Chapitre 285
« Car ces hommes en armes ont beau porter une bannière et obéir à un prince, sans justice, ils ne sont que des bandits. »
– Extrait de « La Foi des Couronnes », par sœur Salienta
Ce serait la première bataille depuis quelques années où Juniper ne dirigerait pas mon armée à ma place. Je ne m’étais pas vraiment rendu compte à quel point j’avais fini par compter sur le Limier infernal, même avant que les lames ne sortent, quand il n’était question que de paroles, de cartes et de chercher comment éviter de faire tuer ses hommes. Cela dit, les cartes n’étaient pas très fiables, ici-bas. J’en avais quatre versions différentes, tracées à partir de mosaïques, et elles se contredisaient sur des points assez importants. L’une d’elles affirmait même avec une belle assurance que toute cette caverne se trouvait en réalité à une cinquantaine de kilomètres à l’ouest et que mes yeux me jouaient un mauvais tour. J’avais fini par faire tracer à la craie le contour des anciennes îles et du lit du lac sur une dalle de granite poli, tout en sachant que ce serait approximatif et que les distances réelles ne seraient qu’une estimation. C’était étrange, pourtant, de contempler un champ de bataille sans que Juniper se tienne à mes côtés. À froncer les sourcils devant la dernière imperfection de la machine de guerre que nous avions bâtie ensemble, en maugréant que Ratface était un grippe-sou de première. Elle ne le ferait plus jamais, compris-je soudain.
Ratface était mort.
Il faudrait un jour que quelqu’un réponde de cela, songeai-je. Cela semblait être un péché bien modeste, comparé aux innombrables torts que l’Impératrice avait infligés à Callow, dont certains deviendraient sans doute de véritables légendes avec le temps. Mais pour moi, cela comptait. Comme le dirait la Diaboliste, une haine qui appartenait à la femme, pas à la reine. Ça ne changera rien si je ne m’en sors pas, me rappelai-je. Et même si je survivais en échouant, cela ne changerait rien non plus. Seuls les vainqueurs avaient vraiment le droit de régler leurs comptes. Cette sombre pensée me dicta ma décision. Peut-être, conclus-je en étudiant le champ de bataille tracé à la craie, valait-il mieux que ma maréchale ne commande pas cette fois-ci. L’art de la guerre de Juniper reposait sur la discipline et les manœuvres, les tactiques audacieuses et les pièges cruels. C’était le bâtard de la manière dont les Légions de la Terreur avaient remporté leurs guerres et, même si le teint de mes légionnaires avait pâli au fil des ans, son cœur restait forgé par les Réformes. Un noyau d’infanterie bien entraînée, épaulée par des spécialistes : des soldats de métier, coûteux à former et à équiper, mais qui pouvaient généralement vaincre des armées ennemies bien plus nombreuses.
Comme une bonne partie de ce que Noir avait bâti — car les trois maréchaux impériaux y avaient largement contribué, mais nul ne pouvait nier qui en était l’architecte principal —, ce modèle privilégiait le talent à la puissance. C’était presque davantage une boîte à outils dont un esprit brillant pouvait se servir pour obtenir des résultats spectaculaires qu’une véritable armée. Nous avions eu de la chance de trouver tant de généraux prometteurs au moment des premières Réformes et, avec le recul, le fait que beaucoup d’entre eux ne soient pas humains expliquait en grande partie l’ascension soudaine des peaux-vertes et des ogres au sein d’une institution jusque-là très humaine. Du moins dans les hautes sphères. Peu des anciens Chevaliers Noirs avaient hésité à envoyer les orcs et les gobelins se faire broyer à l’ouest, une fois les campagnes lancées. C’était un bon modèle, pensai-je, mais pour le préserver à long terme, Callow devrait fonder sa propre École de guerre. Les officiers talentueux ne poussaient pas dans les arbres. Ce modèle avait toutefois ses limites. Procer nous l’avait bien montré en jetant une mer de conscrits contre les deux cols qui défendaient Callow et en acceptant de fait chaque échange de vies de soldats, sachant qu’il pouvait se permettre les taux de pertes les plus exorbitants et tout de même l’emporter. Les Légions, et même l’Armée de Callow, étaient conçues pour un certain type de guerre.
Ici-bas, elles seraient perdues ; mieux valait donc que Juniper ne soit pas là à devenir folle devant le chaos qui s’annonçait.
J’aurais aimé prétendre avoir un plan aussi net et élégant qu’une stratégie en trois étapes, avoir percé à jour nos adversaires et pouvoir les faire danser à ma guise. Mais la vérité, bien moins réjouissante, c’était qu’ici-bas, j’étais une étrangère. Même après avoir dérobé à Akua sa maîtrise du Crépusculaire, et même si je pouvais lire la plupart des runes aussi bien que parler la langue, une bonne partie de ce qui se passait m’échappait. Je n’avais ni les Jacks ni les Yeux pour me rapporter qui méprisait qui et pourquoi, ni archives, ni évaluations des réserves, ni même autre chose que de maigres rapports d’éclaireurs sur les effectifs et les positions ennemis. Les sigils traîtres que nous avions approchés nous avaient fourni des renseignements, bien sûr, mais dans quelle mesure pouvait-on s’y fier ? Ils avaient leurs propres objectifs, qui ne nécessitaient pas forcément que mon armée l’emporte, quoi qu’ils prétendent. Et comme je n’avais aucun moyen simple de vérifier leurs dires par moi-même, j’avais dû prendre certaines décisions à l’aveuglette. Au début, j’avais essayé d’obtenir autant de chiffres fiables que possible et de partir de là. J’avais, par exemple, une bonne idée des forces que le sigil de Rumena pouvait déployer, parce que beaucoup de gens à Strycht les détestaient et voulaient les voir morts.
Mais j’avais ensuite essayé de me faire une idée précise des forces que les Jindrich pouvaient engager — les Rumena étaient de loin le sigil le plus puissant, mais si le sigil de Jindrich arrivait incontestablement en deuxième position, ce n’était pas sans raison —, et tout ce que j’avais réussi à faire, c’était à mesurer l’ampleur du problème. L’émissaire du Puissant Jindrich, qui venait tout juste de conclure le pacte que nous avions noué dans le dos du reste de la ville, m’avait annoncé qu’ils pourraient envoyer environ cent cinquante Puissants de rangs divers au combat le moment venu. Nous avions acheté des informations au même sujet à trois sigils mineurs qui manquaient de glace, en leur en fournissant des blocs, car la glace se transportait bien plus facilement et n’exigeait pas l’ouverture très visible d’une porte des fées. Nous avions obtenu trois chiffres différents, entre deux cents et quatre cents. À l’échelle des batailles que j’avais livrées à la surface, un écart de quelques centaines d’hommes n’aurait pas compté. Mais ici-bas ? Ça n’avait aucun sens. Tous les sigils possédaient de petits territoires, étaient tenus de surveiller leurs voisins et lançaient constamment des raids ; ils auraient donc dû avoir une bonne idée des forces ennemies.
La Diaboliste comprit la première, parce que nous avions obtenu, grâce à ces pots-de-vin, des renseignements très précis qui se recoupaient dans les trois rapports. Des détails insignifiants, comme le fait que le premier rylleh de Jindrich pouvait se métamorphoser en quatre formes différentes, ou que les troisième et quatrième de Rumena combattaient généralement en tandem. Ce n’était pas que les drows fussent nuls en espionnage ; je savais bien que non. Ils possédaient un Secret assez proche des glamours faës, après tout, ce qui expliquait pourquoi Ivah s’y était si bien adapté. C’était simplement que, dans les combats entre sigils, les seuls qui comptaient vraiment pour l’issue de l’affrontement étaient généralement les dix ou quinze Puissants les plus redoutables. Les raids réussissaient ou échouaient selon que l’attaque ou la défense était bien menée. Pourquoi se donner la peine de compter les dzulu quand un seul rylleh pouvait déchirer toute une cohorte sans même transpirer ? Nous avions pu obtenir, et obtenu, des renseignements plutôt fiables sur ces individus-là, mais m’irriter parce que personne ne pouvait me donner une bonne estimation des troupes, c’était passer à côté de l’essentiel.
Je ne gagnerais ni ne perdrais la bataille du Grand Strycht grâce aux dzulu et aux Puissants de moindre rang. Au lieu de me perdre dans un dédale de rapports peu fiables, je devais donc me concentrer sur ce qui me permettrait vraiment de l’emporter. À savoir : la plupart de ces gens se déchiraient déjà entre eux, quand ils n’essayaient pas activement de s’entretuer, tandis que je préparais mes plans. Sous cet angle, la situation était beaucoup moins sombre. D’abord, ma propre armée dépassait en nombre celle du sigil de Rumena, et je miserais sur ma Pairie plutôt que sur leurs Puissants n’importe quel jour. Mes seigneurs n’avaient rien perdu de leur ancienne prouesse et l’Hiver leur avait beaucoup apporté. Puisque les Rumena étaient la tribu la plus puissante de Strycht, je pouvais m’attendre à l’emporter contre n’importe quel sigil dans un combat frontal — sauf si un Puissant d’une force inattendue venait me pourrir la journée, ce qui, il fallait bien l’admettre, était tout à fait possible. L’essentiel serait donc d’empêcher les sigils de Strycht de s’unir contre moi. Ce qui n’aurait pas dû être si difficile, vu que j’étais une envahisseuse d’outre-monde aux origines et aux desseins douteux. Malheureusement, il fallait aussi tenir compte de la Cabale Longstride.
Deux cents des Puissants les plus dangereux du Ténébreux Profond, susceptibles de surgir à tout moment pour venir droit sur moi et probablement, par la même occasion, sur la Pairie. Ils ne venaient ni pour un territoire ni pour des richesses : tout ce qu’ils voulaient, c’était la gloire d’écraser ma personne. Autant dire que négocier avec eux était impossible, à moins de ponctuer mes offres d’un « ou vous mourrez sur-le-champ », et même alors, le résultat était incertain. J’avais interrogé mes seigneurs sur les Longstrides pour en apprendre davantage, me demandant si la perspective de leur promettre une bataille à une date et en un lieu précis pourrait les tenir à l’écart assez longtemps pour que je m’occupe des sigils de Strycht. En réponse, la Pairie avait éclaté de rire, persuadée que je plaisantais. Un fossé culturel, décidai-je. Chez moi, la gloire au combat était étroitement liée à l’honneur ; dans le Ténébreux Profond, le mot ne s’employait que dans le sens de « respect ». Toute la part des mœurs drows qui concernait les règles de conduite avait été arrachée et remplacée par les Préceptes de la Nuit lorsque Sve Noc avait décidé qu’il était temps de changer de régime… peu importe quand cela avait eu lieu.
Puisqu’il était impossible d’écarter le sigil Longstride, je devais soit m’emparer de la ville avant leur arrivée, soit les intégrer d’une manière ou d’une autre à mon plan.
La solution la plus simple consistait à régler d’abord le problème de Strycht. Ivah et ma Pairie m’avaient trouvé les outils nécessaires pour mettre le feu à ce tas de bois sec ; nous affaiblirions ainsi l’opposition avant de frapper et pourrions prendre la ville avec des pertes modérées avant que les autres comprennent ce qui se passait. À quelques détenteurs de sigils furieux près. Puis, avant l’arrivée des Longstrides, nous consoliderions nos positions, récolterions de la Nuit et accorderions un titre aux volontaires, avant que l’ennemi ne frappe. La plupart des membres de ma Pairie avaient soutenu cette option, misant sur une véritable embuscade à Strycht pour régler le problème. Ce plan me posait pourtant quelques difficultés. J’avais pris suffisamment de villes pour savoir que faire marcher des soldats dans les rues ne suffisait pas à établir réellement son pouvoir. C’était d’autant plus vrai dans un endroit comme le Ténébreux Profond, où les nisi ne feraient peut-être pas le genre de dégâts qu’une armée d’occupation aurait à gérer à Callow, mais où des millénaires de domination tribale garantissaient une résistance importante de la « haute société » drow. En gros, quiconque disposait d’un soupçon de pouvoir et n’avait pas juré de ne pas me poignarder dans le dos le ferait dès qu’il croirait pouvoir y gagner quelque chose.
Ce ne serait pas vraiment un problème si je soumettais tous ceux qui avaient un soupçon de pouvoir à un serment, mais, dans les faits, il nous faudrait des jours que nous n’avions pas. Rétablir l’ordre après une bataille prenait toujours plus de temps que les combats eux-mêmes, et notre marge de manœuvre était déjà assez mince. J’aurais pu demander aux meilleurs esprits à ma disposition de chercher une solution — enfin, au meilleur esprit, car Archer avait tendance à ne régler ses problèmes que d’une seule manière —, mais un problème plus grave se profilait. Outre les fondations branlantes sur lesquelles nous établirions notre position, lorsque la Cabale Longstride apparaîtrait, nous serions le seul ennemi sur le terrain. Tous leurs efforts seraient consacrés à me tuer et à anéantir ma Pairie ; tout le reste ne serait au mieux qu’une distraction mineure. Bien sûr, je pouvais essayer de les submerger sous un flot de nouvelles recrues. Envoyer tous mes dzulu et mes Puissants contre eux, en bandes de guerre menées par la Pairie, mais les pertes seraient effroyables. Et lorsqu’ils convergeraient vers moi, car ils le feraient sans aucun doute, les sortilèges que je devrais invoquer pour survivre risqueraient de raser Strycht et ses habitants. Évacuer la ville à l’avance serait tout à fait possible, mais ce serait aussi accrocher une pancarte annonçant l’embuscade.
Il ne me restait donc que deux options : une hécatombe parmi les civils, ou une cohorte de tueurs aguerris, ivres de Nuit et prévenus de ce qui les attendait. La première était exclue par principe ; la seconde risquait fort de tourner à la déroute.
Ce qui nous amenait à l’autre possibilité. Celle-là mijotait dans un coin de ma tête depuis que j’avais reçu les premiers rapports d’Ivah. Les sigils du Grand Strycht étaient, pour le dire gentiment, à couteaux tirés. Déclencher une bataille à l’échelle de la ville n’y serait guère plus difficile que d’allumer un feu avec un broc d’huile et une torche. Une fois les hostilités lancées, il n’y aurait ni bannières ni uniformes : seulement une foule de drows effrayés et furieux qui s’en prendraient à tout ce qui ressemblerait de près ou de loin à une menace. C’était ça, les guerres civiles, non ? Difficile de savoir qui était l’ennemi. Bien sûr, les dissensions au sein des sigils eux-mêmes resteraient probablement limitées pendant les combats. Mais les cabales se diviseraient et même les alliés de façade se demanderaient ce qui se passait, et si les autres étaient dans le coup. Un mélange explosif qu’il suffirait de quelques petites poussées pour rendre encore plus dangereux, incarnées par une Indrani joyeusement meurtrière. Pour une fois, sa capacité à chercher des noises à tout ce qui entrait dans son champ de vision pourrait vraiment servir à quelque chose ! J’avais toujours su, au fond, qu’elle finirait par porter ses fruits. En soi, cette partie ne différait pas beaucoup d’une tentative de prise de Strycht.
C’est là qu’intervenait la partie… intéressante. Comme ma Pairie l’avait fait remarquer, la Cabale Longstride n’était pas exactement du genre diplomatique. Oh, pour avoir survécu aussi longtemps, ses membres devaient tout de même faire preuve d’un peu de retenue. Sans quoi une autre bande de vieux monstres les aurait déjà éliminés. Mais si le Grand Strycht se trouvait plus profondément dans l’anneau intérieur que Lotow, par exemple, il était loin des terres centrales. Dans mon esprit, j’avais tendance à le comparer à Marchford. Une ville importante, étant donné le lac qu’elle dominait, mais pas une grande puissance — comme Laure, Liesse et Vale l’avaient été autrefois à Callow. Les Longstrides pourraient débarquer ici en s’attendant à être les plus forts du coin, parce que, eh bien, ils le seraient effectivement. Ajoutez à cela la manière dont les drows se comportaient d’ordinaire dès qu’ils avaient ne serait-ce qu’un pouce d’avance sur un autre drow, et le fait que leur cabale chassait les entités puissantes pour le plaisir : au premier insolent, ils répondraient par leurs lames, et la situation dégénérerait aussitôt. Les détenteurs de sigils sauraient à qui ils avaient affaire et se retireraient probablement s’ils en avaient l’occasion, mais encore faudrait-il qu’ils comprennent clairement ce qui se passait et aient la présence d’esprit de prendre cette décision.
Deux choses plutôt rares, au beau milieu d’une bataille totale qui déciderait si vous et votre tribu survivriez à la nuit.
Quand j’avais avancé cette idée, Akua avait parlé de combattre le feu par le feu, mais je n’étais pas d’accord. Cela sous-entendait un degré de contrôle que nous n’aurions plus une fois les lames tirées. C’était plutôt… livrer une bataille en en déclenchant une demi-douzaine d’autres. Je n’avais pas besoin de gagner, pas exactement. Il me suffisait de perdre moins que tout le monde. Juste assez pour repartir avec le prix quand la poussière retomberait. Nous avions consacré les derniers jours à mettre en place les différentes pièces de ce que la Diaboliste avait baptisé avec mépris l’Opération Limitation des dégâts, et tout devait culminer le jour où nous pensions que la Cabale Longstride arriverait. Passer la dernière nuit avec Indrani aurait dû m’éclaircir les idées ; au lieu de cela, quand l’heure arriva, j’avais une nouvelle inquiétude à ruminer. Je croyais toujours que le plan, si l’on pouvait appeler cela un plan, servirait son objectif. Il y aurait des revers, mais j’avais encore des atouts dans ma manche. Je n’avais pas perdu mon temps depuis le Grand Lotow, ni oublié la dure leçon que m’avait apprise mon duel contre le Puissant Urulan. Si je combattais comme je l’avais fait depuis que j’avais revendiqué mon manteau, je perdrais. À plate couture. J’avais pris mes dispositions en conséquence. Mais ce n’était pas cela qui m’inquiétait, n’est-ce pas ? Ce matin, je savais une chose que j’ignorais la veille.
Sve Noc agirait. Pas plus tard, ni par l’intermédiaire de quelqu’un d’autre. Elle frapperait aujourd’hui, et directement. Si c’était vraiment un combat à mort pour obtenir la faveur de Dessous, les élus devraient saigner. Et cela changeait la nature de cette bataille, non ? Je ne croyais pas que ce fût une coïncidence si elle avait révélé son jeu si tard. Alors que les rouages étaient déjà en mouvement et qu’il était trop tard pour les arrêter.
« Je vous souhaite le bonjour, ma chère. »
Je ne me retournai pas et ne répondis pas. Derrière moi, le camp s’éveillait pour la guerre et se préparait à marcher. Au-dessous de moi s’étendaient des plaines de boue à moitié séchée, jusqu’aux plateaux et aux collines lointains du Grand Strycht. Mes doigts tambourinaient sur la poignée de mon épée, mais le geste ne parvenait pas à me calmer. La Diaboliste ne s’offusqua pas de mon silence ; elle vint simplement se placer à mes côtés.
« Tu t’es au moins bien amusée ? lança Akua d’un ton traînant. »
Je lui jetai un regard en haussant un sourcil. Elle… Eh bien, je supposais que notre rendez-vous n’avait pas été des plus discrets. Les sens des drows étaient plus aiguisés que ceux des humains, même chez ceux qui n’étaient pas Puissants, et ceux de l’ombre l’étaient davantage encore.
« Sve Noc m’a rendu visite dans mes rêves, dis-je. »
Je n’avais aucune intention de parler à Akua Sahelian de la façon dont je passais mes nuits. Elle n’était pas la Scribe de mes Calamités, et ne faisait pas partie de nous à sa manière. Je n’oublierais pas comment elle était entrée à mon service, peu importe à quel point elle m’était utile. Ni à quel point elle était épuisante. C’était ça, la surprise : à quel point il pouvait être épuisant de haïr la Diaboliste. Le Doom de Liesse était un rappel suffisant, mais parfois, j’avais l’impression de me fouetter moi-même avec ce souvenir.
Comme elle le souhaitait sans doute.
« Dans quel but ? demanda-t-elle. »
La légèreté avait disparu. Elle comprenait peut-être mieux que moi à quel point la situation était grave.
« Pour obtenir des informations. Sur ce que je ferais des drows si je les menais hors du Ténébreux Profond. Et sur la façon dont je réagirais si les Cieux s’en mêlaient. »
Ses yeux écarlates se plissèrent.
« Qu’une entité de cette nature envisage la reddition est hautement improbable, dit-elle, puis elle marqua une pause pour me laisser la contredire. »
Elle évaluait la situation tout en cherchant à obtenir des renseignements supplémentaires, le tout dans la même phrase. Foutus Praesi, songeai-je, à moitié admirative.
« Elle était clairement hostile, dis-je. Et elle a essayé d’en faire trop quand je l’ai prise en défaut. Menaces de mort et de damnation. Mais elle a commis une erreur : je suis presque certaine qu’elles sont deux. Et leurs opinions ne sont pas forcément les mêmes. »
« Voilà qui est très intéressant, dit Akua. J’avais supposé jusque-là que son inaction résultait soit de règles, soit d’indifférence. Un pouvoir comparable à celui d’un dieu s’accompagne généralement de certaines limites. »
Je haussai un sourcil sceptique.
« J’ai reçu une tape dans le dos et un insigne des mains du grand maître de cet ordre, et je ne me sens pas particulièrement limitée, remarquai-je. »
« Tu n’as jamais utilisé qu’une fraction de ton pouvoir, dit la Diaboliste, levant la main pour m’empêcher de répondre. Et à juste titre, je le sais. L’aliénation te mettrait en danger. Mais c’est précisément pour cela que ces entités occupent des sièges de pouvoir, Catherine. Le Roi Mort règne sur la Sérénité. La Prêtresse de la Nuit règne sur le Ténébreux Profond, ou presque. Mes ancêtres ont bâti des pyramides pour rassembler le pouvoir, ma chère, et ce n’était pas pour rien. Le sommet repose sur les marches, et n’en est que plus grand. »
« Je règne bien sur un royaume, Akua, lui rappelai-je. Tu sais, ce petit coin entre Praes et Procer ? Il y a eu un couronnement il y a quelque temps, entre deux guerres incessantes. »
« Ah, mais règnes-tu sur lui en tant que Souveraine de la Nuit sans Lune ? dit-elle. Pas vraiment. Même la Chasse sauvage est à ton service, sans être composée de véritables vassaux. Tu n’as lié à ton manteau ni les Woe ni le royaume. »
« Faire de ma patrie une Arcadie en pire n’est pas vraiment au programme, répliquai-je sèchement. »
« Et tu n’as donc pas pris racine, dit la Diaboliste. Une apothéose inachevée, pour ainsi dire. Ne t’es-tu jamais demandé pourquoi le Pèlerin Gris et ses semblables étaient si déterminés à te chasser du trône ? »
« Je suis une méchante qui règne sur Callow, dis-je. Je ne crois pas qu’il soit nécessaire de revenir sur tout le débat concernant l’équilibre des forces en Calernie. Les dieux savent que j’en ai assez de l’entendre. »
« Le Seigneur Charogne a régné sur le pays pendant des décennies, dit Akua. Et, pour parler franchement, la légitimité de ton règne est à peine meilleure. »
Je fronçai les sourcils. La forêt qu’elle me décrivait était plutôt clairsemée et, en règle générale, j’avais tendance à croire que je comprenais mieux les Héros qu’elle. Mais elle était une méchante, d’une façon dont je ne l’avais jamais vraiment été. Elle venait d’un peuple qui combattait les Héros depuis des siècles. Elle n’avait pas toujours raison, loin de là, mais de temps à autre, son point de vue lui permettait de voir des choses qui m’échappaient.
« Des racines, dis-je. C’est ce que tu sous-entends. Le Pèlerin s’inquiète de me voir prendre racine à Callow. »
« Il y a une différence entre tuer une Reine de Callow maléfique et chercher à détruire l’immortelle Reine Noire, incarnation hivernale des rancunes séculaires de son peuple, dit la Diaboliste. La première représente une menace. La seconde est un autre Roi Mort, dont les armées peuvent traverser le royaume des fées. »
« Il le sait, dis-je, puis j’hésitai. Ou du moins, il soupçonne que j’ai l’intention d’abdiquer. »
« On t’a donc ménagé, dit Akua. Accords et histoires, armées en marche plutôt qu’un Chœur déchaîné. Tu attribues cela au pragmatisme de cet homme, mais c’est un Héros. S’il a pris cette décision, c’est parce qu’il craignait qu’en te coinçant, tu ne franchisses le seuil d’une apothéose accomplie. »
Ou alors, il essayait sincèrement de limiter les dégâts que subirait le pays. S’il avait commencé à invoquer des Chœurs, j’aurais dû riposter en conséquence. Mais quand il a fallu choisir un camp, songeai-je, il a soutenu Hasenbach. Il a soutenu une croisade victorieuse à tout prix. Il était prêt à respecter certaines limites, mais seulement tant qu’il gagnerait. Le problème avec Akua, c’était qu’elle pouvait être convaincante même quand elle avait tort, parce qu’elle était tout simplement persuasive. Je refusais d’accorder le moindre crédit à son argument avant que Hakram, et peut-être Masego, aient pu défendre la thèse opposée.
« Peu importe, dis-je. Pour l’instant, la guerre se déroule ici-bas. Et c’est Sve Noc que nous affrontons. »
« Une partie d’elle, du moins, songea la Diaboliste. Je me demande si la réponse la plus simple est vraiment la bonne. »
« La plus simple ? »
« L’une est la pyramide, sourit Akua. L’autre se tient à son sommet. »
Un cavalier et sa monture, songeai-je. J’y avais pensé moi aussi.
« Ça expliquerait pourquoi nous ne combattons pas la Nuit, dis-je. Seulement quelque chose qui s’en sert. »
« Le conflit, mère de mille occasions », cita-t-elle en mthethwa.
Un vieux proverbe dont j’aurais pu reconnaître l’origine même si elle l’avait prononcé en bas mézien.
« J’ai besoin que tu fasses quelque chose pour moi, dis-je. »
Elle se tourna entièrement vers moi. Chez Masego, cela aurait signifié que j’avais toute son attention, mais avec elle, je l’avais toujours. Même lorsqu’elle prétendait le contraire.
« On m’a assigné un rôle dans la bataille à venir, dit Akua. »
« Je sais, dis-je. Mais c’est plus important. »
« Et que veux-tu exactement de moi, ma chère ? demanda-t-elle. »
J’aurais pu lui répondre de bien des façons. Certaines auraient été sincères, d’autres des euphémismes ou l’une de mes innombrables répliques désinvoltes. Au fil des ans, les plaisanteries m’avaient aidée. Elles me permettaient d’en faire une blague ou un jeu, n’importe quoi sauf une réalité si souvent laide. Mais si je devais lâcher le monstre, il fallait au moins lui accorder ce qui lui était dû.
« La Folie, dis-je. »
Akua Sahelian sourit, et ce sourire promettait des choses grandioses et terribles.