Chapitre 306
« Un agréable mensonge trouve plus d’oreilles qu’une vérité acérée. »
– Proverbe proceran
« Sérieusement ? dis-je. Enfin, je sais que tu es un vieux de la vieille, mais là, c’est un peu gros. »
« Les classiques le sont devenus pour une raison », répliqua Kairos avec raideur.
Il avait l’air un peu vexé, notai-je.
« Je parie que tu as même un discours tout prêt, pas vrai ? Une longue métaphore tortueuse sur la nature de la Création et notre rôle en son sein. »
Le Tyran d’Héliké me lança un regard accablé.
« Ce pion représente le vide inhérent à la philosophie morale, suggérai-je. Tu pourrais peut-être ajouter quelque chose sur la propension du Bien à la stagnation et, par conséquent, son infériorité fondamentale. »
« Tu sais seulement jouer ? » me défia-t-il.
Je baissai les yeux vers le plateau de shatranj qu’une paire de ses petites gargouilles contrefaites avait apporté. Je pris un pion et le fis gigoter un peu.
« Celui-là se déplace en diagonale, pas vrai ? » lançai-je avec un grand sourire.
Il ferma les yeux, même le rouge.
« Tu me fais souffrir, Catherine Foundling, dit Kairos. Tu me faisterriblement souffrir. »
Je fredonnai pensivement, puis profitai de sa distraction pour faire pivoter le plateau. Les pauvres gargouilles qui le portaient couinèrent de désarroi, mais ne bronchèrent pas.
« Je prends les noirs », dis-je.
Je glissai discrètement dans ma poche le pion blanc que je n’avais jamais eu l’intention de rendre. Il rouvrit les yeux un instant trop tard pour me prendre la main dans le sac.
« C’est tout à fait inconvenant », protesta le vilain.
« On ne m’appelle pas la Reine Blanche pour rien », fis-je remarquer.
« Es-tu donc si prisonnière du regard des autres ? » tenta galamment Kairos.
« Un point pour l’effort, dis-je. Mais j’ai entendu mieux. »
J’ouvris la partie en avançant un pion, en toute illégalité.
« J’avais quelque chose à dire là-dessus, marmonna le Tyran. Accorde-moi un instant. »
Il ne prit même pas la peine de commenter ma tricherie flagrante avant d’avancer un cavalier. Enfin, je n’allais pas m’arrêter pour autant. Je me débrouillais au shatranj, mais des années à me faire écraser sans pitié par Vivienne et Hakram m’avaient appris à connaître mes limites. Vivienne, surtout, aimait me laisser croire que je pouvais gagner avant de me faire méthodiquement ravaler ma suffisance.
« On ne devait pas marchander ? » lui rappelai-je.
Je tirai sur ma pipe et soufflai, laissant le nuage de fumée parfumée s’élever. J’avançai un autre pion pour consolider mon centre. Le Tyran émit un petit son approbateur, puis claqua des doigts.
« Exactement, approuva-t-il. Imagine, si tu le veux bien, que tu sois une divinité. »
« Ce n’est pas mon truc, répliquai-je sèchement.
— De toute évidence, médita Kairos, ses yeux trop perçants glissant sur moi. Mais joue le jeu. »
« D’accord », dis-je.
Il mettait un peu trop de temps à jouer ; je jouai donc à mon tour. Le Tyran d’Héliké haussa un sourcil, et j’affichai un air faussement surpris. Comme si j’avais cru qu’il avait déjà joué, ce qui était évidemment la seule raison pour laquelle je poursuivais la partie. Je retirai mon pion avec un sourire contrit, mais ne le reculai que d’une case sur les deux qu’il avait avancées.
« En tant que divinité, dit le Tyran en avançant un pion pour contester le centre, tu te retrouves limitée, malgré ta puissance insondable. Contrairement à nous autres, qui pouvons commander… Catherine, pourquoi me manque-t-il un pion ? »
« Les désertions sont inévitables à la guerre, répondis-je doctement. Donc, on peut déplacer toutes les pièces, mais pas les dieux. C’est bien ça ? »
« Tu gâches tout le plaisir, se plaignit Kairos.
— C’est justement ce que je préfère, révélai-je. »
J’avançai un de mes cavaliers ; mon adversaire observa avec méfiance ce déplacement parfaitement légal. Peu importe : je n’allais pas le faire avancer subrepticement tant qu’il n’était pas distrait, de toute façon.
« Considère qu’une pièce sur dix, peut-être, peut être déplacée, dit le Tyran. Des pièces d’exception, assurément, ou du moins qu’on a rendues telles. Mais elles doivent suffire à exécuter tes desseins divins et à influencer les autres pièces, qui, hélas, se déplacent en grande partie selon leurs mesquins désirs. »
Nous échangeâmes quelques pions au centre en plusieurs coups rapides, et j’avançai mon prêtre sous prétexte de ranger les pièces que j’avais prises.
« À t’entendre, tu ne crois pas que la Maison de la Lumière soit une fidèle servante des Cieux en ce monde terrestre, le tançai-je. Ce qui serait une hérésie, Kairos. Quelle honte. »
« Ah, tu abordes donc la deuxième limite, dit le Tyran. Ces pièces désobéissantes ont non seulement l’audace de ne pas répondre directement à tes désirs, mais elles osent aussi influencer celles qui, elles, y répondent. »
« En tant que déesse, je suis fort mécontente », dis-je d’un ton neutre.
« Et tu as bien raison, approuva Kairos. Un chaos sanglant, rien à voir avec l’ordre que tu avais imaginé. Hélas, une intervention directe coûterait cher, et ce à bien des égards difficiles à concevoir. Il faut une solution plus… élégante. »
« Quelqu’un qui puisse donner les petites impulsions que je ne peux pas donner », dis-je.
« Le proverbial doigt sur la balance », sourit le Tyran d’Héliké. « Bien sûr, une telle entité devrait être bridée. Après tout, ce n’est qu’un outil. Il ne faudrait pas qu’elle se mette à avoir des idées. »
« Des entraves », dis-je.
Je constatai que le côté gauche du plateau tournait à la débâcle. Mon cher ami était un joueur honorable, et j’avais maintenant perdu un prêtre. Ce n’était pas grave : en tant que défenseure de tout ce qui était Mal, je pouvais me targuer d’un certain talent pour la nécromancie — explication raisonnable à la réapparition mystérieuse dudit prêtre sur le côté droit du plateau. Tout ce qu’il m’avait fallu faire, c’était donner un coup de pied à une gargouille pour la faire couiner et détourner l’attention de mon adversaire.
« Trois choses qu’elle garde toujours, dit légèrement Kairos Theodosian. Elle parle, elle voit et elle connaît les histoires. »
Il jeta un regard sceptique à mon prêtre revenu d’entre les morts, m’obligeant à le retirer du plateau. Il était temps de passer aux plans de secours. Sous ma cape, mes doigts se refermèrent sur le pion blanc volé, laissant la Nuit s’insinuer goutte à goutte en lui.
« Il y a deux faces à une pièce », dis-je.
Le Tyran acquiesça d’un léger mouvement de tête.
« Trois choses qu’elle fuit toujours, reprit-il. La mort promise, le contact direct et le désir de son cœur. »
J’en conclus que c’était vrai, même si la formulation restait vague. Je savais déjà certaines choses : Black l’avait placée trois fois face à une mort certaine, pendant la Rébellion de Liesse, et elle avait dû se retirer pour un temps. D’autres, je ne faisais que les soupçonner. Si « contact direct » signifiait vraiment qu’elle ne pouvait pas intervenir elle-même, en tout cas. Cela pouvait aller plus loin. Vivienne m’avait un jour dit qu’elle n’avait jamais vu la Barde recevoir une blessure dont elle n’était pas directement responsable. Les propos du Tyran étaient intéressants, mais le fait qu’il puisse les prononcer l’était tout autant. Où avait-il appris tout ça ? À l’époque où je le comptais encore parmi les possibles envahisseurs de Callow, j’avais consulté les archives que les Yeux de l’Empire possédaient sur lui et sur Héliké. Des rumeurs persistantes prétendaient qu’on gardait quelque chose aux capacités oraculaires sous le palais de la cité-État, mais elles s’accompagnaient d’une restriction : une seule question était possible. Je pouvais imaginer une demi-douzaine de façons de contourner cette limite, certes, mais si Héliké avait eu libre accès à un outil aussi puissant, elle ne serait pas l’une des puissances de la Ligue. Elle serait la Ligue, sa bannière flottant au-dessus de chaque rempart de la région.
« Fuir le désir de son cœur, répétai-je avec désinvolture. Tu fais presque passer ce rôle pour une punition. »
Le Tyran sourit.
« J’ai une théorie, dit-il. Vois-tu, pour qu’une personne puisse vraiment semer le chaos sur ce plateau, il lui faudrait certaines qualités. Perception, affinité, savoir. Une combinaison de tout cela. Tu comprends ce que je veux dire, n’est-ce pas ? »
« Une conscience des schémas », dis-je.
« Tout juste, répondit Kairos. Et, fléau que je suis, doté d’un naturel soupçonneux, je me suis dit que ces qualités étaient aussi rares qu’utiles. Ni les Puissances d’en Haut ni celles d’en Bas ne sont du genre à gaspiller de telles ressources. »
Mes doigts s’immobilisèrent au-dessus de la tour que je m’apprêtais à prendre. Je levai les yeux vers lui et scrutai son visage.
« Tu as parlé d’une solution élégante, dis-je à voix basse. »
Un poison transformé en remède. Un piège inhérent à la structure même de la Création. Cela me paraissait terriblement logique.
« Une personne qualifiée pour semer le trouble, reprit-il, serait tout aussi qualifiée pour l’endiguer. »
J’avançai la tour et pris un cavalier que j’avais pris soin de laisser sans protection.
« Théorie intéressante, dis-je. Mais nous nous sommes éloignés de notre sujet. Si une telle entité existait, que voudrait-elle ? »
Les yeux de Kairos se posèrent sur moi, sans ciller.
« Nous marchandons, Catherine, dit-il. Nous ne donnons pas. »
Ma pipe ne contenait plus que des cendres ; je me penchai donc en arrière pour la vider sur la tête d’une des gargouilles. J’aurais pu envelopper ce que j’avais à dire de vagues sous-entendus et d’un soupçon de mystère, mais il aurait gagné à ce jeu. Mieux valait cracher le morceau d’une façon qui me profiterait aussi. Les questions qu’on posait en apprenaient autant que les secrets qu’on révélait.
« Elle connaissait le Roi Mort quand il était encore mortel, dis-je après avoir rangé ma pipe. Et elle observa son ascension avec grand intérêt, d’aussi près qu’elle le pouvait. »
Les lèvres du Tyran se retroussèrent.
« Et que cherchait-elle ? demanda-t-il. »
Intéressant, pensai-je. Kairos avait compris ce que je voulais dire quand j’avais parlé d’intercession, et le seul à qui j’avais jamais entendu donner à la Barde le titre d’« Intercesseuse », c’était Neshamah. Comme le Roi Mort m’avait dit que le Tyran l’avait contacté lorsque nous avions parlé à Keter l’année précédente, j’avais supposé que l’information venait de là. Mais sa question semblait indiquer qu’il ne connaissait pas toute l’histoire entre eux. Non que je puisse raisonnablement prétendre la connaître moi-même, mais il y avait de bonnes chances que j’en sache davantage que la plupart des gens. Même que cet homme diablement bien informé, apparemment.
« Comment les vilains se créent », dis-je.
Il était malin, pensai-je, mais son œil rouge l’avait trahi. Il éprouvait le triomphe de celui qui venait de voir confirmée une hypothèse qu’il nourrissait depuis des années. Ainsi, mon ami de toujours avait rencontré un jour une application de ce savoir. J’avais entendu toute cette conversation, y compris les passages que je n’avais pas mentionnés, aussi avais-je une idée de ce qui comptait ici. Je ne résoudrai pas l’énigme avec les outils qu’ils m’ont donnés ; il semblerait donc que je doive apprendre à travailler de mes propres mains, avait dit la Barde. Ses méthodes lui appartenaient ; elles ne lui avaient pas été offertes par les dieux. Ce qui signifiait qu’elle pouvait se tromper. Je songeai au fou qui, dans la ville, consignait les procès en silence, et me demandai si je ne venais pas de découvrir une pièce maîtresse. Kairos avait organisé l’élection du Hiérarque. Kairos avait infligé une défaite à la Barde Errante.
Ça ne me semblait pas être une coïncidence.
« À ton tour, dis-je. »
Je ne parlais pas seulement du jeu, et nous le savions tous les deux.
« La guerre est une affaire chaotique, dit avec désinvolture le Tyran d’Héliké. Pas du tout un outil de précision. Elle n’est toutefois pas dénuée d’utilité. Parfois, quand il faut tuer quelque chose et qu’une dague ne suffit pas, un glissement de terrain fait l’affaire. »
La question se posait, bien sûr : qu’est-ce que la Barde Errante n’avait pas réussi à poignarder, au juste ? Ça ne pouvait pas concerner les Calamités, cela n’aurait eu aucun sens. Elles avaient peut-être constitué une exception remarquable, avec leurs victoires durables au service du Mal — pour autant que mon père se soucie vraiment de brandir l’étendard —, mais s’en débarrasser ne pouvait pas être le but de tout ça. Je ne doutais pas qu’elle avait accablé Black dans les Villes Libres aussi durement que j’avais accablé l’Épéiste Solitaire, cette nuit fatidique à Summerholm, mais il n’y aurait pas eu besoin d’une croisade pour enfoncer le dernier clou. Le Doom de Liesse avait détruit la confiance entre Black et Malicia ; ce n’était donc qu’une question de temps avant que leur alliance ne s’effondre et que Praes ne se disloque. Elle n’avait pas besoin de déclencher une guerre ou une Grande Alliance pour renvoyer l’Empire de l’Effroi à ses vieilles habitudes.
« Beaucoup de gens meurent dans les glissements de terrain, fis-je remarquer.
— Les pertes sont des pertes, balaya Kairos d’un geste. Il serait peut-être plus juste de comparer ça à un incendie qu’on allume. Un feu peut servir à bien des choses, si l’on sait orienter sa course. »
Je fronçai les sourcils et prêtai à peine attention au coup que je jouai. S’il sous-entendait que la Barde avait déclenché — ou, plus probablement, nourri et accéléré — une guerre continentale pour régler ses affaires, elle aurait alors mis un pied dans chaque camp. On pouvait soutenir qu’en s’en prenant à Black, elle avait poussé l’Est à agir, puisqu’elle pouvait ainsi atteindre Malicia et moi. L’idée paraissait terriblement risquée et exigeait une clairvoyance et une prescience qui auraient dû être impossibles, bon sang, mais nous avions affaire à une entité que même le Roi Mort disait n’avoir jamais réussi à vaincre. Je devais au moins envisager cette possibilité. C’était la façon dont elle orientait la Dixième Croisade qui me posait problème. Le Pèlerin Gris avait de l’influence au Levant, d’accord. Mais le héros ashuran le plus éminent était le Chevalier Blanc, qui, à ma connaissance, n’avait aucun lien véritable avec la classe dirigeante de la Thalassocratie. Et le héros proceran le plus puissant était sans doute la Sainte des Épées, quelqu’un dont je doutais fort que Cordelia foutue Hasenbach accepte les conseils politiques. Toute la théorie s’écroulait donc, puisque la Première-Princesse était le mortier de la Grande Alliance et, de loin, même à présent, son membre le plus puissant. Et puisque nous partions du principe que la Barde ne pouvait pas simplement s’approcher de quelqu’un qui n’avait pas de Nom et tirer les ficelles, tout le reste devenait douteux.
« Il manque quelque chose, dis-je. Au cœur même. »
Kairos sourit, son visage se déformant jusqu’à en devenir presque inhumain.
« Elle a une cousine, Catherine, me rappela-t-il. »
Mes doigts se crispèrent. L’Augure. Merde, je n’arrive pas à croire que j’aie oublié l’Augure. Voilà un angle très dangereux. Il devait être difficile de manipuler une oracle, mais nous en savions peu sur le pouvoir de l’Augure — et sur celui de la Barde, d’ailleurs. Les renseignements sur Agnes Hasenbach elle-même étaient tout aussi maigres. On savait toutefois que sa cousine couronnée lui faisait entièrement confiance. Pourquoi ne l’aurait-elle pas fait ? L’Augure l’avait aidée à gagner la guerre civile qui l’avait placée sur le trône. Cela ne signifiait pas pour autant que la Première-Princesse était à la botte de la Barde Errante. Loin de là. Mais l’Intercesseuse pouvait faire parvenir les bons mots aux oreilles de Cordelia Hasenbach au bon moment. Je croisai le regard du Tyran et y trouvai une franche amusement. Il savait parfaitement que, même si j’allais voir la Première-Princesse avec tout ça, elle y verrait seulement une tentative de ma part pour discréditer l’une de ses conseillères les plus efficaces. Une parente, qui plus est. Et tu es content, petite merde, parce que tu sais que ça rend toute alliance avec Hasenbach beaucoup plus risquée, pensai-je.
« À supposer que tu aies raison, dis-je, m’abstenant d’ajouter : “et que tu ne me serves pas un mensonge bien ficelé pour rendre cette guerre encore plus sanglante qu’elle ne l’est déjà”, beaucoup d’efforts ont été déployés. Elle a été visible à un degré auquel elle ne peut guère être habituée. »
Si elle se mêlait à ce point des affaires du monde tous les quelques siècles, il devrait y en avoir des traces dans les archives. Cela signifiait que quelque chose la poussait à agir ici et maintenant, ou qu’elle convoitait une récompense qui valait les risques. Dès que la nouvelle qu’une créature comme la Barde Errante tirait les ficelles se répandrait, son influence diminuerait considérablement. Et nous n’étions plus à l’époque du Royaume de Sephirah : effacer toute mention d’elle serait loin d’être aussi facile qu’à l’époque. À moins qu’elle ne possède un aspect offert par les dieux dans ce seul but, ce dont je doutais fort. Aussi rares fussent-elles, il existait des traces de son existence. Black en avait trouvé certaines, et moi d’autres.
« En effet, dit Kairos. Qu’est-ce qui rend cette époque différente, à ton avis ? »
Il ne répondit pas ; je perdis simplement mon dernier prêtre à la suite d’un échange imprudent.
« Oui, oui, marchander et ne pas donner, soupirai-je. »
Je m’interrompis, tambourinant des doigts sur le bord du plateau. Que pouvais-je lui soutirer en lui livrant cette information ?
« Au moins une fois, elle a négocié au nom des Puissances d’en Bas, finis-je par dire. »
Il haussa les sourcils, et je crus comprendre qu’il n’était pas le moins du monde impressionné.
« Le pacte n’a pas été conclu avec des personnes dotées d’un Nom, ajoutai-je à voix basse. »
Je surveillais son œil rouge, dans l’attente d’une réaction, mais n’en vis aucune. Ses lèvres s’étirèrent en un sourire, et je compris clairement qu’il m’avait menée en bateau. Son air triomphant, tout à l’heure, était-il feint ? Pour dissimuler un mensonge au moment où je le repérerais, ou pour détourner mon attention à l’instant précis où une information qui lui importait vraiment était sur la table ? Quel petit malin, pensai-je. Lire en lui, c’était comme essayer de peindre sur de la fumée. Mais j’avais pris ce risque dès le départ, je le concédai. Ce qui comptait, c’étaient les questions qu’il posait.
« Comment l’a-t-on invoquée ? demanda agréablement le Tyran. »
Je t’ai eu, pensai-je. Il ignorait donc que c’était possible. Parce qu’il ne s’agissait pas de détails — nous savions tous les deux que, même si j’avais appris les détails du rituel que les Sœurs avaient employé pour contacter les Puissances d’en Bas, je ne les lui aurais pas révélés —, mais du nouveau risque qui venait s’ajouter à des plans déjà en cours. Il voulait savoir si une âme pieuse et désespérée, quelque part, pouvait invoquer les Puissances d’en Haut et offrir une prise à l’Intercesseuse. Cela signifiait que, quoi qu’il manigançât, la Barde Errante pouvait encore tout faire capoter si elle parvenait à s’introduire dans l’affaire. Alors, c’est pour ça que tu colles au Hiérarque comme une sangsue ? pensai-je. Ce n’est pas seulement ton épée, c’est aussi ton bouclier ?
« Elle n’a pas été appelée, dis-je. On l’a envoyée. L’audience a été achetée et payée : par le désespoir, le sang et le besoin. »
Son œil valide se plissa.
« Et ? insista-t-il.
— Il y avait beaucoup à perdre, dis-je. On pourrait parler de poids. »
Je doutais que quiconque massacrant un clergé au cœur même de son pouvoir et se mettant à prier reçoive une visite personnelle de la Barde, assortie de propositions. Les Puissances d’en Bas, l’Intercesseuse l’avait pratiquement admis, ne voulaient pas perdre tout l’Everdark à cause d’une erreur catastrophique des Sages du Crépuscule. Je lui jetai cette dernière information comme un os, une sorte de réassurance. Il en faudrait plus que la perte de ses terres par un prince proceran pour donner une ouverture à la Barde. Bien sûr, avec notre cher Neshamah en marche, les enjeux de notre petite querelle avaient considérablement augmenté. Le Tyran n’était pas encore tiré d’affaire ; je lui adressai donc un sourire affable.
« Au fait, tu as laissé tomber ça, dis-je soudain. »
Je lui lançai le pion que j’avais volé avant même le début de la partie. À ma grande surprise, il ne le rattrapa pas ; la pièce rebondit sur son menton et tomba au sol. Il me jeta un regard mécontent et, pendant qu’il se penchait pour la ramasser, j’échangeai négligemment les places de ma dernière tour et de ma reine. Ça devrait empêcher le mat pendant quelques tours de plus.
« Cette pièce a été investie d’un pouvoir explosif, m’accusa Kairos avec amusement lorsqu’il se redressa. »
Ah, il pouvait donc le sentir. Bon à savoir. La Nuit n’était pas vraiment discrète, mais je n’avais pas été tout à fait certaine qu’il puisse déceler l’intention que j’y avais insufflée.
« Je suis offensée que tu puisses seulement dire une chose pareille, répondis-je, la main sur le cœur. Je te l’ai rendue parce que je crois profondément et sincèrement au fair-play. »
« Tu es vraiment mauvaise à ce jeu, observa le Tyran d’Héliké. Je n’arrive pas à croire que tu sois aussi largement menée, même après avoir tant triché. »
« Ça fait partie de la métaphore, mentis-je. Comme l’histoire de chevaux. »
« Élégamment joué, apprécia Kairos. Je crois que nous cherchions à deviner quelle récompense justifie les risques encourus. »
Je ne répondis pas, hésitant à reprendre ma pipe tout en le surveillant.
« Il y a un élément propre à notre petite guerre, poursuivit nonchalamment le Tyran. Un ami commun, je crois. »
Le Roi Mort, peut-être ? Je n’étais pas sûre d’y croire. Oh, on pouvait défendre cette idée. Après la série de désastres qu’avaient été les croisades lancées contre le Royaume des Morts, il aurait peut-être été plus facile de rassembler une telle coalition si elle s’était d’abord dirigée vers Praes. Mais cela ne correspondait pas aux méthodes de Neshamah. Ce n’était pas comme si le sud des lacs n’avait jamais connu le chaos, dont il aurait pu tirer parti. L’Horreur Cachée rôdait toujours dans les parages, grâce à une application minutieuse de la première partie de son appellation.
« Et alors ? dis-je, reprenant sa réplique précédente. »
« La scène est de taille, n’est-ce pas ? dit Kairos. Une croisade détournée vers la Tour. L’Occident a dépensé ses forces, mais n’est pas brisé. L’Orient se dévore lui-même, à divers degrés. Notre ami arrive bien tard au banquet. »
Voilà donc son histoire. Neshamah était entré en scène parce qu’on l’avait invité, comme à l’époque de l’Impératrice de l’Effroi Triomphante. Cette invitation signifiait qu’il n’était pas l’Ennemi, mais un ennemi parmi d’autres. Cette danse continentale de mort était l’Intercesseuse qui réglait enfin son plus vieux compte, après avoir déployé son meilleur appât pour l’attirer au grand jour. L’idée était nette et bien ficelée, raison de plus pour m’en méfier. Ce n’était pas que j’estimais impossible que la Barde Errante eût orchestré ce massacre pendant des décennies — sinon davantage — dans le seul but d’abattre le Roi à Keter. Je ne doutais pas qu’elle en fût capable, moralement comme en pratique. Mais cette histoire sonnait faux. L’Intercesseuse s’en prenait au champion des Puissances d’en Bas le plus éminent, du moins peut-être ; Kairos entreprenait avec le Hiérarque de la tuer ou de la mutiler avant qu’elle ne puisse agir. Certes, cela finirait par compter comme une victoire pour les anciens. Procer dévoré, l’arbitre de la querelle divine privé d’un œil dans la grande tradition du Mal, et les nations du Bien qui survivraient au désastre éclipsées par les puissances des Puissances d’en Bas encore présentes sur Calernia. Mais voilà le problème.
Cette partie était trop simple.
Ce qui signifiait que le Tyran d’Héliké m’avait confié des secrets, m’avait armée d’assez d’informations pour intervenir, et comptait maintenant me lâcher au milieu de tous ces plans délicats. Cela signifiait aussi qu’il me mentait, ou presque, mais je ne parvenais pas à m’en offusquer. Autant reprocher à un poisson de nager.
« Intéressant, dis-je. »
Puis je haussai les épaules et couchai mon roi. Après tout, ce n’était qu’un jeu. Et j’avais déjà obtenu ce que j’étais venue chercher. Le Tyran me regarda en souriant tandis que je me levais, appuyée sur mon bâton.
« Je pense que nous nous reverrons bientôt, dis-je.
— Comment pourrais-je décevoir ma plus proche alliée ? répondit Kairos. »
Je ne fis que quelques pas avant de me retourner, en grande partie sur un coup de tête.
« Qu’est-ce qui se passerait vraiment, demandai-je, si tu gagnais ? »
Le Tyran rit, d’un rire étrangement sincère.
« Ah, Catherine, c’est tout l’intérêt, sourit Kairos Theodosian. Le découvrir. »
J’attendis d’avoir quitté la maison des changes pour claquer des doigts. La pièce avait absorbé assez de Nuit pour que tout le jeu vole en éclats dans l’explosion. Je supposai qu’on pouvait, d’une certaine façon, considérer cela comme ma réplique.
Si la partie dégénérait, je n’étais pas au-dessus de l’idée de renverser le plateau.