Chapitre 286
« Le rat mord le rat
À la queue, la queue, la queue
Le rat engraisse
Et enfle, et enfle, et enfle
Mais un rat mord le rat
À la queue, la queue, la queue
Alors nous chanterons encore la chaîne. »
— « Des cornes qui poussent », comptine lycaonaise
Le premier coup de la bataille de Grand Strycht fut une illusion.
Un glamour, pour être précise, tissé par ma propre volonté. Je n’avais pas jugé nécessaire de gaspiller mes forces à le rendre trop élaboré ; il était donc resté une simple traînée de lumière bleue, haut dans le « ciel ». En soi, elle ne faisait rien, mais ce n’était pas le but : c’était un signal. Si mon armée entrait dans la ville sans y être invitée, nous étions l’ennemi. Nous serions la cible de tous, et même les quelques sigils qui avaient conclu des pactes avec nous hésiteraient avant de prendre notre parti. Qu’ils veuillent voir si nous pouvions tenir tête à l’adversaire ou simplement nous affaiblir un peu avant de s’allier à nous pour être en meilleure position après la bataille, cela ne changeait rien : je ne pouvais pas me permettre de telles pertes. Non, il fallait que les lames soient déjà tirées au moment où nous frapperions. Heureusement, Ivah m’avait fourni le moyen de m’en assurer. Le Sigil Rumena, que les dieux bénissent leurs âmes ambitieuses, avait décidé que l’arrivée des barbares aux portes était le moment idéal pour tenter de prendre le contrôle de Grand Strycht. Mon Seigneur des Pas silencieux l’avait appris après avoir capturé l’un de leurs Puissants de moindre rang et l’avoir interrogé en profondeur. Pas au point, toutefois, que les attentions de mon lieutenant ne l’aient tué.
Nous avions donc fait chanter l’oiseau une seconde fois, cette fois devant le cercle intérieur du Sigil Jindrich. C’étaient des cibles toutes désignées pour semer la discorde, et pas seulement parce qu’ils avaient déjà conclu un accord avec moi. Voyez-vous, les Jindrich étaient le deuxième sigil le plus puissant de la ville. Ils avaient ouvert des négociations parce qu’une cabale de sigils mineurs attaquait leurs réserves d’eau, et avaient accepté de prêter serment à condition que leurs ennemis soient humiliés. Mais ils ne m’étaient pas vraiment liés. Pour eux, il s’agissait d’une alliance de circonstance, et on ne pouvait pas se fier à ce genre d’alliance. Or, les choses venaient de changer. Deuxième sigil le plus puissant, les Jindrich devraient être anéantis si les Rumena voulaient un jour prendre complètement le contrôle de Grand Strycht. Qui plus est, nous avions laissé entendre que les sigils qui les attaquaient agissaient à l’invitation des Puissants Rumena — ce qui, à ma connaissance, pouvait être vrai. Peu importait que ce soit faux, car, du point de vue des Puissants Jindrich, c’était plausible et cela confirmait leurs pires soupçons. Il n’était pas difficile de pousser les gens à croire le pire les uns des autres lorsqu’ils se livraient une guerre cyclique depuis quelques centaines d’années.
Mon alliance était donc devenue un peu moins fragile, et je l’avais mise à profit. Les Rumena régnaient sur l’île depuis fort longtemps et ne s’étaient jamais montrés bien tendres : au point qu’une cabale réunissant techniquement presque tous les autres s’était constituée pour les empêcher de dévorer le reste de la ville. Ils avaient donc beaucoup d’ennemis, tandis que les Jindrich n’avaient… le mot « alliés » était un peu généreux. Plutôt des sigils contre lesquels ils s’étaient battus moins souvent qu’ils n’avaient combattu à leurs côtés, pour contenir les Rumena. Les Puissants Jindrich avaient envoyé des émissaires avertir ces sigils du complot, exactement ce qu’il me fallait. Si les miens avaient fait de même, on y aurait vu une tentative éhontée de déclencher une guerre civile. Et, pour être honnête, c’en était bien une. Mais venant des Puissants Jindrich ? Ils avaient la réputation d’être des berserkers inflexibles, pas des intrigants. Ajoutez à cela notre oiseau chanteur, et vous obteniez tous les ingrédients nécessaires à la formation d’une coalition discrète. Une fois celle-ci assemblée, le plus difficile avait été de la faire patienter. Les drows préféraient naturellement passer à l’offensive quand une bataille se profilait : les Puissants ne rechignaient pas aux dégâts collatéraux, et préféraient qu’ils surviennent sur le territoire des Rumena plutôt que sur le leur.
Les Puissants Jindrich m’avaient donc « dupée ». Ils avaient assuré à leurs alliés qu’ils m’avaient convaincue d’envoyer une troupe sur le terrain pour les soutenir, assez réduite pour qu’il y ait peu de risques qu’elle se retourne contre eux par la suite. Mais il y avait un hic. Ils n’avaient réussi à obtenir ce renfort que pour un jour précis. Celui où l’on soupçonnait l’arrivée de la Cabale Longstride — même s’ils l’ignoraient. Le reste de la coalition avait accepté ce délai à contrecœur, estimant que le fait que mes gens partagent les pertes valait le risque d’être découverts en laissant un complot mûrir ainsi pendant quelques jours. J’étais presque certaine qu’au moment venu, les Puissants Jindrich retourneraient leur coalition contre nous s’ils nous pensaient assez affaiblis pour être vaincus. Cela m’allait, puisque je les avais trahis la première. Ivah avait tiré du prisonnier que les Rumena avaient approché des rylleh ambitieux plutôt que les sigils qu’ils comptaient attaquer, et nous avions aidé à colmater ces fuites en fournissant les noms que nous avions. Pas ceux des rylleh concernés, malheureusement, puisque nous ne les connaissions pas — le prisonnier n’occupait pas un rang assez élevé dans le Sigil Rumena. Mais nous avions donné les noms des sigils, et leurs détenteurs avaient désigné les candidats les plus susceptibles de trahison pour les tuer avant qu’ils ne rejoignent la bataille.
Mais nous avions gardé deux noms pour nous. Akua les avait retirés de la tête du prisonnier, juste au cas où, afin qu’il ne puisse pas entonner une chanson compromettante, même sous la contrainte. J’avais pensé que l’ennemi finirait par l’apprendre, même si nous ne faisions rien, mais mieux valait s’en assurer. Il était désormais certain que les Rumena savaient qu’une attaque se préparait, et qu’ils l’intercepteraient sur le terrain de leur choix. Ainsi, une traînée de lumière bleue illusoire lança la première vague de trahisons tandis que mon armée se mettait en marche. C’était le signal pour la coalition de passer à l’attaque, pour les Rumena de lancer leur contre-attaque et pour mes propres plans de se mettre en branle.
Les drows savaient trahir, mais j’avais à mon service la marraine des fées de la Trahison.
Mes drows partirent en bandes de guerre, progressant en silence sur le lit à demi asséché du lac. Des soldats auraient marché en formation, selon des ordres précis, mais je n’en avais pas. Seulement des guerriers, qu’on ne pouvait pas répartir en compagnies bien ordonnées dirigées par des officiers attitrés. Ils se déplaceraient et combattraient en tribus, menés au combat par les membres de ma Pairie. J’avais étudié le terrain pendant des jours et consulté des drows qui connaissaient mieux que moi les tactiques de guerre de l’Everdark. J’en étais finalement arrivée à la conclusion que quatre escarmouches distinctes détermineraient l’issue de cette bataille. Deux auraient lieu à l’est, près des îles devenues des plateaux des Jindrich et des Hushu — nos principaux alliés, pour les premiers, et les chefs d’une cabale de quatre sigils de puissance moyenne, demeurés à l’écart des intrigues qui se tramaient dans toute la ville, pour les seconds. Ce secteur serait le plus instable, car les deux escarmouches pourraient facilement se fondre en une seule grande bataille rangée si nous n’y prenions garde. L’intervention des Hushu et de leurs alliés était acquise, mais personne ne pouvait deviner quel camp ils choisiraient. Ces deux fronts avaient été nommés, respectivement, Lance et Dés.
Le troisième se déroulerait au nord, dans ce qui avait autrefois été un lac à l’intérieur du lac. Les drows l’appelaient les Jardins mouvants : autrefois, c’était tout un quartier d’îlots de pierre couverts de sculptures et de verdure. Un lieu de plaisance pour les anciens drows, où des navires de plaisance dérivaient paresseusement entre des ouvrages de métal enchanté qui chantaient au moindre souffle de vent. Ces jours-là étaient révolus depuis des siècles et, désormais, les Jardins mouvants étaient un champ de bataille âprement disputé. Le quartier fournissait de l’eau et de la nourriture, après tout, et l’ensemble était alimenté par les eaux du lac grâce à un réseau complexe de canaux et d’écluses : les contrôler était un signe de puissance parmi les sigils. En m’emparant du lac Strycht, j’en avais fait baisser le niveau jusqu’à ce que la plupart des bassins ne soient plus que de grandes mares bourbeuses, dont les eaux sales restaient l’objet de combats acharnés entre les sigils mineurs du quartier et des alentours. La plupart des membres de ma coalition « alliée », rassemblée sous la bannière des Puissants Jindrich, venaient de là. Selon mes prévisions, les Rumena les frapperaient tôt et fort pour les empêcher de se regrouper. Cela attirerait les opportunistes des sigils belliqueux de la région et transformerait le tout en un magnifique chaos. Le nom de ce front annonçait ce qu’il deviendrait : la Fosse.
Le quatrième et dernier front se trouverait au centre de la ville. Il mettrait le plus longtemps à se former et, au début, n’existerait même pas. Le territoire du Sigil Rumena se trouvait à l’ouest : cinq grandes îles relativement riches formaient le cœur de leurs possessions tribales. Mais les combats n’iraient jamais jusque-là. Les forces qui s’en prendraient aux Puissants Rumena et à leurs guerriers, une fois libérées des autres fronts, traverseraient le quartier central de la ville, car c’était le chemin le plus rapide et le plus facile. L’embuscade les attendrait donc là. On m’avait dit que le terrain se prêtait bien à ce genre de combat. Le centre de la ville était rempli de temples anciens et de complexes administratifs, bâtis sur une immense étendue de roche solide. Chaque édifice était séparé des autres par de profondes rainures taillées dans la pierre, qui formaient autant de petits canaux, plus ou moins larges. L’assèchement du lac Strycht avait transformé les lieux en un labyrinthe de ponts et de couloirs répartis sur trois niveaux. Un bon endroit pour attendre une force ennemie, une fois les sigils qui l’occupaient dévorés. Il serait difficile d’y concentrer les troupes : les Puissants qui attaqueraient resteraient groupés, au risque de voir leurs guerriers de moindre rang se faire balayer sans cérémonie, ou se sépareraient, et cent petits duels éclateraient sur les ponts et dans les ruelles.
Nous avions appelé ce front les Bois.
Je me tenais sur un promontoire tandis que mon armée se mettait en marche vers les batailles ; en contrebas se trouvaient ceux qui la mèneraient au combat. Ma Pairie venait d’accueillir un nouveau membre, son douzième. Le Sigil Agus ne faisait pas à proprement parler partie de Strycht, mais il détenait des terres à proximité et était à moitié fou de soif lorsque Seigneur Zarkan l’avait découvert. Il n’avait pas été difficile de convaincre les Puissants Agus de devenir Seigneur Agus, même si ce dernier semblait mal à l’aise dans ses nouvelles fonctions et se méfiait du reste de la Pairie. À juste titre, pensais-je. Avant de prêter serment, la plupart de ces drows auraient pu anéantir son sigil en une après-midi, et l’auraient fait sans sourciller. C’était le moins puissant de mes seigneurs, et il le savait. Les autres, toutefois, ne partageaient pas son humeur. L’air sentait l’impatience, comme s’ils brûlaient d’en découdre. C’était sans doute le cas, reconnus-je. Les drows n’étaient pas du genre à laisser dormir le pouvoir une fois qu’ils l’avaient acquis, et ils en avaient beaucoup gagné en négociant avec moi. Je pris un instant pour les contempler en silence, me demandant combien d’entre eux survivraient à la journée.
« Aujourd’hui, déclarai-je, nous prenons Grand Strycht. »
Des sourires féroces accueillirent ces mots, mais personne ne poussa de cri. Ce n’était pas dans les habitudes des drows.
« Je ne vous ferai pas perdre votre temps avec un discours, repris-je. Vous savez tous de quoi il retourne : nous danserons sur le fil jusqu’au dernier battement. »
J’avais leur attention, mais pas grâce à mon éloquence. Ce qu’ils attendaient depuis tout ce temps venait ensuite.
« Et maintenant, ce que vous voulez vraiment savoir », dis-je avec un sourire. « Seigneurs Nodoi, Losle et Zarkan : le front du Dés vous revient. »
Zarkan était difficile à déchiffrer : il me détestait et c’était généralement tout ce qu’on pouvait lire chez lui, plutôt que quelque chose de plus subtil. Les autres étaient plus faciles. Du soulagement. Ils savaient que leur tâche consisterait surtout à contenir l’ennemi.
« Seigneurs Slaus, Vasyl et Sagas, vous aurez le front de la Lance. »
Ils acquiescèrent, leur surprise mal dissimulée. Puisque les Puissants Jindrich seraient là, on s’était attendu à ce que Soln ou Ivah prenne la tête du front. Après tout, c’étaient les deux membres les plus puissants de ma Pairie. Et ceux en qui j’avais le plus confiance, même si la barre n’était pas bien haute. Mais j’avais d’autres plans pour eux.
« Seigneurs Soln, Lovre, Vadimyr et Agus, vous servirez de réserve stratégique, dis-je. Vous resterez en retrait au début de la bataille. »
Je décelai de la déception chez Lovre et Vadimyr. Ils avaient été les derniers arrivés avant Agus et brûlaient de faire leurs preuves dans une bataille qui ne serait pas dirigée contre ma propre armée. Agus était satisfait, sans surprise. Soln, en revanche, comprenait. Il savait que je n’avais pas fini de parler.
« Pendant toute la durée des combats, vous serez sous le commandement du Seigneur Soln, dis-je. Il vous déploiera comme il le jugera nécessaire, selon l’évolution des fronts. À moins que je ne donne un ordre contraire, les paroles de Soln auront force de loi. »
Les autres appréciaient beaucoup moins cette décision, à l’exception de Soln, car c’était ce qui ressemblait le plus à une promotion de l’un d’entre eux au-dessus des autres. Ils devraient s’y habituer, pensai-je. Ce ne serait pas la dernière grande bataille que nous livrerions, et il faudrait bien imposer un peu d’ordre à notre manière de faire la guerre.
« L’honneur vous échoit, Reine Losara », sourit le Seigneur des Tombes peu profondes.
« Vous connaissez mes intentions, répondis-je simplement. Faites en sorte qu’elles se réalisent. »
Je n’avais pas choisi ces quatre-là par hasard. Soln avait ce qui se rapprochait le plus d’un véritable sens tactique dans ma bande de seigneurs de guerre, tandis que Lovre et Vadimyr avaient mené des sigils en raid. Leurs Puissants étaient les plus aguerris au combat dont je disposais, et les plus habitués à se battre en groupe. Agus serait un maillon faible où qu’on l’envoie, mais l’inscrire dans la liste permettrait à Soln d’envoyer des troupes dans une situation qui s’envenimait sans engager mes meilleurs éléments.
« Seigneur Ivah, dis-je enfin.
— Ma reine, répondit le Seigneur des Pas silencieux en inclinant la tête.
— Vous serez avec Archer et moi, repris-je. Nous prenons le front de la Fosse.
— À votre volonté, Reine Losara, répondit Ivah avec aisance.
Je leur adressai un dernier regard.
« On se souviendra de cette journée, dis-je. Le rôle que vous jouerez dans cette histoire ne dépend que de vous, mes seigneurs. »
Ils s’inclinèrent, et nous partîmes en guerre.
L’armée marcha d’un seul bloc sur la majeure partie du trajet, puis se divisa front par front, se faufilant dans la boue et les roseaux. Nous restâmes hors de vue, autant que possible sur un terrain largement dégagé, et mon propre sigil fut le dernier à se séparer de la réserve commandée par le Seigneur Soln. Je sortis de ce voyage agréablement surprise. Je n’avais jamais considéré les drows comme de véritables soldats, mais ce genre d’opération leur convenait et je les avais sous-estimés à certains égards. Oh, l’idée de les voir former un mur de boucliers me faisait toujours grimacer. Mais la marche que nous venions d’accomplir en une heure aurait pris une demi-journée aux légionnaires. Même les dzulu pouvaient maintenir une cadence qui aurait épuisé des humains et des orcs en quelques heures, sans se fatiguer, et ils traversaient la boue comme si elle était de la pierre. Pas un pas manqué, pas une botte coincée dans un bourbier. Plus étonnant encore, ils avaient avancé si silencieusement que j’avais du mal à croire qu’il s’agissait d’une armée en marche. Ma Pairie serait une menace sur le champ de bataille, mais je commençais à comprendre à quel point les Puissants de moindre rang et les dzulu pouvaient se révéler dangereux en dehors des combats. Ils grimpaient les pentes comme des araignées et bondissaient de pierre en pierre avec la grâce et l’aisance de félins à l’affût.
À quel point leur serait-il difficile d’escalader un mur en pleine nuit ?
Mais, me dis-je, ce serait pour un autre jour. Guidés par Ivah, nos guerriers contournèrent les fronts de l’est pour rejoindre le nôtre sans se faire remarquer. Traverser les territoires des sigils aurait été plus rapide, mais nous risquions alors de tomber sur une escarmouche. Je ne voulais pas commencer à sacrifier des vies avant même d’arriver aux Jardins mouvants. La guerre avait commencé sans nous, c’était évident à l’oreille. Les bruits des combats traversaient le vide et résonnaient au loin, rendant impossible de savoir qui l’emportait — si quelqu’un l’emportait. Mais il était encore trop tôt pour que quiconque cherche à porter un coup décisif. Pour l’instant, les sigils enverraient prudemment leurs guerriers de moindre rang tâter le terrain, sans engager leurs Puissants les plus redoutables avant d’avoir une meilleure idée des forces adverses. Le gros des forces des Rumena devait également être occupé à prendre le quartier central, et seuls des traîtres et des bandes de chasseurs se trouveraient sur la plupart des autres fronts. À l’exception, avais-je supposé, de celui que je rejoignais. Là, ils voudraient briser tôt le cœur de la coalition, avant qu’elle ne prenne son envol et qu’ils ne se retrouvent face à une véritable bataille. Malgré tout, avec un peu de chance, les combats se limiteraient ici aux deux camps, tandis que les sigils locaux indécis observeraient la scène.
Il s’avéra que la chance ne serait pas de mon côté.
Mon sigil progressa en silence dans la boue jusqu’à atteindre ce qui ressemblait désormais à un mur de pierre, mais avait dû autrefois former le bord d’une île artificielle. J’avais chargé Ivah de nous mener à l’extrémité du quartier, près d’une petite écluse, et la mission fut accomplie. Les jours passés à marauder dans l’obscurité lui avaient permis de bien connaître le plan de Grand Strycht. Je laissai mes guerriers au pied du mur et poursuivis avec Archer et Ivah. La maçonnerie était solide, ici, et les pierres avaient été polies par des siècles d’écoulement, mais j’aurais pu l’escalader sans trop de mal même avant de devenir l’Écuyer. Nous grimpâmes sans un bruit. Indrani dédaigna la main que je lui tendais pour prendre appui et préféra bondir après quelques pas d’élan. Le sommet du mur formait une longue jetée de pierre, flanquée d’une structure qui permettait d’ouvrir ou de fermer l’écluse. Mais ce n’était ni l’une ni l’autre qui attirait notre attention. Le son portait mal jusqu’ici, me dis-je, probablement parce que les bassins cloisonnés l’avaient étouffé. Mais maintenant que nous étions en hauteur, nous avions une bonne vue sur la bataille qui faisait rage dans les Jardins mouvants, et c’était un sacré foutoir.
« J’en compte au moins huit camps », murmura Indrani, accroupie derrière une grosse bitte d’amarrage en pierre.
« Davantage, dit Ivah. Certains sigils ne sont pas encore intervenus. Vous voyez leurs guetteurs rôder aux abords des combats. »
Un doigt se tendit discrètement et je suivis le geste. Oui, la remarque était juste. Je distinguais des silhouettes cachées parmi d’immenses fougères lumineuses. J’hésitai un instant : l’endroit était un véritable cauchemar. Impossible de savoir où commençait un sigil et où s’arrêtait le suivant ; chaque îlot était le théâtre d’une mêlée, et la plupart des affrontements opposaient plusieurs sigils. Deux paires de bandes de guerre s’affrontaient avec ce qui devait être des rylleh dont je savais avec certitude qu’ils ne faisaient pas partie de la coalition. Ils avaient simplement… saisi une occasion, j’imagine. Je parvenais à distinguer les Rumena des autres, surtout parce qu’ils étaient légèrement organisés et remportaient la plupart de leurs combats. Soit ils étaient venus avec quelques-uns de leurs meilleurs éléments, pensai-je, soit leurs Puissants de moindre rang dominaient de la tête et des épaules tous les autres. Il me fallut quelques instants pour comprendre qui menait leur expédition, car leurs forces étaient dispersées. Mais près de la limite sud des Jardins mouvants, une bande de guerre d’environ deux cents drows était évitée par tous comme la peste, et un triumvirat de Puissants qui empestait la Nuit se tenait au sommet d’un îlot, dominant la mêlée. Mes soupçons se confirmèrent quand l’un d’eux se pencha pour s’adresser à l’un de ses guerriers ; un coureur partit aussitôt vers l’une des bandes Rumena détachées.
C’étaient donc leurs officiers.
« Archer, dis-je. Trouve-toi un perchoir. »
« Compris, répondit-elle en haussant les épaules. Je tire quand je veux ? »
« Essaie d’attirer les badauds, dis-je. Descends leurs guetteurs, vois si ça les fait bouger. Ensuite… »
« Oui, ma reine, tout de suite, sourit-elle. »
Elle fila, encochant déjà une flèche.
« Ivah, prends contact avec nos chers alliés, dis-je. Je ne veux pas me retrouver à cogner contre ceux qu’on est censés soutenir. »
« À vos ordres, Reine Losara, murmura le Seigneur des Pas silencieux. Et ensuite ? »
« Retourne auprès du sigil, dis-je. Je vais me faire des amis. »
Il m’adressa un sourire féroce, tout en dents et en malveillance. Tu as appris ça auprès de nous, pensai-je, et cela me troubla presque. Nous n’apprenions pas aux drows des choses bienveillantes, et il faudrait un jour en répondre. Il disparut dans les airs, son glamour si parfait que même moi je le perdis de vue, et je me redressai lentement. Je baissai les yeux vers mes guerriers qui attendaient toujours au pied du mur.
« Par-dessus le mur, ordonnai-je. En avant, Sigil Losara. »
Tandis qu’ils commençaient à grimper derrière moi, je jetai un coup d’œil aux officiers Rumena. Bien, ils ne m’avaient pas encore remarquée. Il était temps de faire mon entrée. Je libérai l’Hiver et souris, respirant à pleins poumons l’odeur du sang et de la peur qui flottait sur le champ de bataille.