Chapitre 299
« Même un diable peut faire preuve de clémence, une fois. »
— Dicton callow
La nuit était pleine d’ombres, et chacune d’entre elles m’obéissait.
Les portails féeriques n’avaient jamais été un art aussi précis que je l’aurais voulu, surtout quand on avançait à tâtons, à moitié aveugle. Mais ces derniers temps, Masego et Akua n’étaient plus les seuls à faire les comptes pour moi. Les Sœurs comprenaient ces choses comme aucune mortelle ne le pourrait jamais et, puisqu’il s’agissait de leur armée — de la nôtre, j’imagine — que je faisais traverser l’Arcadie, elles ne s’étaient pas opposées à tracer ma route. Enfin, ce n’était pas tout à fait vrai. Komena s’était plainte qu’elle était une déesse, pas une cartographe. J’avais été tout à fait d’accord avec elle : après tout, une cartographe m’aurait donné une réponse au lieu de geindre mesquinement. On aurait pu croire que l’apothéose achevée lui aurait donné le sens de l’humour, mais je m’étais retrouvée avec quelques jours de bouderie indignée en guise de réponse. Ce qui m’allait très bien, au fond. Je ne supportais qu’une certaine dose de croassements de la part des fichus oiseaux qu’elles m’avaient envoyés. Le corbeau aux plumes nocturnes, perché sur mon épaule gauche, s’agita, mécontent, et je reniflai.
« D’accord, faux oiseaux, dis-je. Ça vous va mieux ? »
Indrani s’éclaircit la gorge ; son reniflement avait moins de délicatesse que le crachat d’un docker d’âge mûr.
« Catherine, tu reparles aux corbeaux, dit-elle.
Je haussai les épaules.
— Ça va, tant que je ne m’attends pas à ce qu’ils me répondent, je pense, fis-je remarquer.
— Croâ, lâcha sèchement le corbeau perché sur mon épaule gauche.
Il avait prononcé le mot, il ne s’était pas contenté de croasser : Andronike avait pris goût au sarcasme depuis qu’elle s’était amputée d’une parcelle de sa divinité et me l’avait envoyée.
« Il y a vraiment beaucoup de vent, ce soir, dis-je, faisant mine de n’avoir rien entendu.
— Eh bien, remarqua l’Archère, c’est l’hiver.
Et comment ! Sous le clair de lune, les terres centrales de Procer étaient belles comme un tableau. De vastes champs couverts de neige, quelques arbres hérissés de stalactites de glace et, de temps à autre, du gibier qui errait dans le froid. L’armée de cinquante mille drows n’avait pas fait fuir toutes les bêtes dans un rayon de quatre milles ; cela en disait long sur eux, me semblait-il. Au début, quand la troupe à la peau grise avait découvert le monde recouvert de blanc, ils s’étaient émerveillés comme des enfants. Des drows vieux de plusieurs siècles avaient touché la neige, comme s’ils n’arrivaient pas à en croire leurs yeux, eux qui n’avaient jamais connu l’hiver à la surface. Je m’en souvenais avec tendresse, de cette innocence. Il y avait des choses que des millénaires de massacres incessants ne pouvaient entièrement effacer. Mais ce soir, pas question de s’émerveiller les yeux écarquillés. Les guerriers que j’avais envoyés s’étaient avancés dans la neige comme des fantômes, se fondant dans les ténèbres dont ils étaient nés.
Indrani était venue me tenir compagnie tandis que je me tenais là, à observer le petit bourg au loin. Mon amie — nous avions partagé un lit plus d’une fois, à présent, mais le mot amante ne convenait pas à ce qui nous liait — était elle-même à moitié une ombre. Le manteau de cuir à capuche qu’elle portait par-dessus une cotte de mailles fine lui dissimulait le visage à la lumière de la lune. De temps à autre, je voyais sa main tressaillir, l’envie de saisir le grand arc sanglé dans son dos à peine réprimée. L’Archère n’avait jamais fui les combats, et c’était justement pour cette raison que je ne l’avais pas envoyée avec les drows : je ne cherchais pas des cadavres. Pas ce soir, en tout cas. De longues années nous attendaient, je le savais, et il y aurait du sang versé avant leur terme. Lequel, songeai-je, voilà la vraie question, non ?
« Comment s’appelle déjà l’endroit ? demanda Indrani.
Je soupçonnais qu’elle cherchait davantage à rompre le silence qu’à satisfaire une véritable curiosité.
— Trousseau, répondis-je malgré tout.
La chance m’avait souri quand nous avions trouvé un chasseur dans les plaines ; il nous avait donné une vague idée de l’endroit où nous nous trouvions en Procer. Dans l’est de l’Iserre, notamment, ce qui était justement là où je voulais aller. Malheureusement, ce chasseur n’était jamais allé bien loin de sa ville natale et savait peu de choses de la situation actuelle dans la Principauté. Il n’avait pas non plus de carte, mais je m’y étais attendue. Ces maudits objets coûtaient une fortune et même les cartes à peu près exactes ne se trouvaient généralement pas entre les mains du petit peuple.
« C’est un sacré trou, pour être honnête, dit l’Archère.
Trousseau ne comptait sans doute pas plus d’un millier d’âmes en temps normal, mais ce n’était pas le cas aujourd’hui. La guerre et la conscription avaient dû vider la ville. Par charité, j’avais décidé d’attribuer son état délabré au départ de tant de bras valides, même si, à en juger par tout, le coin était assez pauvre pour avoir cette allure même en bonne année. Il y avait autant de masures que de maisons, toutes entassées autour de quelques rues qui n’étaient guère que des traînées de boue glacée. Quant au bétail qu’on apercevait dans les enclos autour de la ville, il était maigre et maladif. Le regard d’Indrani s’était attardé sur les masures branlantes, où il devait faire un froid mordant ; moi, je m’intéressais plutôt à ce qui manquait : des remparts. J’avais beau chercher, je ne trouvais pas une seule ville de mille habitants en Callow qui n’ait au moins une palissade ou de hauts murs de pierres sèches. Pour ce que je comptais faire cette nuit, toutefois, cette absence de défenses n’était pas un désavantage.
« Si l’endroit avait mérité de figurer sur une carte, Noir l’aurait probablement brûlé en descendant vers le sud, dis-je.
Elle fredonna son assentiment et ne reprit la parole que quelques battements de cœur plus tard.
« Tu crois que les rumeurs sur ce qui se passe là-bas sont arrivées jusqu’ici ? demanda Indrani en me lançant un regard.
— Ça vaut le coup d’essayer, répondis-je d’un ton sombre.
L’Archère changea presque timidement d’appui et je clignai des yeux, surprise, quand elle posa une main réconfortante sur mon épaule. Je pouvais presque sentir sa chaleur à travers mon manteau et mon pourpoint, et mon cœur s’accéléra un peu. Pas par attirance, cette fois, même si elle n’était jamais loin. Le simple fait de sentir la chaleur m’était encore si précieux que je ne pouvais que m’en délecter.
« Nous ne savons pas s’il a des ennuis, dit-elle.
— Il aurait dû revenir de Thalassina à l’heure qu’il est, répondis-je. Et pourtant, impossible de joindre l’Observatoire. Il s’est passé quelque chose.
— Il est peut-être enterré jusqu’au cou dans une bibliothèque cachée, sourit Indrani. Il ne se souviendra qu’après quelques mois que le reste de la Création existe encore.
Son sourire était un peu forcé ; je la connaissais assez bien pour le voir. Je n’étais pas la seule à m’inquiéter pour Masego et le silence assourdissant de Laure.
« Ce ne serait pas plutôt à moi de te réconforter ? dis-je.
— Il sait se débrouiller, dit doucement l’Archère, bien que ses yeux se tournassent malgré tout vers l’est.
Je pris ses doigts nus dans les miens, gantés, et les serrai fort. Elle m’adressa un regard amusé avant de retirer sa main. Je ne saurai jamais où notre conversation aurait dérivé, car je sentis une onde de Nuit venir dans notre direction. Le puissant Rumena — le corbeau-Komena me picora l’épaule et je levai les yeux au ciel —, le Général Rumena, me corrigeai-je mentalement, n’avait pas renoncé à essayer de me prendre par surprise, bien qu’il n’y soit pas parvenu une seule fois depuis que j’étais devenue Première sous la Nuit. Il était difficile de jouer un tour de Nuit à quelqu’un qui sentait battre le pouls même de ce pouvoir.
« Alors, dis-je à voix haute, cette façon que tu as de ne pas laisser de traces dans la neige, c’est une illusion ou tu es si faible et délicat que tu ne pèses pas assez lourd pour en laisser ?
Des doigts gris apparurent dans le vide, à quelques pieds devant moi. Ils déchirèrent un voile de Nuit et dévoilèrent le visage ridé du vieux drow. Même courbé, ce salaud me dépassait en taille, ce qui était injuste à bien des égards. Depuis qu’on l’avait nommé à la tête de l’Expédition du Sud, il avait pris soin de me dominer de toute sa hauteur dès qu’il le pouvait.
« Les mystères de la Nuit sont nombreux, répondit vaguement le Général Rumena.
Je le dévisageai, sceptique.
« Alors, on en était où, déjà, quant à savoir si j’ai le pouvoir de t’excommunier ? demandai-je finalement au corbeau-Andronike.
— Non, répondit-elle.
— Peut-être, dit le corbeau-Komena au même instant.
Les deux silhouettes de corbeaux, parcelles de Sve Noc, se tournèrent l’une vers l’autre et se fusillèrent du regard.
« Il ne saurait être question de… commença le corbeau-Andronike.
— Il est nécessaire que… l’interrompit sa sœur.
J’étouffai un sourire, mais pas assez bien. Toutes deux tournèrent leur regard noir vers moi. Ça ne risquait pas de devenir lassant, hein ? Un battement de cœur plus tard, je poussai un cri quand les deux corbeaux divins se mirent à tournoyer autour de ma tête et à me picorer le crâne avec vengeance. Je parvins tout de même à les chasser, avec une perte de dignité minime. Elles s’envolèrent, peut-être pour aller tourmenter quelque pauvre lapin malchanceux. Façonnées dans la Nuit, elles n’avaient guère besoin de manger, mais cela ne les avait pas empêchées de s’amuser avec les animaux qu’elles croisaient. Mon amusement s’évanouit l’instant d’après et je reportai mon regard sur Rumena.
« Faites votre rapport, ordonnai-je.
Il ne s’inclina pas, ce qui ne m’étonna pas.
« La ville est sous notre contrôle, dit le vieux drow.
— Des pertes ? demandai-je.
— Dix-sept blessés, aucun mort, répondit le Général Rumena avec calme. Quelques têtes dures ont tenu à résister à leur mise en détention.
Je me mordis la lèvre. Il ne fallait pas espérer que tout se passe sans effusion de sang, je supposai. Je dirais à Akua de faire soigner les blessés si elle le pouvait. Encore fallait-il que les habitants acceptent de se faire soigner par des gens comme nous, ce qui était loin d’être certain.
« Pas de prêtres ? demandai-je.
— Aucun ne résidait ici. Il y a un moan-haste-ree au nord, où les serviteurs des Dieux pâles tiennent audience, mais ils ne s’y rendent que rarement, répondit le vieux drow.
— Un monastère, rectifiai-je distraitement. Bien. Ça aurait compliqué les choses.
Les prêtres avaient tendance à voir d’un mauvais œil les hordes obscures soumises à des horreurs surnaturelles de la nuit qui venaient faire un tour dans leur arrière-cour. Et je préférais ne pas leur trancher la gorge si je pouvais l’éviter.
« Envoie un sigil surveiller la route du monastère, dis-je enfin. Pas de bévue, ce soir, Rumena.
— Ah, fit le général d’un ton égal. Vous comptez donc vous absenter ?
À côté de moi, Indrani tremblait d’un rire contenu, cette traîtresse infâme.
« Attends un peu, grognai-je. Un de ces jours, je persuaderai ces fichus corbeaux de me laisser écrire leur livre sacré, et je composerai un hymne entier sur le parfait salaud que tu es.
Je pris aussitôt le chemin de Trousseau, m’abstenant soigneusement d’entendre les doutes de Rumena quant à ma capacité de faire des rimes exprès, tandis que l’Archère lui faisait gaiement ses adieux de la main.
Comme d’habitude, j’étais entourée d’insolence et de trahison éhontée.
Au centre de la ville se trouvaient quelques maisons de pierre, mais celle-ci n’en faisait pas partie. À vrai dire, j’approuvais. D’après ce que j’avais lu, dans les grandes villes et les bourgs des régions alamannes de Procer, le pouvoir revenait généralement à un fonctionnaire nommé par la famille royale régnante — souvent un lèche-bottes ou un parent chargé de faire parvenir l’argent à la capitale de la principauté. Parfois, un riche propriétaire foncier prenait les rênes, mais c’était plus rare, car il arrivait à ces gens-là de se mettre en tête qu’ils devraient être les souverains locaux. Dans les petites villes et les villages, en revanche, une certaine liberté s’installait. Il fallait bien quelqu’un à la tête des lieux, pour que les hommes de loi et les collecteurs d’impôts aient un bras à tordre, mais les habitants choisissaient eux-mêmes qui mettre à ce poste. Trousseau était assez petite pour que ce fût le cas et le fait que son maire vive dans une maison de bois plutôt que de pierre laissait entendre qu’on ne l’avait pas nommé pour sa fortune. Une demi-douzaine de drows portant la marque du sigil Soln surveillaient étroitement la propriété et, à en juger par l’onde que je sentais dans la Nuit, mon vieil ami, le Seigneur Soln, n’était pas loin.
Les Sœurs s’étaient amusées à envoyer sur l’Expédition du Sud les rares restes de l’armée que j’avais autrefois menée contre elles. Je ne m’en plaignais pas : les serments qui nous liaient avaient beau être rompus, ces drows obéissaient à mes ordres plus vite que la plupart de leurs congénères. Le pacte conclu sous l’Hiver avait laissé des marques qui ne s’effaceraient pas facilement. Une autre nuit, j’aurais peut-être pris le temps de débusquer Soln et d’échanger quelques mots avec lui, mais pas ce soir. J’avais une affaire à régler, et aucune envie de traîner. À mon avis, mieux valait reprendre la route au plus vite pour lancer notre véritable campagne.
« Tu veux que je vienne avec toi ? dit distraitement l’Archère.
Je la regardai et aperçus ses yeux noisette sous la capuche. J’y lus qu’elle s’attendait à s’ennuyer, mais elle avait tout de même proposé. Je ne réprimai pas l’affection qui m’envahit.
« Pas besoin, dis-je. Trouve-toi de quoi t’occuper, je te rejoins.
Elle eut un sourire en coin.
— Il doit bien y avoir une taverne dans ce trou, songea-t-elle à voix haute.
— On paie ce qu’on prend, lui rappelai-je.
— Dieux, marmonna-t-elle. Entre toi et Akua, j’ai l’impression d’avoir rejoint le couvent le plus ironique de toute la Création.
Je souris et lui fis signe de s’éloigner.
« Ne te soûle pas trop sans moi, dis-je.
Elle me rendit mon sourire sans rien promettre. Je la regardai s’éloigner d’un pas nonchalant, son manteau ondulant derrière elle, mais bientôt mon regard revint à la porte devant moi et ma bonne humeur s’évanouit. Les deux drows les plus proches m’observaient du coin de l’œil et je leur fis un signe de tête.
« Ne laissez entrer que la Pairie et les miens, dis-je en crépusculaire.
— Reine Losara, murmura l’un d’eux en réponse, bien que tous deux s’inclinassent.
Je n’en dis pas davantage et frappai à la porte par habitude. Un long silence suivit, puis une voix masculine me pria d’entrer, avec hésitation. Ah, songeai-je. Les derniers à être entrés n’auraient pas été aussi polis. J’ouvris la porte, étonnamment bien huilée, et pénétrai dans la maison. Un homme se tenait près d’un brasero. Je m’attardai juste assez pour remarquer qu’il devait avoir la trentaine, puis j’examinai le reste de la pièce. Un lit, miteux, certes, mais quatre lits de camp. La table était vieille, mais bien entretenue, et les chaises grossièrement taillées semblaient récentes. À part cela, il n’y avait pas grand-chose à voir, hormis des étagères de bois pleines de provisions. Quand je reportai mon regard sur l’homme, son visage était devenu cendreux. Ses mains étaient toujours au-dessus des flammes, mais elles tremblaient à présent. J’essuyai mes bottes détrempées de neige sur la paille près de la porte et lui adressai un sourire neutre.
« On m’a dit que vous vous appeliez Leon, dis-je en chantant. Et que vous étiez le maire de Trousseau.
L’homme recula comme s’il avait reçu un coup. C’était presque comique, vu qu’il me dépassait d’au moins deux pieds et qu’il était bâti comme un bœuf aux cheveux sable. Presque.
« Vous êtes la Reine Noire, dit Leon d’une voix tremblante.
— Les présentations sont donc faites, dis-je calmement. Asseyez-vous.
Une lueur de colère passa sur le visage de l’homme. Il n’avait pas l’habitude qu’on lui donne des ordres chez lui, hein ? Mais même si sa mâchoire se crispa, son regard se posa sur l’épée à ma hanche. La prudence l’emporta et il recula lentement une chaise avant de s’asseoir. Après avoir essuyé mes bottes une dernière fois, je traversai les lattes en boitant et m’assis en face de lui. J’aurais pu puiser dans la Nuit pour faire taire la douleur un moment, mais je n’aimais pas avoir recours à cette méthode tant que les lames n’étaient pas sorties. Je m’adossai à ma chaise, froissant le Manteau de Woe, et retirai calmement mes gants de cuir.
« Je dois vous poser quelques questions, dis-je.
— Je suis le maire d’une ville à moitié vide, répondit Leon. Que pourrais-je bien savoir qui ait de l’importance pour une reine ?
Son regard était ferme, me semblait-il, et son dos droit. Mais il n’avait pas tout à fait réussi à me cacher ses mains et je voyais à quel point ses doigts étaient serrés. Il avait peur, mais essayait de ne pas le montrer. Je me demandai s’il pensait qu’il serait mort à la fin de cette conversation. En Procer, ma réputation n’avait rien de tendre, même avant que toute la maudite prêtrise de l’ouest me proclame archihérétique de l’Est.
« Plus que vous ne le pensez, dis-je. Des colporteurs passent par ici, même dans une ville déserte. Et les colporteurs colportent des rumeurs.
— Je ne prête guère foi aux rumeurs, répondit le maire. Je n’en sais donc pas grand-chose.
Je jetai un coup d’œil sur le côté, sachant déjà ce que j’allais y trouver. Le lit était assez grand pour deux. Certains lits de camp étaient trop petits pour des adultes. Cet homme avait une femme et des enfants. Tous étaient sous la garde de mes drows, dans une maison voisine. Quand je reportai le regard sur Leon, son visage s’était tendu. Son regard ferme avait disparu, remplacé par une peur désespérée.
« Aucun marchand n’est passé depuis des mois, dit le Proceran. Nous sommes une ville sans le sou. Les quelques habitants qui avaient les moyens sont déjà partis.
Je haussai un sourcil.
« Où sont-ils allés ? demandai-je.
— En Iserre, répondit-il. Là-bas, il y a des remparts et on est en sécurité.
Je me penchai vers lui.
« En sécurité contre quoi ? insistai-je.
L’homme serra les dents. Je voyais la lutte sur son visage : la peur contre les principes. À vrai dire, j’admirais son courage. Combien de mes compatriotes auraient seulement hésité à répondre à une question posée par une méchante de ma réputation ? Cela faisait des mois que je n’avais pas eu de conversation avec un être humain autre qu’Indrani, et cette situation avait quelque chose de nouveau. Je voyais son bras trembler et la sueur perler sur son front. Ce n’était pas un drow, songeai-je. Je comprenais la façon dont il pensait, les repères qui lui servaient à appréhender le monde.
« Que les Cieux me préservent de l’Ennemi, dit d’une voix tremblante le maire de Trousseau. Qu’ils fassent taire ma langue et gardent ma main, afin que je ne lui prête ni aide ni secours.
J’expirai lentement en l’étudiant. J’aurais peut-être poursuivi si quelqu’un n’avait frappé à la porte.
« Entrez, dis-je.
La porte s’ouvrit sur la silhouette d’Akua Sahelian, puis se referma derrière elle quand elle entra avec souplesse. Je haussai un sourcil en croisant ses yeux dorés et elle hocha la tête. Bien. Elle s’adossa au mur sans un mot et je me tournai vers le maire.
« Voyez-vous les Cieux dans cette pièce, Leon ? demandai-je doucement. Moi, non. Il n’y a que nous, et les conséquences de nos choix.
— Je ne trahirai pas ma patrie, Reine Noire, dit le grand homme. Pas d’un pouce, pas d’une lieue.
La peur ne l’avait pas quitté, me semblait-il. Et pourtant, il l’avait dit.
« Je détiens votre famille, dis-je.
Mon ton était désinvolte, comme si nous parlions du temps. J’avais appris auprès de Noir qu’un calme apparent pouvait être bien plus inquiétant que les foudres les plus terribles. Leon déglutit péniblement. Je ne l’avais pas menacé et je n’en avais pas besoin. Mon nom, à lui seul, était devenu une menace.
— Même ainsi, dit-il, la voix lourde de chagrin. Dieux, même ainsi.
Faire ce qui est juste, même au prix de tout perdre. C’était au moins là une leçon que les Maisons de la Lumière enseignaient des deux côtés de la frontière. Je songeai alors à Amadis Milenan et me demandai ce qu’un homme pareil avait bien pu faire pour mériter un sujet comme celui-ci. Rien. Mais c’était bien là tout le problème, non ? Si souvent, ceux qui ne le méritaient pas régnaient. Il pouvait y avoir davantage d’héroïsme chez un homme terrifié, assis face à un monstre et refusant de répondre à une question, que dans toute une dynastie royale ou une légion de héros.
« La peur est une chose étrange, n’est-ce pas ? dis-je. J’en ai connu qui régnaient grâce à elle. J’ai combattu ceux qui niaient jusqu’à son existence. Et pourtant, je n’ai pas mieux compris ce qui distingue le brave du fou.
Je soutins son regard avec calme.
« Mais je sais une chose, Leon de Trousseau. Ce nœud dans votre ventre, à l’instant ? Cette part de vous qui vous tient le dos droit quand la mort vous regarde en face ?
Je ne clignai pas des yeux. Lui non plus.
— C’est le poids du choix que vous avez fait, dis-je. Souvenez-vous-en dans les années à venir. Apprenez-en, grandissez grâce à lui. Car un de ces jours, vous pourriez vous retrouver face à quelqu’un assis à ma place à cette table — et, contrairement à moi, il pourrait ne pas admirer votre choix.
Je repoussai ma chaise et me levai, ramassant mes gants avant de les enfiler. Le maire hésita.
« C’est tout ? demanda-t-il.
Je lui souris, sans joie.
« Savez-vous pourquoi nous louons le courage, Leon ? demandai-je.
Il ne répondit pas. Il n’osait pas, je supposai, maintenant qu’il semblait possible qu’il survive à notre petite conversation.
« Parce qu’il nous élève au-dessus de notre nature la plus vile, dit Akua derrière moi. Je percevais son sourire dans sa voix.
Je vis l’instant où l’homme comprit, sa colère, sa tristesse et son indignation brûlante.
« Quelqu’un a parlé, dis-je avec douceur. Quelqu’un finit toujours par parler.
Je retournai dans le froid en boitant et le laissai seul avec son silence.