Chapitre 297
« Par ruse ou par détour, nous finirons tous pendus, Hauts Seigneurs, à une corde tressée de nos innombrables fils défaits. Mais réjouissez-vous : nul n’est au-delà du salut, pas même des gens comme nous. Voyons enfin si nous pouvons mettre un terme à la tyrannie du soleil. »
– Extrait du discours de couronnement de l’Empereur de l’Effroi Bienveillant Ier
Anaxares se piqua la main et jura.
Saleté d’aiguille. Elle devait venir de Penthes, aussi traîtresse que le reste de ces odieux oligarques étrangers. Il essuya la goutte de sang et reprit son ouvrage : recoudre la semelle de sa chaussure. Les serviteurs n’arrêtaient pas de lui proposer des bottes toujours plus perfides ; il était certain que la paire en or massif venait de ce qui tenait lieu d’humour au Tyran. Mais il avait continué assez longtemps à faire semblant de ne rien voir pour qu’ils finissent par renoncer. Il aurait préféré se passer complètement de chaussures, s’il l’avait pu : on ne lui avait pas accordé le droit d’utiliser un produit étranger par l’intermédiaire d’un comité dûment constitué. Mais trois jours à marcher les pieds en sang l’en avaient finalement dissuadé. Il avait acheté une vieille paire avec les derniers deniers de son écuelle de mendiant, mais la marche les usait rudement. Ces derniers temps, Anaxares avait fini par détester marcher. Durant ses années de diplomate, il ne l’avait jamais fait autant, ni dans un lieu aussi résolument hostile. Il avait entendu dire qu’un buisson avait dévoré un soldat la nuit dernière, l’avalant tout entier alors qu’il s’éloignait pour se soulager. Dans les Bois déclinants, presque chaque parcelle semblait vouloir tuer tout ce qu’elle voyait.
Le Hiérarque de la Ligue des Cités libres acheva de recoudre ses chaussures au prix de blessures mineures seulement, qu’il ne pouvait malheureusement même pas considérer comme reçues au service de la République. Le Peuple l’avait abandonné, laissé à la dérive. Pire encore, ses représentants élus lui demandaient parfois conseil. Son conseil. Comme s’il n’était pas un misérable despote. Il avait aussitôt dénoncé les intéressés au kanenas le plus proche pour trahison envers la Volonté du Peuple ; leurs odieuses tentatives d’impliquer un Nom déloyal dans les affaires de Glorieuse Bellerophon marquaient un jour sombre. Des conseils, dieux. Un jour sombre, en effet. Il enfila ses chaussures et se mit en quête d’un endroit acceptable où creuser un trou pour dormir. Les dignitaires de la Ligue avaient prétendu qu’une tente lui était destinée, mais il avait fermé les yeux et fredonné jusqu’à ce qu’ils s’en aillent. Malheureusement, s’éloigner trop du camp aurait conduit les soldats lourdement armés qui montaient la garde à l’encercler ; il lui faudrait donc rester dans son enceinte, même si cette simple idée lui faisait froid dans le dos. Il trouva une parcelle de terre tiède et presque sèche, assez éloignée d’un feu pour ne pas approuver implicitement son existence. Anaxares s’y agenouilla et retroussa ses manches. À court de deniers, il ne pouvait pas en échanger contre une pelle ; il lui faudrait donc creuser à mains nues.
Ça ne devrait pas prendre plus de quelques heures, songea-t-il.
« Ô Puissant Hiérarque, souverain sans égal de toute la Ligue et de son peuple… »
« Comment osez-vous ? » gronda Anaxares.
Le Tyran d’Héliké souriait, étendu sur une méridienne procerane portée par une bande de gargouilles bavardes.
« Je viens apporter un tribut à votre grandeur, ô Sublime Seigneur », dit Kairos Theodosian, avant d’ordonner à l’une des gargouilles d’avancer.
Elle présenta une pelle à Anaxares. Il ne put s’empêcher de remarquer qu’elle était entièrement faite de rubis. Quel monstre.
« Je dénoncerai cette tentative flagrante de corruption aux autorités compétentes », déclara le Hiérarque.
« Lesquelles ? » demanda le Tyran en se penchant en avant avec intérêt.
« Le Tyran d’Héliké », admit Anaxares à contrecœur.
« Je m’attends à ce qu’il me réprimande vertement, médita le garçon. La rumeur dit qu’il est très à cheval sur ces questions. »
« Pourquoi me tourmentez-vous ainsi, Tyran ? » soupira-t-il.
« Surtout par habitude, à ce stade, avoua Kairos. C’est comme gratter une plaie : une fois qu’on commence, il est presque impossible de s’arrêter. »
« Je m’élèverai au-dessus de ces sottises, déclara le Hiérarque. Je dois m’occuper de ma couche. »
« Vous avez remarqué que la moitié de l’armée bellerophane monte la garde chaque nuit ? » demanda joyeusement le Tyran. « Je crois qu’ils ont confondu le terme tolésien pour dix avec celui qui signifie mille dans leur manuel, et qu’ils s’en tiennent à cette mauvaise traduction depuis. »
Anaxares pinça les lèvres, profondément offensé par cette insinuation selon laquelle la République aurait pu commettre une telle erreur. Même si elle l’avait faite — ce qui n’était pas le cas —, il se serait agi d’une interprétation supérieure du texte original, et donc intrinsèquement meilleure, puisqu’elle avait été approuvée par un vote du Peuple. Bien sûr, comme pour tout ce qui touchait aux textes militaires, le Peuple n’aurait pas été informé de ce qui avait été voté, car il était illégal que quiconque ait connaissance de ces textes sans avoir tiré le lot des soldats. C’était juste et convenable. Mais il ne corrigerait pas les affirmations manifestement fausses du Tyran : cela ne ferait qu’encourager le garçon.
« Tiens, dit Kairos. J’étais certain que ça ferait l’affaire. Je suppose qu’il ne me reste plus qu’à vous aider à creuser votre trou. »
Anaxares fronça les sourcils.
« Cela entacherait l’ouvrage, dit-il gravement. »
Recourir à une main-d’œuvre étrangère — produit de la tyrannie par définition — sans autorisation officielle constituait une trahison.
« Alors, à votre place, je me dépêcherais, sourit le Tyran. Nous allons bientôt tenir un conseil de guerre, et plus personne ne croit qu’on parviendra à vous faire dormir dans une vraie tente. »
Les dieux étaient capricieux ; aussi, lorsque les autres dignitaires arrivèrent, le trou n’était-il profond que d’une chevillée. Anaxares s’y assit tout de même, son manteau râpé formant une flaque autour de lui. Les despotes habituels étaient sortis de leurs tours d’ivoire, semblait-il. Un askretis à deux bandes du Secrétariat de Delos, une prédicatrice d’Atalante chargée de perles, le jeune Basileus de Nicae et son ancienne collègue, Magister Zoe de Stygie. Les deux Exarques avides de Penthes — qui n’avaient réussi ni à assassiner ni à déshonorer l’autre et partageaient donc désormais, sans grande sérénité, le manteau de la Tyrannie débridée — et, enfin, la figure digne du général en chef de Bellerophon, son seul général, par ailleurs. Il était flanqué de kanenas prêts à l’exécuter au premier signe d’ambition traîtresse, nota-t-il avec approbation. L’askretis de Delos rompit le silence le premier et envoya l’un de ses scribes chercher de l’encre et du parchemin.
« Le sens de votre métaphore m’échappe, Hiérarque, dit-il en observant avec curiosité le trou à peine visible. Pourrais-je vous demander de l’éclaircir afin que cela figure au procès-verbal ? »
« Le sol était moins humide qu’un peu plus loin, expliqua Anaxares. »
« Ah, fit l’askretis, l’air éclairé. Et que représente le sol ? L’humidité ? »
« L’impiété, à l’évidence, déclara la prédicatrice atalatienne en serrant ses perles. Le Hiérarque nous rappelle la vertu de l’humilité et nous réprimande pour cette entreprise vaine et orgueilleuse. »
« C’est un trou, dit doucement Magister Zoe. Il va dormir dedans. Comme toutes les nuits jusqu’ici. »
« Comme il sied à un Stygien de ne saisir que l’évidence, et rien d’autre », lança avec mépris le dignitaire de Delos.
« Et je déclare donc officiellement ouverte cette séance du conseil de guerre de la Ligue des Cités libres », annonça joyeusement le Tyran.
Ce garçon fou raffolait de ces conseils, songea Anaxares, surtout parce que personne d’autre ne les appréciait. Il avait insisté pour qu’ils se tiennent régulièrement, en présence de tous les dignitaires de la Ligue.
« La Glorieuse République de Bellerophon, commença le général, souhaiterait protester officiellement contre l’ouverture des hostilités dans le golfe de Samite. »
« Le procès-verbal en fera foi », promit l’askretis avec une ferveur religieuse.
« Je commencerai à écouter vos gens sur la question des flottes quand ils auront appris à nager », rétorqua le Basileus de Nicae.
Le dos d’Anaxares se redressa, indigné. C’était une calomnie. La connaissance de la natation n’avait pas été restreinte depuis des décennies — n’avait jamais été restreinte, corrigea-t-il aussitôt dans son esprit —, même si, à juste titre, trop d’empressement à apprendre cet art était jugé suspect.
« On m’a laissé entendre que cette protestation arrivait de toute façon trop tard, dit le Tyran d’Héliké. »
Le jeune souverain de Nicae serra les dents.
« Des alliés, commença-t-il, ne s’espionnent pas entre eux, Tyran. »
« Espionner ? » s’exclama Kairos en posant une main tremblante sur son cœur. « Dieux, je ne ferais jamais ça. Nous avons simplement aidé vos messagers à transporter leurs messages. »
« Comme si quelqu’un pouvait croire ça », ricana le Basileus.
« Bref, reprit le Tyran, comme je le disais : mes espions dans les rangs nicéens m’informent que la flotte ashurienne a été prise par surprise alors qu’elle était à quai à Arwad, puis incendiée avant le sac de la ville. »
Le souverain de Nicae ricana.
« Nos navires se sont retirés ensuite, ajouta-t-il. Ils bloquent maintenant Smyrne. Avec la perte de leur autre flotte lors de l’assaut contre Thalassina, les Ashuriens sont désormais hors de la guerre, en pratique. »
« La République souhaite-t-elle aussi protester contre le blocus ? » demanda le dignitaire de Delos.
« Des instructions seront demandées au Peuple », répondit fermement le général bellerophane.
Et elles seraient reçues, songea Anaxares, dans les six prochains mois, une fois le vote tenu. Peut-être accompagnées d’un ordre de bataille suggéré, si le message arrivait après leur entrée dans les terres revendiquées par la Principauté.
« Tout cela est bel et bon, mais la Thalassocratie n’a jamais été notre véritable souci, estima Magister Zoe. La dernière fois que nous en avons entendu parler, les armées du Levant remontaient Procer à la poursuite du Seigneur Charogne. C’est elles que nous risquons de rencontrer. »
« Cette victoire fut glorieuse, insista le Basileus. Ce n’est pas parce que le Magistère stygien a à peine contribué en navires que vous… »
« Vous avez frappé les Ashuriens à terre, gamin, dit l’une des Exarques de Penthes en levant les yeux au ciel. Si les gens de Praes ne les avaient pas d’abord rossés, nous n’aurions pas cette conversation. »
« La vile impératrice Malicia a frappé tous les enfants des Cieux, ce jour-là, déclara la prédicatrice atalatienne. Ne célébrons pas la mort de ceux qui ont péri au service d’une sainte cause. »
« La serre-perles, railla Magister Zoe. Où était cette réserve quand nous préparions l’invasion de Procer ? »
« Il n’y a pas d’invasion, déclara le Hiérarque. »
Un silence tomba tandis que tous les regards se tournaient vers lui. La plupart d’entre eux, comprit-il, avaient même oublié sa présence.
« Puisque la Principauté de Procer est une assemblée de despotes avides ayant arraché de force terres et autorité à leurs habitants, il ne peut légalement être question de l’envahir », précisa-t-il.
« Entendu ! » sourit le Tyran. « Nous sommes des libérateurs, mes amis. Nous nous consacrons à la douce — que dis-je, à la bienveillante — tâche de libérer toutes ces jolies cités proceranes. Certainement rien d’aussi grossier qu’une invasion. »
Même des paroles vraies semblaient fausses dans la bouche du garçon, songea Anaxares. Après cela, le conseil sombra dans ses querelles habituelles. Les gens de Penthes voulaient que les armées de la Ligue traversent plus vite les Bois déclinants, retranchant quelques jours à la semaine qui leur restait avant d’entrer dans Iserre. La plupart des autres commandants s’y opposaient, estimant qu’une telle hâte exposerait les soldats aux embuscades des créatures hantant les bois. Magister Zoe se rangea toutefois à l’avis des Exarques et proposa d’envoyer les phalanges d’esclaves en avant-garde. Comme d’habitude, rien n’en sortit et les dignitaires se retirèrent, bouillonnant de la même irritation qu’à leur arrivée. Le Tyran fit grand cas de la pelle de rubis qu’il laissait derrière lui, puis finit par suivre les autres. Anaxares resta dans son trou, les yeux fermés. Les visions lui parvenaient aux yeux et aux oreilles, portées par le vent, sans qu’il les appelle ni les désire. Il ne pouvait que les recevoir.
Un garçon aveugle traversant une cité morte, portant les morts avec lui — fouet et échelle, toujours plus profond dans les ténèbres. Des armées se rassemblant sous les montagnes, une mer de bannières grondant dans le vent comme des loups. L’Augure seule dans un jardin givré, des murmures prononcés résonnant encore à ses oreilles comme un serpent qui s’enroule. La mort avançant sous l’eau, assombrissant le ciel en nuées, se répandant comme un poison au sein d’une légion sans fin. Une femme souriante, dans les ténèbres, fumant la pipe et rassemblant une armée ; il ne la vit que jusqu’à ce que des yeux bleu pâle le forcent à interrompre la vision. Des bandes de créatures vertes sortant des tunnels, épées à la main, silencieuses dans la nuit. Un orque borgne et une femme tachetée d’encre menant une armée en fuite. Mais, plus important que tout, sur quelque rivage désolé, un chevalier en blanc se tenait, l’épée brandie. Un meurtrier qui avait pris des vies, mais jamais de sa propre initiative. Derrière lui, quelque chose d’insondable se profilait à travers une pièce de monnaie. Les Séraphins, pensa Anaxares. Le Chœur du Jugement. Les anges qui avaient jugé et tué des gens de la Ligue.
Le Hiérarque sourit.
Pour cela, ils seraient jugés à leur tour.
Amadeus était perplexe.
Lorsqu’il avait compris l’ampleur de son erreur, il s’était attendu à être rapidement tué par autant de Héros que ses adversaires pourraient réunir pour une petite tuerie sur le lac. Il n’avait pas eu tout à fait tort. Une bande de Nommés était venue le chercher, auréolée de Lumière et arborant les grimaces sinistres de ceux qui accomplissent un mal nécessaire — toujours sans la majuscule, bien sûr, et de préférence en parlant du « bien supérieur ». Pourtant, à sa grande perplexité, ils ne lui avaient toujours pas tranché la gorge. Lors d’une des rares occasions où on ne l’avait pas enchanté pour le maintenir inerte — surtout quand il fallait le nourrir ou le laisser se soulager —, il avait poliment demandé à ses ravisseurs quelle sorte d’équipe de seconde zone ils formaient. Vraiment, le garder prisonnier ? C’était prendre le risque que cette histoire se retourne contre eux, vu le nombre de proches qu’il avait encore en vie. À moins que la Sainte des Épées n’ait décidé de lui avouer son amour passionné — peu probable, puisqu’elle prenait un plaisir évident à le frapper jusqu’à l’inconscience avant qu’on ne lui jette un enchantement —, quelqu’un dans le camp adverse avait dû décider de se montrer malin.
Entendre le plan funéraire qui se cachait derrière tout ça devrait lui arracher un ou deux rires. On le réveilla assez longtemps pour lui fourrer dans la main un morceau de pain à moitié rassis, puis on le laissa le manger sous la garde de la Sainte des Épées, debout derrière lui, l’épée dégainée. Affamé comme il l’était, Amadeus jeta par-dessus son épaule les miettes les plus collantes qu’il put trouver et s’en excusa avec un sourire, prétextant une ancienne coutume des Terres désolées sans laquelle il ne pouvait manger. Tout le monde savait que les Duni étaient un peuple ignorant et superstitieux, après tout. Laurence de Montfort lui asséna un coup derrière l’oreille, ce qu’il considéra comme une victoire morale. À en juger par les environs, ils restaient à la campagne, évitant routes et villes. La température avait nettement baissé, même si cela pouvait aussi bien être dû au changement de saison qu’à leur progression vers le nord.
« Buvez », dit le Pèlerin Gris en portant la gourde à ses lèvres.
Amadeus but. Il avait habité ce corps de Nommé si longtemps qu’il avait perdu la notion du temps qu’il lui aurait fallu, dans des circonstances plus naturelles, pour avoir aussi soif ; il soupçonnait qu’au moins six heures s’étaient écoulées. Après quoi, sa curiosité reprit le dessus.
« Vous semblez m’emmener vers le nord, dit-il. Et ce depuis… au moins quinze jours, probablement davantage. »
« Cela ne vous regarde pas », répondit le Pèlerin, dont les origines levantines teintaient discrètement la prononciation du mézien inférieur.
Amadeus haussa un sourcil.
« Êtes-vous bien certain, demanda-t-il, de ne pas préférer me détailler votre plan ? »
Il n’entendit même pas venir le coup. Lorsque, le lendemain, on le réveilla, il songea que la Sainte n’avait pas beaucoup d’humour. Il le lui dit en picorant son pain quotidien.
« Vous vous croyez drôle, c’est ça ? » ricana Laurence de Montfort.
En réalité, il n’était pas certain qu’elle ricanât. Il lui tournait le dos et était solidement ligoté, à l’exception des avant-bras. Mais vu le ton, il se permit de le supposer.
« J’ai mes moments, médita Amadeus. Quelqu’un qui m’était très cher m’a raconté une plaisanterie assez drôle. Il s’agissait d’une femme très arrogante qui s’était fait ouvrir le ventre et s’était enfuie en retenant ses entrailles. »
Il marqua une pause.
« La chute, c’est que vous vieillirez et mourrez, alors que Hye, non », ajouta-t-il obligeamment.
Il ne put pas finir son pain ce soir-là : on l’avait assommé. À son amusement, un autre Héros se tenait derrière lui le soir suivant. Le Sorcier renégat, si les anciens rapports des Yeux étaient fiables, songea-t-il. Probablement l’auteur de l’enchantement qui le faisait dormir pendant que les autres voyageaient.
« On m’a ordonné de vous jeter un sort de silence si vous tentez de m’adresser la parole », lui dit doucement le Héros.
« Cela me paraît inutile, répondit Amadeus. Après tout, je suis entièrement à votre merci. »
« Ordre du Pèlerin », dit le Sorcier renégat.
« C’est regrettable, dit l’homme aux cheveux noirs. Il n’est pas trop tard pour sauver vos parents. »
Aucune réponse. Amadeus fronça les sourcils, puis cria aussi fort qu’il le put. Aucun des Héros qui rompaient le jeûne ne tourna même la tête vers lui. Ah, le sort était déjà en place. Il n’avait ni entendu ni senti l’homme le lancer. Intéressant. Il était vraiment privé de la moindre trace de son Nom. Il jeta un regard contrarié au sol.
« Avant mon dernier baroud d’honneur, vraiment ? dit-il. J’aurais pu en tuer quelques-uns en partant, bande de radins. »
Quatre soirées de plus, et jamais le Pèlerin Gris ne lui fit la courtoisie d’un débat moral au coin du feu. Il pouvait respecter ce professionnalisme, mais c’était vraiment agaçant. Trois autres soirées passèrent, puis une fois — à sa surprise, le dernier réveil eut lieu au milieu de la nuit. Quelqu’un avait dû rater son enchantement. Amadeus se retrouva solidement entravé : des fers aux pieds, des cordes autour des jambes, une autre paire de fers lui maintenant les mains derrière le dos, et ce qui ressemblait à une bande enchantée de métal autour du torse. Bon, elles n’allaient pas se détacher toutes seules. Il roula doucement jusqu’à ce que ses doigts se referment sur une pierre un peu tranchante, puis réfléchit à la manière de s’y prendre. Il lui faudrait se déboîter au moins un bras, et probablement un poignet. Pour se libérer des fers, il aurait besoin de sang afin de faciliter le passage, ce qui impliquait de s’ouvrir une veine — mais il lui faudrait éviter de toucher une artère, car son corps était inquiétamment fragile, pour le moment. D’abord la blessure, décida-t-il. Il serait plus difficile de viser juste avec la pierre si son bras était déjà déboîté. Il remua les doigts et commença à enfoncer le tranchant dans sa peau.
« Je suis curieuse, dit la Barde errante. Une fois libéré, si vous y parvenez, que ferez-vous ? »
Amadeus soupira.
« La question fait encore débat, répondit-il : voler un cheval ou enfoncer cette humble pierre dans l’orbite d’un Héros. »
« Je suis presque certaine que Laurence court plus vite qu’un cheval, médita la Barde. »
« Pas moi, fit-il remarquer avec raison. Petit à petit… quel est votre nom, en ce moment ? »
« Marguerite de Baillons », répondit la Barde.
Il renifla.
« Une Alamane, vraiment ? dit-il. Tous les autres corps étaient pris ? »
« Hé, si je pouvais choisir, je serais une blonde d’un peu plus de deux mètres, avec une poitrine miraculeuse et des cuisses comme des troncs, à chaque fois », répondit la Barde. « Alors, ça, c’était un sacré tirage. On n’en fait plus des comme ça au Levant. »
Il remua pour essayer de s’asseoir, mais resta cloué au sol. Très désagréable. La Barde errante lui tendit une main et le hissa ; il se retrouva face à la dernière forme de l’abomination. Elle était mince, avec de longs cheveux noirs qui lui tombaient dans le dos. Des yeux bleus souriants, des lèvres en cœur. Il fallait reconnaître que la vie imitée était convaincante. La gourde qu’elle tenait était déjà débouchée, et son luth de pacotille gisait un peu plus loin dans l’herbe.
« À boire ? » proposa-t-elle.
« Vous êtes trop aimable », accepta-t-il.
Elle lui versa l’alcool dans la gorge jusqu’à ce qu’il lève la main, avalant une quinte de toux.
« Dieux, parvint à articuler Amadeus. C’est cet horrible extrait de cerises fermentées d’Atalante ? »
« C’est juste la chose la plus immonde, pas vrai ? » sourit-elle. « On dirait qu’elle n’arrive pas à choisir entre le sucre et le poison. »
« Et dire qu’on me traite de monstre, marmonna-t-il. Je n’ai jamais fait subir pareil supplice à des prisonniers. »
« Encore un peu ? » proposa Marguerite.
« Pourquoi pas, dit Amadeus. Je ne suis pas pressé de m’ouvrir cette veine ; ça m’aidera à en atténuer les désagréments. »
Encore un peu de torture plus tard, son ventre et sa gorge s’étaient réchauffés, au prix d’un goût de verger sauvagement malmené qui lui envahissait le palais.
« Alors, vous vous demandez peut-être pourquoi je suis là », dit la Barde.
« Je me demande plutôt pourquoi aucun de vos camarades ne s’est réveillé, répondit-il. Leurs sens devraient être plus aiguisés. »
« S’ils allaient se réveiller, je ne serais pas là », répondit Marguerite en haussant les épaules.
« Pratique », dit Amadeus.
« Bof, éluda-t-elle. Pas besoin de vous expliquer à quel point la providence peut être capricieuse. Même avec des dés pipés, il faut les lancer. »
« Je suppose que cette visite a donc lieu dans le cadre de vos fonctions officielles ? » demanda-t-il.
« Vous êtes surpris ? » sourit-elle, dévoilant des dents légèrement de travers.
« Je pensais que vous ne pouviez agir qu’à travers les Nommés, dit Amadeus. Je trouve assez terrifiant que vous ne soyez manifestement pas soumise à cette restriction. »
Tant que l’homme aux cheveux noirs se croyait dépourvu de pouvoir — et se comporterait comme tel —, cela ne restait qu’une théorie. Il n’y avait probablement pas de plus grand expert en lore des Noms que la Barde errante, dans la mesure où elle en était bien une ; sa confirmation ou son démenti aurait donc un certain poids. Pas trop, bien sûr, puisqu’elle restait une entité hostile. Mais ce serait un élément utile à ajouter à son inventaire mental.
« Vous cherchez toujours à me faire parler, hein ? sourit Marguerite. Je ne crois pas que ce soit lié à un Nom, mais plutôt à votre nature. Il vous faut un plan, toujours un plan, même quand vous hurlez à l’intérieur. »
« Vous me flattez, dit Amadeus. Après tout, vous avez vaincu… »
« Warlock est mort, dit la Barde errante. »
Il s’interrompit. Elle mentait peut-être. Pour le blesser, brouiller ses… Amadeus inspira, expira. Il mit cela de côté.
« Il a fait sauter une flotte en partant, mais c’est plus qu’un juste échange, reprit Marguerite. L’Empire est dans un sale état, maintenant qu’il a vaporisé la majeure partie de Thalassina lors de son dernier baroud. Votre petite amie là-haut s’échine à essayer de tout maintenir en place. »
« Et pourtant, vous êtes ici, dit Amadeus. Pas là-bas à attiser les flammes. »
« Catherine s’est encore fait tuer, dit négligemment la Barde. Et croyez-moi, ça, c’était un sacré spectacle. On ne voit pas souvent une telle démesure s’affronter sans retenue. »
Ses doigts se crispèrent. Inspire, expire. Garde le contrôle. Dès qu’il le perdrait, la créature se servirait de lui à la moindre occasion. Il devrait peut-être songer à se fracasser la tête contre le sol jusqu’à perdre connaissance.
« C’est fascinant de vous voir saisir ce sentiment paternel à la gorge et simplement… » Marguerite claqua des doigts. « Couic. Le cou est brisé. Retour dans la boîte. »
Ces provocations n’avaient aucune importance. Il pouvait toujours obtenir des informations utiles. Amadeus fit trembler sa voix.
« Elle ne mourrait pas aussi facilement, dit-il en se forçant à détourner le regard. »
« Détourner les yeux, c’est ce que Malicia vous a appris, pas vrai ? médita la Barde. Elle est douée. Elle a dû deviner que vos yeux vous trahiraient ; c’est toujours la partie la plus difficile à maîtriser. »
Il concéda mentalement qu’il ne fallait pas sous-estimer les capacités de perception effroyables de cette chose. Après tout, elle avait entièrement raison. Ses yeux vert froid revinrent se poser sur son visage.
« Vous vous dirigez vers Salia, au cas où vous vous poseriez la question, dit Marguerite. Ils vous gardent à la campagne parce que Hasenbach sait qu’ils vous détiennent. Elle a envoyé une cinquantaine de compagnies pour vous capturer. »
« Ah oui ? » dit Amadeus.
« Le second ordre, c’est de vous trancher la tête dès qu’ils vous auront, poursuivit la Barde, amusée. Elle n’est pas ravie que vous ne décoriez pas déjà une pique. Tariq va se faire passer un savon. »
Il savait bien qu’il y avait une raison pour laquelle il aimait cette femme. Elle avait la tête sur les épaules, puisqu’elle souhaitait qu’il perde la sienne.
« On va donc me promener devant la foule ? » demanda-t-il.
« Non, ils utiliseront un Héros sous illusion pour ça, répondit Marguerite. La Sainte va vous arracher l’âme et la faire lier à quelque chose, elle y tenait. Ils veulent un appât, pas risquer une opération de sauvetage. »
Ce qui laissait entendre que, d’après le Pèlerin, il restait des vilains à l’est pour lesquels Amadeus pouvait servir d’appât. Il ne pouvait savoir si Eudokia était encore avec les légions. Si elle avait jugé possible de le récupérer, elle serait partie sans hésiter ; mais sans cette perspective, la Scribe resterait auprès de Grem. Assassin se trouvait toujours à Ashur, probablement, et restait impossible à contacter. C’était nécessaire pour empêcher l’Augure d’intervenir. Il ne restait donc que Catherine — prétendument morte, même si cela ne suffisait pas toujours à l’arrêter — et peut-être Masego. À moins que la Barde ne m’ait menti, songea-t-il. Ou qu’elle m’ait dit vrai, mais que le Pèlerin l’ignore.
Trop d’inconnues pour établir une évaluation stratégique solide, et aucun moyen fiable d’obtenir les renseignements dont il avait besoin. S’il en avait les moyens, s’il pouvait faire parvenir un message, si. Quel mot odieux, de vous limiter ainsi. Repoussant sa frustration, Amadeus s’efforça d’envisager la conversation sous un angle plus large. Elle ne devrait pas avoir lieu, songea-t-il. Il n’avait pas de Nom, ne commandait aucune armée et, si elle disait vrai, les Calamités ne représentaient plus guère une menace. Ni Eudokia ni Assassin ne pouvaient être comptés pour agir de leur propre chef, et leur valeur militaire directe était très limitée. Sa seule utilité restante était celle d’un otage, et ce n’était pas le jeu de la Barde errante.
Alors, pourquoi était-elle là ?
« Il y a une chose chez vous que j’aime vraiment, vous savez ? dit Marguerite. C’est aussi celle que je déteste le plus, mais c’est souvent comme ça avec les vilains. »
« Je fais une excellente soupe de lentilles », proposa Amadeus.
Derrière ses mots pleins d’esprit, il l’observait attentivement. Ils entraient maintenant dans le domaine des révélations, la partie la plus dangereuse de cette conversation dangereuse.
« Vous ne digérez pas la défaite, dit la Barde. Elle ne vous remplit pas le ventre, ne vous alourdit pas. Vous la disséquez, lisez les entrailles comme une augure, puis vous vous demandez : si je pouvais recommencer, comment m’y prendrais-je pour faire mieux ? »
Il la regarda en silence.
« Même maintenant, murmura-t-elle, derrière vos yeux, quelques rouages tournent encore. Que puis-je faire ? Comment m’y prendre ? Et ils ne s’arrêteront qu’à votre mort. »
« Ce qui, dit Amadeus, semble devoir arriver bientôt. »
« Non, dit la Barde errante. Vous ne deviendrez pas un cri de ralliement. Voyez-vous, vous avez payé votre dû. »
Il plissa les yeux.
« C’est vrai, vous n’êtes pas le fils préféré, médita-t-elle. Vous n’avez jamais joué le jeu comme il est censé l’être. Mais vous avez tué l’opposition et fait pencher la balance. Ils ne vous laisseraient pas tomber après ça ; ce n’est pas ainsi qu’ils fonctionnent. »
« Je ne suis plus le Chevalier Noir », dit Amadeus.
« Vous ne rentrez plus dans ce moule, répondit Marguerite. Mais vous n’êtes pas impuissant, Maddie. Au fond, vous savez ce que vous êtes ; vous pensez simplement que c’est indigne de vous. »
Ses doigts se crispèrent, ses jointures blanchirent.
« Prétendant, dit la Barde errante. Vous pouvez avoir une seconde chance, vous y avez droit. Mais si vous la voulez vraiment… »
Elle but une longue gorgée, puis s’essuya la bouche.
« Eh bien, il y a toujours un prix, n’est-ce pas ? » Elle haussa les épaules. « Alors dites-moi, Amadeus de l’Étendue Verte… »
Elle sourit, de travers, largement, sous la lumière de la lune.
« Qu’est-ce qui vous semble juste ? » demanda-t-elle.
Elle se pencha en avant.
« Jusqu’où êtes-vous prêt à aller pour y parvenir ? »
Il ferma les yeux. Lorsqu’il les rouvrit, un instant plus tard, elle avait disparu sans le moindre murmure. Il resta silencieux et immobile très longtemps.
Erreur, songea-t-il.