Chapitre 301
« Mon fils, je t’offre le plus grand cadeau qu’un souverain puisse faire à un autre : un prédécesseur universellement détesté. »
— Extrait du fameux « Testament sensé » de Basilea Chrysanthe de Nicae
Quand j’étais enfant, j’adorais l’hiver à Laure.
Bien sûr, il arrivait que le prix du charbon et du bois de chauffage grimpe, obligeant la Matriarche à faire des économies, mais en règle générale, je pouvais profiter de la neige dans les rues tout en sachant qu’une maison bien chaude m’attendait. Il ne fallait que quelques heures pour que ce manteau pâle se transforme en bouillie ou en saleté, mais avant ça, on avait largement le temps de s’amuser. Un jour, on avait construit un fort dans les marches de la vieille maison du fabricant de hachoirs, en ruine, et bombardé de boules de neige tous les passants pendant presque tout l’après-midi. Ça s’était terminé quand on avait visé par erreur un mage de légion taghréen plutôt qu’un marchand de Liessen. Heureusement, l’homme avait été plus amusé que fâché et, au lieu de nous passer un savon, il avait utilisé la sorcellerie pour soulever la moitié de notre fichu fort et nous la faire retomber sur la tête. On s’était tous enfuis en hurlant dans les rues, trempés de neige et le visage rouge, tandis qu’il riait à gorge déployée. Dieux, quel âge avais-je ? Sept, huit ans ? De nos jours, je me souvenais à peine de cette époque, mais ce souvenir d’un après-midi d’hiver ensoleillé aurait tout aussi bien pu être gravé dans mes yeux. La Matriarche nous avait vertement réprimandés d’être rentrés à l’orphelinat trempés jusqu’aux os, mais j’étais presque sûre qu’elle avait caché un sourire.
Il m’avait fallu longtemps pour comprendre la chance que j’avais eue d’avoir une enfance comme celle-là. Bien sûr, on avait des leçons, des couvre-feux et parfois des semaines de vaches maigres, mais les orphelinats callowans étaient financés par la Tour. L’argent continuait d’arriver, et nous étions protégés, d’une façon assez abstraite. Tout le monde savait que les orphelinats étaient une idée du Chevalier Noir en personne, et l’ombre que projetait le mécontentement de mon maître me semblait alors immense, comme celle d’un géant. C’était plus facile, non ? Quand tout paraissait si grand et si simple, et que pour changer les choses, il suffisait de grimper au sommet. Ennemi et allié, victoire et défaite. Cette nuit-là, j’avais ramassé le couteau en croyant être assez maligne pour voir au-delà de cette façade en noir et blanc, mais je n’avais fait qu’en gratter la surface. Parfois, il se produisait des choses trop compliquées, aux conséquences trop vastes, pour qu’on puisse les appeler clairement une victoire ou une défaite. Parfois, on pouvait haïr ceux avec qui l’on avait le plus besoin de joindre les mains, et aimer ceux qui menaçaient le plus nos désirs les plus chers. Mon regard se posa sur une haute silhouette au loin, qui foulait la neige sans y laisser de trace. Elle me tournait le dos, m’empêchant d’apercevoir ses yeux dorés, mais il était impossible de la confondre avec quelqu’un d’autre.
Parfois, on pouvait s’attacher à quelqu’un sans pouvoir lui pardonner, et sans jamais le pouvoir.
Je laissai échapper un souffle de buée et le regardai s’élever. Ça me démangeait de sortir ma pipe, même si j’hésitais tout autant à retirer mes gants et à plonger la main sous ma cape pour m’adonner à mon petit vice. La nuit était froide, et l’aube ne se lèverait pas avant plusieurs heures. J’aurais pu puiser dans la Nuit pour me réchauffer les os — ou, plus exactement, chasser le froid —, mais une part tordue de moi aimait en sentir la morsure. Il n’y avait pas si longtemps, je n’aurais été qu’une couleur délavée de plus, une absence de sensation de plus, léchant la chose qui faisait office de corps. La lune au-dessus de nous était voilée par les nuages, mais sa lumière filtrait. Assez pour que je voie les corbeaux fendre l’obscurité, silhouettes emplumées de Nuit battant des ailes dans un silence absolu. Je plongeai un doigt dans le pouvoir que les Sœurs m’avaient ouvert, aiguisai ma vue l’espace d’un battement de cœur et aperçus du rouge sur les serres de l’une d’elles. Elles avaient tué, cette nuit. Si tout ce qu’il leur faut pour leur autel, c’est un lapin de temps en temps, je peux m’en accommoder. Elles descendirent presque en piqué, mais ne me firent pas vaciller en se posant sur mes épaules. Elles avaient gardé leurs serres rentrées et, étant faites de Nuit, ne pesaient presque rien, à moins de le vouloir. Je resserrai ma cape autour de mes épaules et lançai un regard lourd de sens à la suite de drow qui m’escortait. Les guerriers s’inclinèrent profondément, puis se dispersèrent dans le paysage enneigé.
« Rochelant, dit Komena d’une voix étrangement humaine, jaillissant de sa gorge de corbeau. »
« Il y aura du sang, dit Andronike. »
N’y en avait-il pas toujours ? Les victoires sans tache n’étaient pas dans mes habitudes.
« Aussi peu que possible, dis-je. Nous venons chercher des informations, pas conquérir. »
Le rire de Komena-corbeau ressemblait à un croassement, et nous savions toutes deux qu’elle le faisait exprès.
« Ainsi parle la catastrophe errante, dit Andronike. »
J’aurais pu lui répondre par une pique, mais la conversation à la taverne m’avait mis de mauvaise humeur et la marche dans le froid n’avait rien arrangé. Je me contentai de grogner sans un mot.
« Quelle humeur changeante, me reprocha Komena. N’est-ce pas ce genre d’échange de bons mots que tu nous as dit de pratiquer ? Pourquoi te dérober, maintenant ? »
« Je maintiens ce que j’ai dit, répondis-je. Vous voulez garder les pieds sur terre ? Parlez aux gens autrement qu’en priant ou en donnant des ordres. Mes amis m’ont servi d’ancre quand j’étais plongée au cœur de l’Hiver. »
« L’amitié, dit Andronike d’un ton quelque peu sceptique. Un concept humain, étranger aux Premiers-nés. Les intérêts communs ne durent jamais. »
« Ouais, je ne retiens pas vraiment mon souffle en espérant que vous vous mettiez à vous sentir toutes guillerettes, soupirai-je. Ce n’est pas le sujet. »
« Imprécis, nota Komena. Développe. »
« Les plaisanteries sont informelles, dis-je. Elles mettent les deux personnes sur un pied d’égalité, ne serait-ce que le temps de l’échange. Et pour vous deux, c’est encore plus important, parce que pour être seulement passables, il y a beaucoup de choses à saisir : la situation, le moment, les limites qu’on peut ou non franchir. Ça vous oblige à penser comme une personne pendant que vous le faites. »
« Cela ne changera pas ce que nous sommes, dit Andronike. »
« Personne ne le peut, répondis-je. Ce qu’on peut faire, c’est s’assurer que vous comprenez toujours ce qu’est un mortel. Que vous ne vous éloigniez pas tant de la réalité que vous finissiez par marcher droit au bord du précipice. »
Un long silence s’installa, que seul le crissement de mes bottes dans la neige venait rompre.
« Tu as des relations sexuelles avec ta subordonnée, ce qui est drôle pour des raisons obscures, tenta Komena. »
Je fermai les yeux et comptai jusqu’à cinq. Au moins, elle essaie, me dis-je.
« On va, euh… continuer à travailler là-dessus, marmonnai-je. »
Je jetai un coup d’œil à Andronike-corbeau, mais elle ne me sortit pas une autre tentative d’humour drow. Enfin, peut-être que ma réaction à sa sœur l’avait découragée. La silhouette divine en forme de corbeau se tourna vers moi, indignée, pour mon plus grand amusement. Oui, clairement, elle était au-dessus de ces sentiments mesquins. Non, je ne pensais pas ça uniquement pour l’apaiser. J’étouffai mon rire dans mes gants. Le léger regain de bonne humeur s’évanouit dès que la distraction prit fin. J’étais dans le noir, à plus d’un titre. Et certaines des choses qui m’échappaient comptaient plus à mes yeux que d’autres. J’hésitai, les doigts se crispant puis se relâchant.
« Demande, dit Andronike. »
« Depuis que vous avez dévoré l’Hiver, dis-je, vos… capacités se sont accrues. »
« Au-delà de ta compréhension, dit Komena. Même si la barre n’est pas bien haute. »
Ce n’était pas mal, remarquai-je. Les insultes lui venaient bien plus facilement que l’humour, ce qui n’était pas très surprenant. Je me raclai la gorge.
« Pourriez-vous découvrir si quelqu’un est mort ou non ? demandai-je à voix basse. »
« Oui, répondit Andronike-corbeau. »
Mais le feraient-elles ?
« Non, dit Komena-corbeau. »
« Je sais que ça comporte des risques, dis-je. »
« Tu nous en as toi-même averties, dit Andronike. »
« Si vous vous mettez à déchaîner votre apothéose à la surface, quelque chose de beaucoup plus ancien et de plus méchant ne manquera pas de vous rendre la pareille. Cette histoire ne se terminera pas bien pour vous, dit Komena en prenant ma voix, l’imitant à la perfection d’une façon glaçante. »
Mes gants de cuir crissèrent lorsque je refermai les doigts en poing.
« Il y a des raisons stratégiques pour lesquelles cette information serait importante, dis-je. »
« Pas suffisamment pour justifier le risque de provoquer une entité à notre mesure, dit Andronike-corbeau. Tu le sais. »
« Les sentiments sont inconvenants, dit Komena-corbeau. »
« Ne faites pas ça, lançai-je sèchement. »
Elles s’immobilisèrent un instant. Elles n’avaient pas l’habitude, me dis-je, qu’on leur parle de cette façon. Et nous savions toutes que la part de leur pouvoir qu’elles m’avaient confiée suffisait à me tuer si elles le souhaitaient — ma meilleure défense contre elles m’avait d’ailleurs été accordée par leur faveur. Mais je ne me tairais pas. C’était tout le but de ma nomination comme héraut, Première sous la Nuit : avoir quelqu’un qui n’avait pas été élevée à les vénérer pour leur tenir tête, les forcer à remettre en question leurs convictions. Elles n’étaient pas toujours d’accord avec moi, et souvent ne l’étaient pas. Mais, tout à fait indépendamment de notre alliance militaire et de l’autorité diplomatique qu’elles m’avaient accordée, c’était là le véritable fondement de notre entente. « Même un chat peut regarder un roi », disait un vieux proverbe callowan. Le jeu de mots malheureux me fit grincer des dents, mais l’expression convenait assez bien. Ma fichue mission était de les contredire sans édulcorer mes propos.
« Il n’y a rien de mal à ressentir les choses, dis-je. Si vous écartez ça, votre regard se déforme. Ce ne sont pas les seuls éléments à prendre en considération, et souvent même pas les plus importants, mais ils comptent. La logique seule mène à des fins atroces, parce que vous avez affaire à des gens, pas à des statues. Si vous éliminez cet élément pour vous croire clairvoyantes et supérieures, vous allez vous tirer dans le pied encore et encore. »
« Ton ton, dit Andronike. »
« Est exactement celui qu’il faut, répondis-je sans ciller. Si tu as raison et que ton point de vue est juste, avance tes arguments. Si tout ce que tu peux contester, c’est ma façon de parler, tu ferais peut-être mieux de réfléchir au lieu d’essayer de me faire la leçon. »
Ça ne leur plut pas, mais ce n’était pas censé leur plaire.
« Tu nous as donné ce que tu avais promis, concéda Komena-corbeau. Pourtant, notre refus demeure. Trouve un autre moyen. »
Je le ferais dès que possible. Une tempête se préparait à Iserre, et je soupçonnais Noir d’avoir une meilleure idée que la plupart des gens de ce qui se tramait vraiment. C’était la seule personne en qui j’avais confiance à avoir déjà parlé à la fois au Hiérarque et au Tyran d’Héliké, aussi étrange que fût la nature de cette confiance. Je fais confiance aux gens pour agir conformément à leur nature, avait dit Malicia un jour. Une façon de penser des Terres désolées, mais il y avait du vrai là-dedans. Je restai seule avec les corbeaux qui n’en étaient pas sur le long chemin, ensevelie dans le silence jusqu’à l’aube.
« C’est une faiblesse dangereuse, dit Akua. Mais, j’imagine, inévitable à certains égards. Le pouvoir a toujours un prix. »
Le soleil avait commencé à dépasser l’horizon et, avec la lumière du matin, une sorte de frisson avait parcouru cinquante mille drow. Des tentes avaient été dressées à la hâte et mon armée s’y était abritée avant même que l’aube ait fini de poindre. Les sentinelles contraintes de rester au soleil avaient d’abord fait bouillir de l’eau pour préparer des décoctions d’herbes qui les aideraient à rester éveillées malgré la vague soudaine de fatigue. J’avais appris que l’aube était le moment où le pouvoir de Sve Noc atteignait son point le plus bas. J’aurais pensé que c’était midi, mais Akua m’avait fourni une explication compliquée sur les raisons du contraire, que je n’avais pas comprise deux fois avant de lui demander de la simplifier. Elle l’avait alors formulée de manière à ce que je puisse la saisir : l’aube était la mort de la nuit. En tant que concept métaphysique, cela pesait davantage que le reste. Pour une raison quelconque, il fallait apparemment avoir lu beaucoup de livres — ce que je n’avais certainement pas fait — pour que ça devienne une logique limpide et évidente. La tente où elle me tenait compagnie était ouverte à l’avant, mais ses épais murs de lin coupaient bien les pires bourrasques. L’attente en devenait supportable, même si j’envisageais sérieusement de faire une sieste.
« C’est une contrainte, dis-je. »
« Étonnamment légère, rétorqua la Diaboliste. Ils sont toujours capables physiquement, après tout. Ils sont simplement privés temporairement de leur accès à la Nuit. »
« Ils vont aussi dormir comme des masses pendant quelques heures, grognai-je. C’est la recette parfaite pour une attaque matinale, et tu le sais. »
Le passage de la nuit à l’aube épuisait les corps drow et empêchait, dans les faits, le corps expéditionnaire d’être en état de combattre pendant au moins trois ou quatre heures. Ils seraient aussi fatigués le reste de la journée et resteraient de fragiles petits mortels si je ne les laissais pas dormir un peu plus longtemps, même si je pouvais au moins repousser ça plus tard dans la journée. Bien sûr, les autres armées aussi devaient dormir. Mais devoir le faire à heure fixe était un handicap, et il serait impossible de garder ça secret éternellement. Dès que nous commencerions à opérer près d’autres armées, des cavaliers et des éclaireurs nous surveilleraient en permanence ; et, malgré le plaisir que j’avais à insulter la royauté procerane, elle n’était pas incapable de reconnaître des schémas élémentaires.
« D’où la priorité que constitue toujours notre alliance avec les Légions de la Terreur, dit Akua. Cinquante mille guerriers guidés par des Puissants, capables d’opérer sans faille dans l’obscurité, ne sont pas à prendre à la légère. Et un camp fortifié tenu par des légionnaires nous permettrait d’exploiter cet avantage sans relâche. »
« Tant que nous n’aurons pas d’alliés, occuper quoi que ce soit de concret sera difficile, lui rappelai-je. Prendre un endroit de nuit sera assez facile. Le tenir pendant la journée, c’est une autre histoire. »
« Par chance, l’occupation n’est pas notre objectif, répondit Akua avec sérénité. »
Et puis j’avais encore quelques cartes à jouer si les choses tournaient mal, même si la présence de Héros rendrait l’affaire incertaine. C’était souvent leur effet. Au moins, le Roi Mort devrait en occuper un bon nombre et me les tenir à distance dans un avenir prévisible. Je jetai un regard vers mon lit, qui n’était guère qu’un tas de couvertures et d’inexplicables coussins plats, puis renonçai enfin à l’idée d’une grasse matinée. Peut-être après avoir dénoué un peu les tensions dans mon corps. Je me levai en grognant, refusai sèchement la main tendue par Akua et rebouclai mon fourreau à ma ceinture.
« Qui est de garde, déjà ? demandai-je à l’ombre. »
« Lord Ivah, répondit-elle. »
Ivah, tiens. Ça faisait un moment que nous n’avions pas vraiment discuté. Contrairement à certains membres de la Pairie, qui semblaient gênés d’obéir encore si facilement à mes ordres et se faisaient donc rares, mon ancien guide était resté dans les parages. Malheureusement, c’était aussi un éclaireur de talent, qu’on envoyait souvent en avant de l’armée expéditionnaire. Autant profiter de l’occasion aujourd’hui ; je ne savais pas combien de temps il faudrait attendre la prochaine. Même si j’étais plus haut que le Général Rumena dans la hiérarchie de l’Empire toujours ténébreux, c’était lui qui était responsable de la direction de l’expédition. Je pouvais lui donner des ordres et le relever de ses fonctions, mais les détails des tours de garde restaient à sa discrétion. J’aurais pu intervenir, mais j’hésitais à le faire sans meilleure raison que celle d’aimer avoir Ivah dans les parages. Akua me suivit hors de la tente et dans le camp, sans un mot. Après des années à commander des légionnaires, le chaos des lieux me fit grimacer intérieurement. Le campement était un vrai foutoir : des tentes éparpillées au hasard, sans la moindre pensée pour un déploiement rapide, et aucune chance de voir se dresser une palissade digne de ce nom. Rumena n’était pas un imbécile ; il avait donc pris soin de placer des sentinelles pendant nos heures de vulnérabilité. Mais il m’avait admis en privé qu’il ne pouvait transformer une bande de sigils tribaux en une armée du calibre de celle que l’Empire toujours ténébreux avait jadis déployée en moins d’un mois avant le début de la campagne.
À mon avis, assembler une chaîne de commandement fonctionnelle tenait déjà du miracle, ce qui méritait d’être salué, compte tenu du fait que j’étais désormais la prêtresse en chef de toute une race.
« As-tu envisagé de t’aider d’une canne ? demanda soudain Akua. »
Elle avait pris un peu d’avance sur moi, ce que je ne remarquai qu’à cet instant. Pour être honnête, j’aurais pu accélérer, mais je n’étais pas pressée et ce rythme était le plus confortable.
« Je ne boite pas tant que ça, dis-je en haussant les épaules. »
« Ça te fait mal, répondit l’ombre en fronçant les sourcils. »
« Quand ça cessera d’être nouveau, je me procurerai des herbes pour ça, répondis-je. C’est pour ça que j’avais pris ma pipe, au départ. »
Nous contournâmes un groupe de tentes. L’étroitesse du passage me déplut. Elle reprit ensuite le fil de la conversation.
« Souffrir inutilement, c’est exactement ça, dit Akua. »
« Je suis toujours en état de me battre, dis-je avec irritation. Et si j’ai besoin d’un peu d’agilité, je demanderai à la Nuit de faire disparaître la douleur quelque temps. J’ai reçu ce pouvoir directement de Sve Noc ; la lumière du jour ne m’arrêtera pas. »
« Elle t’affaiblit considérablement, rétorqua la Diaboliste. »
Je levai les yeux au ciel. Le pouvoir auquel je pouvais faire appel passait donc de terrifiant à simplement épouvantable après l’aube. Il restait très largement supérieur à tout ce dont j’avais disposé en tant qu’Écuyer.
« Ce n’est pourtant pas ce que je voulais dire, poursuivit Akua avec douceur. Je m’inquiète davantage de ce que cette acceptation implique pour ton état d’esprit. »
Je l’observai du coin de l’œil ; elle ne croisa pas mon regard. S’inquiéter, hein ? Elle ne choisissait jamais ses mots par hasard.
« Parfois, c’est une bonne chose, dis-je. De se souvenir de ce que ressentent les gens qui ne passent pas de pactes avec les dieux. »
« Je croyais que tu t’étais détachée du remords, ma chère, dit-elle d’un ton piquant. »
« Je ne vais pas m’y complaire, répondis-je sans détour. Mais je ne perdrai pas de vue ça une deuxième fois. Beaucoup de gens vont saigner avant que tout soit terminé, Akua. »
Je levai la main pour me protéger les yeux du soleil, sentant le regard de l’ombre posé sur moi.
« De temps à autre, ça vaut la peine de sentir un peu ce qu’on s’apprête à infliger aux autres, conclus-je à voix basse. Le monde serait plus clément si on nous obligeait tous à nous en souvenir. »
« La clémence, songea la Diaboliste à voix haute. »
« Je sais que ce n’est pas très prisé à Praes, dis-je sèchement. »
Il ne nous restait plus beaucoup de chemin avant d’atteindre la limite du camp. Nous croisions déjà des drow si emmitouflés dans leurs étoffes qu’on ne voyait que leurs yeux, vifs et tournés vers l’horizon. Ivah devait se trouver quelque part dans le petit bosquet d’arbres nus que j’apercevais devant nous, à en juger par les présences que je sentais dans la Nuit. Même privés de pouvoir, ils laissaient une empreinte. Je ralentis en remarquant qu’Akua s’était arrêtée. Elle me regardait les yeux plissés. Ah. Je l’avais irritée ?
« C’est ce que tu penses ? demanda-t-elle. »
Pas de l’irritation, me dis-je. De la déception. Ça alors.
« Tu es sûre, Akua Sahelian, dis-je doucement, de vouloir te disputer avec moi au sujet de la morale des Terres désolées ? »
« J’avais un grand-oncle, dit-elle. Il s’appelait Thandiwe. »
Je haussai un sourcil.
« Fascinant, dis-je. »
« Enfant, je le trouvais fascinant, admit Akua avec désinvolture. Après tout, il avait été rayé des registres de la famille. »
« Peut-être avait-il utilisé la mauvaise fourchette pendant le rituel de cannibalisme, suggérai-je. »
J’avais beau ne pas vouloir l’admettre, elle avait toute mon attention.
« Ma mère refusait d’en parler, dit-elle, alors, naturellement, je me mis à enquêter en secret. »
Un demi-sourire étira ses lèvres.
« C’était un sorcier très prometteur, poursuivit-elle. Comme le veut la coutume dans notre lignée, on l’emmena, alors qu’il était enfant, dans la partie la plus profonde du Labyrinthe des Fours. Là, on le força à sacrifier un être qui lui était cher, et il garda le silence pendant des mois. »
Alors, tu n’étais pas la seule, pensai-je. Tasia Sahelian avait-elle subi la même épreuve de la main de sa propre mère ? Jusqu’où remontait cette violence infligée à leurs enfants, pour qu’elle ait fini par prendre le nom de tradition ?
« On crut lui avoir enseigné la leçon, dit Akua. Et c’était le cas. À la veille de ses seize ans, Thandiwe Sahelian vola plusieurs livres et artefacts dans les coffres familiaux et s’enfuit à Mercantis. Il les mit en gage contre une petite fortune, dont il se servit pour s’installer plus au sud, à Nicae. »
Je reniflai.
« J’imagine que ça n’a pas été très bien accueilli à Wolof, dis-je. »
« La rage serait une bonne façon de le décrire, songea-t-elle. Et les choses empirèrent encore quand il prospéra après avoir rejoint une sorte de consortium marchand et devint confortablement riche, même selon les critères de Praes. Assez pour rechercher la protection du Basileus, avec qui l’Empire cherchait à obtenir des conditions commerciales avantageuses à l’époque. »
« Malin, alors, dis-je. Mais je me demande où tu veux en venir. Il a l’air assez décent, mais il a quitté Praes. »
Akua inclina la tête.
« Et pourtant, il était aussi un Sahelian, dit-elle, et son nom portait encore un accent de fierté. Le sang du meurtre originel, profané dès le berceau. On m’a dit qu’il était resté fidèle aux Dieux d’en Bas, même sur cette terre étrangère. »
« Il a dépassé ses origines, dis-je. »
Et je ne suis pas sûre que tu aies fait de même, pensai-je. Elle leva les yeux vers le soleil matinal, sa silhouette nimbée de lumière l’espace d’un battement de cœur, et quelque chose dans son sourire me troubla.
« Tu as vu le pire de nous, dit l’ombre, et tu as tiré ton jugement de cette connaissance. Mais il y a davantage, Catherine. Nous ne sommes pas incapables de bonté, pas même les nobles. Si un Sahelian peut goûter la paix, alors il reste encore quelque chose à raviver. »
« Si tu veux qu’on te connaisse autrement que par tes pires aspects, dis-je, peut-être devrais-tu les montrer au reste du monde. La capacité est peut-être là, Akua, mais on ne juge pas les gens sur leurs capacités. Ce sont les choix qu’ils font qui comptent. »
« Ah, murmura-t-elle. Et combien de choix avons-nous vraiment, au bout du compte ? »
Cent mille âmes, pensai-je. Ça, c’était un choix. Voilà le poids qui fera pencher la balance quand on te jugera, et qu’est-ce qui pourrait bien contrebalancer ça ? Je me raclai la gorge, mal à l’aise dans le silence qui s’éternisait.
« Ton grand-oncle, dis-je. Qu’est-il devenu, ensuite ? »
Ses yeux dorés rencontrèrent les miens.
« Le vieux Basileus mourut. Son successeur rejeta d’emblée les conditions de l’Empire, dit-elle. Alors mon grand-père, un alchimiste réputé, se rendit dans son atelier. “S’il a si honte de son sang, m’a-t-on dit qu’il déclara, débarrassons-le-en.” »
Aucun de nous deux ne cilla.
« Thandiwe Sahelian sua jusqu’à la dernière goutte de sang de son corps avant la fin de l’année, dit Akua. »
Nous terminâmes le reste du trajet en silence.