Chapitre 296
« Il n’est qu’une seule guerre qui soit juste : celle que l’on mène contre l’Ennemi. »
– Extrait de « La Foi des Couronnes », par Sœur Salienta
La garde du port était la pire de toutes. Elle l’avait toujours été.
Ines avait dépensé trois mois de solde pour s’offrir le manteau le plus chaud du marché, et elle grelottait encore comme un veau à l’agonie. Le prince avait fait courir le bruit dans la ville qu’avec le Royaume des Morts qui s’éveillait, les soldats chargés de garder le port seraient mieux payés. Mais, comme la plupart des promesses princières, celle-ci n’avait mené à rien. D’après les rumeurs, l’argent avait plutôt servi à acheter les services de toutes les compagnies de fantassins encore présentes dans le nord. Aussi pénible que fût le froid sur les quais, Ines devait admettre que c’était peut-être un meilleur investissement. La Princesse de Hainaut faisait de même, disait-on, et les penchants mercenaires des fantassins avaient transformé toute l’affaire en une sordide guerre d’enchères. Malgré tout, mieux valait être ici, chez elle, que d’être partie vers le sud comme certains soldats du prince. Les nouvelles de l’incursion de la croisade au royaume de Callow étaient dignes des pires cauchemars : d’étranges diables chevauchant pour massacrer dans la nuit, une horde interminable d’orcs et d’hérétiques qui dévorait les cadavres des morts. On racontait aussi des histoires plus fantaisistes, selon lesquelles la Reine Noire aurait fait tomber le ciel sur la tête des croisés et changé leur sang en lac. Quelle que fût la vérité, aucun de ceux qui étaient partis au sud n’était revenu.
Pour une fois, se dit-elle, être nouvelle au service du prince lui avait été utile. Cela signifiait aussi qu’elle héritait immanquablement des corvées les plus merdiques, offertes par ses officiers nobles et carriéristes, mais des doigts gelés valaient mieux qu’une tombe. Elle hâta le pas après avoir dépassé la langue de Gertrude et se dirigea vers le feu de joie qui l’attendait près de la douane. Elle y ôta ses gants de cuir et approcha les paumes du brasero de bronze, soupirant tandis que la chaleur se diffusait jusqu’à ses os. La pique qu’elle avait appuyée contre son épaule n’avait jamais servi en dehors du terrain d’entraînement et, si les Cieux lui souriaient, il en serait toujours ainsi. Pourtant, le silence de la nuit la troublait. Les vents qui avaient rendu sa ronde précédente sinistre s’étaient calmés, ne laissant derrière eux qu’une immobilité inquiétante. Le port de Cleves était léthargique même les meilleurs jours ; le commerce maritime sporadique avec Bremen et Lyonis ne profitait qu’au prince et aux très riches. Mais à présent, même les pêcheurs avaient déserté les lieux. On disait que ces gens-là savaient mieux que quiconque ce qui se tramait sous les eaux du Tombeau. Ceux qui n’apprenaient pas à reconnaître les signes du danger étaient entraînés dans les profondeurs par ces créatures immondes, seules véritables maîtresses du lac.
Certaines nuits, Ines se demandait pourquoi le prince s’obstinait à affecter des gardes au port. Il était si désert que même si quelques morts s’en emparaient, ce ne serait pas une grande perte. Les souverains qui avaient fondé Cleves avaient vu loin : le port n’était pas relié à la capitale proprement dite. La mince bande de quais et de rivage était ceinte de murs destinés à garder l’ennemi à l’intérieur, non à l’extérieur ; c’était reconnaître tacitement que, si le Roi Mort franchissait le lac, rien ne pourrait arrêter les armées de l’Horreur Cachée. La pente qui descendait vers la rive empêchait Ines d’apercevoir Cleves d’où elle se tenait, derrière ces hauts murs, mais cela ne la gênait guère. Ce qui lui déplaisait, c’était l’heure de marche qui la séparait de la caserne de la capitale, d’autant qu’un jeune noble entreprenant avait décidé que la durée de cette marche ne serait plus comptée dans le temps de garde. Ines ne trouvait qu’une seule consolation : si ces fichus morts se montraient vraiment, ce salaud finirait à coup sûr du mauvais côté d’un arbalétrier maladroit. Il aurait mieux fait de moins chercher à s’attirer les faveurs des grands et de se méfier davantage de tous ceux qu’il avait rendus ennemis en leur mettant des armes tranchantes entre les mains.
Avec un soupir contrarié, Ines remit ses gants. Elle s’était attardée près du feu aussi longtemps qu’elle le pouvait sans abus, car si la relève arrivait et la trouvait encore là, elle écoperait d’une nouvelle tache à son dossier. Par les Dieux miséricordieux, quelle nuit glaciale ! Et le solstice d’hiver n’était même pas encore passé ; il ne ferait qu’empirer. Elle leva les yeux vers la tour élancée qui surplombait les eaux. Elle ignorait qui Mikhail avait soudoyé pour obtenir ce poste si confortable — la tour de garde avait un feu de joie au sommet et une chaise —, mais l’homme en avait certainement les moyens. Cet immigré lycaonais avait une petite activité parallèle : il fournissait aux gardes qui en avaient les moyens une eau-de-vie qui réchauffait les os. Ines avait toujours méprisé cette pratique, mais l’idée de la longue marche jusqu’à la ville après son service la faisait reconsidérer la question pour ce soir. Une fois ne ferait de mal à personne, n’est-ce pas ?
« T’es encore là-haut, espèce de relique crasseuse de Bremen ? » lança-t-elle.
Pas de réponse. Il devait profiter de sa propre marchandise, ce qui était gonflé de sa part. Il ne pourrait pas soudoyer indéfiniment ceux qui lui tomberaient dessus s’il se faisait prendre. Pique en main, Ines refusa de prendre ce silence pour un signe d’en haut. À force d’y penser, l’idée d’avoir le ventre au chaud lui avait paru de plus en plus séduisante. Elle se dirigea vers le pied de la tour et trouva la porte entrouverte. Quel négligent, songea-t-elle en fronçant les sourcils, même s’il était ivre. L’escalier en colimaçon qui menait au sommet ne nécessitait qu’une marche rapide, mais, une fois arrivée, un froid que le feu ne pouvait rien contre elle l’étreignit. Le sergent Mikhail était là, la gorge ouverte, le sang répandu sur toute sa cotte de mailles. Oh, Dieux, pensa-t-elle. On nous attaque. Elle aurait sonné la cloche installée dans la tour à cette fin, mais cette foutue chose avait disparu. Arrachée aux crochets de métal qui la retenaient. Elle se pencha par-dessus le parapet et lança sa voix au loin.
« À l’attaque ! » hurla-t-elle. « On nous attaque ! »
Personne ne répondit. Elle ne criait pas assez fort ; c’était précisément pour ça qu’ils avaient installé ces satanées cloches. À sa connaissance, elle était peut-être la seule soldate encore en vie dans le port. Ce serait donc à elle de courir jusqu’à la ville pour donner l’alerte, n’est-ce pas ? Ce ne serait pas abandonner ses camarades, mais faire son devoir. Ses mains tremblaient autour de la hampe de sa pique.
« Bon sang », murmura-t-elle. « Bon sang. »
Elle dévala l’escalier et se dirigea vers la tour la plus proche. Le port en comptait dix ; ils n’avaient pas pu les neutraliser toutes sans se faire voir. Ses vieilles bottes glissèrent sur le givre et elle tomba, mais serra les dents, ramassa sa pique, puis s’en aida pour se relever. La Hauteur du Radoteur n’était pas loin et, comme c’était la plus grande des tours, elle devait abriter plus d’une sentinelle. De vieux soldats obèses, sur le point de prendre leur retraite, sans doute, mais l’union faisait la force. Elle dépassa l’entrepôt saillant et vide, propriété personnelle du Prince de Cleves, et franchit l’angle avant de le voir. Cinq cadavres, jetés de la tour sur le pavé en contrebas. Elle leva les yeux, plissant les paupières dans l’obscurité. Dieu merci, la cloche était toujours là. Ceux qui avaient fait ça ne l’avaient pas encore arrachée. Et ils étaient probablement encore là, songea-t-elle. Ses doigts gantés se crispèrent autour de sa pique ; elle serra les dents et se remit à courir. Mais son attention était fixée sur la tour. C’est pour ça qu’elle ne le vit pas.
Le mort-vivant sortit des eaux du lac, luisant sous la lumière des étoiles. Des filets d’eau coulaient du crâne nu sous son antique heaume ; il avançait sans un mot. Ines poussa un cri de terreur, mais elle avait été entraînée. Les pieds écartés, mais fermement campée sur le sol, elle frappa de sa pique. La pointe traversa la cotte de mailles rouillée et s’enfonça droit dans le corps. Un instant, elle goûta au triomphe. Puis la chose morte se mit à avancer vers elle, empalée sur la pique. Elle la lâcha en reculant, et se maudit aussitôt. Mais la créature était plus lente qu’elle, comprit-elle ; au lieu de l’affronter, elle courut vers la tour. Il lui suffisait de sonner la cloche. La porte était entrouverte, remarqua-t-elle, et elle ralentit pour ne pas glisser sur une plaque de glace. Juste à temps pour voir deux squelettes en armure sortir de la tour, l’épée à la main. Ils lui barraient l’entrée.
« Non », souffla-t-elle.
Que pouvait-elle faire ? Elle n’avait même pas de… Les deux morts-vivants furent réduits en morceaux d’un seul coup d’épée argentée. Un homme au teint hâlé, vêtu d’une armure de plates, abattit nonchalamment sa botte ferrée sur l’un des crânes pour l’écraser. Le mort-vivant qu’elle avait fui fut renvoyé dans le lac par une ombre gigantesque, rapide comme l’éclair. Ines crut apercevoir de la fourrure et des crocs, mais quel loup pouvait être aussi énorme ?
« Sonnez la cloche, soldate », ordonna l’homme en armure.
Elle vit ses yeux auréolés de lumière tandis qu’elle lui faisait face. Non, de Lumière.
« Un Élu », croassa-t-elle.
« Allez-y. Votre courage n’est pas passé inaperçu, ce soir. »
« Ils sont partout, dit Ines. S’ils sont ici… »
« Cleves, dit une voix de femme, ne se tient pas seule. »
Un visage de pierre peinte sous une cape, de longues mèches flottant derrière elle. Une autre enfant chérie des Cieux ; Ines aurait mis sa main au feu pour l’affirmer.
« La nuit sera longue, dit le premier Élu. Et le mois qui suivra le sera tout autant, jusqu’à l’arrivée de Malanza. Mais nous tiendrons. »
« Sonnez la cloche, soldate, dit l’Élue masquée. Nous vous protégerons. Cette nuit, le Roi Mort apprendra qu’on n’étouffe pas le jour si facilement. »
Ines se redressa. Elle n’était pas une fière Lycaonaise, prête à mourir en crachant au visage de l’Ennemi pour trouver la gloire. Juste une pauvre fille à qui l’on avait mis une pique dans les mains. Mais elle était née à Cleves. Sa principauté natale était un vrai foutoir et elle ne pensait pas grand-chose de l’homme qui la gouvernait, mais ce n’était pas le sujet. C’était chez elle. C’était Procer. Ils pouvaient perdre contre des princes et des princesses, contre les Arlésites et les Lycaonais, mais elle irait en enfer plutôt que de laisser une abomination morte-vivante planter sa bannière sur la ville.
Elle ramassa une épée sur un cadavre et monta sonner la cloche.
Balasi fut autorisé à entrer dans la tente par les sentinelles, qui ne lui accordèrent pas même un second regard.
Cela le surprenait encore. S’il avait tenté la même chose dans les appartements de son amant, à Nenli, on l’aurait accueilli pointe d’épée en avant avant de le traîner sur la place de la ville pour le fouetter en public. Ici, toutefois, la campagne avait rendu les lois du roi plus laxistes. Il n’était peut-être pas officiellement consort, mais il l’était bel et bien dans les faits, et les soldats agissaient en conséquence. Le Chercheur de faits avait fini par soupçonner que c’était l’une des raisons pour lesquelles Sargon s’était avancé pour réclamer le commandement de la Quatorzième Expansion. Au pays, leur amour serait toujours une mésalliance illégale, mais si loin du Royaume d’En dessous, les règles s’étaient assouplies. Sargon ne dormait pas, en l’occurrence. Le Héraut des Profondeurs était assis, immobile comme une statue, les yeux clos, tandis qu’il consultait les esprits liés à son bâton. Les Âmes de Feu étaient réputées sages, mais leur sagesse était étroitement spécialisée. Si elles avaient été trop intelligentes, les Rois Sous les Montagnes les auraient toutes massacrées au lieu de les enchaîner aux grandes forges. Il faudrait creuser à nouveau profondément, une fois ce territoire revendiqué, afin d’alimenter les nouvelles forges en construction. Bien des esprits dormiraient encore dans leurs lits de roche en fusion, inconnus des kraksun.
« Delein, dit doucement Balasi. On a besoin de vous. »
Les yeux de Sargon s’ouvrirent lentement.
« Balasi, murmura-t-il. J’étais parti bien loin, cette fois. Qu’est-ce qui ne va pas ? »
« Ce n’est pas moi, répondit-il. C’est nous tous. Et il reste à savoir si cette veine est riche ou stérile. »
« Parle, dit le Héraut des Profondeurs en fronçant les sourcils. »
« Notre couteau emprunté est de retour, dit le nain. Et elle voudrait vous parler. »
La barbe de Sargon tressaillit de surprise.
« L’Obscurité tient toujours, dit-il. Elle ne peut pas avoir gagné. Sommes-nous certains que c’est bien l’humaine, et pas simplement une chose de la Nuit qui porte son apparence ? »
« Je l’ai vue de mes propres yeux, dit Balasi. Elle a perdu ses pouvoirs, mais c’est bien elle. Sans le moindre doute. »
« Et l’esprit de glace ? demanda Sargon en se penchant vers lui. »
Le Chercheur de faits résista à l’envie de lever les yeux au ciel. Son amant s’était entiché de la créature dès leur première rencontre et avait envisagé de l’ajouter à son bâton si la reine humaine venait à être brisée. Sargon avait maîtrisé l’Avidité dans presque tous les aspects de sa vie, sauf celui-là : toute créature intéressante qu’il rencontrait, il la voulait pour son bâton de fonction.
« Il a changé, mais il existe toujours, répondit-il. Vous pourrez le voir vous-même en parlant à l’humaine. »
« Ce n’est pas une humaine, dit le Héraut des Profondeurs. Vous le savez. »
« Elle ne l’était peut-être pas, admit Balasi. Je ne suis plus certain que cette ancienne vérité soit encore valable. »
Son amant mordit à l’hameçon, comme il l’avait voulu. Sargon enfila simplement un manteau et ils sortirent. Un officier avait reçu l’ordre d’installer l’humaine et son esprit en attendant qu’on soit prêt à les recevoir ; les deux nains les trouvèrent assis patiemment devant une table basse. On leur avait servi du kasi noir, et la Reine de Callow buvait dans sa tasse avec un large sourire. Comme tant des siens, elle n’avait pas un poil au visage ; elle était devenue une créature chétive, plus encore que lors de leur dernière rencontre. Balasi avait remarqué qu’elle s’asseyait de manière à ne pas peser sur l’une de ses jambes, comme si elle était blessée. Il avait aussi noté qu’elle boitait visiblement en arrivant au camp. L’esprit se tenait derrière elle, sombre et silencieux. Son visage avait changé, pris une apparence plus humaine. Ses yeux écarlates étaient devenus dorés, mais n’en étaient pas moins vigilants. Sargon s’attarda sur lui avec intérêt, toujours avide de mettre la main sur de nouvelles curiosités.
« Héraut, dit l’humaine en inclinant la tête avec un respect mesuré. Chercheur. Heureuse de vous revoir. »
Balasi resta debout tandis que Sargon s’asseyait de l’autre côté de la table, puis il fit de même. Un simple Chercheur de faits ne pouvait s’asseoir en même temps que le Héraut des Profondeurs, songea-t-il, avec une amertume si ancienne et si usée qu’elle n’en était presque plus une.
« Vous me surprenez, Reine Catherine, dit Sargon. Je ne pensais pas que nous nous reverrions avant que notre marché soit conclu. »
Et quel marché avantageux cela avait été, songea Balasi. Une quantité dérisoire d’or et l’arrêt temporaire des ventes d’armes à quelques nations humaines, en échange d’une épée pointée sur le cœur de la Nuit. Sargon l’avait conclu de grand cœur, sachant que même vaincue, l’humaine en entraînerait de nombreux kraksun dans sa chute.
« Ça tient toujours, répondit nonchalamment l’humaine. Je suis venue régler quelques détails, en fait. L’Obscurité pourrait avoir disparu d’ici la fin de cette conversation, si elle est fructueuse. »
Le sourcil du nain tressaillit. Voilà qui était osé. Sve Noc vivait toujours, c’était connu. L’humaine prétendait-elle avoir soumis l’antique monstre à sa volonté ?
« Des détails, répéta Sargon. Comme quoi ? »
« Une proposition serait peut-être plus juste, réfléchit l’humaine. Sve Noc est prête à céder son territoire actuel au Royaume d’En dessous, mais il faudra faire des concessions. »
Balasi porta d’un geste mesuré la main à la lame qu’il portait au côté. Il avait baissé sa garde en apprenant que la reine avait été dépouillée de ses pouvoirs. Auparavant, sa seule présence était écrasante, même sans qu’elle bouge un doigt ; à présent, elle était légère comme une plume. Rien de plus qu’une mortelle, avait-il pensé. Alors pourquoi as-tu l’air plus dangereuse maintenant qu’avant, humaine ?
« Vous avez été transformée, dit-il. Changée en leur créature. »
La reine émit cet étrange son humain, un mélange de dérision et de doute qui venait tout entier du nez.
« Je suis plutôt une conseillère, dit-elle. Nous sommes parvenus à un accord, c’est tout. La confiance a été accordée, et ça implique notamment de me laisser parler en leur nom avec vous, les braves gens que vous êtes. »
« Vous n’avez plus de pouvoirs, dit le Héraut des Profondeurs. »
« Je les manie à présent, répondit l’humaine. À mes yeux, c’est bien suffisant. »
« Vous leur avez abandonné votre raison d’être, dit Sargon, ouvertement horrifié. »
« Nous avons partagé notre raison d’être, rectifia Reine Catherine. Comme je vais à présent partager une proposition avec vous. »
« Il ne peut y avoir de trêve avec la Nuit, dit Balasi. »
« La Nuit est morte, répondit l’humaine. Du moins, celle que vous avez connue. Et je suis venue parler diplomatie, pas théologie. »
« Et quelles conditions, ricana Sargon, Sve Noc proposerait-elle ? »
Elle sortit sa pipe et prit son temps pour la remplir d’herbes. D’un mouvement sec du poignet, elle fit jaillir des flammes sombres du bout de ses doigts pour l’allumer. Balasi ne sentit rien qui ressemblât à de la sorcellerie, et cela l’inquiétait. Elle tira sur l’os de dragon — quel gâchis, songea-t-il encore, d’en faire une pipe — puis souffla un filet de fumée.
« Aimeriez-vous, demanda joyeusement Catherine Foundling, voir vos deux plus grands problèmes se faire la guerre ? »
Un instant de silence s’ensuivit.
« Je vous écoute, dit le Héraut des Profondeurs. »
Dans une autre vie, Friedrich Papenheim aurait pu être prince.
Parmi ceux qui en avaient à la fois le nom et le sang, il était le plus proche parent du Prince de Fer. Pendant des décennies, il avait servi Klaus Papenheim comme intendant et commandant, un lieutenant en qui celui-ci avait toute confiance, et rares étaient ceux qui occupaient une place aussi élevée que lui au conseil du vieil homme. Mais le vieux Klaus avait fait savoir qu’à sa mort, il transmettrait Hannoven à sa nièce afin d’unir la principauté à la sienne. Friedrich en avait parfois éprouvé du ressentiment, mais sans grande conviction. Difficile de nourrir une véritable amertume quand on perd son héritage au profit de Cordelia Hasenbach. Première Lycaonaise à devenir Première Princesse de Procer, fille aux nerfs d’acier des antiques lignées Papenheim et Hasenbach, elle avait soumis tout le sud à son autorité. Non, s’il devait être de sang royal sans être prince, personne d’autre qu’elle n’aurait mérité de lui prendre le trône. Il serait entre de bonnes mains, le moment venu. Mais ce soir ? Ce soir, Hannoven était entre ses mains à lui, et il brûlait.
Il s’en était tenu aux anciennes coutumes. Dès qu’on avait appris que le Roi Mort s’éveillait, il avait chassé de la ville tous les gens du sud et pendu ceux qui avaient refusé d’obéir. Chaque village et chaque bourg en vue des eaux avait été vidé, les arsenaux de printemps ouverts et les cors de guerre sonnés. Tous les hommes et les femmes en âge de combattre de la principauté avaient été appelés sous les armes, afin d’honorer les anciens serments. Les murmures s’étaient transmis de bouche à oreille, répandus dans tout Hannoven. Les morts arrivent. Bouclez vos épées, enfilez vos armures, envoyez vos enfants au sud. Les morts arrivent. Il n’avait jamais été aussi fier d’être Lycaonais qu’en voyant toute sa population mobilisée s’étendre comme une mer d’acier sous les remparts de la ville. Les tours de guet du Tombeau avaient repéré l’armée du Roi Mort pendant sa traversée, avançant sous les eaux sombres avec l’inéluctabilité d’une flèche en plein vol. Mais il n’était pas assez fou pour livrer bataille à la horde en terrain découvert. On ne pouvait pas l’emporter quand chacun de ses morts passait au service de l’Ennemi.
Il avait envoyé des cavaliers aux autres principautés : Rhenia, Bremen et la Neustrie. Il ne faisait confiance à aucune sorcellerie pour transmettre le message quand l’Horreur Cachée en personne foulait le champ de bataille. Les alliés d’Hannoven étaient eux aussi de vieille souche, et ils avaient senti la mort dans le vent : ils ne se laisseraient pas prendre au dépourvu, le pantalon sur les chevilles, comme de vulgaires Alamans baiseurs de chèvres. Leurs armées seraient déjà rassemblées et, dès l’arrivée du message, elles sonneraient les cors de guerre pour mobiliser toutes leurs forces. Mais des semaines, des mois s’écouleraient avant l’arrivée des premiers renforts. Sa ville natale était une forteresse comme on en trouvait peu, mais elle ne tiendrait pas éternellement. Il avait donc fait le choix difficile, comme on le lui avait enseigné dès le berceau. Ceux qui étaient inaptes au combat avaient commencé la marche vers Bremen, emportant tout ce qu’ils pouvaient porter. La moitié des soldats d’Hannoven était partie avec eux. Il avait envoyé les jeunes, les habiles, les prometteurs. L’avenir de sa principauté. Friedrich avait gardé auprès de lui les vieux soldats, ceux qui avaient dépassé la fleur de l’âge, les barbus grisonnants et les cheveux blancs qui ne savaient pas si le froid de l’hiver ou les crocs d’un homme-rat les tuerait. Avec eux, il s’était battu pour Hannoven.
Quinze mille hommes contre les légions sombres, menées par des chefs tout aussi sombres. Ils avaient montré au Roi Mort quel genre de peuple parvenait à vieillir sur ces terres. Ils avaient perdu le premier rempart dès le premier jour, puis s’étaient repliés après avoir incendié les maisons. Ils avaient tenu le deuxième pendant une semaine, jusqu’à ce que les morts lancent une nuée de drakes ailés dans les airs. Rempart après rempart, ils avaient cédé du terrain, jamais sans faire payer l’Ennemi. Plus ils tenaient longtemps, plus le reste des Lycaonais avait le temps de rassembler ses armées ; plus les habitants d’Hannoven pouvaient fuir sans être poursuivis. Ils s’étaient battus pendant un mois et sept nuits, mourant dans la neige tandis qu’une mer de morts déferlait contre les remparts. Des centaines de milliers de cadavres, des siècles de morts marchant pour répandre la mort dans le monde entier. À la fin, tout s’était joué dans l’Ancienne Forteresse, cette montagne solitaire transformée en château qui se dressait au milieu des plaines. Les morts n’avaient jamais interrompu l’assaut, jamais faibli : nuit et jour, ils s’étaient rués en silence, la bannière du Roi Mort flottant haut derrière eux. Cela n’avait aucune importance, car derrière Friedrich flottait celle d’Hannoven. Un soldat seul sur le mur, de gris sur du bleu. En dessous étaient inscrits les mots jetés au visage de l’Ennemi depuis la nuit des temps : Et pourtant, nous tenons.
Ainsi avaient-ils tenu, et ainsi étaient-ils morts.
Usés jusqu’à n’être plus rien par le nombre et par des sorcelleries que leurs quelques mages ne pouvaient contrer. Des créatures mortes qui avaient jadis été des Élus escaladaient les remparts ; le ciel s’assombrissait sous la pluie de flèches et, derrière elles, des drakes arrachés à la tombe crachaient des nuages de poison qui brûlaient les poumons et la peau. Il leur en restait moins d’un millier, pour la plupart blessés. Ils s’étaient repliés sur la Couronne, le point le plus élevé de la forteresse, accessible uniquement par quelques chemins étroits hérissés de meurtrières. Ils avaient accueilli les morts à coups de charbons ardents et d’huile enflammée ; des machines naines avaient déchaîné la destruction dans des passages où il n’existait aucun abri. Les morts élus avaient forcé le passage après le retrait de la horde, mais les couloirs s’étaient effondrés sous leurs pieds et des grilles d’acier hérissées de piques les attendaient à l’endroit où ils avaient sauté. À présent, des sorciers qui n’étaient guère plus que des crânes grimaçants martelaient les défenses de leur magie immonde, forçant les défenseurs à rester à couvert jusqu’à ce que la prochaine vague de morts soit prête à donner l’assaut. Friedrich traversa la foule des blessés, leur serrant l’épaule et échangeant de sombres fanfaronnades avec les soldats qui lui restaient.
Des vieillards et des vieilles femmes. Les derniers souffles de leur génération, mourant l’épée à la main. Ses yeux s’embuèrent de fierté. La mort venait pour tous, mais ce soir, ils l’affronteraient en Lycaonais. En tenant le rempart face à l’Ennemi, pour le salut du monde entier. La barbe de Friedrich était déjà tachée de sang ; il se dissimula quand il sentit venir la toux. Ses soldats ne devaient pas savoir qu’il était en train de mourir. La blessure qu’il avait reçue en enfonçant un pieu dans la tête du dernier drake n’avait fait qu’empirer. Du poison, supposa-t-il, mais cela ne changeait rien. Aucun d’eux ne verrait l’aube, empoisonné ou non. Il s’essuya les lèvres et regagna les créneaux quand sa toux se fut calmée. Il remarqua aussitôt que le martèlement avait cessé. L’assaut allait commencer. La capitaine Heiserech le rejoignit, l’air amusé malgré son visage fatigué.
« Commandant, salua-t-elle. Les crânes veulent parler. Ils ont envoyé une sorte de grand mort. Je crois bien que c’est le vieux Osseux en personne qui vient nous rendre visite. »
« Ah oui ? » Friedrich sourit. « Voyons donc ce que le Roi Mort a à nous dire. »
Peut-être demanderait-il leur reddition. Ses gens pourraient bien rire un peu. Il ne sut pas qui avait commencé. Cela aurait pu être n’importe qui, ou une demi-douzaine de voix à la fois. Il n’y en eut d’abord que quelques-unes, puis d’autres se joignirent à elles jusqu’à ce que la pierre tremble sous leurs voix.
« La lune s’est levée, œil de minuit
Sérénadée par le cri du hibou
À Hannoven, les flèches volent. »
Le refrain s’éleva en un rugissement de défi.
« Tenez le rempart, de peur que l’aube ne meure. »
Friedrich Papenheim s’avança jusqu’au bord même des créneaux, là où les passages avaient été détruits, et découvrit une horreur qui l’attendait de l’autre côté du précipice. Elle était haute comme trois hommes et portait une armure de bronze et d’acier clouée à sa charpente. Son visage se dissimulait derrière un immense heaume, mais ses yeux étaient visibles. Deux orbes jaunes enfoncés dans leurs orbites, étincelant de puissance. C’était peut-être le vieux salaud en personne, en chair et en os, songea Friedrich. Le chant résonnait derrière lui et se mêlait au vent.
« Point de chanson du sud pour tes oreilles
Point de jolie fille ni de joyeuse ripaille
Pour toi, la nuit et la lance. »
« Un Papenheim, dit doucement le Roi Mort. J’aurais dû m’en douter. Toute votre lignée est comme un clou qui refuse de se laisser enfoncer. »
Friedrich ne pouvait nier la pointe de fierté qu’il en éprouvait. Il mourait, mais il ferait face à l’Ennemi en se tenant droit, malgré la douleur qui lui brûlait les poumons.
« Au nom de Sa Très Sereine Altesse Cordelia Hasenbach, Première Princesse de Procer et Gardienne de l’Ouest, je vous somme de ramper jusqu’au trou qui vous a engendré, dit Friedrich. Et d’y entraîner avec vous votre horde de damnés, vieille créature. »
« Cette ville m’a manqué, dit le Roi Mort. Vous rendez sa conquête plus difficile à chaque fois ; cela entretient l’intérêt. »
« Et quand nous vous aurons repoussés jusque dans les ténèbres pour la reprendre, nous bâtirons un huitième rempart, répondit le Lycaonais, les dents découvertes. On y inscrira : ici reposent ceux qui ont brisé l’Ennemi, et ici se tiennent ceux qui recommenceront. »
« Venez, rats, et roi des morts
Légions sombres, menées par les sombres
Qu’est-ce qu’une tombe, sinon un lit ? »
« Vous vous êtes bien battus, dit l’Horreur Cachée. Vous méritiez donc la courtoisie de cette conversation. Si vos soldats souhaitent mettre eux-mêmes fin à leurs jours plutôt que de se les faire prendre, je leur en accorderai le droit. »
« Pour que nous nous relevions entiers à votre service ? » Il rit. « Je ne crois pas. Nous brûlerons, et vous avec nous. »
« Autrefois des loups, toujours des loups, dit le Roi Mort avec une affection presque sincère. Vous auriez fait de bons soldats sous ma bannière. Mourez donc fiers, Papenheim. Vous étiez une épine dans mon pied. »
« Calme le tremblement de ta main
Ne crains pas les damnés
Ils sont déjà venus, et pourtant nous tenons. »
Le vieux soldat sourit.
« Nous vous attendrons aux cols, Roi Mort, promit-il. Pour vous réserver un accueil digne des Lycaonais. »
« Je n’en attendrais pas moins, dit l’Horreur Cachée. »
Il tourna le dos à l’Ennemi et retourna auprès des derniers soldats qui lui restaient, les mots portés par le vent le guidant vers son foyer.
« Alors nous tiendrons le rempart,
De peur que l’aube ne meure. »
Quand la lumière du jour se leva sur Hannoven, pas une seule âme vivante n’y demeurait.