Chapitre 303
« Je n’ai pas hérité d’un empire, mais d’une maison en flammes : restez dans le rang, ou nous brûlerons tous. »
– Première princesse Éloïse d’Aequitan
Il y avait peu de choses aussi frustrantes que de regarder quelque chose qu’on savait faire, qu’on avait déjà fait, et qu’on ne comprenait pourtant pas le moins du monde. La demi-page d’équations et de formules que j’avais demandé à Akua de noter pour moi en était l’exemple parfait. C’était une représentation concrète et mesurable de ce que je faisais lorsque je « passais le fil dans l’aiguille » à travers la Création pour ouvrir une porte. La première fois que j’y avais jeté un œil, ça n’avait été que du charabia, mais au moins, je croyais savoir pourquoi. Pour le dire franchement, il me manquait les outils nécessaires pour fabriquer les outils qui me donneraient une chance de fabriquer les outils qui me permettraient de comprendre ce qui se passait. Après tout, plus de neuf mages sur dix étaient incapables d’utiliser la Haute Arcane, voire même d’en comprendre les principes ; comme je ne possédais pas la moindre trace du Don, je n’avais jamais vraiment été en lice. Mais il s’agissait de nombres, alors je devais bien pouvoir en saisir une partie. Quelque chose qui me permettrait de m’appuyer sur autre chose que l’instinct et la puissance, parce qu’au fond ni l’un ni l’autre ne m’appartenait vraiment, et je n’avais pas oublié mes anciennes leçons. Le pouvoir emprunté finit toujours par se retourner contre celui qui l’utilise.
Alors je m’étais attelée à la tâche, avais rangé le vin et tenté de reprendre les choses depuis le début. Les bases mêmes de la sorcellerie trismégistane, qui, d’après la Diaboliste, reposait au moins sur des principes sous-jacents en grande partie observables, contrairement à la plupart des théories magiques. Certes, je n’avais pas de bibliothèque à piller, mais j’avais sous la main la Sahelian la plus distinguée et la plus redoutable depuis quelques siècles, dont je pouvais sonder l’esprit, ainsi que deux déesses en chair et en os perchées sur mes épaules. Toutes deux avaient été de grandes praticiennes avant de se résoudre à invoquer les puissances d’en Bas. Ça… ne se passait pas très bien. Non pas que mes préceptrices fussent incompétentes, loin de là. Aussi pénible que ce fût à admettre, Akua expliquait mieux les principes magiques en termes ordinaires que Masego ne l’avait jamais fait, ni ne le ferait probablement jamais. Quant aux Sœurs, elles pouvaient littéralement me montrer ce qu’elles voulaient dire. C’est juste que je n’avais pas le don pour ça. Ça ne me venait pas naturellement comme l’épée et les histoires. Même les langues — et les Dieux savaient que j’en avais appris un certain nombre depuis — m’étaient plus faciles à saisir. Pas faciles du tout, certes, mais avec du travail, même sans la béquille du premier aspect que j’avais jamais obtenu, je pouvais constater mes progrès.
Mais ça ? J’avais fini par mémoriser la table classique des éléments et la plupart des relations entre eux, mais hormis une révision de l’arithmétique, je n’avais pas tiré grand-chose de ces nouvelles études. Savoir nommer les limites de la sorcellerie et quelques lois fondamentales ne signifiait pas que je les comprenais, pas vraiment. Je pouvais citer des exemples passés où ces limites avaient été atteintes, mais il m’était sacrément difficile d’en déduire comment d’autres praticiens pourraient les atteindre à l’avenir. C’était comme avoir un guide de conversation dans une langue étrangère, puis se voir demander d’y rédiger un essai philosophique. La sorcellerie dépendait tellement du contexte, de longues années d’apprentissage et d’étude, et tout cela me manquait. Pour être franche, je n’étais pas sûre d’y parvenir un jour, ni que cela valût la peine d’y consacrer mon temps. En pratique, je tirais davantage d’un entraînement avec l’Archère que d’une heure passée à étudier la théorie des rituels. Je passai une main dans mes cheveux — détachés, pour une fois — et soupirai. La vérité déplaisante, c’était que si j’avais commencé ces études des années plus tôt, juste après être devenue Écuyer, j’aurais peut-être déjà obtenu des résultats utiles. Au lieu de ça, je dépendais des conseils et du savoir des autres.
Ce n’était pas nécessairement une mauvaise chose, me dis-je. Pas tout le temps. Mais j’avais récemment foncé tête baissée dans quelques situations bien sordides, par pure ignorance arrogante, et je ne pouvais pas compter sur mes amis pour m’en tirer à chaque fois. Pas face au genre d’adversaires qui m’attendaient. Il y avait des Héros contre lesquels je pourrais survivre en faisant des erreurs, mais ce n’était pas le cas de tous. Et les Héros passaient presque au second plan, comparés à l’antique créature qui marchait vers le sud à la tête de hordes de morts-vivants. Je rassemblai les quelques parchemins éparpillés sur ma table basse et les glissai dans ma sacoche, dont je refermai la boucle. Je tournais en rond sur les mêmes paragraphes depuis près d’une heure ; je n’avancerais plus aujourd’hui. Et puis, j’avais lancé un autre projet. L’Empire toujours ténébreux m’avait ouvert les yeux sur bien des choses : ma façon de combattre, et le choix de mes adversaires. Là-bas aussi, comme en sorcellerie, l’ignorance et l’imprudence avaient commencé à me coûter cher. Si je comptais prendre part aux guerres qui ravageaient la Principauté — et c’était le cas, c’était le seul moyen d’obtenir la signature des Accords de Liesse —, je ne pouvais pas débarquer comme une bagarreuse ivre et frapper tout ce qui bougeait.
Le Roi Mort était en marche, et cela changeait tout.
Je ne pouvais pas continuer à faire s’écrouler des pans entiers du paysage sur des armées alors que j’aurais bientôt besoin de ces mêmes armées pour marcher contre Keter. Non seulement j’affaiblissais la Grande Alliance dont j’avais besoin pour éviter qu’elle ne s’effondre, mais en plus, il y avait un risque bien réel que tous ceux que je tuais ici se relèvent un jour et combattent dans le camp adverse. Brûler les morts limiterait grandement l’éventail de nécromancie qu’on pourrait exercer sur eux, m’avait assuré la Diaboliste, mais n’empêcherait pas toute magie de fonctionner. Même une fosse commune remplie de cendres pouvait devenir une menace si l’Horreur Cachée mettait la main dessus. La diplomatie aurait été préférable, mais j’avais déjà essayé et mes jointures commençaient à saigner à force de me faire claquer la porte au nez. On m’avait nommée Archi-hérétique de l’Est ; si, à Callow, le titre avait suscité des émeutes indignées, il pèserait bien davantage aux yeux de la moitié occidentale de Calernia. Et le fait d’avoir été, dans les faits, élevée à la tête de la religion drow ne ferait qu’aggraver les choses ; on ne pourrait pas le garder secret très longtemps. Le seul moyen de faire asseoir les autres nations à la table des négociations, c’était de leur faire perdre la conviction qu’elles pouvaient vraiment me vaincre sans tout perdre.
Ce qui signifiait que je devrais tuer quelques personnes très puissantes avant la fin de l’année.
Le Pèlerin Gris ne pouvait pas en faire partie, parce que si je le tuais, le Dominion ne s’arrêterait qu’une fois que l’un de nous serait enterré en morceaux ou que leur pays ne serait plus qu’un tas de cendres. J’avais fait la paix avec cette idée. Je ne lui ferais jamais confiance, mais je pouvais travailler avec lui. La Sainte, en revanche ? Il me faudrait sa tête au bout d’une pique avant de pouvoir aller où que ce soit. Comme je doutais sérieusement qu’un mont entier, même lâché sur ce vieux monstre, suffise à la tuer, je devais préparer quelque chose qui y parviendrait. La voix au fond de ma tête, qui ressemblait à celle de mon père, me rappelait sans cesse que compter sur un artefact était le genre de sottise qui tuait les vilains, mais ce n’était pas ce que je faisais. Pas exactement. Je fabriquais un outil, comme un alchimiste gobelin fabriquerait des munitions. Mon épée et son fourreau étaient appuyés contre la table, là où je les avais posés après les avoir détachés de ma ceinture. Je me penchai pour les prendre. Cette lame n’était ni en acier gobelin, ni un éclat d’Hiver façonné. Avant que nous quittions l’Empire toujours ténébreux, alors que ma stratégie commençait à prendre forme, j’avais fait une demande à Sve Noc, et elle avait été exaucée.
Le fourreau était taillé dans l’obsidienne ; ses runes racontaient l’histoire d’une sotte jeune fille qui avait conclu un pacte avec des déesses-sœurs. Les caractères s’enroulaient autour d’autre chose, une déclaration d’intention : Reine Losara, Première sous la Nuit. Il y avait du pouvoir à graver la vérité dans la pierre, surtout quand on avait pris part à l’histoire qu’elle racontait. La lame n’avait pas quitté son fourreau depuis notre premier repos ; seule dépassait sa longue poignée d’onyx et d’améthyste. Ces derniers mois, j’avais appris à quoi servaient ces pierres. L’une absorbait le pouvoir, l’autre facilitait la communion et le lien avec le divin. Je refermai les doigts sur la poignée et fermai les yeux, prenant une profonde inspiration. La Nuit se glissa dans mes veines en réponse à mon appel, et je sentis le poids des corbeaux sur mes épaules. Elles approuvaient, mes déesses querelleuses. C’était loin d’être aussi rassurant qu’elles le croyaient. Je me concentrai, fis le vide dans mon esprit et…
… les pans de ma tente s’ouvrirent sans cérémonie.
« La Reine de Callow seule dans sa tente, en train de “manier son épée”, méditait l’Archère. Il y a forcément une blague à faire là-dessus. »
Je ravala une réplique irritée et rouvris les yeux. La Nuit se dissipa en fumée, me quittant, mais j’aurais bien assez de temps plus tard. En fait, chaque heure que je pourrais y consacrer.
« Je suppose que tu es entrée pour une raison ? » dis-je.
« Nos éclaireurs ont rapporté des nouvelles de Rochelant, et Rumena veut te voir, répondit-elle. »
Je grognai en guise de réponse et roulai l’épaule d’un air interrogateur. Le craquement qui s’ensuivit me rappela que rester assise par terre pendant des heures avait désormais de véritables conséquences physiques. Je posai la main sur la table pour me relever, puis m’arrêtai sous le regard amusé de l’Archère. Je me mordis la lèvre, puis fis de nouveau appel à la Nuit. L’obscurité s’amassa autour de l’épée et du fourreau comme des mouches autour du miel, vidant un instant l’intérieur de ma tente de la moindre parcelle d’ombre. J’entendis Komena rire à mon oreille, puis elle m’aida à façonner le pouvoir : le rendre stable et solide était toujours plus difficile que de simplement s’en emparer. Je m’appuyai sur le long bâton noueux d’ébène qui se trouvait maintenant dans ma main pour me remettre debout. Les yeux noisette d’Indrani m’observaient avec curiosité.
« Tu vas me dire de quoi il s’agissait ? demanda-t-elle d’un ton léger.
— Les conseillers ne servent à rien, dis-je, si je ne suis pas leurs conseils de temps en temps. »
« Ouh, mystérieux, approuva-t-elle. »
« Eh bien, je suis prêtresse, répliquai-je d’un ton traînant. Tu peux maintenant me conduire auprès de mon humble troupeau, ma chère. »
Elle sourit.
« Tu sais, dans les romances alamanes, il y a de très jolies illustrations de la tenue que devraient porter les Prêtresses maléfiques du Mal, m’informa l’Archère. »
Je levai les yeux au ciel et la devançai. Elle essayait toujours de me convaincre de porter des vêtements qui, par ce temps, m’auraient valu des engelures dans des endroits très mal placés. Lorsque nous arrivâmes à la tente du vieux drow grande gueule, toutefois, la bonne humeur s’évanouit. Rumena le Faiseur de tombes avait semblé imperturbable même lorsqu’il avait jeté son gant aux pieds, simultanément, du plus dangereux Puissant de la Cabale Longstride et de moi-même, alors que je maîtrisais l’Hiver à son apogée. Qu’il paraisse à présent quelque peu troublé en examinant la carte de Procer que nous avions prise à nos prisonniers levantins n’augurait rien de bon. Akua se prélassait déjà au fond de la tente, où il n’y avait personne d’autre qu’eux. Ce n’était guère surprenant : il faisait encore jour, et la plupart des drows n’étaient pas encore sortis de leur sommeil provoqué par l’aube. Le général jeta à peine un regard au bâton sur lequel je m’appuyais, mais je sentis le regard de la Diaboliste s’y attarder. Je ne croisai pas ses yeux et boitillai jusqu’à la place en face du vieux drow, qui m’avait saluée d’un simple hochement de tête. L’Archère se laissa tomber sans cérémonie à côté de moi, mais vu la flasque apparue comme par magie dans sa main, je doutais qu’elle prête beaucoup attention à la réunion.
« Fais ton rapport, dis-je simplement.
— Seigneur Ivah est revenu de Rochelant, répondit Rumena. La ville est déjà occupée. »
Je haussai un sourcil, et ma méfiance avec. Le fait que des humains en piétinent d’autres ne ferait pas sourciller le Faiseur de tombes : il y avait donc autre chose.
« Par qui ? demandai-je.
Akua s’éclaircit la gorge.
« Seigneur Ivah ne connaissait pas les bannières déployées, mais il en a donné des descriptions détaillées, dit l’ombre. Deux emblèmes flottent au vent : celui du Hiérarque de la Ligue des Cités libres et les armoiries personnelles des Théodosiens d’Héliké. »
Je tressaillis de surprise.
« Je croyais que le Hiérarque avait refusé d’avoir une bannière ? dis-je.
— C’est le cas, répondit Akua, amusée. C’est une toile vierge, donc encore plus facile à reconnaître de loin que des armoiries. »
Je réfléchis. La bannière personnelle du Hiérarque flotterait quoi qu’il en soit, puisqu’il était en théorie le commandant suprême des forces militaires de la Ligue ; elle ne nous apprenait donc pas grand-chose. La présence des couleurs familiales du Tyran n’était pas plus utile, malheureusement. Le vilain était une sorte de sac rempli de chats trempés et furieux, alors il fallait s’attendre à des manigances. Mais rien de tout cela n’expliquait pourquoi Rumena semblait troublé.
« Il y a autre chose, affirmai-je, sans que ce soit une question.
— Comme aucun campement militaire ne se trouvait devant les murs et qu’il n’y avait aucune sentinelle visible, Seigneur Ivah s’est infiltré dans la ville, dit Rumena. Les humains qui s’y trouvent semblent être devenus fous. »
« Définis “fous”, dis-je.
Akua prit la parole.
« Il semble qu’une révolte soit en cours, dit-elle. Les citoyens forment des tribunaux et tuent des fonctionnaires et des notables après des procès publics, sous la supervision de soldats hélikéens. »
Je clignai des yeux.
« Supervision, répétai-je lentement. Ils ne les y forcent pas ? »
« Seigneur Ivah a dit qu’il avait ressenti l’envie de participer à ces “procès”, intervint le général Rumena. Et que cette envie s’était intensifiée à mesure qu’il restait dans la ville. C’est… inhabituel. Même si cela s’est produit sous le regard du soleil, je ne connais aucun précédent d’une telle influence sur les nôtres. »
Je sentis des serres s’enfoncer douloureusement dans mes épaules et grimaçai. Les Sœurs n’appréciaient pas que quelqu’un tente de manipuler l’esprit de l’un des leurs, même s’il avait choisi de se mettre à mon service.
« Un aspect, tu crois ? demandai-je à Akua.
— Difficile à dire sans examiner la situation de plus près, reconnut-elle. La manipulation à grande échelle des esprits par un rituel n’est pas sans précédent : l’Empereur de l’Effroi Impérieux a un jour contraint une armée entière à se suicider. Mais l’affrontement du Seigneur Charogne avec les forces d’Héliké a dû tuer une bonne partie de leurs praticiens les plus talentueux. Je ne suis pas certaine qu’ils soient encore capables d’un tel rituel. Pas directement. »
Elle marqua une pause.
« Il reste, bien sûr, une autre possibilité, poursuivit la Diaboliste. Lier une entité capable d’exercer une telle influence nécessiterait moins de mages, mais présenterait des risques considérables. »
Je fermai les yeux et comptai jusqu’à dix.
« Dites-moi que personne n’a invoqué un putain de démon au beau milieu d’une guerre continentale, demandai-je.
— Personne n’a invoqué un putain de démon au beau milieu d’une guerre continentale, répondit Indrani avec entrain, la voix légèrement pâteuse. »
Je fis comme si je n’avais rien entendu, pour le bien de tout le monde.
« Akua ? insistai-je.
— En d’autres temps, j’aurais parié que seul le Magistère stygien tout entier aurait pu atteindre un tel niveau de diablerie, finit par dire l’ombre. Mais le Tyran d’Héliké s’est révélé… étonnamment bien renseigné. Je n’écarterais pas cette possibilité d’emblée. »
Je serrai les doigts en poing jusqu’à ce que mes jointures blanchissent. De toutes les choses stupidement dangereuses à faire… Si un démon échappait à tout contrôle alors qu’autant d’armées se trouvaient dans la région, les dégâts pourraient être… vertigineux. Nous pourrions perdre tout le centre de Procer en un mois, si les choses tournaient mal, et quand la poussière retomberait, la lutte finale pour la domination de Calernia opposerait des pantins corrompus par les démons aux armées des morts. Où étaient les putains de Héros quand on avait vraiment besoin d’eux ? Une bande entière avait bien trouvé le moyen de se pointer à la bataille des Camps, mais ça ne méritait donc pas leur attention ? Je me forçai à me calmer. La colère rendait la pensée confuse. Nous n’avions aucune certitude qu’il s’agissait d’un démon. Ça pouvait être un aspect, un rituel ou une centaine d’astuces dont je n’avais jamais entendu parler. Nous nous préparerions au pire, mais je ne me laisserais pas enfermer dans l’idée que c’était forcément ce qui se passait.
« Très bien, dis-je en expirant longuement. Il nous faut revoir notre approche.
— Comment ? demanda le général Rumena.
— Si le Tyran s’en prend à Procer avec sa sorcellerie ou son Nom, nous laissons faire, dis-je à contrecœur. Je ne déclencherai pas une guerre contre la Ligue pour ça, aussi pénible que soit cette réalité. »
« Si notre hypothèse est juste et que les “légionnaires” que la Ligue aurait affrontés en escarmouche sont bien l’Armée de Callow, nous sommes peut-être déjà en guerre contre elle, fit remarquer Akua.
— Nous n’en sommes pas sûrs, dis-je. Ça correspond, et mon instinct me dit que Juniper est là-bas, mais je ne vais pas agir sur la seule base de ça. Il pourrait s’agir de déserteurs de l’armée du maréchal Grem, ou d’une force qu’il a envoyée en raid. Ce pourrait être une manœuvre, si quelqu’un savait que nous arrivions, pour nous pousser à déclencher précisément cette guerre. Et même si c’était Juniper, nous ignorons dans quel contexte ont eu lieu ces escarmouches — notez bien qu’il s’agissait d’escarmouches, pas d’une bataille rangée. »
« Tu ne le crois pas vraiment, dit l’ombre.
— Ce que je crois n’a aucune importance, répliquai-je sèchement. Il y a trop en jeu pour prendre des décisions hâtives, et trop de choses que nous ignorons vraiment. Quelqu’un a mis ce jeu en place, Diaboliste, et tant que nous ne saurons pas qui, je ne chercherai pas querelle à qui que ce soit sans y être obligée. »
Le silence retomba, et Akua se contenta d’incliner la tête en signe de déférence.
« Et si ce n’est pas ça ? demanda nonchalamment l’Archère. Je veux dire, si ce n’est ni de la magie ni un aspect. »
Je posai une main sur la table basse et sentis sa surface lisse et fraîche sous la chaleur de ma peau.
« Confinement, dis-je à voix basse. Surveillance. Et ensuite, si nécessaire, nous les purgerons tous. »
Je ne laisserais pas un démon sévir aussi près d’autant d’armées et de Personnages nommés. Je ne laisserais pas non plus le Tyran manier un outil aussi dangereux alors qu’il se trouvait à proximité de ces deux éléments : ce serait peut-être encore plus dangereux. Si la ville ne pouvait être sauvée, je la verrais réduite en cendres. C’était la chose la plus proche de la clémence que je pouvais encore offrir. Les Accords de Liesse interdiraient l’invocation de démons en toutes circonstances, songeai-je avec irritation, même si cela ne signifiait rien tant qu’ils n’étaient pas signés. Usage autorisé des entités non créationnelles et circonstances afférentes. Une section entière du traité était consacrée à ce genre de choses. Vu ce qu’elle prévoyait pour les anges, certaines personnes ne l’apprécieraient guère ; d’autres seraient tout aussi mécontentes des clauses concernant les diables.
Je n’aurais aucun scrupule à imposer par l’épée le plus élémentaire bon sens à ce continent avant même que les Accords ne soient signés, si la situation l’exigeait.
« Alors vous voulez que nous nous préparions au combat, dit le général Rumena d’un ton neutre.
— Vous avez vos ordres, Faiseur de tombes, dis-je.
Un murmure de pouvoir parcourut la tente, accompagné du poids fantôme des corbeaux sur mes épaules. Le vieux drow vit les Sœurs se manifester et inclina aussitôt la tête.
« À vos ordres, Première sous la Nuit, répondit-il. Je commence les préparatifs sur-le-champ. »
Le poids disparut aussi vite qu’il était venu, et je laissai le général quitter la tente sans ajouter un mot. Mon regard se posa sur la carte, sur les petits pions disposés dessus. Nous n’étions plus qu’à une journée de marche de Rochelant et de ce qui nous y attendait. Nous aurions bientôt des réponses.
« Si ce n’est pas un démon, dit soudain Akua, rompant le silence. Si le royaume de Callow n’est pas en guerre contre la Ligue… alors une occasion pourrait se présenter. »
Je ramassai le pion noir qui représentait notre armée et le fis tourner distraitement entre mes doigts. Mon regard resta fixé sur les frontières et les villes de la Principauté de Procer tracées à l’encre, ainsi que sur les quelques pions colorés qui marquaient les forces dont nous connaissions l’existence : les deux armées du Dominion, les renforts procerans dont on disait qu’ils venaient de Salia, le théâtre d’opérations le plus probable des Légions sous les ordres du maréchal Grem, l’endroit où nous pensions trouver les armées de la Ligue — qu’il faudrait réévaluer — et, tout au sud, l’armée frontalière du Premier Prince, dupée et qui se hâtait désespérément de regagner une position stratégique. L’interrogatoire minutieux des éclaireurs levantins nous avait apporté plus d’informations que prévu, même si beaucoup n’étaient que des rumeurs.
« Tu veux conclure un accord avec le Tyran d’Héliké, ricana Indrani. Parce que ça, c’est sûr que ça va bien se terminer. »
« Une alliance entre Callow et la Ligue à elle seule forcerait la Grande Alliance à s’asseoir à la table des négociations, fit remarquer l’ombre. L’Empire toujours ténébreux ferait encore pencher la balance. À certains égards, nous représenterions une menace existentielle du même ordre que le Roi Mort. L’alliance n’aurait pas besoin de durer éternellement pour nous permettre d’obtenir des concessions. »
Il y avait là quelque part une logique, me dis-je. À première vue, tout cela ressemblait à un chaos sanglant, mais j’avais déjà fait la guerre et quelque chose dans cette affaire me hérissait le poil. Quelqu’un avait contribué à déclencher la tempête, et cela signifiait que quelqu’un en tirerait profit. Malicia m’avait dit un jour que, pour échafauder un plan, il fallait d’abord réfléchir au résultat souhaité. Elle était bien meilleure que moi à ce jeu, mais cette leçon pouvait tout de même m’être utile : que cherchaient les acteurs d’Iserre ? La Grande Alliance voulait écraser l’invasion au plus vite avant d’envoyer toutes ses forces vers le nord. Si l’on en jugeait par leur marche vers le nord, les Légions de la Terreur voulaient emprunter le passage septentrional pour se replier vers Callow. La Ligue était l’entité la plus imprévisible. Elle avait deux têtes, le Hiérarque et le Tyran, et il était difficile de savoir qui tenait vraiment les rênes. À supposer que quelqu’un les tienne. S’ils avaient voulu conquérir des territoires, songeai-je, ils ne seraient pas remontés si loin vers le nord si tôt. Il aurait été plus logique d’écraser l’armée frontalière procerane à Tenerife, puis d’occuper rapidement quelques principautés méridionales pendant que la Principauté était forcée de s’occuper d’autres menaces en plein cœur de ses terres. Au lieu de ça, ils s’étaient mêlés à la danse complexe qui se jouait à Iserre.
« Le problème, c’est qu’à un moment ou à un autre, nous nous retrouverons à la même table que le Tyran, dit Indrani. C’est comme jeter des cruches d’huile sur un feu de joie, Akua. Il va baiser quelqu’un avant la fin de la conférence, et ce pourrait bien être nous. »
Retirez les forces de la Ligue d’Iserre, et qu’obtient-on ? Dix-huit mille vétérans sous les ordres de Grem, mon expédition méridionale de cinquante mille hommes et peut-être une partie de l’Armée de Callow. Toutes ces forces s’uniraient en une seule armée face à un ennemi extérieur. En face, une armée de renforts venue de Salia, qui devrait compter au moins trente mille hommes pour qu’on la jette dans la mêlée ; quatre-vingt mille hommes du Dominion, répartis en deux armées ; et peut-être — même si, pour être honnête, il y avait peu de chances —, cette armée de vingt mille hommes de Tenerife, qui arriverait à temps pour participer aux combats. Je doutais que quiconque, dans la Ligue, ait pu prévoir le genre d’armée avec laquelle je reviendrais, mais ils avaient peut-être parié à l’aveugle que je reviendrais avec une armée, quelle qu’elle soit. Pour résumer grossièrement, l’Est contre l’Ouest : la Grande Alliance nous dépassait en nombre. Nos soldats seraient meilleurs, toutefois, et, à moins que les Héros n’interviennent, nous serions les seuls Personnages nommés sur le champ de bataille. Si nous ne parvenions pas à conclure une trêve, un affrontement d’une ampleur colossale aurait lieu, et l’une des coalitions en sortirait brisée. Mais si l’on remettait les forces de la Ligue dans l’équation, la différence sautait aux yeux. Comme l’avait fait remarquer Indrani quelques jours plus tôt, aucune coalition ne pouvait se permettre un affrontement de cette ampleur : chacune risquait de voir le Tyran lui tomber dans le dos pendant qu’elle serait occupée.
Je conclus que ce n’était pas le jeu du Hiérarque. À moins que cet homme ne dissimule un esprit profondément retors et un grand sens politique derrière ses lettres décousues, tout en menant les meilleurs esprits du continent — et moi avec — comme à la baguette, ce n’était pas son œuvre. C’était le Tyran d’Héliké qui tirait les ficelles. Personne ne peut conclure d’accord avec la Ligue, parce que le fou qui la dirige refusera par principe d’en conclure un, pensai-je. Et si les Yeux de l’Empire disaient vrai, c’était le Tyran qui avait fait élire le Hiérarque en premier lieu. Ça ne ressemblait pas à une coïncidence. Je refermai la main sur le pion que je faisais tourner, puis le tapotai distraitement contre la table.
« Mais si tu essaies d’empêcher qu’un camp soit anéanti, murmurai-je, pourquoi attiser le conflit ? »
Si l’objectif était d’empêcher l’Est et l’Ouest de s’entretuer au point que personne ne puisse s’opposer au Roi Mort, alors continuer à semer le chaos à Iserre irait à l’encontre de cette logique. Or c’était exactement ce qu’il faisait, si ce qui se passait à Rochelant correspondait à ce qu’on m’avait décrit. À moins que la guerre ne lui importe vraiment pas, songeai-je. Parce que la guerre n’est qu’un moyen d’obtenir quelque chose, et que le vainqueur importe peu, du moment qu’il ne gagne pas trop tôt. Mais si c’était vraiment le cas…
« Catherine ? dit Akua.
Je relevai la tête. Je ne m’en étais pas rendu compte, mais le silence s’était abattu sur la tente.
« Faites revenir Rumena, ordonnai-je. Il n’y aura pas de démon à Rochelant. Je me rendrai en ville avec une petite escorte, tandis que l’armée en dessous devra aller ailleurs. Et vite.
— Et qu’est-ce que tu comptes y faire ? demanda Indrani.
Ça ne lui avait même pas traversé l’esprit, me dis-je avec affection, qu’elle ne viendrait pas.
« Rendre visite à mon éternel ami, dis-je. Pour découvrir ce qu’il veut exactement à ce point de Cordelia Hasenbach. »