Chapitre 295
« La chance tourne toujours, tôt ou tard. On n’y peut rien. Mais c’est là toute l’astuce, voyez-vous : attendez assez longtemps, et elle finit par faire le tour complet. »
– l’Empereur de l’Effroi Irritant Ier, Irritant l’Étrangement Victorieux
La Matriarche devait dormir, à présent. Elle avait pas mal forcé sur le brandy au dîner : je ne pouvais rêver meilleure occasion. Je refermai le livre et soufflai la bougie que j’avais volée, sans tenir compte du soupir théâtral de Lydia, qui savourait sa victoire. Je ne savais pas si elle avait vraiment le tempérament si délicat qu’elle ne supportait pas la moindre lumière quand elle essayait de dormir, ou si c’était simplement notre aversion mutuelle qui se manifestait, mais je m’en moquais éperdument. Elle avait renoncé à me dénoncer après que j’avais barbouillé ses draps de tripes de poisson ; si je n’avais à subir qu’un peu de mauvaise humeur, je m’en sortirais. Je passai une main affectueuse sur la couverture usée des « Guerres licériennes » de Serapin, puis glissai le livre sous mon oreiller. J’essuyai les quelques gouttes de cire tombées sur mes draps avant de ranger la bougie sous mon lit. L’une de mes prédécesseures à la Maison Laure pour les Filles Tragiquement Orphelines avait ménagé une ouverture entre le matelas de paille et le sommier en bois, juste assez grande pour y cacher le livre. J’enfilai mes chaussures et sortis de la chambre à pas de loup, prenant soin de refermer la porte assez lentement pour empêcher le gond de grincer.
L’orphelinat était plongé dans le noir — toutes les lanternes et les bougies étaient éteintes dès que la Matriarche allait se coucher, pour réduire les frais —, mais je connaissais bien les lieux. Ce n’était pas la première fois que je sortais après le couvre-feu, même si, techniquement parlant, je ne quitterais pas la Maison bien longtemps. La porte d’entrée était verrouillée, mais seules les plus jeunes filles d’ici ignoraient qu’on pouvait forcer la serrure en poussant au bon endroit. Je me glissai dans la rue sans faire plus de bruit qu’une souris, puis refermai la porte derrière moi. Il m’avait fallu du temps pour comprendre comment atteindre le toit, mais c’était devenu bien plus facile depuis qu’une marchande avait commencé à installer son étal pliant contre le mur. Elle payait quelques cuivres à la Matriarche pour cela, ce qui arrangeait tout le monde. Je soupçonnais qu’elle serait moins contente si elle savait que j’utilisais régulièrement son étal comme échelle de fortune. Le plus délicat, c’était le saut vers la gauche : je devais m’agripper à la saillie de la maçonnerie, ou m’écraser au pavé après une lourde chute. Cette nuit-là, la chance me sourit ; je l’attrapai du premier coup, même si mes paumes moites menaçaient de me faire lâcher prise.
Je me hissai à la hâte sur le toit, les doigts humides agrippés aux tuiles rugueuses, puis roulai comme un sac de choux jusqu’à ne plus risquer de tomber. Je restai là un instant, le cœur battant à tout rompre, avant de m’essuyer les paumes sur mon pantalon et de me relever accroupie. Inutile de me tenir bien droite — enfin, autant que possible — avant le moment venu. Je me dirigeai vers l’arrière de l’orphelinat, car la rue y était moins fréquentée. Pas que Laure fût très animée après la tombée de la nuit, ces derniers temps. La garde de la ville avait commencé à arrêter les gens dehors après le coucher du soleil et à les enfermer pour la nuit, pour leur propre « sécurité ». Tout le monde savait qu’il suffisait de quelques pièces d’argent pour s’en tirer, ce qui faisait de cette affaire une taxe de plus, même si elle n’en portait pas le nom. Cette pensée me mettait en colère, mais Mazus et ses acolytes étaient bien au-delà de ma portée. Et ce n’était pas pour ça que j’étais sortie, de toute façon. J’atteignis le bord et me redressai, les poings serrés. Dieux, je tremblais déjà. J’avais la nausée et les jambes en coton. La chute n’était même pas si haute, je le savais, et pourtant j’avais l’impression qu’un couteau reposait contre ma gorge.
« Tu trembles des mains. »
Je poussai un cri et bondis. Je serais tombée si la femme qui venait de parler ne m’avait pas rattrapé le poignet au dernier moment. Elle était grande et mince, mais dans l’obscurité, je distinguais mal son visage. En vérité, je ne voyais rien, à part ses yeux. D’un bleu pâle, presque argenté.
« Je ne suis pas une voleuse, dis-je précipitamment à l’inconnue. J’habite ici ! »
« C’est ce que j’avais supposé », répondit la femme en me tirant hors de danger, puis elle recula de quelques pas.
Merde. Si la Matriarche l’apprenait, j’allais le payer cher. On m’avait déjà surprise en train d’échanger des dissertations avec Julie ; deux infractions la même semaine, et j’aurais les fesses fessées pendant une heure.
« Je ne crois pas que vous ayez le droit d’être ici non plus, dis-je. Alors on va dire qu’on est quittes, d’accord ? Je m’en vais, vous aussi. Deux navires qui se croisent dans la nuit. »
« Une proposition plus ironique que tu ne le crois, répliqua l’inconnue. Mais satisfais d’abord ma curiosité. Tu as manifestement une peur bleue du vide. Pourquoi t’approcher du bord ? »
Je grimaçai.
« Écoutez, ce n’est pas exactement illégal, ce que je fais, répondis-je sur la défensive. »
Peut-être. Je n’en étais pas sûre, et poser la question aurait éveillé les soupçons.
« Je me soucie peu de ce genre de choses, dit la femme. On t’a posé une question, Catherine Foundling. »
Oh, ça sentait mauvais. Elle connaissait mon foutu nom. Il n’y avait pas tant de bâtards de Déoraithe à la Maison, si elle comptait me dénoncer, mais le fait qu’elle sache mon nom n’augurait rien de bon. Je serrai les dents et cédai à contrecœur.
« Ce n’est pas une question de rester debout, dis-je. C’est de savoir combien de temps j’arrive à tenir. »
« Pourtant, tu n’as pas cessé d’avoir peur, n’est-ce pas ? »
Je secouai la tête.
« Peut-être que j’en aurai toujours peur, dis-je. Mais ce n’est pas ça qui compte. Chaque fois que je viens, je reste un peu plus longtemps. »
« Ça devient plus facile ? demanda la femme, curieuse. »
« Non, murmurai-je. Mais j’apprends à mieux le supporter. Et un jour, je serai assez douée pour que ma peur n’ait plus d’importance. »
Un long silence s’installa entre nous.
« On ne se défait pas si facilement de sa nature, finit par dire l’inconnue. »
Je reniflai.
« Nous sommes des gens, non ? dis-je. Pas des bêtes. Nous pouvons apprendre. C’est juste difficile et pénible, et jamais aussi simple que nous le voudrions. »
« Mais y arriveras-tu ? demanda l’inconnue. »
Kilian dormait. La célébration publique organisée après la Bataille de Liesse avait été plutôt discrète : la ville comptait trop de morts pour qu’il en soit autrement. Les démons de l’Héritière en avaient tué des centaines, avant qu’une objection technique lancée à grands cris ne les rende inopérants. Malgré tout, dans les camps à l’extérieur de la ville, la Quinzième avait fêté bruyamment sa dernière victoire. Ma soirée avec ma compagne avait été une autre sorte de célébration. J’étais morte aujourd’hui, et cela avait donné à nos ébats une urgence plus brutale que d’habitude. Elle avait compris que c’était autant une question de se sentir en vie que de plaisir. Kilian me connaissait mieux que presque tout le monde, et d’une façon que même mes amis les plus proches ne partageaient pas. Pourtant, quand elle s’endormit, je restai agitée. Je m’éloignai pieds nus de notre lit et me servis une coupe de vin d’été du Val. Sa douceur emplit ma bouche. Je sirotai le même verre pendant près d’une heure, assise près de la fenêtre. La nuit était chaude pour la saison et, au loin, je distinguais les feux de camp de ma légion. Les bougies s’allumèrent soudain : c’était le seul avertissement que j’eus avant que Kilian ne se réveille. Elle se redressa dans le lit, le visage noyé dans l’ombre et le corps à moitié couvert par les draps.
« Tu es encore réveillée ? demanda-t-elle. »
« Je n’arrive pas à fermer l’œil, avouai-je. Je ne voulais pas te réveiller. »
« Ça arrive », répondit-elle en haussant nonchalamment les épaules.
Un instant, dans la pénombre de la chambre, je crus que ses yeux étaient bleu pâle. Ça devait être un effet de la lumière.
« Tu es morte aujourd’hui, reprit doucement Kilian. Il fallait s’attendre à ce que tu aies du mal à trouver le repos. »
« Tout faisait partie du plan, dis-je avec regret. J’ai beau avoir cherché, je n’ai pas trouvé d’autre moyen d’avancer. »
« C’était risqué, dit-elle. Si tu n’avais pas réussi à arracher ta résurrection au Chœur, il n’y aurait eu aucun salut. »
« Mais j’ai réussi », répondis-je, mal à l’aise.
Je m’étais rendu compte que je n’avais pas tant risqué ma vie que je ne l’avais jetée, avant de miser sur une résurrection. L’imprudence coulait dans mes veines et, dans le feu de l’action, tout m’avait semblé juste. Mais à la lumière froide des événements, je commençais à comprendre à quel point j’avais frôlé le désastre.
« Si tu avais échoué, murmura Kilian, est-ce que ça en aurait valu la peine ? »
Je la regardai, clignant des yeux, surprise.
« Si j’avais échoué ? réfléchis-je. William aurait fait de nous les pantins des Hashmallim, ou l’Héritière aurait tué tout le monde dans la ville. Nous n’avions pas le droit à l’erreur. »
« Je me suis mal exprimée, dit ma compagne. Si tout avait réussi, à l’exception de la résurrection, est-ce que le prix aurait été juste ? »
Je trouvai la question incisive, mais pas injustifiée. J’avais élaboré ce plan en comptant bien respirer encore à la fin, mais d’autres combats m’attendaient, et je n’aurais peut-être pas ce luxe. Si le prix à payer avait été de disparaître ou de revenir sous la forme d’une abomination morte-vivante, aurais-je tout de même accepté le marché ?
« Il y a près de cent mille personnes à Liesse, dis-je enfin. Plus encore, si on compte les soldats venus la défendre. Elles seraient mortes, ou pire, si je n’avais pas accepté le marché. »
« Les villes peuvent être reconstruites, dit Kilian. À chaque battement de cœur, de nouveaux enfants naissent. »
« Mais moi, je ne vis qu’une fois, c’est ça ? Je souris en regardant par la fenêtre. J’apprécie le sentiment, vraiment, mais si tout ce que je voulais, c’était vivre, je serais marchande à Laure. Pas l’Écuyer. »
« Il existe un juste milieu, me reprocha ma compagne, entre le sacrifice et l’obscurité. »
« En saisissant le couteau, j’ai renoncé à ce genre de raisonnement, répondis-je honnêtement. Le pouvoir n’est pas le but, Kilian, c’est juste un moyen d’assumer mes responsabilités. Si je le prenais en oubliant pourquoi je l’ai fait au départ, tout cela n’aurait aucun sens. »
« Voilà donc un prix juste », songea Kilian, les yeux mi-clos.
« Oh, tout le contraire d’un prix juste, répliquai-je doucement. Une vie contre cent mille ? C’est une affaire, à tous points de vue. »
« Je me demande, dit-elle, et je vis luire l’argent dans ses yeux, combien de fois une lame peut traverser le creuset avant de se briser. »
« La victoire devrait avoir meilleur goût que ça, dis-je. »
La Folie d’Akua s’étendait devant nous, dans toute son horreur déchaînée. Masego avait protégé les alentours, mais rien ne pouvait dissimuler la masse des revenants qui hantait encore les ruines de Liesse. La bouteille d’aragh que je tenais ne me réconfortait guère, mais au moins c’étaitquelque chose. Tout valait mieux que l’immobilité glacée qui m’avait servi à me forger à nouveau. Je la tendis à Hakram, mais il secoua la tête. Dans l’obscurité de la nuit, il était incroyablement difficile à distinguer, voilé d’une façon que ma vue faë aurait dû percer. J’étais encore novice, cela dit. Il y avait peut-être une astuce. Le fait que ses yeux me paraissent parfois bleus suffisait à prouver que l’alcool m’était monté à la tête ou que je me servais mal de mes non-yeux.
« Deux bouteilles suffiront, je pense, dit l’orc avec douceur. »
« Cent ne suffiraient pas, haussai-je les épaules. Mais deux devront faire l’affaire. Ratface n’en a pas plus en réserve, et il nous faudra des semaines avant d’atteindre une ville. »
« Nous sommes restés ici plus longtemps que je ne le pensais, convint Hakram. J’aurais cru que nous partirions le matin après ton entretien avec le Seigneur Charogne. »
« Il reste tant de choses à faire, dis-je. Et ce n’est que le début, n’est-ce pas ? »
« Tu as maintenant le pouvoir de changer les choses, dit l’orc. De vraies choses. Des choses nécessaires. »
« Vraiment ? dis-je. Je pourrais noyer un bastion sous la glace d’un claquement de doigts, mais qu’est-ce que ça accomplirait ? Si peu de nos problèmes peuvent se régler par la force. »
« Pourtant, sans elle, nous n’aurions aucun droit de changer quoi que ce soit, dit l’Adjoint. »
« C’est une belle rengaine, dis-je. Mais elle sonne faux. Porter un manteau n’est pas un pouvoir, Hakram. C’est juste un plus gros marteau. Dieux, j’ai été formée par un homme qui prétendait ne posséder qu’une infime part de ce que j’ai, et il a terrorisé la moitié du continent pendant des décennies. »
« Tu n’es pas lui », haussa les épaules l’orc.
« Non, convins-je dans un murmure. Non, je ne le suis pas. Il aurait été horrifié de voir le nombre de raccourcis que nous allons prendre. »
« Les résultats… »
« Seront de moins en moins bons, l’interrompis-je. Nous n’avons pas les fondations. C’est ça qui va nous foutre dans la merde. Et il est trop tard pour les bâtir, alors nous allons devoir compter sur la force pour que tout tienne. Ça nous rend fragiles, et je n’y peux rien. »
« Je ne comprends pas ce que tu veux dire, admit l’orc. »
Je passai une main dans mes cheveux — sauf que Masego m’avait expliqué qu’ils n’en étaient plus vraiment.
« L’est et l’ouest, dis-je. Procer et Praes. Ceux qui occupent les plus hautes fonctions n’y sont pas uniquement parce qu’ils savent manier l’épée, pas vrai ? Malicia et Noir ont gagné leur guerre civile, mais personne ne les a poignardés depuis parce qu’ils ont dusoutien. C’est de là que vient leur pouvoir. Cordelia Hasenbach a certes des problèmes avec ses princes, mais elle a aussi une coalition derrière elle. Le poids des coutumes et des lois. La légitimité, en un mot. Ils ont tous gravi les échelons à la dure. »
« Nous aussi, répondit l’Adjoint en penchant la tête de côté avec une grâce inquiétante. »
Je reniflai.
« Qui est derrière nous, Hakram ? dis-je. Quelques nobles callowans, qui nous soutiennent du bout des lèvres et faute de meilleure option. Notre armée. Malicia finira par se retourner contre nous, et Noir a disparu dans la nature. Nous avons pris trop de raccourcis. »
« Ta réputation a du poids auprès du peuple, dit l’orc. »
« Ce n’est pas stable, répondis-je. Si un Fairfax prend une décision impopulaire, il reste un Fairfax. Il y a des troubles, mais ça tient. Moi, je suis une foutue seigneure de guerre. Hasenbach me l’a dit en face, non ? Personne ne veut traiter avec moi parce qu’à leurs yeux, je suis en gros une Impératrice de l’Effroi callowane. C’est précisément ce qui nous retombera dessus après la Bataille des Camps : si la peur, la force et ma réputation sont les piliers de mon règne, dès que l’un d’eux s’écroule, tout le reste suivra. Et au lieu de reconnaître le problème, d’admettre mes limites, je vais m’entêter et partir pourKeter, entre tous les endroits. »
« Les tyrans sont aussi des souverains, Catherine, me rappela Hakram. »
« Et la tyrannie, c’est tout ce que je peux faire, pas vrai ? dis-je. Avec de bonnes intentions, mais ça reste de la tyrannie. Le fait est qu’à présent, je sais que je ne suis pas douée pour ça. J’arrivais à peine à gérer le Conseil dirigeant alors qu’il m’était favorable et que Noir se tenait derrière moi. Et malgré tout, dans un mois, je vais me mettre une couronne sur la tête. »
Pour une raison qui m’échappait, Hakram parut surpris par mes paroles.
« Tu abandonnerais donc toute autorité ? demanda-t-il. »
« Je n’aurais jamais dû être reine, dis-je. Tout au plus régente temporaire, le temps de trouver une meilleure candidate. Il y a des choses que je sais faire, mais gouverner n’en fait pas partie. J’aurais dû consacrer mes efforts à ces choses-là et laisser la couronne à quelqu’un qui en soit digne. »
« Et que sais-tu faire, si ce n’est pas ça ? insista Hakram. »
« Détruire. Affronter les monstres pour que le vrai travail puisse s’accomplir derrière moi. J’aurais dû parler avec Cordelia, je… »
Mes doigts se crispèrent autour de la bouteille.
« … Jen’aipas du tout parlé avec Cordelia, dis-je. Pas encore. »
« Non, répondit Hakram d’une voix qui n’était pas la sienne, tu ne lui avais pas parlé. »
Certains auraient pu appeler cela un triomphe.
En tout cas, c’était une victoire à laquelle je n’aurais jamais osé prétendre. Des légions de drows ennemis, parmi les plus grands Puissants du Sombreval, et jusqu’à la déesse aux deux visages : ils étaient venus, et ils étaient morts. Grand Strycht avait péri avec eux, ainsi qu’un nombre incalculable de drows. Combien de cadavres en contrebas appartenaient à des nisi, me demandai-je ? Il y avait trop de morts pour que la plupart soient des Puissants, ou même des dzulu. La façon dont j’avais tué Sve Noc… Je fronçai les sourcils, incapable de me rappeler les détails. Je devais encore digérer la Nuit ; il me faudrait du temps avant de retrouver les idées claires. Le reste, en revanche, était limpide. Des traînées d’Hiver ravageaient encore une cité plus ancienne que le royaume où j’étais née. Des bandes de morts aux yeux bleus, conduites par ma Pairie élargie, écrasaient les derniers foyers de résistance. J’avais exactement obtenu ce que j’étais venue chercher, n’est-ce pas ? Toute une race transformée en armée, ou presque. Il n’avait fallu pour cela que massacre sur massacre sur massacre. Si le monde avait quelque justice, mes mains seraient rouge écarlate. Mais quand la justice s’était-elle fait entendre, la dernière fois ? Non, ici-bas, il n’y avait que nous — et la justice était ce que nous décidions qu’elle serait.
Les pas de l’Archère étaient légers, mais pas au point que je ne les entende ou ne les reconnaisse. Je connaissais bien sa démarche. Elle vint se tenir à mes côtés, au bord du précipice, sans daigner s’asseoir comme moi, les jambes pendant dans le vide. Dire que j’avais eu peur du vide, autrefois. À présent, il me suffisait d’un effort de volonté pour me faire pousser des ailes — et d’autres tours suivraient, une fois que la Nuit entière me serait connue. Des millénaires de massacres dans l’obscurité, chaque parcelle hideuse devenue mienne. Je n’avais pas seulement gagné des troupes en venant au Sombreval.
« Toujours à ruminer, à ce que je vois, dit Indrani. »
Je ne tournai pas la tête vers elle.
« Je réfléchis aux conséquences, dis-je. Ce que nous avons fait aujourd’hui n’avait rien d’anodin. »
« C’est toujours comme ça, balaya Indrani. Il n’y a qu’une question qui compte : et maintenant ? »
« Maintenant, ils prêtent serment, dis-je. Les Puissants, en tout cas. Je ne sais pas encore combien de dzulu devraient en faire autant. »
« Et nous rentrons chez nous, dit-elle avec nostalgie. »
« Non, répondis-je en secouant la tête. J’ai pris leur sort en charge, ‘Drani. Tous, sans exception. Je ne peux pas simplement repartir avec mon armée et les laisser mourir sous les coups des nains. »
« Ils ne peuvent pas aller à Callow, Catherine, dit Indrani. Accueillir autant de colons étrangers mettrait fin au royaume. »
« Ça n’a jamais été le plan, reniflai-je. Dieux, Callow ? Le royaume supporte à peine les Praesi et les peaux-vertes qui ont mené trois campagnes pour le défendre. Non, il leur faut un foyer à eux. »
« Où ça ? demanda l’Archère, et sa voix me fit hausser un sourcil. »
Elle résonnait d’une façon étrange. Il y avait en cet endroit de vieilles magies que je commençais à peine à comprendre — et que je ne comprendrais peut-être jamais.
« Si nous les laissons dans les montagnes au-dessus d’ici, ils mourront de faim, dis-je. Tu as vu comment ils se nourrissent : il leur faut des lacs, des champs. »
« La Principauté de Pracer, dit Indrani. Ça ne sera pas facile. Quelle part pourrais-tu vraiment prendre, sans exagérer ? »
« Tu es déjà ivre ? fronçai-je les sourcils. Procer, ma belle. Et ce serait une recette pour le désastre, de toute façon. Ils seraient constamment en guerre contre les princes survivants, à supposer que le chaos supplémentaire ne fasse pas tout s’effondrer et ne laisse le Roi Mort déferler sur le pays. Non, il n’y a qu’un seul endroit où ça pourrait vraiment marcher. Si nous nous y prenons bien, nous pourrions même obtenir le soutien de la majeure partie du continent pour la guerre. »
« Praes, devina l’Archère. »
« Keter, la contredis-je. Le Royaume des Morts. »
Un instant, le silence régna.
« C’était de mauvais goût, dit Indrani. »
« Réfléchis un peu, dis-je. Neshamah vient de déclarer la guerre à toutes les nations du Bien de ce continent. Même si la Grande Alliance pouvait le vaincre — ce dont, pour être honnête, je doute —, Procer cesserait pratiquement d’exister en tant que nation après les coups qu’il lui infligerait. Et même si elle parvient à le repousser, tant qu’il ne sera pasdéfinitivementmort, qu’est-ce que ça aura changé ? Il aura perdu quelques héros morts et quelques armées de morts-vivants. Rien qu’il ne puisse reconstituer avec assez de temps. Mais là, Cordelia aurait une autre solution. Une solution à long terme. »
Je repris lentement mon souffle.
« Si les drows s’installent dans le Royaume des Morts, ils pourront servir de couvercle à cette bouteille de monstruosités qu’est le Roi Mort, dis-je. Grâce aux serments, Procer n’aura pas à craindre une invasion de la nouvelle nation du Mal à sa frontière nord. Et si les drows prospèrent ? Tant mieux. Un bouchon plus solide empêchera Neshamah de sortir. Présenté ainsi, si nous nous adressons à la Grande Alliance quand elle sera aux abois, ils accepteront. Ou bien ils se diviseront, car je ne vois pas la Première-Princesse sacrifier la moitié de son pays, quoi qu’en disent ses alliés. »
« C’est une désolation empoisonnée et maudite, dit Indrani. »
« Nous avons le Hiérophante, répondis-je sans détour. Et les mêmes mages qui ont ouvert à coups de flammes un foutu passage à travers les Crêtes Blanches. Sans compter tout le clergé de l’ouest. Bon sang, si nous nous y prenons comme il faut, nous pourrions même rallier la plupart des héros. Il doit bien y en avoir quelques-uns qui ne soient pas inutiles dès qu’il ne s’agit plus de tuer. On peut rendre l’endroit habitable, ça ne fait aucun doute. D’ailleurs, nous avons campé au nord, et la terre y était saine. Ce sont surtout le sud et le centre qui sont empoisonnés. »
« Mais d’abord, nous partons en guerre, dit l’Archère. »
« Le moins possible, dis-je. Nous ouvrons un portail, nous ramenons Noir, qu’il le veuille ou non et quoi qu’il soit en train de faire — la situation est trop délicate pour le laisser s’en mêler. Ensuite, je vais voir Hasenbach avec les Accords et le plan d’installation. Je préférerais ne pas la contraindre, si je peux l’éviter, mais je mettrai des villes à sac s’il le faut. Et après ça, nous ferons la guerre au Roi de la Mort. Tout le continent, si nous y arrivons, contre Neshamah. »
« Ambitieux, songea Indrani. »
Je marquai une pause, puis me tournai vers elle.
« Tu n’es pas l’Archère, dis-je. Elle se serait ennuyée à mi-chemin. »
« Non, dit Andronike. Nous ne le sommes pas. »
Elles se tenaient toutes les deux au bord, à contempler ce qui se trouvait en contrebas… un rêve ? Est-ce que je rêvais ? Je ne me souvenais pas m’être endormie. En fait, la dernière chose dont je me souvenais, c’était —Jerendisaismondernierhalespoiragrippéeàlanuit. Je frissonnai. La Nuit était tombée.
« Est-ce que je suis morte ? demandai-je doucement. »
« Au seuil, dit Komena. Pas encore tout à fait de l’autre côté. »
« Alors c’était ma dernière conversation, dis-je. J’aurais ouvert davantage ma gueule si je l’avais su. »
« Tu ne vas pas nous supplier ? demanda Andronike. »
Je ris.
« Encore ? dis-je. La première fois n’a pas marché, pourquoi la deuxième le ferait-elle ? »
« Les nerezim sont en marche, dit Komena. Tu as conclu un marché avec eux. »
« C’est vrai, reconnus-je. Pas que le serment puisse encore me lier. Nous y avons veillé. »
« Ils ne peuvent pas être vaincus au combat, dit la plus jeune des Sve Noc. Nous l’avons constaté. Ils ont… grandi depuis nos dernières guerres. Au-delà même de nos capacités. »
« Ça fait peur, venant d’une déesse, murmurai-je. »
« Et comment affronterais-tu cette menace, Catherine Foundling ? demanda Andronike. »
Je clignai des yeux.
« Moi ? dis-je. Pourquoi vous soucier de mon avis ? Vous m’avez éviscérée, toutes les deux, et vous m’avez dépouillée sans trop de mal, à quelques supplications près. »
« Tu as fait preuve d’une certaine ruse mesquine, dit Komena. »
« Je suis en train de mourir, vous savez, lui reprochai-je. Vous pourriez au moins être gentilles avec moi. »
« Tu esquives, dit Andronike. Assez. »
Je fis un geste désinvolte de la main.
« Envoyez-leur un émissaire, dis-je. Si je comprends bien leur invasion, ils ne s’intéressent pas vraiment à vos territoires. Ce qu’ils veulent, c’est que vous ne soyez plus là pour menacer leurs arrières. C’est le Roi Mort qu’ils veulent maintenir sous cloche. »
Deux paires d’yeux bleu argenté restèrent fixées sur moi.
« Concluez un pacte, dis-je. Ils vous laissent assez de temps pour évacuer, vous fournissent de quoi survivre à la surface pendant quelques mois, et en échange, vous vous attaquez au Royaume des Morts. Avec une pareille occasion, ils pourraient même tenter de s’emparer du sous-sol de Keter. »
« Ils ne se sont pas montrés disposés à accepter des offres de paix, dit Andronike. Des tentatives ont été faites, je te l’assure. »
« Parce qu’ils ne peuvent pas s’installer tout le long du pourtour du Royaume des Morts si leurs lignes risquent de s’effondrer parce que vous les attaquez par-derrière, fis-je remarquer. Si vous remontez à la surface et partez vers le sud-ouest, cette menace disparaît et vous devenez leur première ligne de défense contre la Sérénité. Peu importe à quel point ils vous haïssent, ilsvoudront accepter. »
Elles continuèrent à me fixer en silence.
« C’est dangereux, dit Andronike. »
« Audacieux, rectifia Komena. Peu orthodoxe.Elle avait raison, cœur de mon cœur. Nous sommes devenues rigides. »
« Et cela ne fera qu’empirer, murmura sa sœur. »
Je me relevai.
« J’imagine que c’est la fin, alors, dis-je en levant les yeux vers les ténèbres au-dessus de nous. Allez-vous rendre ça indolore ? »
« Tu devrais le savoir, à présent, dit Komena avec désinvolture en tournant autour de moi. »
« Nous avons besoin de toi, Catherine Foundling, poursuivit Andronike de l’autre côté. »
« Si nous retournons dans les Terres brûlantes, il nous faudra un guide. »
« Une héraut. »
« Une ancre. »
« Tu nous as offert un acte de foi, Losara », sourit Sve Noc. « Nous l’avons entendu. »
Leurs yeux brûlaient d’un bleu pâle, presque argenté.
« Lève-toi, première parmi les prêtresses de la Nuit, etréveille-toi. »
J’ouvris les yeux, frissonnante de douleur et mortelle, ô combien mortelle.