Chapitre 288
« Le sang versé de son plein gré recèle plus de pouvoir que celui qu’on répand contre la volonté de quelqu’un. Ce dernier est simplement beaucoup plus facile à obtenir. »
– Empereur de l’Effroi Sorcerous
J’aurais comparé la tâche à garder des chats, mais à ma connaissance, ceux-ci ne prenaient pas le temps, au beau milieu d’une déroute, de poignarder leurs alliés ou leurs ennemis dans le dos, selon qui ne surveillait pas assez le sien. Enfin, peut-être les chats de Praes. Avec les habitants des Terres désolées, on ne savait jamais. Je continuai à faire avancer les drows même après avoir quitté la zone touchée par le « volcan », en écrasant plus ou moins toute velléité de bravoure dès qu’elle pointait le bout de son nez. Après que les Puissants qui avaient tenté de tenir bon et de rallier leurs guerriers eurent vu une porte s’ouvrir au-dessus de leur tête pour la deuxième fois, le message fut reçu. Je m’enfonçais dans l’Hiver à une vitesse prodigieuse ; impossible d’y échapper. Mais, de nos jours, je n’avais plus seulement Akua à qui refiler cette aliénation fondamentale. Avec douze anciens Puissants endurcis, sans compter la Diaboliste, je pouvais tenir assez longtemps sans devenir accro aux monologues, et, si nécessaire, je pouvais essayer d’en disperser une partie parmi les drows qui s’étaient contentés de prêter serment. Ils portaient eux aussi des éclats d’Hiver, après tout, placés là pour faire respecter les termes du pacte. Je n’avais pas vraiment l’impression que cela reviendrait à rompre notre accord, mais je soupçonnais que ce serait suffisamment proche pour que les représailles qui s’ensuivraient ne me plaisent pas. Une mesure désespérée, au besoin, mais à ne pas prendre avant d’en arriver là.
Le front que nous avions baptisé la Fosse était pratiquement terminé : le chaos qui y régnait se déversait dans le désordre naissant au cœur de Grand Strycht. Mais, pendant que j’y combattais, j’avais cessé de surveiller les deux fronts de l’est. Cela comportait des risques, raison pour laquelle j’avais confié la réserve au Seigneur Soln, histoire de parer à toute éventualité. Il avait autorité pour intervenir comme bon lui semblait afin de maintenir le chariot sur la route. Il était temps de voir comment les choses s’étaient passées. Je restai avec les troupes en retraite jusqu’aux abords du quartier central, puis laissai Ivah et Archer gérer la situation, dissipai mon glamour et pris mon envol. Le faux ciel de la caverne était heureusement épargné par les combats, et l’altitude me permettait d’évaluer la situation dans toute la ville. Deux batailles avaient été prévues à l’est, sur les fronts baptisés la Lance et les Dés. Le premier ne m’inquiétait pas trop, puisque Jindrich devait y mener la charge et que le détenteur de son sigil était notoirement destructeur. Le second était une autre affaire : il impliquait une cabale de quatre sigils, officieusement dirigée par Hushu, qui n’était sans doute mêlée à aucun des complots en train d’éclater au grand jour. Si elle s’avançait sur l’autre front oriental, tout ce secteur de la ville se transformerait en une gigantesque mêlée, que je n’avais pas les moyens de gérer correctement.
Vu que le « plan » pour la bataille de Grand Strycht consistait à pousser tout le monde et sa sœur sans genre défini vers le centre avant l’arrivée des Longstrides, la capacité du Seigneur Soln à gérer la situation était cruciale.
Ce que j’observai d’en haut était mitigé. Les renforts de la Pairie que j’avais envoyés soutenir Jindrich avaient suffi à percer les forces de retardement dépêchées par Rumena sur le front de la Lance, à en juger par les apparences. Elles battaient en retraite à toutes jambes, harcelées par les drows de la coalition et de la Pairie tandis qu’elles se dirigeaient vers le centre. Vu le nombre de Pairs que j’avais envoyés à l’est, je fus plutôt surprise de voir qu’on se contentait de les harceler au lieu de les anéantir ; mais l’explication ne tarda pas à m’apparaître. Hushu et ses alliés étaient entrés dans la bataille et avaient décidé de jouer les finauds. Au lieu de lancer un assaut massif qui aurait obligé mes Pairs à interrompre la poursuite pour s’occuper d’eux, ils maraudaient sur les flancs, frappaient vite, puis se repliaient. Les Pairs et les détenteurs de sigils qui commandaient hésitaient, peu désireux de laisser Rumena battre en retraite sans entraves, alors que les attaques de Hushu manquaient tant de vigueur. Les trois seigneurs que j’avais affectés à ce front avaient pour consigne de contenir l’ennemi avant tout ; ils le laissaient donc tacitement faire, même si cela éclaircissait leurs rangs. Ils jugeaient sans doute que nous subirions davantage de pertes si nous nous engagions pleinement. La réserve du Seigneur Soln se trouvait plus près du centre, sur un versant entre deux îles devenues des collines, et était donc hors de vue. Quatre sigils avaient été affectés à la réserve avant le début des hostilités, mais seuls deux se dissimulaient encore là-bas : Soln et Agus. Au moins, le commandant en chef était là pour répondre à mes questions.
Plutôt que de rester là-haut et d’attirer l’attention, j’atterris près de la réserve et dissipai mes ailes. Les drows s’écartèrent sur mon passage, beaucoup s’inclinant ; je leur rendis leur salut d’un signe de tête silencieux. Le Seigneur des Tombes peu profondes m’attendait, avec le Seigneur Agus à ses côtés, écoutant gravement les rapports des dzulu. La conversation s’interrompit quand j’arrivai ; les deux Pairs inclinèrent la tête en signe de déférence.
« Reine Losara, dit le Seigneur Soln. J’ai appris votre succès au nord. »
« J’ai rassemblé tous ceux que j’ai pu et les ai envoyés se jeter dans la mêlée centrale, confirmai-je. Ce qui m’intéresse davantage, c’est la situation par ici. Hushu et sa cabale ont-ils choisi un camp ? »
« Le leur, sans doute, soupira le Seigneur Agus. »
« Ils ont attaqué la coalition comme Rumena, répondit calmement Soln. Mais, avec le retrait de Rumena, nous sommes désormais les seuls à pouvoir verser leur sang. »
« J’imagine que vous avez quelque chose en préparation, dis-je en jetant un regard appuyé autour de moi. »
Il manquait, après tout, deux sigils.
« J’ai envoyé les seigneurs Lovre et Vadimyr contourner les positions de Hushu, confirma le Seigneur Soln. »
« Ça va ouvrir un autre front, fis-je remarquer. Au lieu de les pousser vers le centre, ce qui est précisément notre objectif. »
« C’est ce que j’ai dit, Reine Losara, marmonna le Seigneur Agus. C’est ce que j’ai dit. »
« J’ai l’intention de lancer moi-même un assaut au même moment, ma reine, expliqua Soln. Le long des crêtes du sud-est. »
Je fronçai les sourcils, tâchant de me rappeler ce que j’avais aperçu du champ de bataille depuis les airs. Cela formerait un angle relié à une ligne menant droit au centre, plus ou moins, si l’on comptait les troupes qui poursuivaient actuellement Rumena. Si je devais deviner son intention, il s’agissait de forcer Hushu et ses amis à se diriger vers le centre pour éviter d’être attaqués sur deux fronts. Si nous avions déployé une armée disciplinée, j’aurais estimé que le plan avait de bonnes chances de réussir, en les poussant à se déplacer sous la pression ; mais, en l’état, nous ne ferions qu’ajouter un pari à un autre. Et même si ça marche, nous coincerons Hushu et ses alliés entre le Sigil Losara et le reste de nos troupes, pensai-je. Mon sigil avait déjà subi de lourdes pertes face à Rumena ; si Hushu se déchaînait contre lui, il risquait de s’effondrer tout bonnement. Et ça, ce serait… mauvais. Sans mes propres troupes pour attiser le brasier, il y avait de bonnes chances que les sigils « neutres » se rallient et battent en retraite au lieu de rester dans cette sanglante mêlée. Soln avait de bons instincts, me dis-je. Mais il tentait de combattre avec une armée que nous n’avions pas, et son erreur fondamentale était de vouloir garder le contrôle d’une situation déjà trop chaotique pour être maîtrisée.
« Depuis combien de temps Lovre et Vadimyr sont-ils partis ? demandai-je. »
« Moins d’une demi-heure, répondit le Seigneur Agus. »
« Bien, nous avons encore le temps de manœuvrer, dis-je en fronçant les sourcils. D’accord, voilà ce qu’on va faire. Toutes les troupes qui retiennent Hushu et sa cabale doivent se replier immédiatement et fuir vers le centre. »
Les deux drows se raidissent, stupéfaits.
« Les pertes… commença délicatement le Seigneur Soln. »
« Je sais, ça va faire mal, dis-je. Mais votre plan risque autant de nous entraîner dans un affrontement d’usure que nous ne pouvons pas nous permettre que de les pousser vers le centre. Alors, au lieu de les forcer, nous allons les appâter. Autant de sigils en déroute ? Ils les poursuivront avec toutes leurs forces, avides de faire main basse sur eux. »
« Et nous n’aurons qu’à regarder la situation et attendre ? demanda le Seigneur Agus, sur un ton qui me parut plein d’espoir. »
Ce n’était pas le plus féroce des combattants.
« Non, répondis-je. Vous deux, ainsi que les deux sigils envoyés par le Seigneur Soln, les attaquerez par-derrière une fois qu’ils seront engagés. »
Je marquai une pause et croisai le regard bleu du Seigneur des Tombes peu profondes.
« Seigneur Soln, poussez-les vers le centre, ordonnai-je. Avec toutes vos forces. »
Le drow eut un petit rire.
« Et dire que je me croyais impitoyable, fit-il. Ce sera fait, Reine des Objets perdus et trouvés. »
Le Seigneur Agus était beaucoup moins enthousiaste à l’idée de jeter en quelque sorte nos deux « alliés » et plusieurs de nos sigils dans une marmite bouillonnante, mais il parvint à dissimuler en grande partie son désarroi.
« Vous nous accompagnerez dans cette affaire, Reine Losara ? demanda-t-il. »
« Hélas, je crains qu’on ait besoin de moi ailleurs, répondis-je. »
Ne serait-ce que parce que la dernière chose que je voulais, c’était me retrouver entourée de mes propres guerriers à l’arrivée de la Cabale Longstride.
« L’un de vous sait-il où se trouve le Puissant Jindrich ? poursuivis-je. »
« Rumena l’a suffisamment mis en colère pour qu’il entre dans une fureur noire avant que ses troupes ne soient repoussées, répondit le Seigneur Soln. On l’a vu pour la dernière fois partir à leur poursuite, l’esprit aveuglé par la rage. »
« Cherchez le plus grand amas de décombres et de cadavres ; il ne doit pas être loin, remarqua le Seigneur Agus. »
« Et le Puissant Rumena ? demandai-je. »
« Il n’est pas encore entré en lice contre nous, répondit Soln. Mais il se murmure qu’il aurait participé à la prise du quartier central. Ce sigil en contrôle désormais une grande partie. »
« Alors la danse m’attend au milieu, méditai-je. Comme il se doit. Seigneur Soln, je vous fais confiance pour exécuter vos ordres ici ? »
« Je peux vous le promettre, sourit le Seigneur des Tombes peu profondes. »
« Alors, baignez-vous dans leur sang, mon seigneur, dis-je, et des ailes translucides jaillirent de mon dos. »
J’étais à des milliers de lieues de tout orque, mais leur formule d’adieu traditionnelle n’avait jamais été plus appropriée. Je repris mon envol et ne perdis pas une seconde avant de mettre le cap sur le front que nous avions baptisé les Bois. Ce quartier avait été le cœur de l’ancienne Grand Strycht à bien des égards, et pas seulement sur le plan géographique ; un bref coup d’œil suffisait à le comprendre. C’était un labyrinthe de temples et de vastes salles, chacun formant son propre petit îlot, entouré d’un canal profond et relié aux autres par des ponts incurvés et des arches de pierre. La vivacité des lieux me surprit, car jusqu’alors, j’avais vu les drows privilégier surtout les teintes grises et sombres. Ici, pourtant, d’étranges motifs délavés, bleus, rouges et blancs, recouvraient toutes les surfaces. L’orange et l’or coloraient le ciel de mosaïques immenses où la lune figurait une roue emplumée, rouge à pointes blanches ; partout, les têtes stylisées de serpents et de drows contemplaient le carnage. Les ravages du temps et de l’abandon étaient faciles à repérer : des toits effondrés jamais réparés, des murs brisés servant de portes de fortune. Mais je fus surprise de constater que certaines peintures avaient été récemment retouchées.
Certaines mosaïques étaient toutefois éclaboussées de rouge grisâtre, et ce n’était pas de la peinture.
Une tour carrée, ornée de tourelles colorées à ses angles, éclata à sa base ; je venais de trouver le Puissant Jindrich. Le drow était gigantesque, le plus grand de son espèce que j’eusse jamais vu, et son corps était entièrement recouvert d’une carapace uniforme de Nuit pure. Je le regardai, malgré moi impressionnée, enfoncer ses doigts dans les flancs de la tour qu’il venait d’arracher, puis l’abattre à plusieurs reprises sur deux Puissants jusqu’à ce qu’il n’en reste qu’une bouillie sanglante. Ensuite, il lança le tout dans un temple et poussa un hurlement monstrueux avant de bondir dans un autre combat. Voilà, pensai-je, mon principal allié dans cette bataille. Je savais choisir mes amis. J’étais presque assez distraite pour ne pas voir le javelot arriver, mais pas tout à fait. Des incendies ravageaient le quartier et des traînées de fumée s’élevaient vers le ciel, mais, lorsque le projectile traversa un grand panache, je remarquai le remous qu’il provoquait et piquai sous lui d’un battement d’ailes. Je haussai un sourcil en comprenant que le lancer ne comportait pas la moindre trace de pouvoir, si ce n’était la distance parcourue ; même sans avoir bougé, le javelot m’aurait probablement ratée. Un dzulu entreprenant avait-il décidé de gagner à la fois la gloire et la tête de sa reine ?
Je ne manquerais pas de saluer son cran, avant de le tuer dans une riposte sanglante.
Je contournai le panache de fumée et repérai la provenance du tir : un seul drow se tenait au sommet d’une des plus hautes tours du quartier. Première alerte. Même de si loin, je distinguais son apparence. Il était… vieux. Sa peau grise était profondément ridée ; ses veines d’un noir de jais transparaissaient, et, bien qu’il fût grand, il s’était visiblement voûté. Il ne portait aucune arme, mais une étrange tunique ceinturée, faite d’anneaux d’obsidienne. Presque une cotte de mailles, songeai-je. Ses longs cheveux blancs lui tombaient presque jusqu’à la taille. Deuxième alerte. Ses yeux d’un argent terne rencontrèrent les miens malgré la distance, comme s’il me voyait aussi bien que moi, et je ne percevais pas la moindre parcelle de pouvoir émaner de lui. Troisième alerte. Ce drow aurait tout aussi bien pu avoir « dangereux, prudence » tatoué en rouge vif sur le front. Il ne m’attaqua pas une seconde fois ; il se contenta d’attendre. Pas une attaque, rectifiai-je. Une façon d’attirer mon attention. Mon regard glissa vers la large ceinture de tissu qu’il portait, et le crépusculaire que j’y lus ne fit que confirmer mes soupçons. Les ailes repliées derrière moi, je plongeai et atterris sans bruit devant le Puissant Rumena.
Le Manteau de Woe flottant tandis que je me redressais de toute ma hauteur — qui, injustement, me semblait encore inférieure à celle du vieux drow voûté —, mes ailes se replièrent derrière moi. Je n’allais pas les dissiper avant d’avoir compris ce qui se tramait ici. J’avais déchiffré bien des visages au cours de ma vie. J’avais vu l’humanité glisser sur le vrai visage de mon maître comme l’eau sur l’argile, et le vide absolu des fées privées d’histoires. Des nuances de mépris par douzaines, des colères motivées par des principes ou par des raisons personnelles, trop de formes de haine pour les compter. L’agacement de créatures qui me prenaient pour une enfant insolente, la pitié de gens comme le Pèlerin Gris, et même l’indifférence désinvolte de la Sainte des Épées. Le Puissant Rumena se distinguait de tous ceux-là, car son regard ne contenait qu’une seule chose : de l’attention. Pure, entière, comme si son poids ne laissait de place à rien d’autre. C’était inconfortable, de se sentir ainsi scrutée jusque dans ses moindres recoins. Pourtant, cela ne ressemblait pas à un examen, et je compris un instant plus tard la source de mon malaise. J’avais déjà vu ce regard dans une autre paire d’yeux : ceux de Masego, lorsqu’il avait accédé à son aspect en Arcadie. Lorsqu’il avait tout contemplé avec une clarté impossible.
« Puissant Rumena, dis-je. J’ai reçu votre invitation. »
« Reine Losara, se contenta de me saluer mon adversaire. »
Il avait une voix calme, me dis-je. Posée, sans hâte. Comme si rien ne pouvait vraiment l’affecter. Il était assez vieux et puissant pour ne pas se tromper là-dessus. Il jeta les yeux sur les combats chaotiques en contrebas, les cris, le sang et les flammes qui engloutissaient le quartier.
« Je me souviens de cette ville, dit Rumena. À l’époque de sa splendeur. Le joyau du sud, qui n’avait pour égale que Tvarigu en beauté. Je ne prends aucun plaisir à ajouter des ruines aux ruines. »
« Et pourtant, dis-je, nous y voilà. »
« Nous ne sommes plus que quelques-uns, Reine Losara, dit le Puissant. Ceux qui connaissaient ces terres avant que la Nuit ne s’abatte sur elles. À Strycht, Jindrich est le seul autre ; et il était jeune quand nous avons perdu les guerres. Trop jeune pour comprendre toute l’ampleur de la perte. »
« Mais pas vous, dis-je. »
S’il voulait bavarder pendant que mes plans se mettaient en place, je n’y voyais absolument aucun inconvénient. Si nous en venions aux mains, le résultat serait un tel désastre qu’il ferait rougir les diables ; et, même si mes troupes en contrebas ne gagnaient pas vraiment, elles exécutaient mon plan à la perfection. Difficile de faire autrement, quand le but même du plan était de semer le chaos et que c’était l’état naturel de l’Obscurité.
« J’étais général. Les Sages du Crépuscule eux-mêmes m’ont honoré à deux reprises pour des victoires remportées dans les Terres brûlantes, dit Rumena. Je crois que l’une d’elles fut remportée contre un peuple dont tu possèdes le sang. Le paysage a bien peu changé depuis ces nuits-là. »
Mes doigts se crispèrent. Il laissait entendre qu’il avait combattu les Deoraithe, à une époque ; or, il y avait un léger problème : ni le royaume, ni le duché de Daoine qui lui avait succédé n’avaient jamais subi d’assaut drow, du moins d’après les chroniques. La Floraison Dorée se trouvait entre les deux, après tout. Cela signifiait que je parlais à une créature qui prétendait avoir vécu avant l’arrivée des elfes sur Calernia. Trois mille ans, pensai-je, au moins. Dieux. C’était peut-être la chose la plus ancienne que j’aie jamais rencontrée, hormis le Roi Mort.
« Et maintenant, vous êtes détenteur d’un sigil parmi les vestiges de l’ancien empire, dis-je. »
« Mon armée m’a suivi, dit le Puissant. Ils étaient déjà rylleh et jawor, même si ces titres avaient alors un autre sens. Aucun d’eux n’a survécu au passage des siècles. La Nuit n’est pas un sacrement indulgent. »
Un sacrement, songeai-je. Pas seulement un domaine, ni le pouvoir d’un Nom manifesté. Cela avait toujours semblé trop vaste, non ? Et je m’étais demandé pourquoi aucun drow ne semblait naître mage. Depuis tout ce temps, étais-je vraiment en train de contempler un peuple entier maniant l’équivalent de la Lumière chez les Dieux d’en Bas ? Des miracles des ténèbres, plus purs par nature que même la substance dont étaient faits les diables.
« Vous avez donc vu ce qui s’est passé, dis-je. Ce que Sve Noc a fait. »
« J’ai connu l’une des Sœurs, répondit Rumena. Et je la connais mieux encore, à présent. Elle est dans mon sang, dans mon âme. »
Des Sœurs ? Je plissai les yeux. Et il avait parlé de Sve comme d’elle. Il y avait quelque chose d’important là-dedans, me dis-je. Un détail m’échappait.
« Elles vous ont brisés, dis-je. Toute votre civilisation. »
Le drow secoua la tête.
« Pas elles, répondit Rumena. Les Sages du Crépuscule, dans leur arrogance effrénée. Quel piédestal orgueilleux ils s’étaient érigé, et comme ils en étaient fiers, jusqu’à ce que les nerezim les en précipitent. Ce n’est qu’alors qu’ils regrettèrent la hauteur de leur chute. »
Mon sang se glaça. Pour qu’une créature aussi ancienne et puissante qualifiât quelque chose d’arrogance effrénée, quelle horreur cela devait-il être ?
« Qu’ont-ils fait ? »
« Ils ont cherché à tuer la mort, dit le Puissant. Mais ils l’ont enchaînée à la place. Nous devions vivre éternellement, voyez-vous. Comme des dieux. Et, pendant un temps, nous l’avons fait. »
Les lèvres du vieux drow se tordirent en un sourire amer.
« Puis nous avons perdu les guerres, reprit Rumena. Tandis que nous nous lamentions et nous désolions de nos richesses perdues, de nos gloires anéanties, les sages Sages connurent la terreur. Car les nerezim passaient des villes entières au fil de l’épée, et notre immortalité se rétrécissait. Ils avaient emprunté à ce qui n’existerait jamais. Et, à chaque défaite, la dette se rapprochait du moment où elle ne pourrait plus être remboursée. »
« Ils ne vous ont pas rendus immortels, dis-je lentement, rassemblant les pièces qu’on avait placées devant moi. N’est-ce pas ? Ils ont volé des années à des enfants qui n’étaient pas encore nés. Ces enfants n’existeraient jamais, parce que leurs parents avaient été tués par les nains. »
C’était l’une des lois fondamentales de la sorcellerie, non ? On ne pouvait rien créer à partir de rien. Je n’avais pas oublié cet échange entrevu entre Neshamah et la Barde, où elle avait laissé entendre que les Sages du Crépuscule étaient des mages.
« Notre fin se profilait donc, Reine Losara, dit le Puissant. À chaque ville tombée, le désastre irréparable se rapprochait. Jusqu’à ce que les deux Sœurs agissent. »
« Les Sœurs, dis-je. Elles ont créé l’Obscurité. Elles ont créé la Nuit. Avant que le point de non-retour ne soit atteint. »
Un long silence s’installa entre nous, tandis que les bruits du massacre en contrebas nous parvenaient.
« Avant ? sourit le Puissant Rumena. Ô Reine des Objets perdus et trouvés, n’es-tu pas venue ici pour dépouiller un cadavre ? »
Je frissonnai. La vieille créature rit.
« Nous sommes tous morts, jusqu’au dernier, dit le drow. Tu croyais que Sve Noc était la cause de notre ruine, et tu te trompais. Tu croyais qu’elles étaient le remède à notre maladie, et tu te trompais encore. Nos traîtresses bien-aimées n’ont pas sauvé une seule âme. Elles ont… retardé l’échéance. »
« Ça n’a aucun sens, dis-je. L’Obscurité, d’accord, mais la Nuit ? Elle a attisé les massacres. Si, à la place, elles avaient encouragé les naissances et fait croître votre population, vous auriez peut-être pu vous en sortir. Vous avez eu des siècles pour vous relever depuis ces guerres ; vous auriez pu rétablir l’équilibre. »
« Tu ne comprends pas, dit le Puissant. Il était trop tard, Reine Losara. Nous étions déjà en train de mourir. Mais ces Sœurs avisées, l’une malveillante, l’autre miséricordieuse, ont conclu un marché. »
Et je compris alors ce qu’il m’expliquait.
« La Nuit est la seule chose qui vous garde en vie, murmurai-je d’une voix rauque. Et les massacres ne sont pas une erreur ni une conséquence imprévue : ils sont le but même. Chaque mise à mort est un sacrifice. Volontaire. Impatient, même. Dieux impitoyables, Archer avait raison : tout ce royaume est un autel. »
« Le plus grand de toute la Création, dit Rumena, débordant d’une fierté dévastatrice. Contemple et pleure, Losara, la gloire des Premiers-nés : nous sommes les seuls, parmi tous les peuples du monde, à avoir trompé la mort deux fois. »
« Mais ça ne pouvait pas durer, dis-je. Vous deviez le savoir. Les nains finiraient par venir, et tout s’écroulerait dès leur arrivée. »
« La Nuit n’était pas une réponse, dit le Puissant. Mais elle pouvait être comprise comme une question. »
Une autre pièce du puzzle se mit en place.
« L’apothéose, dis-je. À force de puissance brute. En essayant toutes les applications possibles du pouvoir à travers des centaines de milliers de Puissants, jusqu’à trouver une issue. »
Et moi qui m’étais crue maladroite, pour avoir simplement tâtonné jusqu’à trouver mon manteau. Les Sœurs tentaient de forcer la serrure en essayant toutes les clés possibles.
« Y sont-elles parvenues ? demandai-je. Ont-elles trouvé une voie ? »
Ses yeux d’un argent pâle me considérèrent sans émotion.
« Allons, dit Rumena. Pourquoi les Dieux Voilés nous accorderaient-ils une telle faveur, alors que notre terreur primordiale gardait leurs autels ruisselants de sang ? »
« Elles ont donc échoué, dis-je. Rumena, il y a une autre voie. Je peux vous aider. Nous n’avons pas besoin de nous battre. L’Hiver… »
Je me mordis la langue.
« Vous le saviez déjà, finis-je par dire. Et vous avez quand même frappé. »
« Tu as raison, Reine des Objets perdus et trouvés, dit le Puissant. Tu peux nous aider. »
En guise de sacrifice, le dernier, celui qui rétablirait enfin l’équilibre. Et je m’étais montrée bonne joueuse, n’est-ce pas ? L’Obscurité tout entière avait beau être un autel, j’avais consacré Grand Strycht avec des milliers de morts, pour que Sve Noc puisse m’ouvrir proprement la gorge sur ses cendres. Alors même que mon inquiétude grandissait, une partie de moi ne pouvait s’empêcher d’admirer la façon dont les Dieux d’en Bas avaient joué leur main. Ils avaient joué leurs cartes à la perfection, n’est-ce pas ? Peu leur importait que les drows émergent des ténèbres, devenus la Cour d’Hiver renaissant dans l’ombre, ou que les Prêtresses de la Nuit dévorent entièrement mon manteau et déchaînent la folie sur la Création sous la forme d’une déesse à deux visages. Quel que soit le vainqueur, eux aussi gagneraient. C’était ainsi qu’ils agissaient, commençais-je à comprendre. Ils ne se comportaient pas comme les Dieux d’en Haut, qui tentaient d’arracher la victoire à chaque combat. Ils ne se battaient que lorsqu’ils ne pouvaient pas perdre.
« Pourquoi me raconter tout ça, si nous allons nous battre ? demandai-je en reculant avec prudence. »
« Pour leur donner le temps de nous encercler, répondit le Puissant Rumena. »
Le toit explosa sous nos pieds, et la Cabale Longstride entra dans la mêlée.