Chapitre 305
« Trompe-moi une fois et mieux vaudrait que ce soit fatal, car ma réponse le sera, elle. »
— L’Empereur de l’Effroi Vindicatif II
« Mais qu’est-ce queputainc’était que ça ? » siffla l’Archère.
Bien sûr, nous n’avions pas fui la place du marché : les grandes déesses-oiseaux comme Andronike ne pouvaient tout de même pas prendre la fuite. Je poussai un cri et la chassai d’une claque. Si ces fichues Sœurs continuaient à me picorer le crâne comme ça, j’allais finir chauve. Enfin, elles s’étaientredéployéesloin de la foule et du fou qui l’excitait. Je baissai les yeux vers le poing qui agrippait le devant de ma cape : celui d’Indrani.
« Il va falloir être un peu plus précise », dis-je.
Elle scruta mon visage un instant, puis grimaça et me lâcha.
« Eh bien, si tu peux faire la tête de mule, c’est que tu as probablement encore toute ta tête, dit-elle. C’était stupide, Catherine. On n’était même pas près de la foule, et on a quand même senti sa colère. »
« C’était nécessaire », dis-je en lissant les plis de ma cape.
« Ne commence pas avec ce discours, gronda l’Archère. À force de t’entendre parler de nécessité, je devrais être riche… »
« Tu n’aurais toujours pas les moyens de financer tes habitudes de boisson », l’interrompis-je d’un ton sec.
Son visage se renfrogna ; j’effaçai donc mon sourire.
« Je suis sérieuse, dis-je. Il fallait que je le jauge. Quand quelqu’un lâche un lion dans l’enclos, on ne fait pas semblant de ne rien voir — à moins d’être prête à perdre tout le troupeau. »
« C’est pour ça qu’on a Vivi, insista Indrani. Les Crics… »
« Auraient été dans cette foule, à réclamer du sang, répliquai-je froidement. Tu le sais. C’était un risque calculé, Archère. Depuis quand… »
Je me mordis la langue. Je savais exactement depuis quand elle avait commencé à tiquer devant ce genre de décisions. Je n’étais pas près d’oublier Indrani à moitié dévorée par le gel, ne tenant plus à la vie qu’à un fil — et, comme je l’avais appris récemment, grâce aux propriétés conservatrices de la glace selon le tableau classique des éléments.
« Finis ta phrase », dit doucement Indrani.
« Ce n’est pas une conversation à avoir au milieu d’une ruelle, dans une ville occupée », éludai-je.
« Finis », répéta froidement Indrani.
« Même Akua s’inquiète, Archère, dis-je. Je sais que tu aimes régler les choses toute seule, mais ça ne s’arrange pas. »
« Je vais bien, me lança-t-elle avec force. Ou bien me contredire est devenu un signe de lâcheté ? »
« Je n’ai pas dit ça », répondis-je.
Il y a un an, nous n’aurions pas eu cette conversation, pensai-je. Mais il y a un an, nous avions aussi moins de défaites à notre actif, moins de frayeurs et de blessures qui ne guériraient jamais tout à fait. Une émotion que je n’arrivais pas à reconnaître déforma son visage, puis elle grimaça de douleur.
« Ce n’est pas la ruelle qui change quoi que ce soit, Catherine, finit par dire l’Archère en reculant d’un pas. Il n’y a rien à discuter. »
Je me demandai si elle remarquait seulement que ses doigts se dirigeaient par à-coups vers la sangle à sa hanche, où elle gardait habituellement une flasque.Sans doute pas, conclus-je. Je savais par expérience que nous avions tendance à ne pas voir les moyens employés pour ensevelir nos peurs, jusqu’à ce qu’on nous les fasse remarquer. Du moins, sa façon de faire m’était familière. Certaines nuits, je me demandais si je n’aurais pas sombré tout au fond de la bouteille après la Seconde Liesse, si Hakram ne m’en avait pas tirée. Je marquai une pause sous le clair de lune, la réplique au bord des lèvres. J’avais parlé un jour avec la Diaboliste de sa mère. De la différence entre une personne et son titre, et de la façon dont les Praesi les considéraient comme des entités entièrement distinctes. Je n’étais toujours pas d’accord avec ce qu’elle avait dit : cette douloureuse torsion de la notion de personne à laquelle les siens devaient se soumettre pour pouvoir vivre avec ce qu’ils se faisaient les uns aux autres. Pourtant, parfois, je pouvais aussi y déceler une part de vérité. La femme en moi voulait trouver un endroit tranquille, un lieu sûr, et tenter d’apaiser ce qui rongeait l’une de mes amies les plus proches au monde. Même si cela signifiait quitter Rochelant. Mais la reine savait qu’il restait du travail à faire ce soir, que cette affaire n’était qu’à moitié réglée et que ce qui se passait au fond d’Indrani pouvait attendre le matin. À la fin, la reine l’emporta.
N’était-ce pas toujours le cas ?
« Ce n’est pas terminé », dis-je à Indrani.
« Pour ce soir, si », répondit-elle.
Remonter en selle sur Zombie avait un goût de défaite. Et ce ne serait pas la dernière avant que tout soit fini. Nous poursuivîmes notre route, nous enfonçant dans la ville : une Nommée, une prêtresse et un corbeau-qui-n’en-était-pas-un, entourés d’une meute de tueurs silencieux.
Un parent, d’une certaine façon, nous attendait.
L’endroit que le Tyran d’Héliké avait choisi pour repaire me donna mon premier aperçu de son esprit. À Rochelant, la royauté aurait pu s’installer dans quelques lieux où conserver un semblant de confort : les appartements officiels du souverain nommé à la tête de la ville, les demeures des riches et des puissants, ou une Maison de la Lumière à vider et à profaner. Kairos Theodosian, lui, s’était établi dans la boutique d’un changeur de petite envergure. Quelqu’un dont le métier même consistait à échanger une monnaie contre une autre. Tout le pâté de maisons grouillait de soldats, ainsi que de gargouilles beaucoup plus discrètes ; cette rue, jadis sans doute insignifiante, était devenue le cœur de l’occupation de Rochelant par la Ligue. Ce choix n’avait aucun sens militaire, me dis-je. L’endroit était mal situé pour déployer des troupes ou envoyer des messagers, sans compter qu’il était entouré de boutiques très inflammables. Ce n’était pas non plus une question de prestige : le change n’était pas un métier particulièrement estimé. C’était un méchant qui faisait une plaisanterie que personne ne comprendrait peut-être jamais, défiant toute considération pratique simplement parce qu’il le pouvait. Les leçons de mon maître ne me seraient pas d’une grande utilité, conclus-je. Le Tyran était l’une des faces de la pièce qu’il avait passé sa vie à fondre, afin d’employer le métal à meilleur escient.
Noir ne faisait pas de marché avec les gens comme lui, ne négociait pas. Il les tuait aussi vite que possible pour limiter les dégâts collatéraux, puis arrachait jusqu’à la racine tout ce qui les avait engendrés, histoire de ne pas avoir à revenir dix ans plus tard pour recommencer. Je ne pouvais pas me permettre cette option ; il me faudrait donc m’y prendre autrement avec le fou. Je lançai Zombie au petit trot dans la rue, sous le regard attentif de rangées d’hommes d’armes lourdement équipés. Sous prétexte de repousser mes cheveux, je fis signe aux drows qui nous suivaient depuis les toits de rester en arrière. J’ignorais quelles défenses le Tyran avait préparées pour se sentir assez à l’aise pour me laisser entrer dans Rochelant, alors qu’il savait que j’arrivais avec une Andronike perchée sur l’épaule. Mieux valait ne pas les mettre à l’épreuve. Je gardai l’Archère et la déesse-corbeau à mes côtés jusqu’à ce qu’une officière montée vienne à notre rencontre, au bord même du périmètre défensif. Elle gardait son épée au fourreau, même si son expression laissait penser qu’elle aurait préféré s’en servir. Je m’arrêtai sans qu’on ait besoin de me le demander, et mes compagnes firent de même.
« Reine Catherine », lança-t-elle dans un miezan inférieur impeccable.
« C’est bien moi. Et vous êtes ? »
« Générale Basilia, répondit-elle. Votre venue était attendue. Le Tyran d’Héliké vous accorde un sauf-conduit en vertu de son décret. »
Son regard glissa vers Indrani et Andronike.
« À vous seule », précisa-t-elle avec insistance.
« Catherine, souffla l’Archère. C’est… »
« Il a besoin de moi vivante et sur le champ de bataille, répondis-je avec calme. Ce n’est pas ce genre de piège. »
« Tu n’en sais rien », insista-t-elle.
« La certitude est un luxe que je peux rarement m’offrir, dis-je. Si ça tourne mal, tu pourras te réjouir autant que tu veux. Andronike ? »
« Il ne m’échappera pas », déclara le corbeau en examinant le bureau de change.
« Ça me suffit », grognai-je.
Zombie reprit son avancée, et j’entrai dans l’antre du dragon. La Générale Basilia me lança un regard noir à mon passage. Quelqu’un n’était pas ravi qu’on me laisse entrer, de toute évidence. Je ne savais pas pourquoi elle se montrait si revêche : j’avais fait fusiller l’homme auquel son Tyran avait usurpé le trône, à l’époque où je n’étais encore que l’Écuyer. Cela aurait dû m’attirer un peu de sympathie, non ?Apparemment pas, pensai-je sèchement, tandis que je sentais son regard peser sur mon dos à mesure que j’avançais. Les protections magiques, épaisses et superposées, qui glissaient sur ma peau en y laissant un picotement distinct, montraient bien que la méfiance était de mise ce soir. Les soldats s’écartèrent avec une discipline silencieuse jusqu’à ce que j’atteigne les marches du bureau de change. Je m’appuyai sur mon bâton pour descendre de selle, en lâchant un juron étouffé. Un homme d’armes s’approcha pour prendre les rênes de Zombie, mais je claquai la langue, désapprobatrice.
« Je ne vous le conseille pas, dis-je. Il mord. »
Un effort de volonté fit découvrir les dents à mon cheval mort. Le soldat recula, une lueur de peur dans les yeux. J’avais assez traîné, alors je gravis les marches usées et franchis la porte déjà ouverte. L’intérieur était éclairé par des torches et des lumières magiques, ce qui me surprit presque. Je m’étais à moitié attendue à ce qu’une âme innocente serve de combustible. Un coup d’œil circulaire me suffit pour me faire une idée des lieux : une grande salle commune destinée aux échanges, avec un comptoir au fond, devant deux portes jumelles menant aux pièces de l’arrière-boutique. Quelques tapisseries à la mode des Villes Libres avaient été accrochées aux murs — la plupart représentaient Theodosius l’Inconquis —, mais la salle avait été presque entièrement dépouillée. Les ajouts récents n’en ressortaient que davantage : deux rangées de petites gargouilles tordues, certaines munies de trompettes, qui se tortillaient et bavardaient comme de la vermine. Entre elles, un tapis rouge menait à un trône littéralement posé sur le dos de quatre gargouilles à l’air pitoyable.
Le Tyran d’Héliké, Kairos Theodosian, y siégeait.
Si frêle, pensai-je. Ses cheveux bruns et bouclés et sa peau olive ne laissaient aucun doute sur ses origines, mais c’étaient de loin les traits les moins frappants du méchant. L’un de ses yeux était d’un rouge profond, comme si le sang s’y était infiltré, et son corps maladif semblait pouvoir être renversé par une bourrasque. Ses robes opulentes, d’un violet riche, étaient en partie recouvertes d’une longue bande de drap d’or qui lui tombait sur le devant. Elles avaient de larges manches, mais pas assez pour dissimuler le tremblement du bras qu’il gardait couvert. Il ne portait pas de couronne, mais jouait d’un air désinvolte avec un sceptre d’ivoire surmonté d’une tête de lion rugissant en or. Je sentais les enchantements qui s’en dégageaient, même de l’autre côté de la salle. Le Tyran me jeta un regard, son œil valide s’écarquilla, puis il fut pris de convulsions. Pendant un battement de cœur, je craignis que la Nuit ne l’eût blessé par quelque moyen. Mais ses soubresauts se muèrent en un rire tonitruant et sincère. Je clignai des yeux, interloquée. Je jetai un coup d’œil à la gargouille la plus proche, mais elle se contenta de me tirer la langue. Je lui décochai discrètement un coup de pied tandis que le Tyran continuait de rire à gorge déployée. Enfin, le méchant reprit le contrôle de lui-même et s’essuya les yeux du revers de mains tremblantes.
« Oh, voilà uneexcellenteplaisanterie, dit-il, avant de jeter un coup d’œil au sol. Tu ne déçois jamais. »
Je me raclai la gorge.
« Vous accepteriez de m’expliquer ? demandai-je.
Le Tyran me sourit comme un homme à qui les sourires venaient facilement et ne coûtaient pas grand-chose.
« Vous êtes si petite, dit Kairos Theodosian. C’est absolument délicieux. »
C’était un bon menteur, conclus-je, mais je n’étais pas dupe. Il avait appris quelque chose rien qu’en me regardant, et je n’avais aucune idée de quoi. Je remis la question à plus tard.
« Je parie que je pourrais quand même vous battre à la course », dis-je.
Son sourire s’élargit et il s’étala sans cérémonie sur son trône. Ce n’est qu’alors que je remarquai à quel point il était scandaleusement tape-à-l’œil. Et j’avais vécu dans la Tour ; je savais foutrement bien ce que ça voulait dire, tape-à-l’œil.
« Une paire d’infirmes couronnés qui courent dans les rues, médita-t-il avec entrain. Si on faisait payer les places, on pourrait se faire un sacré pactole. »
Soudain, il tressaillit.
« Ah, dit-il. Mais où sont mes manières ? Courtisans, annoncez notre invitée. »
À mon grand effroi, mêlé de fascination, les gargouilles à trompette levèrent leurs instruments et se mirent à souffler dedans. Le résultat fut mitigé, puisqu’à supposer qu’elles aient des poumons, ils étaient en pierre. Et que la plupart n’avaient pas de lèvres. Quand cette atrocité musicale s’acheva dans un couinement, le Tyran leva majestueusement la main.
« Reine Noire, je vous souhaite la bienvenue dans mon humble cour », proclama-t-il.
« L’honneur est pour moi, seigneur Tyran », répondis-je d’un ton monocorde.
« Je vous en prie, prenez place », fit-il d’un geste désinvolte.
Une gargouille qui se dandina jusqu’à moi, un siège moelleux posé sur la tête, traversa le tapis et le déposa derrière moi. Elle s’inclina dans un cliquetis, puis s’enfuit.
« Je vous remercie », dis-je.
J’examinai le siège avec méfiance. Aucune sorcellerie évidente. Je tâtonnai le coussin avec le séant, mais il ne semblait pas rempli de lames de rasoir rouillées ou de serpents venimeux. Je jetai un regard au Tyran et le trouvai en train d’observer mon bâton avec une attention soutenue. Eh bien, il n’y avait qu’un moyen d’en avoir le cœur net. Je m’assis. Le siège était un peu usé, mais ne semblait pas prêt à se retourner traîtreusement contre moi. Ma jambe douloureuse fut soulagée de pouvoir s’asseoir après cette longue chevauchée, et je laissai échapper un petit soupir de confort.
« Je me demande, dit le Tyran d’Héliké d’un ton désinvolte, si vous accepteriez de me dire qui cette chose est censée tuer. »
Je soutins son regard et me demandai si c’était mon imagination ou si son œil rouge l’était devenu un peu plus encore.
« Je ne vois pas de quoi vous parlez », mentis-je.
Il gloussa.
« Un bâton est une épée, une épée est une prière, sourit le Tyran. C’est un travail finement ouvragé. Plus patient que ne le laisserait croire votre réputation. »
Je haussai les épaules, prenant soin de ne pas laisser paraître à quel point son regard trop perspicace me rendait méfiante.
« Eh bien, j’ai récemment trouvé la religion, dis-je. On m’a dit que ça pouvait avoir un effet apaisant. »
« Vous semblez bien partie pour en assommer des gens », me félicita-t-il.
« Vous n’êtes pas en reste, souris-je. Votre homme, là-bas, est bien plus dangereux que cette Nuit au bout d’un bâton. Je ne suppose pas quevousme diriez qui elle est censée tuer ? »
Le Tyran bouda.
« Ça gâcherait tout le plaisir, dit-il. Et à quoi bon, si on ne s’amuse pas ? »
« Tiens, dis-je. Noir devaitvraimentvouloir vous tuer. »
« Inutile de tourner autour du pot, dit le Tyran avec amusement. Il est vivant et entre les mains du Pèlerin Gris. Quelque part en Iserre, la dernière fois que j’en ai entendu parler. Cet homme ne m’intéresse guère. »
J’avaisbien eu l’intention de lui soutirer des renseignements après avoir abordé le sujet, c’était vrai. Je plissai les yeux. Alors pourquoi me les livrait-il si librement ? Même en m’efforçant de rester concentrée, mon pouls s’accéléra. Il était vivant. Dieux, il était vivant. Je savais qu’il le serait, mais cela n’enlevait pas moins un poids de mes épaules.À moins que ce ne soit de la cruauté, pensai-je.À moins qu’il ne mente.Je gardai une voix posée.
« C’est un peu déstabilisant, pour une fois, de se retrouver de l’autre côté du chaos », dis-je.
« Je ne suis que l’humble serviteur de mon seigneur Hiérarque, m’assura pieusement le Tyran. Et vous n’avez pas à vous inquiéter : je ne mentirais pas à une amie aussi chère et proche. »
« Je n’en douterais jamais, mentis-je. Je vous considère vraiment comme un frère. »
Savait-il que j’étais orpheline ? À voir ses lèvres se retrousser, oui, sans le moindre doute.
« En tant qu’ami, repris-je, je voulais vous demander si vous répondriez à une question. »
« Toujours », jura le Tyran, la main sur le cœur.
Je haussai un sourcil.
« Sommes-nous en guerre ? demandai-je. J’entends des rumeurs inquiétantes à propos des soldats de la Ligue et des légionnaires. »
« Hélas, il y a eu quelques menus malentendus, soupira le Tyran. Votre Maréchale de Callow semble avoir pris notre curiosité pour un bataillon lourdement armé venu l’assassiner. »
« Les erreurs arrivent », dis-je en gardant mon calme.
Je dus faire un effort de volonté pour ne pas serrer mon bâton au point de le faire craquer. Ce petit monstre suffisant avait essayé de tuer Juniper.Ou bien il cherche à me déstabiliser, pensai-je. Le Theodosian affichait un sourire nonchalant, mais ses yeux ne m’avaient pas quittée. Je n’avais aucun contrôle ici, aucun véritable moyen de pression à utiliser contre lui. Voilà où j’avais fait fausse route, conclus-je : j’avais essayé de garder le contrôle. Il était impossible de gagner ce genre de partie contre un Tyran d’Héliké.
« Je ne vois qu’une solution, dis-je.
« Vraiment ? fit-il, son sourire plein d’attente.
Je lui rendis son sourire, large et amical, avec juste ce qu’il fallait d’innocence.
« Seriez-vous tenté par une alliance secrète ? proposai-je.
La surprise qui passa sur son visage, si fugace qu’elle s’effaça avant même d’être tout à fait visible, marqua le premier point que je remportai ce soir-là. Son sourire en réponse était empreint d’une malveillance réjouie. Vous voyez ? J’avais beau n’avoir fréquenté que des femmes ces dernières années, je savais toujours ce qui plaisait aux hommes : de sombres alliances militaires, à jeter au plus vite par-dessus bord au profit d’une trahison éhontée. Il fit pensivement tournoyer son sceptre, mais cela ne parvint guère à dissimuler son empressement.
« En tant qu’amie, Kairos Theodosian dit : je me sens tenu de vous avertir que des rumeurs courent depuis longtemps — elles sont entièrement infondées, je vous l’assure —, selon lesquelles je serais un scélérat perfide, si vous me pardonnez l’expression. »
Je feignis la surprise.
« Vous ? dis-je d’une voix à peine audible. Voilà qui me semble bien injuste. Enfin, j’ai fait fusiller votre neveu, et c’est lui qui me paraissait être le véritable méchant. »
« J’en ai entendu parler, médita le Tyran. Il n’y avait pas une bannière de trêve ? »
À proprement parler, non, mais les rumeurs ne s’étaient jamais embarrassées de ce détail.
« Pour ma défense, dis-je, il m’abel et bientraitée de sorcière. »
Il parut amusé.
« Ah, Dorian, dit affectueusement le méchant. Tu as toujours eu plus de poumons que de jugeote. »
« Je comprends que cela puisse vous faire hésiter, tout de même, méditai-je. Alors permettez-moi de vous rassurer : je n’ai absolument pas l’intention de révéler notre traité secret à la Première Princesse pour la forcer à s’allier à moi et à vous écraser sans pitié. »
Il éclata d’un rire sonore, le bras tremblant de façon incontrôlable sous ses robes.
« Vous mentez ? sourit le Tyran d’Héliké, dévoilant une rangée de dents nacrées et incurvées.
Je me penchai en avant.
« Je ne sais pas, dis-je. Est-ce le cas ? »
Un battement de cœur passa.
« Impossible à dire, répondit-il, l’air profondément ravi.
« Une base solide pour une alliance militaire, dis-je.
« La seule qui vaille, approuva joyeusement le méchant. Marché conclu, alors, Reine Noire. »
Il tapota doucement son sceptre contre son menton.
« Je suppose, dit le Tyran, que je devrais vous demander contre qui nous nous sommes alliés. »
Je m’adossai.
« Contre l’Intercession, pourrait-on dire. »
Il haussa les sourcils.
« Eh bien, eh bien, murmura-t-il. Quelqu’un a déterré des secrets. »
« Calernia regorge de tombes un peu moins profondes qu’elles ne devraient l’être, répondis-je. Et j’ai entendu dire que vous aviez des comptes à régler, tous les deux. »
« Elle manigance quelque chose de sacrément ambitieux, me dit le Tyran. Même moi, je n’en connais qu’une partie. »
« J’ai eu quelques aperçus de ses agissements, dis-je, mais pas de vue d’ensemble, pour ainsi dire. »
« Voilà, dit le méchant, un échange qui mérite d’être conclu. »
Je souris. Aussi dangereux qu’il fût de révéler quoi que ce soit à cet homme, j’avais plus besoin que je ne pouvais l’exprimer de comprendre, ne serait-ce qu’un peu, ce que tramait la Barde Vagabonde. Je pouvais discerner au moins vaguement les objectifs de tous les autres acteurs de la partie, mais l’Intercesseuse ? Elle demeurait à bien des égards une inconnue, et une inconnue qui avait trop de fers au feu pour qu’on la laissât agir à sa guise. Je n’avais pas la moindre confiance dans le Tyran d’Héliké, mais à ma connaissance, il était le seul homme vivant à avoir déjà dupé la Barde. S’il y avait quelqu’un qui pouvait m’être utile, c’était bien lui.
« Ah, mais avant que nous ne commencions à marchander, dit-il, j’ai une suggestion à vous faire en tant qu’allié le plus digne de confiance. Si vous me le permettez, Reine Noire ? »
« Appelez-moi Catherine, dis-je. Et je vous écoute. »
« Alors, vous devrez m’appeler Kairos, dit le Tyran. Avant de vous jeter dans les bras de notre chère Cordelia Hasenbach, je vous conseille d’examiner son petit plan dans le sud. Vous n’êtes pas la seule à déterrer des tombes, en quelque sorte. »
« Voilà qui est intéressant », dis-je d’un ton égal.
« On est en train de draguer quelque chose dans le lac Artoise, me confia Kairos, qui pourrait vous intéresser. »
« Et pourquoi donc ? demandai-je.
« On ne fait pas la guerre au même ennemi pendant des décennies sans finir par apprendre certaines de ses mauvaises habitudes, Catherine, dit le Tyran. »
C’était fâcheux, car je ne pouvais penser qu’à une seule personne contre laquelle la Première Princesse s’était battue aussi longtemps. Plus inquiétant encore, la dernière erreur que je pouvais imputer à l’Impératrice de l’Effroi Malicia était le Doom de Liesse. Si Cordelia Hasenbach comptait suivre la même voie, cette guerre allait devenir bien, bien pire. Je n’allais pas pour autant prendre Kairos au mot. Comme le sort de mon maître, c’était une autre vérité que je devais découvrir par moi-même. Je sortis ma pipe et la bourrai sous le regard réprobateur du Tyran ; une flamme noire lécha mes doigts juste assez longtemps pour l’allumer. Je secouai la main pour dissiper la chaleur persistante, puis tirai une longue bouffée. La feuille de réveil me réchauffa la gorge et je m’installai confortablement. Je soufflai un nuage de fumée âcre tandis que Kairos plissait le nez avec dégoût.
« Maintenant, souris-je. Je crois qu’il était question de marchander. »
Cette fois, l’œil devint d’un rouge plus profond ; il n’y avait aucun doute, ce n’était pas mon imagination.