Chapitre 31
« En Procer, où qu’on laisse tomber une épingle, elle atterrit sur la tête d’un membre de la famille royale. »
— Eleusia Vokor, ambassadrice nicéenne auprès du Principat
Cordelia Hasenbach, Première Princesse de Procer, jeta distraitement un coup d’œil à son presse-papiers et se demanda à quel point il serait satisfaisant d’en fracasser le nez du prince Amadis. Bien sûr, rien de tout cela ne se lisait sur son visage tandis qu’elle continuait d’écouter le souverain d’Iserre exposer ses objections à la position politique actuelle du Principat. « Objections » était, il fallait l’admettre, un terme généreux. On aurait pu qualifier le ton de l’homme de « geignard », si l’on tenait à porter ce genre de jugement, mais les dames bien élevées comme Cordelia ne se permettaient pas d’exprimer pareille opinion à voix haute. Les gens du Sud avaient beau être convaincus que les Lycaonais n’étaient qu’à une mauvaise récolte de la barbarie, on lui avait inculqué les bonnes manières dès son plus jeune âge.
« Si ces gueux callowans tiennent à prendre l’or de Procer, il n’est que juste qu’ils soient menés par un commandant proceran », conclut Amadis, le sourire suffisant et satisfait qu’il affichait donnant à Cordelia envie de tendre la main vers le presse-papiers.
Elle laissa planer le silence assez longtemps pour que le regard glacial que lui lançait l’oncle Klaus commence à mettre le seigneur d’Iserre mal à l’aise, puis répondit.
« La Rébellion de Liesse est un soulèvement populaire, prince Amadis, du moins en apparence. Nous ne devons pas laisser l’ombre d’intérêts étrangers ternir cette image », lui rappela-t-elle avec patience.
Devoir expliquer cela à un souverain de plus du double de son âge était exaspérant. Le prince d’Iserre avait beau être habile en matière d’intrigues, sa compréhension de l’opinion populaire était… douteuse. Les souverains alamans avaient passé tant de temps à jouer au flux et au reflux qu’ils n’avaient plus aucun contact avec le peuple qu’ils étaient censés gouverner. C’est ce qui arrive quand on est le pivot de l’élite politique d’une nation depuis près de mille ans, songea-t-elle.
« Avec tout le respect que je vous dois, Première Princesse Cordelia, — »
« Prince », le corrigea-t-elle sèchement. « Première Princesse. »
Les gens du Sud semblaient stupéfaits qu’elle conserve la formule de politesse officielle rhenienne, plutôt que celle, plus conforme à son genre, qu’elle avait acquise en étant élue à la tête du Principat. Techniquement, elle était la princesse de Salia, mais depuis qu’elle avait reçu le titre de Premier Prince, elle refusait de laisser les méridionaux dénigrer ses origines en niant qu’elle venait de Rhenia, la principauté la plus septentrionale de Procer. Rhenia était encore arriérée sur certains points et ses lois n’avaient jamais été officiellement modifiées pour reconnaître la réalité du pouvoir féminin, mais elle était fière de ses origines malgré tout. Non qu’elle s’attendît à ce qu’un Alaman comprenne. Leur confédération tribale s’était unie aux diverses places fortes arlésites pour fonder le Principat, et ils n’avaient jamais laissé qui que ce soit l’oublier. Pendant ce temps, les Lycaonais ont été intégrés à Procer par la conquête, comme ils se plaisent tant à nous le rappeler. Mais cette Lycaonaise-là était la souveraine légitimement élue du Principat, et elle n’allait pas laisser ce misérable l’oublier.
« Vos… conseils ont été dûment pris en compte, prince Amadis, dit-elle calmement. Nous examinerons toutes les possibilités qui s’offrent à nous, mais pour l’heure, une intervention directe de Procer ne semble pas envisageable. »
En vérité, imposer un général étranger serait absolument désastreux. Liesse avait beau avoir acheté l’équivalent d’une armée de mercenaires à Mercantis, plus de la moitié des combattants de la rébellion était composée de levées paysannes du sud de Callow. Si la comtesse Marchford était remplacée par un prince de la Haute Assemblée, comme Amadis le souhaitait si clairement, les désertions massives ne tarderaient pas. Les Callowans étaient réputés pour leur susceptibilité dès qu’il était question d’indépendance et, s’ils se battraient pour restaurer leur royaume, ils ne prendraient pas les armes pour forger un protectorat proceran. Amadis accueillit ce renvoi implicite de mauvaise grâce, comme Cordelia s’y attendait. Le prince d’Iserre s’inclina juste autant qu’il le fallait, pas un pouce de plus, puis quitta la pièce. D’ordinaire, elle aurait pris le temps d’apaiser son amour-propre froissé, mais aujourd’hui, il avait trop abusé de sa patience. Elle ne pouvait pas le laisser croire qu’il pouvait la pousser aussi loin tous les jours. Il faudrait bien sûr qu’elle lui fasse passer le message plus clairement. Il négociait des accords commerciaux à Creusens ; saboter l’un des plus lucratifs, mais sans importance politique, devrait suffire à le faire comprendre. Un instant passa, puis l’oncle Klaus se leva et se servit un verre d’hydromel. Le prince grisonnant de Hannoven contempla la coupe au décor d’argent avec un dédain puritain avant d’en avaler une gorgée.
« Pas le plus loyal de tes sujets, celui-là, grommela Klaus.
Cordelia ricana. « Il me vendrait pour un panier de poissons, approuva-t-elle. Et ils n’auraient même pas besoin d’être frais. »
Et pourtant, aussi irritant que ce soit, elle allait devoir continuer à ménager cet homme. Amadis avait noué trop d’alliances pour qu’on puisse l’écarter d’un revers de main. En gardant Iserre largement à l’écart de la guerre civile, il avait pu sortir de ces deux décennies de conflits avec une base de pouvoir intacte et les coffres pleins. Depuis l’ascension de Cordelia, les mécontents des principautés alamannes et arlésites avaient afflué vers lui comme des asticots sur un cadavre, renforçant son pouvoir et son influence dans des proportions fort inquiétantes.
« C’est un bouffon, conclut son oncle après un instant. Il dépense plus d’or en banquets qu’à équiper l’armée d’Iserre. »
« C’est un bouffon qui s’implante à Creusens et en Segovia, lui rappela-t-elle avec un soupir. Ce qui en fait un spécimen particulièrement dangereux de son espèce. »
Le prince de Hannoven sourit comme un loup.
« Qu’il tente sa chance, alors, dit-il. Nous leur avons appris à craindre les lames du Nord, à Lange et à Aisne. Une troisième fois devrait leur faire entrer la leçon dans le crâne. »
Cordelia aimait tendrement son oncle. C’était lui qui avait commandé ses armées pendant la guerre civile, et elle n’aurait jamais réussi à unifier les quatre principautés lycaonaises sans son soutien. À vrai dire, il comptait parmi les plus brillants esprits militaires du Principat. Tandis que les principautés du centre et du sud se livraient à leurs mesquines manigances, l’oncle Klaus avait repoussé les flots incessants de bandes de guerre qui déferlaient depuis la Chaîne de la Faim, et quand le moment était venu pour Cordelia de revendiquer le trône, il avait brisé toutes les armées qui se dressaient entre elle et celui-ci. Mais il ne voyait les choses qu’à travers le prisme des affaires militaires, et au sein de la Haute Assemblée, ce genre de défaut vous valait d’être assassiné dans votre lit. Amadis ne déclencherait pas une nouvelle guerre civile, même s’il se mettait à vraiment s’opposer à elle. Après vingt ans passés à se vider de son sang, le Principat ne voulait pas d’un nouvel incendie. Il s’en prendrait simplement à ses soutiens jusqu’à ce qu’elle ne soit plus qu’une figure de proue du Principat.
« Nous avons d’autres soucis pour l’instant, murmura Cordelia. Le Dominion déplace des troupes et Héliké ne cesse de tester les frontières de la princesse Francesca. »
« Héliké ne fait que fanfaronner. C’est toujours ce qu’ils font quand un Tyran prend le pouvoir, balaya Klaus. Ils ne s’en prendront pas au Principat maintenant que la guerre civile est terminée. Le reste de la Ligue ne le permettrait pas, de toute façon. »
« Reste le Levant, dit Cordelia. Le Dominion ne demande qu’à s’emparer d’un morceau d’Orense depuis des décennies. Ils avaleraient la principauté entière s’ils pensaient pouvoir s’en tirer. »
« Si cela t’inquiète tant, prête-leur de l’or pour qu’ils remettent leur armée à niveau, répondit sèchement son oncle.
La Première Princesse de Procer se frotta l’arête du nez, se permettant cette inconvenance uniquement parce qu’il n’y avait personne d’autre dans la pièce pour la voir.
« Je ne peux pas faire cela sans lever les restrictions sur les prêts pour toutes les principautés, expliqua-t-elle à Klaus. »
Et c’était hors de question. Pas tant que sa position restait aussi fragile. Aucune puissance ne pouvait encore défier la dynastie Hasenbach, tout juste fondée, pas avec le soutien dont elle disposait ; mais si le Sud se relevait… Il y avait tellement de gens qui y vivaient, comparé aux terres d’où venait son pouvoir. Ses ennemis pouvaient remplir leurs rangs de nouvelles recrues après une défaite. Elle, non. Et pour nous, chaque perte sur le champ de bataille signifie un soldat de moins pour tenir les murs quand la Chaîne de la Faim reviendra, un guetteur de moins pour surveiller le Royaume des Morts. Le Sud ne pouvait pas encore retrouver son assise, pas avant qu’elle ait assuré sa place sur le trône.
« Tu sais que je déteste être d’accord avec quelqu’un comme Amadis, dit doucement Klaus, mais il a presque raison. Cette entreprise de rébellion est risquée. Et même s’ils gagnent, cela ne changera pas grand-chose. Liesse est un bon à rien incompétent, Cordelia. Il n’a rien à faire à la tête d’un pot de chambre, encore moins d’un royaume. »
La souveraine de Procer soupira et s’obligea à ne pas jouer avec ses cheveux. C’était une mauvaise habitude, et sa femme de chambre avait passé près d’une heure à coiffer ses boucles blondes ce matin-là.
« Sers-m’en un verre, veux-tu ? » demanda-t-elle.
Les sourcils blancs de son oncle se haussèrent, surpris. Elle buvait rarement, principalement parce qu’elle n’aimait pas perdre le contrôle quand elle était ivre. Cette fois, pourtant, la conversation qui l’attendait justifiait cette indulgence. Klaus remplit un gobelet sans un mot et le lui tendit. Techniquement, il était interdit à un prince de remettre quoi que ce soit à la Première Princesse de Procer, mais quand ils n’étaient que tous les deux, elle avait tendance à ignorer ces petites formalités. Il y avait fort à parier que son oncle n’avait jamais pris la peine de les apprendre. Quoi qu’il en soit, elle n’avait aucune intention de laisser un échanson entrer dans son cabinet alors qu’il pourrait entendre des secrets d’État.
« Nous sommes à court d’options, mon oncle, admit Cordelia. Plus nous attendons, plus l’Empire renforce son emprise sur Callow. Les rapports sont unanimes : hors des villes, la plupart des habitants du royaume ne se soucient plus de l’occupation. Ils ne pensent pas pouvoir vaincre les Légions de la Terreur et le niveau de vie des paysans sous Praes est meilleur qu’il ne l’était sous la dynastie Fairfax. Ils n’ont pas le cœur à se rebeller et, si nous attendons quelques années de plus, je crains qu’ils ne résistent réellement à toute tentative de les libérer. »
Le prince de Hannoven eut l’air de vouloir cracher par terre de dégoût, avant de se rappeler où il se trouvait.
« Nous ne sommes pas prêts à entrer en guerre contre Praes, lui dit Klaus, même si cela lui coûtait visiblement de le reconnaître. Pas tant qu’ils ont des gens comme Noir et Grem le Borgne dans leur camp. Si nous envoyons une armée à travers les vallées de la Fleur Rouge, ils la tailleront en pièces et mettront le feu aux principautés frontalières. »
Cordelia but une longue gorgée, laissant le goût sucré du vin au miel s’attarder dans sa bouche.
« Nous ne pouvons plus nous permettre de ne pas être en guerre contre l’Empire, répondit-elle. Et tu as beau t’inquiéter de gens comme le Chevalier Noir, le véritable danger, c’est Malicia. »
Klaus renifla avec mépris.
« Malicia a passé tout son temps à tenir ses nobles en laisse, railla-t-il. Et ce n’est pas elle qui a la loyauté des Légions. »
« Si le Chevalier préparait un coup d’État, il aurait déjà tenté sa chance, fit remarquer Cordelia. Quoi qu’il en soit, l’Augure en est convaincue : la banque Pravus, c’est l’œuvre de Malicia. »
Au début de la guerre civile, la plupart des participants s’étaient attendus à ce qu’elle dure un an, deux tout au plus. Les guerres de succession n’étaient pas rares à Procer quand la Haute Assemblée se révélait incapable d’élire un Premier Prince, mais d’ordinaire, dès qu’un prétendant prenait un avantage décisif, les principautés rentraient dans le rang. Les souverains les plus faibles et les blocs de pouvoir régionaux ne se relevaient pas après une lourde défaite, leurs trésors étant trop vides pour tenter une nouvelle offensive. Et pourtant, cette fois, les principautés au bord de la défaite semblaient toujours trouver les fonds et les armes nécessaires pour rester dans le flux.
Cordelia avait treize ans lorsqu’elle avait découvert comment. Elle se trouvait en mission diplomatique à Lyonis, dont le prince avait réussi à nouer des alliances encerclant habilement les principautés du Nord, mais à son arrivée en ville, les armées de l’homme avaient été écrasées sur le champ de bataille par la trahison de la princesse de Lange. Il avait refusé de la recevoir pendant les premiers jours et, quand ils avaient enfin parlé, il n’avait pas affiché le désespoir qu’elle aurait attendu d’un homme dans sa situation. Il venait de recevoir une grosse somme d’or, lui avait-il dit, et levait déjà une nouvelle armée avec cet argent. Il avait même réussi à se procurer plusieurs chariots d’armes naines pour l’équiper.
Cordelia avait quitté la ville après s’être assurée que l’homme n’avait pas l’intention d’ouvrir un nouveau front au nord, l’esprit tourbillonnant devant ce renversement soudain de fortune. D’où venait cet or, se demandait-elle ? Année après année, des nouvelles de retournements similaires lui étaient parvenues. Même lorsque des alliances s’effondraient, le souverain le plus puissant du lot finissait toujours par trouver, comme par miracle, les fonds et les armes nécessaires pour lancer une contre-offensive. Elle avait conclu que ce n’était pas une coïncidence. Quelqu’un attisait délibérément les flammes de la guerre civile. Il n’avait plus qu’à réduire la liste des suspects. Ses agents retrouvaient toujours le même nom : la banque Pravus.
Elle était basée à Mercantis, mais cela ne signifiait rien : la Cité des Achats et des Ventes avait une longue histoire d’instrument aux mains des puissances étrangères. Les premières tentatives de Cordelia pour en savoir davantage s’étaient heurtées à des mensonges polis et à des égorgements beaucoup moins polis de ses agents. À cette époque, elle était souveraine de Rhenia et, de facto, dirigeait les quatre principautés lycaonaises, mais son influence s’étendait difficilement aussi loin vers le sud. C’est alors qu’une aubaine inattendue lui était tombée entre les mains. Sa cousine Agnes, issue d’une branche de la famille Hasenbach, avait reçu le Nom d’Augure du jour au lendemain, passant d’une jeune fille discrète, trop passionnée par l’observation des oiseaux, à détentrice d’un Rôle lui donnant indirectement accès aux Cieux eux-mêmes. Et ainsi, vision après vision, Cordelia avait fini par découvrir l’origine de l’or qui affluait à Procer.
Praes.
Cela avait été… inattendu. Les Empereurs et Impératrices de l’Effroi se répartissaient globalement en deux catégories : les ridicules et les terrifiants. Heureusement pour Calernia, les seconds étaient rares. Pour chaque Maléfique et Terribilis, il y avait dix Sinistra — dont la célèbre tentative de « voler le temps qu’il faisait à Callow » avait plutôt dévasté la moitié de son propre royaume. Le fait était que, la plupart du temps, l’Empire de l’Effroi était d’une incompétence comique. Il avait eu recours à des épidémies de morts-vivants et à des forteresses volantes, à des armées de tigres doués de raison et à des invasions invisibles. Ces grands projets échouaient inévitablement et tournaient le plus souvent au désastre. Sur les quelque soixante-dix tentatives de l’Empire pour conquérir Callow, deux seulement avaient réussi. Et la première de ces réussites expliquait pourquoi Praes était encore autre chose qu’une risée internationale : l’Impératrice de l’Effroi Triomphante. La seule personne à avoir jamais conquis toute Calernia, et elle l’avait fait en dix ans. Chaque fois qu’un fou gravissait la Tour, il y avait un risque qu’il soit de la même trempe.
Et pourtant, les conquêtes de Triomphante s’étaient effondrées en moins de cinq ans, tandis que l’annexion de Callow par Malicia tenait toujours vingt ans plus tard. Elle incarnait une toute nouvelle forme de Mal. Plus lente, plus prudente et, à certains égards, encore plus dangereuse. L’Augure avait découvert que le plan en cours allait bien au-delà d’une simple intensification de la guerre civile, et le sang de Cordelia se glaçait encore chaque fois qu’elle se rappelait les paroles de sa cousine : le Tyran veut mettre fin à Procer. Une fois qu’elle avait su quoi chercher, les motifs s’étaient dessinés. La banque Pravus permettait systématiquement aux puissances régionales de combattre au-delà de leurs moyens, sans toutefois leur donner assez pour qu’elles puissent étendre leur territoire. Au fil des ans, le Principat était devenu une poignée de petits royaumes de fait, perpétuellement en guerre les uns contre les autres. Et Malicia voulait que cela continue ainsi, pour toujours divisés.
C’est ainsi qu’à dix-neuf ans, Cordelia était entrée en guerre. Elle savait qu’elle n’avait rien d’une guerrière particulièrement douée. Comme tous les Rheniens, elle devait tenir les murs si la Chaîne de la Faim tentait de franchir à nouveau la Tombe, mais l’entraînement militaire ne l’avait jamais particulièrement attirée. Elle avait plutôt étudié l’histoire et l’étiquette, les usages de la diplomatie et de l’intrigue — tous les arts du gouvernement que son père méprisait avec indifférence. Et tandis que son oncle tuait des méridionaux, elle nouait des alliances. Elle avait conspiré et trahi, et les fiers princes alamans avaient découvert, pour une fois, que leur adversaire était aussi rusée qu’eux. Six années de batailles incessantes et d’accords secrets, à jouer contre le Tyran de la Tour la partie de shatranj la plus complexe que la Création ait jamais connue.
Et, que les dieux lui pardonnent, cela avait marché. Il y avait assez de sang sur ses mains pour cent bouchers, mais cela avait marché.
« Je ne m’attends pas à ce que Liesse réussisse, même si l’Épéiste Solitaire pourrait encore nous surprendre, admit doucement Cordelia. La rébellion est un outil conçu dans un but précis : faire entrer les Déoraithes dans la guerre. »
« Je sais que la Garde a une réputation, mais même eux ne peuvent pas vaincre Praes tout seuls, dit son oncle.
La Première Princesse de Procer avala une grande gorgée d’hydromel et ferma les yeux.
« Ils n’auront pas à le faire, oncle Klaus, répondit-elle. Liesse tiendra un an, peut-être deux. Ce sera suffisant. »
Les yeux d’un bleu vif du prince de Hannoven se plissèrent.
« Suffisant pour quoi ? »
« Pour que Procer soit prêt à lancer la Dixième Croisade », murmura-t-elle.
Tous ses problèmes, réglés d’un seul coup d’annonce. Le Dominion était du côté du Bien, au moins officiellement, et ne grignoterait pas leurs frontières pendant qu’ils se battraient contre l’Empire. La Ligue des Cités libres maintiendrait ses membres les plus enclins au Mal dans le rang ou sombrerait dans une guerre civile ; dans les deux cas, Héliké serait occupée. Et si la Première Princesse n’avait pas légalement le droit de commander les armées privées des principautés, toutes étaient tenues par la coutume de contribuer à une Croisade. Les troupes de ses adversaires politiques seraient à l’étranger pendant des années, incapables de s’en prendre à elle tandis qu’elle stabiliserait le Principat. Des dizaines de milliers de personnes mourraient. Callow serait brisée pour une génération, enjeu de la guerre. Mais le Principat resterait uni.
Cordelia aimait le Principat, malgré tous ses défauts. Au bout du compte, il demeurait la plus grande force du Bien sur Calernia et, malgré une histoire pleine d’erreurs et de revers, Procer était ce qui maintenait la surface du monde en un seul morceau. S’il s’effondrait… Ces vingt années de guerre civile n’avaient été qu’un avant-goût du bain de sang qui suivrait la dislocation du Principat. Comme des corbeaux fondant sur une charogne, tous ses voisins se repaîtraient du cadavre de Procer et la folie s’emparerait du continent. Qu’importe que Malicia ourdisse ses complots et envoie son Chevalier couvert de sang moissonner des vies. Qu’importe que tous les traîtres et les monstres viennent réclamer sa tête. Elle était la Première Princesse de Procer, la Gardienne de l’Ouest. Cordelia avait beau être une Hasenbach par le sang, sa mère l’avait élevée selon la devise ancestrale des souverains de Hannoven, la vieille réplique jetée au visage de l’Ennemi lorsque tous ses grands desseins échouaient.
Et pourtant, nous tenons.