait encore que de l’avant-garde ; mais s’ils étaient là… Eh bien, en plein jour, les Premiers-nés n’étaient qu’une infanterie légère désorganisée, mal équipée et armée d’armes disparates. Six mille d’entre eux, en plus des restes de l’armée de Nauk, ne suffiraient peut-être pas à tenir jusqu’à la nuit et au renversement des forces en présence qu’elle apporterait.
L’aube nous coûta quatre heures, à mon grand agacement, mais j’en profitai pour faire une sieste et mettre la main sur une épée longue en acier de bonne qualité. J’avais alimenté mon épée dissimulée dans le bâton toute la nuit, mais je n’avais pas l’intention de l’utiliser pour l’instant. Je pouvais m’en servir comme d’un bâton, mais les armes d’hast n’étaient pas ma spécialité, et j’étais beaucoup plus fragile qu’avant. Mieux valait mettre toutes les chances de mon côté. Nous repartîmes dès que la chose fut matériellement possible, et, à la cloche du matin, nous apercevions Sarcella.
Difficile de ne pas la voir, vu qu’elle était en flammes.