Chapitre 308
« La clé d’un règne populaire consiste à imputer toutes ses erreurs au souverain précédent et à revendiquer chacun de ses succès, sans jamais faire l’inverse. En preuve de l’amour indéfectible que je te porte, mon fils, j’ai simplifié la tâche en ne te laissant hériter que d’une montagne d’erreurs. »
— Extrait du fameux « Testament sensé » de Basilea Chrysanthe de Nicae
Nous tombâmes sur le détachement d’éclaireurs une demi-cloche environ avant midi. Quinze drows enveloppés de fourrures, qui couvraient le terrain à une vitesse admirable alors qu’en plein jour, ils devaient se sentir à moitié aveugles. Nous les repérâmes avant qu’ils ne nous voient, car nous étions loin de l’Empire toujours ténébreux, et il était difficile d’échapper au regard d’Archer en terrain découvert. J’ordonnai à Zombie de prendre de l’avance, laissant ma Pairie et mes compagnons me rattraper. Je ne fis pas appel à la Nuit pour aiguiser ma vue, peu désireuse de commencer à épuiser mon corps alors que des ennuis nous attendaient peut-être. Le Général Rumena était un vétéran, même si l’armée qu’il commandait désormais n’avait pas grand-chose à voir avec les armées autrefois professionnelles de l’Empire toujours ténébreux. Plus important encore, j’avais assisté à ses conseils, où il distribuait tâches et responsabilités aux sigils comme on jetterait un os à un chien affamé. Outre le mépris las qu’il éprouvait pour les Puissants sous ses ordres, et qu’il dissimulait assez mal, j’avais remarqué la manière dont il disposait généralement ses éclaireurs et ses guetteurs.
Nous étions trop loin pour tomber sur des observateurs chargés de surveiller l’arrière de l’Expédition du Sud, et ces groupes n’étaient pas assez dispersés pour remplir cette fonction, de toute façon. Ils n’étaient pas non plus assez nombreux pour constituer un véritable détachement d’éclaireurs, et c’était bien ce qui me faisait chevaucher à bride abattue. Quinze, c’était largement assez pour que le groupe ne rate rien de ce qui bougeait, et assez peu pour voyager vite. Non, ce n’était pas un détachement d’éclaireurs. Mais si je devais ratisser une région assez vaste à la recherche d’un petit groupe, j’enverrais une ou deux douzaines de ces bandes, espacées les unes des autres, pour faire le travail. Le Général Rumena, semblait-il, nous cherchait. Les drows nous le confirmèrent quand nous les interpellâmes. Le Faiseur de tombes les avait envoyés pour nous suggérer de nous dépêcher : les événements au sud progressaient à un rythme encore plus rapide que je ne l’avais prévu. Une tentative d’infiltration du camp avait eu lieu la nuit précédente, et des prisonniers avaient été faits.
Je demandai aux éclaireurs — tous dzulu, à en juger par leur apparence, du sigil Brezlej — de se disperser et de rappeler les autres bandes, puis j’attendis juste assez longtemps pour que le reste de mon escorte me rejoigne. Akua et Indrani étaient les seules de mes compagnes à la fois curieuses et prêtes à me demander des explications. Je les satisfis de bonne grâce.
« Les frelons sont déjà sortis de leur nid, leur dis-je. Quelqu’un s’en est pris au camp de Rumena. Je vais chevaucher à fond, il faut que je voie ça au plus vite. »
« Nous pourrions ouvrir une porte », suggéra la Diaboliste.
« Je ne vais pas allumer un phare pour signaler notre position à tous ceux qui nous cherchent », répondis-je en secouant la tête. « Archer, ne te fatigue pas trop à essayer de suivre. S’il y a des ennuis, je te veux en pointe. »
Elle acquiesça lentement et je tournai mon regard vers Akua.
« Mes ordres n’ont pas changé, lui dis-je. Il faudra attendre la tombée de la nuit, mais prépare le nécessaire. »
« Cela écartera du terrain les Puissants dont nous aurons besoin pendant plusieurs jours, dit la Diaboliste. Il serait peut-être plus raisonnable que je reste sur le champ de bataille jusqu’à ce que la situation soit moins… délicate. »
Elle était utile dans une mêlée, c’était vrai. Je la rabrouai tout de même sans la moindre hésitation.
« Fais-moi un puits, lui dis-je calmement. C’est ta priorité absolue. Inutile de te déployer pour anéantir quelques compagnies si, une semaine plus tard, des Héros nous prennent au dépourvu et nous infligent cent fois plus de pertes. Si tu as du temps, établis un calendrier pour les Puissants qui participeront. Prends des mesures, propose-moi différentes options. Et s’il te reste encore des heures à perdre, consulte les Sœurs. Nous n’aurons qu’une seule chance, Diaboliste : si nous la ratons, ça nous coûtera très cher. »
Elle ne protesta pas davantage. Je soupçonnais qu’elle en avait pourtant envie, même si son visage ne laissait rien paraître ; mais elle savait désormais qu’il ne fallait pas insister quand j’avais les talons fermement plantés dans le sol. Elle ne savait pas, en revanche, ce qui me faisait camper sur mes positions. J’avais fait part à mes compagnons d’une bonne partie de mes soupçons, durant notre chevauchée pour rattraper l’armée, mais pas de tous. Certains, je préférais les garder pour moi jusqu’à en savoir davantage. Je repris ensuite la route, plein sud, comme les éclaireurs Brezlej me l’avaient indiqué. À bord de mon dernier Zombie, j’allais plus vite qu’eux, ce qui n’avait rien d’étonnant. J’allais même plus vite que des cavaliers dont l’habileté rendait la mienne dérisoire, tout simplement parce que mon cheval ne se fatiguerait jamais. J’étais prête à abîmer un peu le cadavre si cela me permettait d’arriver plus vite. Il était un peu plus d’une heure de l’après-midi quand je trouvai l’armée de l’Expédition du Sud. En chemin, j’avais croisé une autre bande d’éclaireurs, que j’envoyai remplir la même mission que les Brezlej, puis trois lignes successives de guetteurs. Rumena avait renforcé la surveillance maintenant que nous étions en eaux troubles, notai-je avec approbation.
Andronike s’était envolée en silence bien avant que j’approche de l’endroit, et je ne sentais ni elle ni sa sœur dans le labyrinthe de tentes. Plus au sud, cependant, je percevais une pulsation à peine distincte. Elle me chantait une mélodie fraîche et apaisante, comme une bonne nuit de sommeil à l’approche de l’automne. J’entrai dans le camp ; je constatai qu’à cette heure tardive, la plupart des drows étaient réveillés, puis promenai le regard sur le dispositif de Rumena. Il était vain d’espérer que l’Expédition du Sud de l’Empire toujours ténébreux se comporte comme une véritable légion, avec un camp soigneusement organisé et des palissades dressées avant le coucher du soleil, mais depuis mon départ, mon général avait réussi à imposer un semblant d’ordre au chaos. Les sigils avaient planté leurs tentes ensemble, semblait-il, les plus grands sur le bord du large cercle qu’ils formaient tous, et les plus petits dans l’espace ainsi délimité. Deux voies bien dégagées, l’une vers le nord et l’autre vers le sud, traversaient le camp — même si, en empruntant celle du nord, je remarquai qu’elle était loin d’être droite. « Tortueuse » était un euphémisme, mais c’était déjà mieux que l’absence totale d’organisation dont les drows s’étaient accommodés jusque-là.
Le Puissant Brezlej vint à ma rencontre et se présenta comme l’islne-ravce désigné. Cela signifiait « gardien sous l’éclat du soleil », ou quelque chose d’approchant, si j’avais bien compris les accents. J’en conclus qu’il était chargé de la surveillance de jour. Le Puissant était remarquablement atypique pour un drow : trapu, les épaules larges et un peu de ventre. Mais je n’avais pas de temps à perdre avec ça. On m’informa que le Général Rumena se trouvait actuellement à une position avancée et préparait un détachement pour prendre la ville voisine de Lancevilliers si nécessaire.
« On m’a dit qu’on avait tenté de pénétrer dans le camp, dis-je en le regardant depuis ma monture. »
« C’est exact, Reine Losara, confirma le Puissant Brezlej. Douze ennemis, dont neuf sont encore en vie. Ils ont été séparés et nous avons identifié celui que nous croyons être leur chef. »
« Vous les avez interrogés ? » demandai-je.
« Nous leur avons posé des questions, mais ils ont refusé de répondre, dit le drow. Il a été décrété sous la Nuit qu’on ne devait pas les toucher. »
Brezlej marmonna une prière entre ses dents après cette dernière phrase, sous mon regard imperturbable. Bon, au moins, Rumena ne torturait pas les prisonniers de guerre dès que j’avais le dos tourné. Mais « décrété sous la Nuit »… Cela signifiait qu’une des Sœurs s’en était mêlée, ce qui était pour le moins inhabituel. Qui pouvait être assez important pour qu’elles interviennent ? Peut-être qu’un membre audacieux de la famille royale procerane, plein d’ardeur mais pas très futé, avait décidé d’illustrer le nom de sa famille en allant jeter un œil aux étrangers, songeai-je. Le prince Amadis était un intrigant assez rusé, mais les lignées royales de la Principauté étaient nombreuses et ramifiées. Quand un arbre portait assez de pommes, l’une d’elles finissait forcément par être assez consanguine pour tenter de s’approcher de drows en pleine nuit. J’ordonnai au Puissant Brezlej de préparer un rapport complet sur les changements survenus en mon absence et de m’envoyer la Puissante Archer dès son arrivée. Quant à moi, j’allais discuter avec l’officier parmi les prisonniers de la nuit.
Les drows n’avaient malheureusement pas l’habitude de faire des prisonniers : ce n’était tout simplement pas ainsi qu’ils menaient la guerre. Il valait mieux récolter la Nuit sur des cadavres et, quand ce n’était pas possible, l’insulte consistait à épargner un adversaire vivant et à le renvoyer dans la nature, en signe de mépris. Ils avaient donc peu d’expérience pour garder des captifs ou construire des installations à cet effet. Jusqu’ici, ils s’étaient contentés de tentes en guise de solution provisoire, où les prisonniers isolés étaient solidement ligotés ; mais cela ne pourrait pas durer. Tout allait bien tant que nous n’en avions que quelques-uns, mais si plusieurs compagnies déposaient les armes, nous n’aurions tout bonnement pas assez de tentes libres pour les loger. Quatre dzulu de Soln montaient la garde aux coins de la tente où attendait l’officier. Ils avaient l’air ensommeillés, mais restaient vigilants. Je répondis d’un signe de tête à leurs profondes révérences, écartai le rabat et entrai. Je m’immobilisai, stupéfaite. Une petite silhouette dormait, suspendue à la charpente de bois qui soutenait le dôme de toile et de lin. Je reconnus une chemise réglementaire, la frêle carcasse qu’elle recouvrait, et même les traits du visage en partie caché par un bandeau trop grand. Robber, faillis-je dire, avant de m’interrompre. Les liens de cuir et de corde étaient trop lâches pour retenir quelqu’un d’aussi souple que lui. Et, vu l’ouïe des gobelins, mon entrée aurait dû le réveiller. Pourquoi faisait-il encore semblant de dormir ? Un tortionnaire ne…
Je me frottai l’arête du nez et réprimai un soupir. Heureusement que je n’étais pas allée plus loin dans la tente. Appuyée sur mon bâton, je m’accroupis pour mieux voir. Robber ne bougea pas, mais je le sentis se raidir. Il me fallut un moment, mais je finis par trouver ce que je cherchais : un fil de métal fin et terne, recouvert de neige, qui remontait jusqu’à un crochet habilement fixé à une lame plus acérée, dont on devinait à peine la pointe sous un tas de fourrures. L’autre extrémité du fil, invisible à mes yeux, était sans doute solidement ancrée, et le fil lui-même tendu au point de se déclencher au moindre frôlement. Un seul pas dessus, et la lame jaillirait ; il se dégagerait alors de ses liens pendant que l’ennemi serait sonné. Un couteau sous la gorge, et il filerait tenter sa chance. Les drows avaient manifestement besoin d’une meilleure formation pour repérer les armes cachées, décidai-je, puisqu’ils avaient laissé passer un couteau et un piège à lame en le fouillant. Je me redressai, puis choisis soigneusement mon angle et plaçai mon bâton. D’un geste vif, je projetai la lame à travers l’ouverture du rabat, lançai « dispersez-vous » en crépusculaire et me retournai juste à temps pour la voir exploser dans la neige boueuse, dehors. J’étais assez impressionnée qu’il ait tenté de me poignarder sans même retirer son bandeau ni se libérer complètement de ses liens, je devais le reconnaître. Mon tribun spécial n’avait pas perdu la main. Pas au point de m’empêcher de saisir le poignet qui tenait la fine lame, tout de même.
« Le fil est récent, remarquai-je. Il ne brillera pas à la lumière comme les anciens, et on a dû le rendre plus sensible. Pickler n’a pas chômé, à ce que je vois. »
Je souris tandis que Robber se raidissait comme une planche. Je pris le temps de crier aux gardes de ne pas entrer.
« Patronne ? » siffla-t-il.
« Je ne vois pas de salut, tribun spécial, dis-je d’un ton égal. Tu tiens vraiment à découvrir ce qu’il y a sous Petit Petit Repose-pieds ? »
Le couteau se posa aussitôt sur son cœur : c’était le salut le plus sincère qu’il m’eût adressé depuis des années. Ses doigts verts et agiles remontèrent son bandeau.
« Eh bien, nom d’un chien, s’exclama le tribun spécial Robber en clignant de ses grands yeux jaunes. C’est vraiment toi. Attends, tu pourrais être un imposteur. Dis-moi quelque chose que seule Catherine Foundling pourrait savoir : quel est mon salaire officiel en tant que Petit Repose-pieds ? »
« Je ne laisse pas Indrani te mettre des rubans dans les cheveux, adorable petite princesse », répondis-je d’un ton traînant.
« Je n’ai même pas de cheveux, protesta-t-il. Et tu sais qu’elle collerait des poils bien rêches juste pour me faire enrager. »
Bien qu’il se prêtât volontiers à l’échange, je ne manquai pas de voir ses yeux glisser vers ma jambe malade, puis vers ma poitrine. Comme j’étais presque certaine qu’il ne regardait pas mes nichons — pas qu’il y ait eu grand-chose à voir —, il vérifiait si je respirais.
« Ma jambe est revenue, lui dis-je de bonne grâce. Et je respire de nouveau autrement que pour faire joli. »
« Tes joues ont de vraies couleurs, Patronne, dit Robber sans détour. Comme si le froid avait fait quelque chose. »
« C’est une longue histoire, répondis-je.
— Tu as encore tué un demi-dieu ? se demanda-t-il. Si on le fait deux fois, ça s’annule ? »
« Oh, arrête de te suspendre comme une gargouille de malheur et range ce couteau, soupirai-je. »
Je plissai les yeux en me rappelant le rapport complet du Puissant Brezlej sur la façon dont il s’était retrouvé ici. J’attendis qu’il se laisse tomber habilement dans la neige et retire son bandeau avant d’aborder le sujet.
« Tu as tenté d’infiltrer le camp avec seulement un dixième de tes hommes, déclarai-je. »
Sa bouche s’entrouvrit, laissant brièvement voir ses dents courtes, fines comme des aiguilles et affamées.
« C’est ce que les peaux-grises t’ont raconté ? dit-il. On a seulement essayé le périmètre extérieur, pas le camp. Après, il y a eu de la sorcellerie partout, et la chair du sergent Slicker a fondu sur ses os. Deux autres de mes gars ont voulu dégainer, mais ils avaient déjà un trou dans la tête avant d’avoir tiré leurs lames. »
Je grimaçai.
« Par les dieux, Robber, qu’est-ce qui t’a pris de tenter ça ? dis-je. Hakram et Vivienne savaient où je me dirigeais : vous auriez dû envoyer des émissaires, pas des éclaireurs. »
« On ne savait même pas que c’étaient les drows, reconnut Robber. Juste une armée, et pas une petite. Et il y a eu, euh… des consignes d’en haut, même si on tombait sur les peaux-grises. »
« Des consignes », répétai-je d’un ton neutre.
Il grimaça.
« On ne pouvait pas savoir si tu étais encore en vie, Patronne, dit-il. Et, si tu l’étais, si c’était bien toi qui commandais. Et même si tu avais l’air de commander, si c’était vraiment toi. »
Il marqua une pause et me dévisagea d’un air soupçonneux.
« C’est bien toi qui commandes, hein ? demanda-t-il.
— En partie, répondis-je. C’est une alliance aux pouvoirs limités. Mais je suis dans les petits papiers de ceux qui tiennent les rênes, si tu veux. »
« Dieux de merde, heureusement, marmonna Robber. Que tu sois de retour, plus encore que pour les peaux-grises, je veux dire. Cette campagne tourne au sacré bordel, Patronne. Ça va faire du bien de te retrouver aux commandes. »
« Alors tu vas pouvoir répondre à mes questions, dis-je sèchement. Sur ce que Juniper fait ici, à mener campagne. Je me souviens très bien avoir laissé mon armée de l’autre côté des Caps Blancs. »
Un sourire cruel et acéré retroussa ses lèvres.
« Eh bien, Dame-Régente Dartwick a été invitée par notre bon ami le prince d’Iserre à “débarrasser ses terres des bandits et des agents étrangers”, vois-tu, m’expliqua Robber. »
Je haussai les sourcils. J’imaginais mal Vivienne risquer l’Armée de Callow à la demande d’un prince proceran ; le prince Amadis avait probablement été tordu jusqu’à ce qu’il lance ladite invitation. Ce n’était peut-être pas l’idée de la Voleuse, décidai-je. Hakram ? Qu’avait-il pensé que nous pourrions gagner en intervenant ici ?
« On se sert d’Amadis comme prétexte pour quoi ? demandai-je sans détour.
— Pour sortir les légions du Seigneur Charogne d’ici sans avoir l’air de rien, si j’ai bien compris, répondit mon tribun spécial. Elles étaient à deux doigts de se faire écraser, et personne ne voulait ça. Le plan, c’était de faire d’Amadis un étendard pour obliger Procer à nous laisser passer, de débarquer, de récupérer le Vieux Borgne et ses hommes, puis de repartir. »
« Par une porte féerique, dis-je lentement. »
Ce qui signifiait que Masego était de retour, avec une fée titrée sous sa coupe, ou que la Chasse sauvage n’avait pas été libérée de ses serments quand l’Hiver avait fini dans le ventre de la Nuit. C’était un soulagement, à vrai dire. J’étais liée par serment à Larat, en plus des propres termes de la Chasse — sept couronnes et une, qui restait à livrer —, mais je n’avais pas été certaine que cela suffirait. Plus tôt je pourrais examiner les fées de près, mieux ce serait.
« Ouais, la Chasse est adorable depuis que tu l’as renvoyée, dit Robber. Ce qui est plus que suspect, à mon avis, mais apparemment, mettre ça en vers et faire chanter une chorale devant la maréchale Juniper, c’est “répréhensible” et “une violation flagrante du règlement”. Je veux dire, il n’était que le milieu de la nuit. »
Je réprimai mon sourire, mais pas assez vite pour qu’il ne le remarque. Mon amusement s’évanouit lorsque je me rappelai le sujet de notre conversation.
« Mais tu es toujours ici, dis-je, énonçant l’évidence. Que s’est-il passé ? »
« On a ouvert la porte sans problème, répondit le gobelin. On est tombés sur une force de la Ligue deux jours après, mais comme ils n’ont pas réussi à prendre la tête du Limier infernal, ils ont surtout gardé leurs distances. On a pris contact avec le maréchal Grem quand le blocage de la scrutation s’est interrompu un moment… »
« Le blocage de la scrutation ? dis-je. Attends, plus important : vous arrivez encore à scruter, parfois ? »
« C’est comme lancer des dés, répondit Robber. Kilian dit que le blocage, c’est quelque chose d’immense qui utilise déjà le ciel, mais de temps en temps, ça regarde ailleurs ; alors, pendant un court instant, on peut employer les anciens rituels. Et je parle des anciens, Patronne. Je ne sais pas si tu l’as remarqué, mais l’Observatoire a fini comme un orque avec les clés d’une boutique d’alcool. Personne ne peut lui faire faire quoi que ce soit et, quand on a quitté Callow, les bassins commençaient à s’évaporer. »
Je crispai les doigts. Merde. Quelqu’un nous avait bel et bien pris pour cible. Si seul Iserre avait été saboté, j’aurais pu mettre ça sur le compte d’un rituel ou d’un miracle dans lequel nous aurions fini par tomber, mais l’Observatoire ne se serait pas retrouvé dans un état pareil sans qu’on s’en prenne à lui. Et voilà que Kairos redevenait le principal suspect. C’était tout à fait le genre de manœuvre qu’il aurait pu tenter : il avait peut-être préparé le rituel à Iserre, puis s’en était pris à l’Observatoire parce qu’il savait que cela permettrait à mes forces de le contourner. S’il y avait quelqu’un qui voulait rendre tout le monde aveugle dans cette principauté, en ce moment, c’était le Tyran d’Héliké.
« Le maréchal Grem, dis-je en écartant cette piste pour l’instant. Il est toujours à Iserre, lui aussi ? »
« On a essayé de l’exfiltrer, me dit le gobelin. Les Levantins commençaient eux aussi à nous rattraper à notre arrivée, et c’était trop risqué ; alors le Limier infernal nous a fait ouvrir une porte entre leurs armées pour les forcer à battre en retraite. Ça a marché sans problème : les Légions ont gagné quelques jours d’avance, et le Dominion nous en a voulu à mort d’être là. Mais ensuite, on a essayé de repartir, et de l’autre côté, il y avait une fichue mer de poix bouillante. »
Mes doigts se resserrèrent autour de mon bâton.
« Ça ne ressemble pas à l’Arcadie, dis-je.
— D’après ce qu’on a pu déterminer, c’était un des Enfers, ricana Robber. Personne n’est allé vérifier, tu sais, à cause de la mer de poix bouillante. »
« Et depuis, toutes les portes mènent là-bas ? demandai-je.
— C’est pire, répondit le gobelin. Ça change. Surtout les Enfers, jusqu’ici, mais une fois de temps en temps, on retrouve l’Arcadie — sauf qu’on ne peut pas la traverser, personne n’étant certain qu’on pourrait ressortir une fois à l’intérieur. Hakram a ordonné l’arrêt des tentatives après qu’on a failli lâcher une horde de diables dans le camp. »
« Qu’est-ce que Masego en dit ? » demandai-je en fronçant les sourcils.
« Merde, dit Robber en me regardant avec méfiance. Tu n’es pas au courant. »
Mon estomac se noua.
« Dis-moi », ordonnai-je.
« Le Seigneur Warlock a fait exploser Thalassina, la ville est partie en fumée, en essayant de la défendre contre Ashur. Lui compris, m’apprit le gobelin. L’endroit n’est plus qu’un cimetière ; même ceux qui ont fui ont attrapé une sorte de mal magique et y sont passés. »
« Masego ? demandai-je à voix basse.
— D’après les nouvelles de Praes, le fils du sorcier s’en est sorti, répondit Robber. »
Je laissai échapper un souffle tremblant. Merci à tous les dieux qui pouvaient encore écouter.
« L’impératrice avait de toute façon envoyé des gens à sa recherche, poursuivit-il. Mais personne ne sait où il se trouve. Je sais que Main-Morte et l’état-major ont mis quelque chose à son sujet sous scellés, juste avant notre départ pour Procer, mais je n’ai pas réussi à le découvrir. »
« Nous le retrouverons, dis-je d’un ton sombre. »
Ses pères étaient morts et il avait probablement fui seul à travers les Terres désolées, avec les agents de Malicia à ses trousses à chaque instant. Il devait être anéanti par le chagrin et l’épuisement, songeai-je. Je n’aimais pas non plus entendre parler de maladie magique, étant donné qu’il n’avait certainement pas dû être loin de Thalassina quand tout cela s’était produit. À regret, je me forçai à me concentrer sur les préoccupations plus immédiates. Je ne pouvais pas faire grand-chose pour lui, pour l’instant, même si je détestais devoir l’admettre.
« Juniper est donc coincée entre les armées levantines, dis-je. Elle est loin ? Et, d’ailleurs, le maréchal Grem la soutient-il ? »
Les grands yeux de Robber se plissèrent, soudain alarmés.
« Je ne suis jamais revenu faire mon rapport, dit-il. Patronne, on a un problème. Si Nauk croit toujours que tes peaux-grises sont une armée procerane, il ne quittera pas ses positions retranchées. Ce qui veut dire que tu es sur le point de perdre un quart de l’Armée de Callow. »
Eh bien, pensai-je sombrement, c’était décidément le genre de semaine que j’avais eue jusqu’ici. Pourquoi s’arrêter en si bon chemin ?