Chapitre 298
« Un cheval, une chute, c’est tout ce qu’il fallut
Pour que tous les derniers mordent à l’hameçon
À présent, la cuisine grouille de cuisiniers,
Et la marmite est en train de bouillir
Couronne par-ci, couronne par-là
Tous courent après le chapeau
La princesse dit qu’elle y a droit
La princesse dit que ce sera la guerre
Alors les princesses prennent toutes la fuite,
Et la marmite est en train de bouillir
Couronne par-ci, couronne par-là
Tous courent après le chapeau
La roue nous fait tous tourner
En haut, au nord, au sud, en bas
Reflux ou marée, nous finirons noyés,
Et la marmite est en train de bouillir
Couronne par-ci, couronne par-là
Tout ça pour un chapeau,
Pendant que la marmite bout. »
— « Trop de cuisiniers », chanson populaire procerane écrite et devenue célèbre pendant la guerre civile
Les loups étaient aux portes.
Cordelia Hasenbach, Premier Prince de Procer, Prince de Rhenia et Princesse de Salia, Gardienne de ce même Ouest qui était alors en train de brûler jusqu’à ses fondations, ne se demanda pas à quel moment tout avait dérapé. Ce n’était pas une femme sotte, et elle croyait donc avoir déjà identifié avec précision le point de rupture : l’instant où elle avait supposé que Keter resterait inactif. Ce n’était pourtant pas le cas, pas vraiment. Cordelia s’était attendue à une recrudescence des raids du Royaume des Morts, peut-être à une incursion prudente dans les basses terres lacustres alamannes. C’était précisément pour cette raison qu’elle avait fait adopter par la Haute Assemblée les impôts, très impopulaires, qui avaient financé la restauration de toutes les grandes forteresses au nord de Brabant ; pour cette raison aussi qu’elle n’avait prélevé qu’une maigre part des armées des principautés alamannes riveraines et de ses parents lycaonais. Il y aurait des incendies, s’était-elle dit, il y aurait des effusions de sang. Mais les frontières tiendraient jusqu’à ce que les sombres affaires de la pacification de l’est fussent réglées, et que toute l’attention puisse se tourner vers le mal tapi derrière les murs de Keter. En un mot, elle avait supposé que l’Horreur Cachée était un imbécile.
Un jeune homme du nom de Gabriel vivait à sa cour de Salia. Roturier, il avait eu la chance de recevoir une instruction littéraire auprès de la Maison de la Lumière. Quelques années plus tôt, il avait rédigé un traité intéressant intituléLes leviers de l’Histoire, une sorte de réfutation de l’influence grandissante d’À propos du pouvoirsur la politique procerane aux plus hauts échelons. Il y soutenait, avec une éloquence remarquable, que les empires étaient victimes d’une accumulation de facteurs secondaires qui les vidaient de leur substance, plutôt que de manques de volonté ou d’intelligence, comme l’affirmait l’auteur d’À propos du pouvoir. Cordelia avait estimé qu’il s’agissait là d’une tentative, de la part d’un érudit né après la guerre civile, d’expliquer l’ampleur et la brutalité de celle-ci. Le traité concluait que la solution à un tel déclin était « une injection de vitalité nouvelle », incarnée en l’occurrence par Cordelia elle-même, menant les Lycaonais, traditionnellement repliés sur eux-mêmes, vers le sud pour mettre fin aux guerres. La conclusion était moins bien écrite que le reste, et relevait pour l’essentiel de la flatterie, destinée à lui valoir une nomination. Il l’avait obtenue, mais pas grâce à ses flatteries. Quiconque faisait preuve de l’acuité des premiers chapitres pouvait et devait être mis à contribution par son administration.
Il lui arrivait de repenser à ce traité. Pour appliquer sa logique à la situation actuelle, il y avait bel et bien eu une accumulation évidente de facteurs au cours des dernières années. Les forces et l’argent dépensés à influer sur les guerres étrangères de Callow et de la Ligue. L’érosion de son autorité sur la Dixième Croisade, due à la fois aux factions proceranes et au rôle prépondérant des Élus, puis les cuisantes défaites stratégiques de la bataille des Camps et de l’assaut contre les Vallées de la Fleur Rouge. Une fois les premières fissures apparues, elles n’avaient fait que s’élargir. Les tensions s’étaient aggravées au sein de la Grande Alliance. Les Levantins n’avaient guère montré d’empressement à défendre le cœur de la Principauté, même contre les légions des Terres désolées. De Bayeux à Iserre, les villes et les greniers incendiés en avaient été la conséquence, affaiblissant encore davantage sa position au sein même de l’alliance qu’elle avait bâtie. Un nouveau désastre avait frappé à Thalassina : Warlock avait anéanti la majeure partie des flottes de guerre ashuriennes, ainsi que la ville qu’il était venu défendre. Pire encore, les Élus avaient désormais décidé de rejeter toute autorité mondaine : la Sainte des Épées avait admis ouvertement que Procer devait être le bûcher d’où naîtrait son monde meilleur, et le Pèlerin Gris venait de refuser son ordre de tuer immédiatement le Chevalier Noir plutôt que de le capturer.
On ne pouvait plus compter sur les héros. Désormais, ils oscilleraient entre des forces de combat utiles mais incontrôlées et de lourdes responsabilités stratégiques. Les dirigeants du Dominion du Levant, ses alliés et frères d’armes de nom seulement, tentaient à présent de lui tordre le bras pour obtenir de meilleures concessions, après une guerre qu’ils étaient en train deperdre. Magon Hadast et la Thalassocratie d’Ashur, ses seuls alliés solides restants, avaient essuyé deux revers cuisants de suite. Le désastre de Thalassina aurait pu être surmonté, mais la Ligue des Cités libres avait flairé le sang et fini par passer à l’attaque. La flotte de la Ligue — essentiellement celle de Nicae, renforcée par les quelques navires que les autres cités côtières pouvaient épargner — avait incendié les derniers vaisseaux de guerre d’Ashur, puis mis la ville à sac. La Thalassocratie avait, de fait, été chassée de la mer, et le blocus de son île commencerait à provoquer de graves pénuries alimentaires d’ici quelques mois. Il était tout à fait possible qu’Ashur dût capituler avant la fin de l’année, sans quoi elle se dessécherait sur pied. Pire encore, le Hiérarque avait lui aussi envoyé des armées : toutes les forces de la Ligue. Malgré tout, si son armée du sud avait seulement livré une bataille, même perdue, à Tenerife, la situation aurait pu être sauvée.
Au lieu de cela, tout son réseau d’espions dans la Ligue avait d’une manière ou d’une autre manqué le départ de toute l’armée dans les Bois déclinants. Ils n’avaient pu l’avertir que l’armée avait disparu de la surface de la Création qu’une semaine avant sa réapparition aux abords de la Principauté d’Iserre. Cordelia ne se jugeait pas peureuse, et pourtant la seule idée de faire traverser cette forêt meurtrière à une armée la fit presque frissonner. Combien d’hommes avaient-ils perdus en chemin ? Un dixième, un quart ? La moitié ? Pas une seule créature, pas une seule fleur des Bois déclinants ne tolérait la présence des humains dans la Création : toutes leur étaient violemment hostiles. Quelles que fussent les… difficultés pratiques que cela impliquait, le sud de la Principauté était désormais devenu un cauchemar stratégique. Le Premier Prince n’était pas un grand général, mais elle le voyait bien. L’armée de vingt mille hommes qu’elle avait stationnée à Tenerife pour éviter précisément une telle issue marchait maintenant vers le nord à toute allure, mais la carte étalée devant Cordelia révélait une situation accablante. Si les forces de l’Alliance n’avaient pas été dispersées, si elles ne s’étaient pas retrouvées en morceaux, elles auraient eu l’avantage. Au lieu de quoi, c’était un chaos sanglant.
Privées du Seigneur Charogne, les Légions de la Terreur survivantes, toujours sous les ordres du célèbre Maréchal Grem Un-Œil, avaient fui vers le nord d’Iserre. Selon ses généraux, leur ravitaillement ne tarderait pas à devenir problématique : elles traversaient des terres qu’elles avaient déjà entièrement pillées en allant vers le sud. Elles étaient encore environ dix-huit mille vétérans endurcis, dont un dragon, et menées par l’un des meilleurs officiers militaires de leur époque. Derrière elles, répartis en deux armées séparées par une distance considérable, quatre-vingt mille Levantins les poursuivaient. Réunies, les forces du Dominion pourraient écraser les Praesi. Mais elles ne l’étaient pas, plusieurs semaines de marche les séparant, et aucun moyen de se rejoindre sans permettre aux Légions de sortir du piège. Derrière les armées du Dominion suivait l’ost de la Ligue. Les rapports sur ses effectifs variaient à chaque message : cinquante mille, quarante, plus de cent. Un éclaireur iserran courageux s’était approché assez près pour découvrir que certains de leurs « soldats » n’étaient en réalité que des épouvantails soutenus par des gargouilles, ce qui portait la marque des machinations du Tyran. Très loin derrière eux tous, son armée du sud, forte de vingt mille hommes, épuisait ses soldats jusqu’à l’effondrement pour arriver à temps. La situation dans la région n’était pas impossible à redresser, mais les dangers étaient évidents.
Cordelia ne voulait pas jouer le sort de la Principauté sur de telles chances, et elle avait donc agi : elle avait ordonné une conscription générale à Salia. On raclait les fonds de tiroir, mais elle avait rassemblé vingt mille miliciens. Si elle avait imposé le décret plus fermement, voire l’avait étendu aux principautés voisines, elle aurait facilement pu tripler ce nombre. Malheureusement, cela n’aurait servi à rien. Les conscrits n’avaient aucune arme à leur disposition, et les représentants nains avaient catégoriquement refusé d’en vendre davantage, sans même prendre la peine d’expliquer pourquoi. Sans doute estimaient-ils qu’il était indigne d’eux de se justifier auprès des humains. Toute cette débâcle empestait les manigances de Catherine Foundling. S’il y avait une consolation dans tout ce désastre, c’était que la Haute Assemblée avait enfin compris à quel point la Principauté était proche du précipice : sans même qu’elle ait besoin de le demander, les armées personnelles de chaque souverain qui n’était pas déjà en guerre avaient été envoyées renforcer ses milices. Il faudrait encore un mois pour que les dernières arrivent, mais ses vingt mille hommes seraient alors quarante mille, accompagnés de plusieurs princes et princesses et d’officiers professionnels dont elle avait grand besoin. Les considérations stratégiques exigeaient désormais que, dès que cette armée serait prête, elle fût envoyée par bateau sur la côte d’Iserre, où elle pourrait renforcer les Levantins contre les Praesi et rejoindre les autres armées de campagne avant d’affronter la Ligue des Cités libres. Cordelia avait déjà fait rédiger cet ordre sur parchemin ; il reposait devant elle, sur son bureau, attendant sa signature. La femme aux cheveux clairs contempla son encrier dans un long silence. Elle ne tendit pas la main vers sa plume ; elle se leva plutôt.
Les loups étaient aux portes, mais pas seulement dans Iserre, déchirée par la guerre.Woe, Cordelia. Woe au nord et au sud. Les paroles d’Agnes lui étaient gravées dans l’esprit ; elles lui rappelaient sans cesse qu’à la moindre erreur, la Principauté périrait. Le Premier Prince de Procer s’avança à pas feutrés jusqu’aux hautes baies vitrées de son salon privé, d’où Salia s’étendait en contrebas dans toute sa splendeur. Le givre avait pris sur les vitres, et sur la ville aussi. Les premières neiges étaient déjà tombées, mais le soleil les avait vite fait fondre. La prochaine chute tiendrait un peu plus longtemps, et ainsi de suite jusqu’à ce qu’un épais manteau blanc recouvre la capitale. Ses doigts, plus larges que ne le voulait la mode chez les courtisans, à plus forte raison chez les têtes couronnées, se pressèrent contre la vitre froide. Un goût du nord, un goût du foyer. Rhenia devait être aussi glacée que la pierre, à présent ; on y bâtissait de nouvelles fortifications, mêlant gel et gravier. La nuit, les vents soufflaient si fort qu’ils couvraient jusqu’aux hurlements des meutes qui rôdaient dans les montagnes. Ses lèvres se pincèrent, sa gorge se noua. Contre son cœur, sous la robe bleue rheniane qu’elle portait, reposait la dernière lettre que son parent Friedrich Papenheim lui écrirait jamais. Elle avait dû s’excuser quand elle l’avait lue pour la première fois. Il ne convenait pas de pleurer même devant ses alliés les plus fidèles.
« Je ne devrais pas », murmura-t-elle contre la fenêtre, son souffle se changeant en buée.
Elle le fit tout de même, une fois encore. Ses doigts tremblants s’emparèrent du parchemin et elle contempla l’écriture grossière de Friedrich. Il n’avait jamais accordé grande importance aux lettres, comme beaucoup de ses compatriotes, et ses mots étaient aussi rudes que l’homme lui-même.
Les morts arrivent.
J’ai envoyé les jeunes vers le sud. Nous tiendrons aussi longtemps que possible.
Je suis désolé. Je ne peux pas faire davantage.
L’aube est entre tes mains, Cordelia.
Nous nous reverrons au dernier été.
Ses yeux la brûlaient de larmes qu’elle ne s’autorisa pas à verser. Hannoven était tombée avant même qu’elle ne reçoive la lettre ; son auteur était mort et réduit en cendres. Elle avait aimé Friedrich, pensa-t-elle, tout comme elle aimait encore son oncle. Ils partageaient la confiance, le réconfort et des liens du sang sacrés à leurs yeux. Il aurait pu être l’héritier de Hannoven si l’oncle Klaus ne l’avait pas désignée, elle, et un homme de moindre valeur lui en aurait voulu. Elle se rappelait encore ses quatorze ans, l’annonce toute fraîche, et leur première rencontre depuis lors. Il avait souri, ses mains calleuses déposant un bracelet dans sa paume. Pas un seul regard noir, pas un seul mot dur. Juste une lanière de cuir ornée de dents de ratling, toutes gravées d’anciennes bénédictions lycaonaises.Pour la chance, avait-il souri. Depuis, Cordelia avait acheté ou reçu en cadeau certains des plus beaux bijoux de Procer. De toute Calernia, à vrai dire. Et pourtant, sous la robe qu’elle portait lors de son couronnement comme Premier Prince de Procer, les dents de ratling lui avaient mordu le poignet. L’or, on en trouvait partout dans le monde. Une affection offerte sans réserve, non. Le Premier Prince de Procer s’essuya les yeux, reconnaissante d’avoir déjà retiré ses fards pour la journée. Elle glissa la lettre contre son cœur ; elle pesait bien plus lourd qu’un parchemin ne l’aurait dû.
Dans le reste des terres lycaonaises, villes, bourgs et villages se videraient. Les vieux et les jeunes fuiraient dans les montagnes, tandis que les autres se prépareraient à la guerre. Les socs de charrue deviendraient des épées, les couverts seraient fondus pour fabriquer des lances. On débiterait les tables pour en faire des boucliers de bois, et les cottes de mailles soigneusement entretenues descendraient des cheminées. L’Ennemi arrivait, et son peuple marcherait à sa rencontre dans les cols, comme il l’avait toujours fait sans faillir depuis l’époque où le motLycaonaisavait commencé à désigner quelque chose. Les doigts de Cordelia se crispèrent contre la vitre, furieux. Impuissants. Ils ne pouvaient tenir seuls. Ils étaient courageux, ils étaient forts, ils donnaient davantage que quiconque n’aurait le droit de leur demander, mais ils ne pouvaient tenir seuls face aux hordes infinies du Roi Mort. Il leur fallait des renforts ; il fallait que le sud lève ses bannières et vienne se battre à leurs côtés. Et c’était son devoir de s’en assurer, n’est-ce pas ? Avant elle, jamais un Premier Prince de naissance lycaonaise n’avait siégé au trône, et peut-être n’y en aurait-il jamais plus. Le Roi Mort était venu faire la guerre à outrance à la Principauté de Procer pour la première fois depuis sa fondation, et cela n’arrivait que maintenant qu’une Hasenbach siégeait sur le trône. Elle devait à son sang, à son foyer, à son honneur d’abandonner toute cette folie méridionale et de marcher vers le nord pour affronter l’horreur qui dévorerait le monde entier.
« Et je vais vous décevoir », murmura-t-elle d’une voix brisée.
Car vaincre au sud signifiait prendre tout ce qui restait de la Grande Alliance pour combattre le Roi Mort. Car les Élus avaient tenu Cleves jusqu’à l’arrivée de l’armée de la princesse Malanza, venue les renforcer, et la principauté tenait toujours. Car la côte de Hainaut grouillait de morts, mais elle avait ordonné à son oncle de la reprendre plutôt que de rentrer défendre son propre foyer.Et le mien.Elle avait soutenu le regard de l’homme qui avait été un père pour elle depuis son enfance, et lui avait dit que s’il désobéissait à ses ordres pour ramener ses soldats chez lui, elle devrait le faire arrêter pour trahison. Elle savait qu’il n’y aurait pas de retour en arrière. Elle avait lu la décision sur son visage. Mais au bout du compte, l’Ennemi pourrait s’emparer des quatre principautés de son peuple à peine au prix de quelques soldats et de quelques mines. Si le Royaume des Morts pénétrait au cœur de Procer, dont les terres agricoles étaient déjà ravagées, tout le royaume mourrait de faim pendant l’hiver. La famine ferait cent fois plus de victimes que les soldats.Parce que, même seuls, vous tiendrez assez longtemps pour sauver le reste de Procer, et que les Alamans n’en feront pas autant.Elle abandonnait tout ce qu’elle avait jamais aimé pour des gens qui continuaient de la traiter de sauvage dans son dos. Qui, quelques mois plus tôt à peine, avaient comploté pour la détruire.
« Parce qu’il le faut », dit amèrement Cordelia.
Elle se servait des paroles de la lignée dont elle manquait au devoir pour justifier ce manquement même. Elle était damnée, comme l’avait prédit la cheffe de guerre au regard dur, à Callow.Alors, que je sois damnée. Les loups étaient aux portes, rassemblés en meutes voraces. Amis de la Cour d’Été et ennemis implacables, procession de vipères et d’indifférents. Des héros qui apporteraient le salut avec une torche, des vilains enveloppés de meurtre et de folie. Qu’ils viennent tous, hurlant à la ruine de Procer. S’il lui fallait combattre le monde entier pour sauver son peuple, elle le ferait. La Gardienne de l’Ouest rejoignit son bureau, trempa sa plume et signa ce fichu ordre. Avant même que l’encre n’eût séché, elle dépliait déjà un autre rouleau, sa plume courant sur le papier.Exhumez-le, écrivit-elle. Préparez-le. Le feu contre le feu. L’Augure avait trouvé un passage, aussi étroit fût-il, et il commençait par un cadavre qui n’en était pas un, sous les eaux du lac au cœur de Procer. On disait que les Ashuriens avaient fait appel à une présence masquée et sacrée lors de la bataille de Thalassina. Cordelia Hasenbach ferait appel à bien pire s’il le fallait.
L’aube était entre ses mains, et elle ne la laisserait pas s’éteindre.
L’Empire se mourait lentement, dans un chaos sordide.
Des préparations alchimiques avaient permis à Malicia de résister à l’appel du sommeil au-delà de ce que son Nom aurait dû lui permettre, même si elle savait qu’elle finirait par en payer le prix. C’était pourtant nécessaire : rares étaient les moments où elle pouvait se dispenser de ramener son royaume égaré du bord du suicide auquel il semblait si déterminé. C’était un travail sombre et ingrat, plus encore que jamais : deux coups s’étaient abattus à la suite, et son autorité s’en trouvait affaiblie. Thalassina avait été le premier, et son chagrin était encore à vif. La femme appelée Alaya avait pleuré la perte de son vieil ami en apprenant la nouvelle. Wekesa lui avait été cher comme peu de gens l’avaient jamais été, voire davantage — un seul, si elle voulait être honnête avec elle-même —, et le perdre pour une affaire qui aurait dû être si simple… Mais l’Impératrice de l’Effroi de Praes pouvait se permettre presque tous les luxes de la Création ; le temps de faire son deuil n’en faisait pas partie. Pas alors que le dernier brasier de gloire vengeresse du Sorcier avait rasé une ville de près de cent cinquante mille habitants, ainsi que le port de mer le plus grand et le plus prospère de son royaume.
Il y avait eu des survivants, une maigre trentaine de milliers environ. Ce que Wekesa avait utilisé les avait affectés : moins d’un jour après avoir fui les ruines de la ville, ils avaient commencé à subir d’effroyables mutations. Des yeux et des kystes leur poussaient sur la peau, leurs dents se changeaient en pierre ; dans un cas, même leurs cheveux étaient devenus de la paille. Malicia avait ordonné la mise en quarantaine des réfugiés, sans savoir si l’affliction se transmettrait, mais cela s’était révélé inutile. Jusqu’au dernier, ils moururent dans la semaine, apparemment cuits de l’intérieur par les vestiges déclinants de la sorcellerie de Wekesa qui subsistaient en eux.
D’après ce que ses agents avaient pu établir, il n’y avait eu qu’un seul survivant à cette catastrophe : le Hiérophante. On avait vu le jeune Masego sortir des décombres, ses robes couvertes de cendres, et les tentatives de Malicia pour le contacter s’étaient mal passées. Les premiers messagers qu’elle avait envoyés à pied avaient vu leur tête tout bonnements’enfoncerdès qu’ils s’étaient approchés à moins de cent mètres de lui. Elle avait ensuite ordonné des rituels de clairvoyance. Sur les dix mages qu’elle avait employés, un seul avait survécu au contrecoup. Les guérisseurs étaient parvenus à faire cesser ses hurlements avant que ses cordes vocales ne cèdent, mais il n’y avait rien à faire pour ses yeux, qui avaient pourri avant de tomber de leurs orbites. Le survivant avait déliré au sujet d’une « mer de mort », sans être assez cohérent pour fournir un rapport plus complet, puis s’était mordu la langue jusqu’au sang avant la fin de la nuit. La nécromancie avait révélé que l’âme de la défunte était encore plus abîmée que son cadavre, ce qui inquiétait beaucoup Malicia. Même au sommet de ses pouvoirs, le Sorcier avait eu recours à des rituels et des outils spécialisés pour bricoler les âmes. Son fils, lui, semblait n’en avoir nul besoin et avançait péniblement vers Callow par des moyens inconnus : il disparaissait souvent pendant quelques jours avant que ses agents ne le repèrent de nouveau, se déplaçant trop vite pour avoir fait tout le trajet à pied.
Il y aurait des comptes à régler à ce sujet, et le mieux qu’elle pût espérer était qu’Ashur en paie le prix.
Thalassina, à elle seule, aurait constitué une crise. Le Haut Seigneur Idriss avait été l’un de ses alliés politiques les plus proches pendant des décennies ; la richesse de ses possessions et l’étendue remarquable de ses dettes lui avaient été fort utiles pour contenir l’influence de Tasia Sahelian et des Vraisang. Malicia n’avait jamais considéré l’homme comme un ami, mais elle le respectait et avait su tirer parti de ses ambitions. Après la dissolution des Vraisang et la mise à l’écart de Wolof, dont elle avait lié le dernier Haut Seigneur à elle si étroitement qu’il ne pouvait que lui être entièrement soumis, elle s’apprêtait à faire de lui le rival naturel des Modérés, menés par la Haute Dame Abreha d’Aksum. Une rivalité pour les nominations à la cour aurait proprement neutralisé les deux camps et les aurait occupés pendant que Malicia préparait les fondations de l’Empire à venir. Mais Idriss avait disparu avec la majeure partie de Thalassina, et Abreha Mirembe était désormais la deuxième personne la plus puissante de Praes. Le sac de Nok et la destruction du seul autre port maritime des Terres désolées avaient porté des coups dévastateurs au prestige de Malicia, déjà en érosion constante à cause des raids côtiers ashuriens.
La mort de Wekesa lui avait légué les germes de la rébellion : la Thalassocratie ne menait plus de raids, ce qui permettait aux troupes domestiques et aux Légions de se retirer, et l’on commençait à douter de sa capacité à défendre Praes. Sans son traité avec le Roi Mort, une tentative de coup d’État aurait déjà eu lieu. En l’état, la pression montait à la cour pour que la Haute Dame Abreha soit nommée chancelière. Si elle n’agissait pas rapidement pour réprimer la dissidence, la situation lui échapperait. Les Légions de la Terreur auraient dû être son principal instrument, bien sûr, mais Malicia savait qu’elle ne pouvait les employer. Assise calmement à la table où se réunissait d’ordinaire le Conseil sombre, l’Impératrice de l’Effroi de Praes observait le mage soninké agenouillé devant elle et tapotait distraitement du doigt la surface de la table en bois. Ime se tenait à ses côtés, sa maîtresse-espionne immobile et silencieuse comme une ombre.
« C’est confirmé, Votre Très Effroyable Majesté, dit le jeune homme. Foramen est tombée. »
« Je le savais déjà », répliqua sèchement Malicia. «Développez. »
« Il y a deux jours, une armée gobeline d’effectif incertain — au moins dix mille, moins de cinquante — a attaqué la ville, après avoir envoyé une avant-garde d’infiltrés pendant ce que nous estimons être au moins un mois, dit précipitamment le mage impérial. Ils ont attaqué de nuit, après avoir tué les gardes de faction et ouvert les portes. Au matin, la ville était entièrement occupée ; les gobelins se sont alors emparés des protections magiques et ont coupé nos moyens de clairvoyance. »
Pas une seule information qu’Ime ne lui avait déjà communiquée le matin de l’occupation de la ville. Elle avait vraiment été trop laxiste avec le contingent de mages messagers directement assermentés à la Tour, pensa-t-elle. Leur mission première consistait à transmettre les ordres, mais on leur avait aussi alloué des fonds pour recueillir et transmettre des informations locales partout où ils étaient affectés. C’était un moyen de garder le pouls de l’Empire sans jamais quitter Ater. Pourtant, si le mieux qu’ils pussent lui offrir était ce que la moitié de Praes savait deux jours après qu’elle l’avait appris, il faudrait peut-être revoir leur budget.
« Avez-vous autre chose à signaler ? ajouta doucement l’Impératrice.
Le jeune mage hésita.
« Des rumeurs ont commencé à circuler à Okoro et à Kahtan : Votre Très Effroyable Majesté se servirait de ces attaques étrangères comme d’un poignard dissimulé pour éliminer entièrement les Hauts Seigneurs, finit-il par dire. Nos chefs de poste dans ces villes estiment que ces murmures sont trop répandus pour être spontanés. »
Malicia plissa légèrement les yeux. Voilà une information nouvelle, en effet. Peut-être qu’une simple réprimande suffirait, alors.
« Vous pouvez disposer », dit-elle.
Le mage impérial se releva, s’inclina et recula vers la sortie, les yeux fixés au sol. Les Sentinelles refermèrent discrètement la porte derrière lui, et l’Impératrice s’adossa à son siège.
« Il semble qu’Abreha prépare une offensive sérieuse », dit Malicia au bout d’un instant.
Ime finit par bouger et s’installa sur le siège à sa gauche.
« C’était inévitable dès la chute de Thalassina, dit la maîtresse-espionne. Foramen vient de lui servir l’occasion sur un plateau d’argent. »
Elles savaient toutes les deux pourquoi les rumeurs qui circulaient étaient bien plus dangereuses qu’il n’y paraissait au premier abord. Les agents d’Ime avaient obtenu davantage de détails sur ce qui s’était passé à Foramen après sa chute. La Haute Dame Amina Banu avait été écorchée vive, comme tous les autres membres de sa lignée présents dans la ville, puis écartelée sous les yeux de toute la population. C’était une vengeance pour l’Empereur de l’Effroi Nihilis, qui s’était confectionné un manteau de cuir avec la peau des Matriarches qui avaient refusé de se rendre lorsqu’il avait écrasé la Quatrième Rébellion gobeline, du moins selon leurs dires. Comme les chefs de toutes les rébellions gobelines des six derniers siècles avaient commis une variante de cette même atrocité sans substance, Malicia pouvait constater qu’on avait pris beaucoup plus de revanche que l’on n’avait subi de tort. Malheureusement, les Banu de Foramen et les Kebdana de Thalassina avaient toutes deux été, de fait, rayées de la carte en tant que lignées. Oh, on aurait pu retrouver quelques parents éloignés — les Banu, en particulier, avaient été une tribu avant d’être une lignée, et leur famille était réputée être davantage un fourré qu’un arbre —, mais une extermination aussi complète les ferait disparaître en tant qu’entités politiques pour des générations. Plus encore pour les Kebdana. On pouvait reprendre Foramen, mais il était douteux que Thalassina puisse jamais être reconstruite, étant donné la toxicité du site de l’ancienne ville.
Deux lignées de Hauts Seigneurs, vieilles de plusieurs siècles, détruites en l’espace d’un an. La Haute Dame Abreha trouverait bien des oreilles attentives lorsqu’elle présenterait Malicia comme une souveraine cherchant à exterminer l’aristocratie la plus élevée des Terres désolées.
« Elle doit mourir, dit l’Impératrice. Et vite. »
« Les Yeux étudient déjà les pistes possibles, répondit Ime sans hésiter. Mais c’était une vieille folle d’une paranoïa féroceavant mêmede s’en prendre à la Tour, alors les chances ne sont pas de notre côté. »
Malicia ferma les yeux, son esprit se déployant. Des angles, des angles : il y en avait toujours. Le couteau qui porterait le coup fatal n’avait pas besoin d’être le sien.
« Ses agents à la cour, dit-elle lentement. Ont-ils préparé des pétitions ? »
« Nous en avons confirmé quatre, répondit Ime. Je crois que celle qui demande qu’elle soit officiellement convoquée à la Tour pour répondre d’irrégularités fiscales est celle qu’elle soutiendra vraiment. »
Se présenter comme la victime du trône tout en s’assurant d’être à Ater pour rallier des soutiens. Pas le plus brillant des premiers coups, mais Abreha avait toujours préféré l’audace à l’élégance.
« Faites modifier le texte de l’une des fausses pistes juste avant sa présentation, ordonna Malicia en rouvrant les yeux. La Haute Dame Abreha demandera un mandat officiel et un titre à la cour, au nom de la stabilisation de Praes en temps de guerre. »
« Si elle dépasse les bornes, nous aurons un prétexte pour la rabrouer, admit à contrecœur la maîtresse-espionne.
« La rabrouer ? » Malicia sourit. « Rien de tel, Ime. Comment tue-t-on un lion sans lance ? »
Sa maîtresse-espionne se contenta de hausser un sourcil.
« On jette un morceau de viande, dit l’Impératrice de l’Effroi de Praes, à mi-chemin entre lui et un ours. »
Elle tapota pensivement la table du bout des doigts.
« Nous accéderons à cette pétition, car nous avons une grande confiance en la loyauté de notre chère Abreha, poursuivit-elle d’un ton léger. L’Île bénie étant toujours officiellement un territoire impérial, la nommer gouverneure relève de mon droit. Vu la situation désastreuse des réfugiés, il est évident qu’une présence stabilisatrice y est nécessaire. »
Ime laissa échapper un sifflement sourd.
« Cela lui confère ses troupes domestiques à la frontière de Callow, observa-t-elle. Et personne d’autre ne voudra s’empêtrer là-dedans, alors les soutiens se raréfieront. Le vrai danger, c’est la réaction à Laure. »
« Informez la régence que ses protestations au sujet des incursions de réfugiés praesi ont été dûment prises en compte et que j’ai nommé une gouverneure pour remédier à la situation, dit Malicia. Bien entendu, le mandat de la Haute Dame Abreha s’arrête à la frontière. Si elle provoque le Royaume de Callow, elle n’agira pas au nom de la Tour, et toute sanction imposée par la régence ne sera pas considérée comme un acte de guerre entre nos royaumes. »
« Faut-il organiser une telle provocation ? demanda Ime en haussant un sourcil.
« Préparez-en une, répondit l’Impératrice. Je n’appuierai sur la détente que si cela devient nécessaire. »
Un bref silence s’installa.
« Mon Impératrice… » finit par dire la maîtresse-espionne.
« Vous avez des doutes, remarqua Malicia.
« Callow vient de nous gifler, lui rappela Ime. Un décret royal signé reconnaissant l’indépendance de la “Confédération des Eyries Grises” était déjà promulgué avant même la chute de la ville. »
Avec la signature de Catherine en personne, que Hakram Main-Froide avait sans doute déjà utilisée plus souvent que la femme elle-même.
« Les Matriarches ont dû les contacter il y a des mois. Et ce n’est qu’une question de temps avant que des barges chargées de munitions et d’acier gobelin ne traversent le Wasaliti pour équiper l’Armée de Callow. Elles financent de fait une rébellion contre la Tour, même si les dieux seuls savent comment elles ont obtenu un prêt des nains. »
« Vu l’absence prolongée de Catherine, j’imagine qu’il a fallu quelques meurtres atroces, dit sèchement l’Impératrice. Mais cela n’a guère d’importance. Les Légions de la Terreur iront bloquer Foramen. Ni munitions, ni acier, ni or ne passeront. L’accord restera de l’encre sur du papier. »
« Nous ne sommes pas en état de combattre Callow, dit doucement Ime. Nous sommes divisés, meurtris et en proie à une rébellion gobeline. »
« Callow n’est pas en état de nous combattre, répliqua Malicia, qui leva la main avant que sa maîtresse-espionne ne puisse protester. La maréchale Juniper a rassemblé une armée considérable, mais elle ne peut pas marcher vers l’est. Si la Reine Noire cherche encore à s’allier à la Grande Alliance moribonde, elle devra prendre part à la campagne contre le Roi Mort. Si elle veut plutôt faire échouer le grand dessein de Cordelia, c’est Salia qui sera frappée, et la Principauté décapitée par surprise. Ces deux offensives seraient de grande envergure, et elle ne dispose ni des effectifs ni des ressources nécessaires pour mener une guerre sur deux fronts. »
Le silence retomba après cette tirade mesurée, l’autre femme s’abstenant de la contredire. Ime — Lindimi Sahelian, autrefois, avant qu’elle ne rejette ce nom — vieillissait. Plus aucune potion, aucun rituel ni aucun cosmétique ne pouvait vraiment le cacher. Sa peau se plissait, son corps perdait sa vivacité. Même une Sahelian de branche collatérale pouvait espérer vivre quelques décennies de plus qu’un Praesi moyen, mais le temps finissait toujours par rattraper tout le monde. Une part de Malicia en éprouvait du chagrin. Une autre devait commencer à envisager un remplacement. Elle lut de l’hésitation sur le visage d’Ime. Non, pas de l’hésitation.De la réticence.Il y avait très peu de sujets sur lesquels elle ne laissait pas sa maîtresse-espionne s’exprimer librement et franchement. Même la participation de Lindimi au massacre des proches d’Amadeus, quand elle servait encore l’Héritier, ne lui était pas interdite ; elle exigeait simplement des précautions.
« Dites-le », ordonna Malicia.
Les lèvres d’Ime se pincèrent.
« Vous n’avez pas parlé face à face avec la Reine Noire depuis la Folie d’Akua, dit-elle lentement. Je ne crois pas que vous compreniez vraiment à qui nous avons affaire, désormais. »
« Une couronne ne changera pas sa nature », dit l’Impératrice.
« Ce qui s’est passé à Liesse, si, répondit Ime. Elle me rappelle… »
De nouveau, cette réticence.
« … elle me rappelle Nefarious, acheva doucement la maîtresse-espionne. Après que le Mage de l’Ouest eut brisé son pouvoir. Quelque chose de malade l’habite, Malicia, et cela n’a que peu de rapport avec la raison. »
Cela faisait de nombreuses années qu’Alaya n’avait pas pensé à l’Empereur de l’Effroi Nefarious. D’une certaine manière, l’avoir dépassé avait été une victoire plus profonde que de simplement tuer cet homme détestable : elle avait grandiau-delàde lui, au-delà des blessures, de la peur et de la douleur. Elle ne s’était pas cachée de ses souvenirs ; elle l’avait simplement laissé sombrer dans l’insignifiance absolue.
« L’Hiver est prévisible, dit Malicia. Il prend racine dans ce qu’elle était autrefois. »
« Elle est instable, répliqua sèchement Ime. Et elle me fait peur. Elle devrait nous faire peur à tous. Elle a jeté un lac entier sur les croisés, et c’était sa façon d’êtrediplomate. Si elle abandonne ce prétexte, à quoi aurons-nous affaire ? Vous parlez d’armées, mais moi, je vois une montagne tomber du ciel sur Ater. Okoro engloutie par un océan déchaîné. Elle n’est plus l’apprentie du Seigneur Charogne, Malicia. C’est une créature féroce et furieuse, dotée du pouvoir de toute une cour faë, et l’idée de risquer de la pousser dans ses retranchements me déplaît profondément. Elle pourrait bien montrer les crocs et les griffes, et tant pis pour le reste. »
Pourquoi cette peur ne s’était-elle pas manifestée l’an dernier ?L’Impératrice connaissait pourtant la réponse. La peur n’avait pas encore porté ses fruits, car Wekesa était toujours en vie un an plus tôt, et guère bien disposé envers la Reine Noire. Comme de légères blessures étaient vite devenues mortelles, pensa Malicia. Procer était étouffée par les armées des morts, Ashur étranglée par les flottes de la Ligue et les armées du Levant empêtrées dans le chaos d’Iserre, en route vers la ruine ou l’épuisement. Les trois nations qui s’étaient juré de la vaincre se vidaient de leur sang au grand jour. Et pourtant, Praes se mourait aussi, frappée par les blessures qu’elle s’était infligées. Les Matriarches au sud, la Haute Dame Abreha au nord. Des Légions qu’elle ne tenait qu’avec les rênes les plus fragiles, qu’elle ne pouvait tirer qu’au prix de sentiments mutins dans leurs rangs ; et, avec l’arrivée de l’hiver, il faudrait ouvrir les greniers impériaux, faute de quoi des émeutes éclateraient. Le grain finirait par manquer. Et, tout à l’ouest, quelqu’un lui avait enlevé Amadeus.
Elle était seule. Personne d’autre ne pouvait éviter le désastre — personne d’autre ne lepouvait.
Livrés à eux-mêmes, quand les greniers commenceraient à se vider, les Hauts Seigneurs songeraient à faire la guerre à Callow pour s’emparer de ses propres réserves. Les gobelins ne mettraient pas fin à leur rébellion à la frontière de Foramen sans qu’on lesy oblige. Et dès que l’effondrement semblerait inévitable, certaines tribus d’orques lorgneraient sur les terres affaiblies au sud des steppes, en quête de butin, comme au règne de son prédécesseur. Certains resteraient loyaux, mais cela ne ferait que déclencher une guerre civile entre les Clans. Elle devait éviter d’atteindre le point de bascule, quel qu’en soit le prix. Car si elle réussissait ? Si elle rétablissait véritablement son contrôle ? Alors elle aurait gagné cette guerre, ainsi que toutes celles qui suivraient. La Grande Alliance se disloquerait. La Ligue des Cités libres s’effondrerait dans les querelles intestines, ou en tentant de contenir la Thalassocratie. Et Callow aurait le choix : une alliance précaire avec la Tour, ou faire face seule à un Royaume des Morts qui venait d’engloutir la majeure partie de l’ouest. Tout revenait toujours à la survie, n’est-ce pas ? À durer plus longtemps que ce qu’on ne pouvait vaincre.
« Je suis, dit Malicia, la souveraine de Praes. »
« C’est vrai », murmura Ime.
« Réapprenons-leur, reprit l’Impératrice de l’Effroi Malicia, première de son nom, ce que celasignifie, exactement. »
L’Empire avait beau se mourir, ces terres n’étaient pas étrangères aux morts qui marchaient.
Quelque part dans l’est d’Iserre, sous la pleine lune, une flamme vacillante déchira la nuit. Elle s’éteignit presque aussitôt, ne laissant derrière elle que l’extrémité rouge cerise d’une pipe allumée. La jeune femme qui la tenait inspira profondément la fumée, puis souffla un anneau mal fichu. Sous la lune, ses dents d’un blanc nacré se dévoilèrent.
« Recommençons, voulez-vous ? » dit Catherine Foundling.
Derrière elle, jaillissant d’un portail noir d’encre, une mer de silhouettes levées, frappées de sigles, se déversa dans un silence absolu. Obsidienne et fer, fourrures et mailles, lances, épées et choses plus étranges encore.
Pour la première fois depuis de nombreuses années, l’Empire toujours ténébreux était en guerre contre autre chose que lui-même.