Chapitre 30
« Que dites-vous, impératrice de Praes ?
Vous voilà étendue sur les ruines ensanglantées de votre empire, entourée des cadavres des légions qui jadis déferlaient sur le monde. Des centaines de milliers de morts pour satisfaire votre ambition misérable, votre projet insensé de soumettre les royaumes des hommes. Dans toute l’histoire de la Création, jamais femme ne fut aussi malfaisante que vous, et j’exigerai une réponse.
Pourquoi, ô impératrice des Ruines ? »
Elle haussa les épaules.
« Pourquoi pas ? »
— Dernières lignes de « La Chute de l’Impératrice Triomphante, première et dernière de son nom »
(Six mois plus tard) 1324 apr. J.-C., 5 Mawja, Marchford
Un an plus tôt, le commandant lui aurait donné du fil à retordre. Maintenant ? William arracha d’un geste désinvolte du poignet la Lame du Pénitent de la gorge de l’orque. L’épée gémit lugubrement en se retirant, emportant la vie du Peau-Verte avec elle. L’officier était mort avec bravoure, autant qu’un individu de sa sale espèce en était capable, mais avec le sang de l’orque répandu sur le sol, la résistance avait pris fin. Il fallait reconnaître au mérite de la Comtesse d’avoir réussi à transformer en moins d’un mois une troupe de mercenaires et de paysans levés en une force de combat cohérente — même si le fait que leur premier champ de bataille ait été son propre fief l’avait certainement aidée. Si seulement tous les alliés qu’il avait rassemblés étaient aussi compétents. Le Duc de Liesse n’avait pas encore mis les pieds dans la ville, préférant rester auprès du train de bagages, sous la protection impatiente du Prince Exilé.
Le héros en question avait été contrarié de ne pas pouvoir faire couler le sang de ses hommes sur des légionnaires praesiens aujourd’hui, mais la Comtesse Elizabeth avait eu raison de souligner que ses troupes étaient particulièrement mal adaptées aux attaques surprises. Le Duc insisterait sans doute pour organiser un défilé triomphal lorsqu’il serait temps pour lui d’entrer dans la ville, et les lanciers rutilants des Lances d’Argent seraient parfaits pour l’occasion. Ils offriraient un spectacle saisissant, et la nouvelle se répandrait : le Duc de Liesse était de retour pour libérer le royaume du joug de la Tour.
William allait malheureusement devoir vivre avec l’idée d’avoir installé un parfait crétin sur le trône de Callow. Oh, le Duc avait une certaine ruse basse — il avait quitté Callow avant même la chute de Laure, pendant la Conquête, et emporté son trésor avec lui — mais c’était la ruse d’un cafard. C’était un maître de la survie, et de bien peu d’autre chose, sans compter qu’il était désespérément imbu de sa personne. Qu’il soit la créature du Premier Prince tenait autant de la vertu que du handicap : toute cette rébellion était financée par l’argent de Procer, mais William n’était pas assez sot pour ignorer que cette femme au regard froid avait des vues sur Callow. Cela lui convenait.
Il menait déjà une rébellion contre l’Empire et était tout à fait prêt à en mener une contre la Principauté si les circonstances l’exigeaient.
Le Royaume d’En dessous était une bien plus grande source d’inquiétude. Que deux mille vétérans nains aguerris aient soudain décidé de former une compagnie de mercenaires à Mercantis, juste au moment où il s’efforçait d’obtenir tous les contrats possibles, n’avait rien d’une coïncidence. Les nains avaient l’habitude d’envoyer les fauteurs de troubles à la surface pour qu’ils meurent dans les guerres des autres, mais les Fils de la Pierre n’étaient pas de vulgaires mécontents. Si le Roi sous la Montagne se mêlait des affaires de la surface, William allait devoir garder l’œil dessus de très, très près. Plus des deux tiers de Calernia se trouvaient au-dessus des tunnels et des cités naines : aucune nation ne disposait d’une armée qui atteignait même le dixième des forces que les nains pouvaient mobiliser s’ils en avaient envie.
Mais, en fin de compte, cela n’aurait aucune importance.
Huit mois seulement s’étaient écoulés depuis sa défaite face à l’Écuyer, mais ses paroles résonnaient encore chaque fois qu’il fermait les yeux. Fuis et cache-toi, rassemble tes armées dans l’ombre. Conclus des marchés que tu regretteras jusqu’à n’avoir plus rien à offrir. Je t’attendrai, de l’autre côté du champ de bataille. Ce congé avait été un coup de fouet qui l’avait cinglé jusqu’au Refuge, où il s’était agenouillé devant la Dame du Lac pour lui demander de le prendre comme élève. Elle avait refusé, sans méchanceté. Après la défaite de Summerholm, cela avait failli suffire à le briser.
Que répondre lorsque la plus grande épéiste de la Création vous disait que vous n’étiez pas de taille à vaincre son ancienne élève ? L’épée était la seule chose qu’il savait manier. Son Nom était paradoxal, d’une certaine façon : les héros étaient censés galvaniser les autres et les pousser à se dépasser, mais son Rôle s’épanouissait dans la solitude. Les Yeux de l’Empire ne l’avaient pas trouvé parce qu’il n’avait jamais fait partie d’une bande de héros, préférant aux exploits héroïques les plus évidents les missions discrètes dans l’ombre. Il avait trouvé sa réponse par le plus pur des hasards, grâce à cette chance bénie, dorée, qui souriait aux héros d’en haut.
Il avait découvert les portes d’Arcadie resplendissante et demandé à la Dame la permission de les emprunter. Elle avait bien voulu lui accorder cette faveur, et son année au royaume des Fées avait commencé. Une année entière à lutter pour sa survie contre les habitants de cet endroit surnaturel, traqué pour leur amusement par les horreurs de la Chasse sauvage. Mais il avait survécu, et appris. Sa puissance actuelle n’avait plus rien à voir avec celle qu’il possédait à Summerholm. Le dernier jour de l’année, les portes s’étaient ouvertes pour le laisser partir, et il était revenu dans la Création. À peine un mois s’était écoulé hors d’Arcadie : il écraserait l’Écuyer lors de leur prochaine rencontre, et ils se reverraient. Le Destin avait tracé la voie, il était impossible d’y échapper. Et, le moment venu, il lui ferait ravaler ses paroles avec son sourire méprisant avant de hisser l’étendard d’un royaume libéré sur son cadavre.
Après avoir rengainé son épée, l’Épéiste Solitaire quitta la pièce et descendit l’escalier. La Comtesse Marchford avait dû tout mettre en place à présent, en rassemblant les paysans sur la place de la ville. Il était dommage que cette femme soit si ambitieuse, mais, parmi les commandants, elle était de loin la meilleure que la noblesse avait à offrir. Elle avait tenu tête à un maréchal pendant tout un mois durant le siège de Summerholm, résistant jusqu’à ce que les Légions débarquent une force de l’autre côté de la Hwaerte et achèvent l’encerclement. Si Grem le Borgne n’avait pas été en train d’enfoncer son armée dans les profondeurs du duché de Daoine au même moment, cela aurait duré assez longtemps pour que les Deoraithe viennent lever le siège.
Et maintenant, elle veut devenir reine de Callow, comme elle l’aurait été si le Prince Radieux n’était pas mort aux Champs. Une pilule moins amère à avaler, somme toute, que celle de voir le Duc revendiquer le meilleur droit au trône. Elle ne serait pas plus encline que William à troquer une occupation praesienne contre une occupation procerane. Les rues étaient jonchées de légionnaires morts ; les derniers combats avaient été d’une brutalité sans nom. Un quart entier de la Douzième Légion avait craché au visage de ceux qui leur offraient la reddition et entonné d’une voix sinistre ce maudit Chant des Légionnaires en livrant son dernier combat contre un ennemi trois fois supérieur en nombre. Chez un être humain, un tel courage aurait mérité le respect, mais les Peaux-Vertes étaient à peine plus sensibles que des animaux. Une autre horreur façonnée par les Dieux infernaux pour tourmenter la Création, une horde infinie de fantassins portant l’étendard du Mal.
Ses pas le menèrent jusqu’au marché central, où les habitants de Marchford se tenaient en une foule inquiète devant les potences érigées par les Légions. Cinquante prisonniers, gobelins, orques et humains, se tenaient déjà sur l’estrade de bois, un nœud coulant autour du cou. C’était son idée : William n’avait pas oublié Summerholm, et ces putains de bouchers praesiens non plus. Il bondit sur la potence et, de quelques pas nonchalants, se plaça devant la foule. Des murmures sur son Nom se répandirent parmi les gens lorsqu’ils reconnurent son armure dorée de blanc. Il fut un temps où il aurait évité comme la peste de porter des atours aussi ostensiblement héroïques, mais l’heure de la discrétion était depuis longtemps passée. Le regard rivé sur la foule, le héros prit une profonde inspiration.
« Il y a vingt ans, les bottes praesiennes ont brisé l’échine de cette nation, déclara-t-il, et sa voix porta parfaitement.
Un silence absolu lui répondit.
— Ils étaient forts, nous disions-nous, poursuivit-il. Trop forts. Qu’aurions-nous bien pu faire ? »
Ses yeux se plissèrent.
« Lâcheté, tonna-t-il.
La foule tressaillit comme s’il l’avait fouettée.
« On ne négocie pas avec le Mal, gronda-t-il. On ne conclut pas de trêve avec l’Ennemi. Le fait que nous ayons jamais cédé devant la Tour est une tache dans l’histoire de ce royaume. »
Lentement, William dégaina son épée.
« Mais nous ne sommes pas encore au-delà de toute rédemption, leur dit-il. La honte peut être effacée. Aujourd’hui, pour la première fois en deux décennies, certains d’entre nous se sont relevés. »
Son Nom brûlait en lui, une flamme froide qui changeait son sang en fumée et en poussière.
« Dites-moi, Callowiens, voulez-vous passer le reste de votre vie à genoux ? »
Il sentit la ferveur enfler. Il la vit dans leurs yeux, cette lumière que des décennies d’occupation avaient éteinte. Son pouvoir se répandait dans l’air, épais et persistant.
« Voulez-vous continuer à lécher les bottes de l’Impératrice et laisser vos enfants hériter de cette vie ? » beugla-t-il.
Le murmure partit d’abord du fond de la foule, serpenta, enfla en remontant jusqu’au premier rang, et la réponse jaillit en un NON qui claqua comme le tonnerre.
« Moi non plus, admit-il lorsque le silence revint. Prenez courage, citoyens de Callow. Aujourd’hui, le royaume renaît, et voici le serment que je vous fais. »
Ses yeux verts s’embrasèrent.
« CALLOW SERA LIBRE. »
Derrière lui, les légionnaires s’effondrèrent l’un après l’autre ; les acclamations de la foule couvrirent leurs derniers râles. William ferma les yeux, laissant le son le submerger, et sourit. Il ne pouvait pas être vaincu. Après tout, les Cieux étaient de son côté. Sinon, pourquoi lui auraient-ils accordé Triomphe comme Aspect ?
9 Mawja, Ater, Cité intérieure
Akua n’avait jamais particulièrement aimé jouer au shatranj, même si elle y excellait. Si elle jouait actuellement contre Barika, c’était uniquement parce que, selon la tradition, elle devait jouer au shatranj tout en discutant de la disparition de ses ennemis. La manière de jouer de l’héritière unonti était trop prudente, à l’image de la jeune fille elle-même. Si elle ne s’était pas montrée d’une loyauté aussi constante, elle ne serait jamais parvenue à occuper une place aussi élevée qu’aujourd’hui au conseil d’Akua. C’était là le problème de nombreux enfants des Sang-Pur. La vieille noblesse était trop raide, trop attachée à ses habitudes, et elle avait transmis cette maladie à ses héritiers. Heureusement, sa propre mère était bien plus souple et l’avait élevée dans le même esprit. La vérité, c’était que l’Empire n’était plus celui des temps anciens. Les Réformes avaient accordé des droits aux Peaux-Vertes, et les leur retirer déclencherait une guerre civile — que la noblesse pourrait bien perdre, puisque la grande majorité des orques et des gobelins des générations actuelles avaient été formés par les Légions.
L’antique vérité selon laquelle les Peaux-Vertes étaient en tout inférieurs aux Soninkés n’était plus valable et devait donc être abandonnée. Les aristocrates qui refusaient de l’admettre trahissaient la règle directrice de tous les Praesiens : la vérité était malléable et changeait selon les desseins de chacun. Akua n’était pas au-dessus d’utiliser les orques et les gobelins comme des outils, même si elle trouvait la chose déplaisante. Plus important encore, les vieilles haines que certains Soninkés nourrissaient toujours envers les humains devaient être mises de côté. L’infériorité des Taghreb, bien qu’avérée, était assez négligeable pour qu’on l’ignore. Même les Duni avaient prouvé qu’ils pouvaient avoir leur utilité, en donnant naissance au Chevalier Noir le plus dangereusement féroce que l’Empire ait connu depuis des siècles. Il était regrettable que l’homme ait refusé de la prendre comme élève, et elle regrettait sincèrement qu’ils se soient retrouvés dans des camps opposés. La disparition de Foundling devrait suffire à neutraliser ce handicap, et le Chevalier était bien trop pragmatique pour garder rancune pour une affaire aussi insignifiante.
« Je ne comprends pas pourquoi vous avez laissé passer la mort du gobelin sans en faire toute une affaire, dit Barika en avançant un légionnaire d’un coup imprudent qui allait lui coûter un prêtre en trois coups.
— J’ai tenté de soulever la question devant la Cour, fit remarquer Akua. Avant d’en avoir l’occasion, un membre de la Garde noire a déposé un panier contenant la tête de mon intermédiaire devant les portes du manoir. »
L’avertissement était assez clair, et elle n’avait jamais vraiment cru que cette intrigue-là porterait ses fruits. Elle avait lancé quatre personnes aux trousses de Foundling pendant la mêlée, mais le gobelin avait été le seul à s’approcher assez pour tenter quelque chose. Le plan valait la peine d’être monté et ne lui avait rien coûté d’important à mettre en œuvre — tout comme l’ensemble de l’affaire des jeux de guerre. Le chantage exercé sur l’instructeur pour qu’il modifie la position de départ de l’Écuyer et s’immisce dans la magie des souvenirs aurait pu coûter plus cher si l’homme en question n’avait pas été pris en train de fuir la ville et crucifié pour ses peines. Une réaction plutôt clémente, selon les critères du Chevalier Noir. La dernière fois qu’il avait surpris un noble à se mêler des affaires de l’École, il avait fait dévorer toute sa famille vivante par des araignées. Malicia lui tenait la bride plus courte depuis plusieurs années.
« Alors, c’était un échec, dit Barika, dissimulant à peine une grimace lorsqu’elle perdit son prêtre et découvrit son chancelier coincé dans un coin.
— Vous supposez que le but de cette entreprise était d’empêcher Foundling d’obtenir sa nomination, répondit Akua. Si cela aurait été le résultat idéal, ce n’était pas mon objectif principal. »
À long terme, il n’existait aucun véritable moyen de s’assurer que l’Écuyer ne prendrait pas le commandement de troupes. Ironiquement, elle avait trop de relations pour qu’on puisse l’en empêcher. Tout au plus pouvait-on retarder le processus, et Akua avait jugé que le prix à payer pour la tenir à l’écart des Légions une année de plus était trop élevé. Elle avait donc prévu l’éventualité d’un échec. En faisant de cette affaire un enjeu public à la Cour, elle avait forcé ses soutiens au sein de la noblesse à afficher ouvertement leur appui. La légère perte de prestige qui avait suivi la victoire de Foundling avait poussé ses amis de beau temps à retirer aussitôt leur soutien, ce qui avait permis à Akua de séparer le bon grain de l’ivraie. Bien entendu, elle s’était empressée de s’occuper de ceux qu’elle avait démasqués et d’en faire des exemples.
Sa position à la Cour était désormais plus forte que jamais.
Et tandis que l’Écuyer s’arrachait les cheveux pour des jeux collégiaux sans importance, elle s’était préparée à placer des agents dans la Quinzième Légion. Ce plan-là, le seul qui comptait, avait réussi. Qu’un des officiers supérieurs de Foundling soit devenu un espion avant même d’être nommé à son rang l’avait beaucoup amusée ces derniers mois. Il était regrettable qu’elle n’ait pas réussi à trouver de moyen de pression sur les officiers de l’ancienne Compagnie des Rats, qui semblaient être les plus proches de l’Écuyer. La situation familiale de Ratface avait paru prometteuse, mais le garçon avait répondu sèchement à son intermédiaire que si le sujet était abordé une nouvelle fois, les lames sortiraient. La répugnance manifeste de la légate Juniper pour ce qu’elle appelait les « chamailleries humaines » en faisait un cas désespéré, et si elle n’avait pas été la fille d’un général, Akua l’aurait déjà fait assassiner. Dommage qu’un tel talent soit mis au service de sa rivale. Barika renversa sa propre impératrice pour signifier sa défaite et laissa échapper un soupir.
« Alors, murmura-t-elle, allez-vous enfin me dire ce que contenait la lettre arrivée ce matin ? »
L’Héritière sourit.
« Toutes les grandes villes du sud de Callow se sont soulevées, répondit-elle.
— Quoi ? » répliqua l’autre jeune fille, consternée.
Par égard pour son amie d’enfance, Akua fit semblant de n’avoir pas remarqué qu’elle avait perdu son sang-froid.
« La Sixième et la Neuvième Légion vont être déployées pour mater les troubles, expliqua-t-elle à l’autre Soninké. La Quinzième se joindra à elles, toujours à moitié de ses effectifs. »
La raison pour laquelle on maintenait les effectifs de la légion de Foundling à deux mille légionnaires seulement lui échappait encore, à vrai dire. Cela devait en partie s’expliquer par la levée simultanée de la Quatorzième et par la taille limitée du bassin de recrutement, mais cette réponse était trop… évidente. Il y avait toujours plusieurs angles à considérer quand on avait affaire aux Calamités.
« C’est donc pour ça que vous recrutez des mercenaires, souffla soudain Barika. »
Le sourire d’Akua s’élargit sans atteindre tout à fait ses yeux. À proprement parler, les mercenaires étaient illégaux à Praes. Cela aurait été un moyen bien trop évident pour les Hauts Seigneurs de contourner les restrictions imposées par Malicia aux troupes domestiques. Mais dès l’instant où le sud de Callow s’était soulevé, il avait cessé d’être légalement un territoire praesien. Les quelque quatre mille soldats qu’elle avait engagés à Mercantis pourraient y opérer sans conséquence.
« Ce ne sera pas suffisant, râpa une troisième voix depuis le coin de la pièce.
Les yeux d’Akua se posèrent sur le gobelin mutilé. La moitié de son visage avait disparu, tranchée par une vilaine blessure d’épée — mortelle. Diverses parties de son corps avaient été brisées par la chute de décombres et demeuraient encore à présent dans des positions contre nature, à peine fonctionnelles. Même les meilleurs nécromanciens à sa solde n’avaient pas réussi à rendre Chider présentable.
« C’est là que vous intervenez, commandante Chider, répondit doucement l’Héritière.
Le gobelin émit un horrible râle qu’Akua mit un instant à reconnaître comme un rire. Ressusciter une simple ennemie de Foundling aurait été un gaspillage d’or, mais l’Héritière ne s’intéressait pas aux talents de la Peau-Verte. C’était sa nature qui comptait. En revanche, ressusciter une Prétendante valait chaque denier dépensé. Reprenant sa propre impératrice, l’aristocrate soninké sentit son Nom s’enrouler silencieusement en elle, tel un serpent sur le point de frapper. Lorsqu’elle avait reçu son Rôle, elle s’était demandé ce qu’il signifiait exactement. Chaque Héritier et Héritière devait trouver sa propre réponse. Était-elle la dépositaire de l’Empire, le retour du Nom interdit de Chancelier ? La prochaine seigneure de guerre de Praes, successeure de son Chevalier Noir ? Ou lui revenait-il d’abattre l’Impératrice de l’Effroi Malicia, cette femme qu’on haïssait encore à huis clos ? Non, tout cela était faux. Les ambitions mesquines des âmes inférieures.
Elle était Akua Sahelian, et elle hériterait de toute la Création.
7 Mawja, Ater, la Tour
Black posa la lettre, le visage impassible.
La rébellion n’était pas, somme toute, inattendue. Il avait déplacé Istrid et Sacker plus au sud pour parer à cette éventualité, affectant plutôt la Onzième à Summerholm. Plus important encore, Ranker et sa Quatrième surveillaient les Deoraithe. Les agents de Scribe avaient découvert que la Duchesse avait placé un observateur auprès des rebelles, mais d’après le reste du réseau, c’était là son seul geste. Son évaluation de Kegan s’était donc révélée juste : elle ne passerait à l’action que si la Rébellion de Liesse semblait avoir de bonnes chances de réussir. La perte d’un millier d’hommes à Marchford entacherait le dossier du Général Afolabi, mais il s’agissait d’une défaite tactique, pas stratégique. Aucune force rebelle n’avait encore osé s’aventurer au nord de Vale, et il avait déjà envoyé à Catherine l’ordre de mobiliser sa Quinzième : à l’aube, le lendemain, ils partiraient pour l’Île bénie afin de rejoindre les troupes rassemblées dans le centre de Callow.
« Voilà donc votre pari, murmura l’homme aux cheveux sombres dans le silence.
Il s’était interrogé sur la forme exacte qu’avaient prise les actions de son Écuyer à Summerholm. De toute évidence, elle avait laissé partir l’Épéiste Solitaire alors qu’elle aurait pu le tuer — le lien abîmé à son Nom le prouvait —, mais il semblait qu’elle avait libéré le héros dans un but précis. Le garçon n’avait montré aucune inclination à rassembler des forces d’envergure avant sa rencontre avec l’orpheline, et un changement de doctrine aussi soudain avait forcément été imposé par un Nom. Elle avait gravé des instructions dans son Nom en échange de sa vie, puis l’avait laissé disparaître dans les terres sauvages. Black n’avait même pas pris la peine de tenter de suivre l’Épéiste après sa rencontre avec Catherine : leur confrontation avait lancé un motif de trois, et le héros était donc désormais hors de sa portée. La seule personne qui pouvait encore le tuer était l’Écuyer, aussi regrettable que cela fût.
Pourtant, rien de tout cela ne dépassait les paramètres qu’il avait établis. La rébellion aurait eu lieu de toute façon, c’était indéniable. Les chiffres ne mentaient pas : au cours de la dernière décennie, le nombre de héros apparus était passé d’un tous les quelques ans à au moins deux par an. Ils étaient tous morts, bien sûr, mais là n’était pas la question. Tôt ou tard, l’un de ses gens commettrait une erreur. Lorsqu’il avait vaincu le Champion Invaincu l’année précédente, il s’était retrouvé coincé dans un royaume de poche pendant ce qui s’était avéré être trois jours dans la Création proprement dite. Pendant tout ce temps, il avait été impossible à joindre, et les Calamités avaient… plutôt mal réagi. Captain avait massacré tout un village dans un accès de rage aveugle, et Warlock avait bel et bien mutilé l’âme d’un informateur en cherchant des réponses. Il frissonna à l’idée de ce qui aurait pu arriver si Assassin ou Ranger s’en étaient mêlés.
Non, la rébellion était inévitable. Cela signifiait seulement qu’il devait prendre des mesures pour qu’elle profite à l’Empire plutôt que de l’affaiblir, et il y était parvenu. De justesse. L’intervention de Catherine avait déclenché le soulèvement plus tôt que prévu, et s’il n’avait pas passé les vingt dernières années à préparer l’Empire de l’Effroi à la guerre, il aurait pu être pris au dépourvu. Dans les circonstances, la rébellion serait écrasée avant la prochaine récolte, et Catherine ferait connaître à ses troupes un véritable champ de bataille. Les pertes inévitables lui enseigneraient de précieuses leçons et tempéreraient son imprudence, tout en renforçant son attachement à ses soldats — et, par extension, à l’Empire.
« Ce n’est pas un mauvais plan, décida-t-il.
Échanger un Nom affaibli contre quelques mois de répit, en pariant sur l’occasion de gravir les échelons en temps de guerre, était audacieux, mais pas excessif. Bien sûr, elle n’aurait pas su qu’en laissant partir l’Épéiste Solitaire, elle abîmait son lien avec son Rôle. Après tout, il avait pris soin de la tenir dans l’ignorance du fonctionnement des Noms. Les résultats parlaient d’eux-mêmes. Même pas un an après avoir acquis ses pouvoirs, elle commençait déjà à Parler. Elle n’avait absolument aucune idée de l’absurdité d’une telle progression ; elle ignorait qu’il avait fallu plusieurs années à Black dans le même Rôle avant qu’il y parvienne. Son ignorance de ce qu’elle pouvait ou ne pouvait pas faire avec son Nom lui avait permis de progresser à pas de géant au lieu de s’enliser dans un lent labeur. Il avait de la chance que cette méthode soit la meilleure à sa disposition, car Black n’avait aucune idée de la façon de lui enseigner.
Il était devenu Écuyer à une époque où il n’y avait pas de Chevalier Noir, et la plupart de ses connaissances étaient le fruit de ses propres recherches ou de ses rêves liés à son Nom. Il avait eu deux professeurs dans sa vie, et tous deux lui avaient uniquement enseigné l’art de l’épée : d’abord sa mère, dans son enfance, puis Ranger, plus tard dans sa carrière. Décider de la manière de traiter Catherine avait été un problème, à vrai dire. Il ne pouvait pas la traiter en égale, comme lui et Ranger l’avaient été, mais la considérer uniquement comme une subordonnée était voué à l’échec. Il avait fini par choisir de la façonner plutôt que de lui enseigner, en l’exposant soigneusement à des influences précises pour qu’elle grandisse à leur contact.
Et elle avait grandi, durant les huit mois où il l’avait connue. Les rapports de son agent à l’orphelinat indiquaient qu’elle avait du potentiel, mais ils avaient sous-estimé à quel point. Heureusement qu’il ne l’avait pas fait étouffer dans son sommeil, comme le recommandait initialement le surveillant local. Une morale trop héroïque par nature, disait l’évaluation. Il s’était tenu prêt à régler ce détail encombrant si nécessaire lorsqu’il était parti s’occuper de Mazus, mais leur rencontre imprévue lui avait offert une meilleure solution.
L’homme aux cheveux sombres sourit, se leva et alla se poster près de la fenêtre. La vue depuis le centième étage de la Tour était à couper le souffle, mais il s’y était habitué au fil des années. Black avait été amusé lorsque Catherine lui avait dit qu’elle sentait son Nom comme une bête vivante, qui respirait. La façon dont une personne Nommée ressentait son Rôle en disait long sur elle. Warlock disait que le sien ressemblait à l’ouverture de vannes, car il craignait à juste titre la nature capricieuse de son pouvoir. Malicia comparait le sien à une paire de gants parfaitement ajustés qu’on enfilait. Et le sien ? Des rouages. Une immense machine composée de cent mille engrenages, qui tournaient tous. Lentement. Froidement. Implacablement.
Dès que ses agents lui avaient apporté la nouvelle, il avait senti son Nom réagir. Diriger. Conquérir. Détruire. Ses trois Aspects étaient éveillés. Il ne s’était pas senti aussi vivant depuis des décennies et, tandis que le sud du royaume qu’il avait conquis reprenait la guerre qu’il avait gagnée, une joie étrange montait en lui. Des années passionnantes s’annonçaient. Et cette fois, cette fois seulement, il était prêt à enfreindre l’une de ses règles. Montrant les dents aux Cieux, Black les défia de lui refuser ce qu’il voulait.
« Tout se déroule comme prévu, dit-il. »