Chapitre 283
« Assume ce que tu es, aussi hideux que cela puisse paraître. Pour un méchant, les mensonges les plus dangereux sont ceux qu’il se raconte à lui-même. »
– l’Empereur de l’Effroi Bienveillant
« Alors, paraît que ça va être la grande bataille », dit Indrani.
Ce serait inexact de dire que… c’était une habitude. Ça n’arrivait pas assez régulièrement pour en être une, vu tout ce que nous avions à faire. Mais, de temps à autre, quand le vacarme silencieux d’un millier de devoirs et d’ennemis devenait trop lourd, je découvrais un feu dans un recoin à l’écart de mon armée, et Archer m’y attendait, les pieds posés en hauteur et une bouteille à la main. Il y avait là une certaine ironie : une femme élevée dans un endroit appelé Refuge s’était révélée si douée pour offrir la même chose. Comme toutes les attentions d’Indrani, ce qu’elle accordait avec une apparente désinvolture cachait une perception aiguë de ce dont les autres avaient besoin. J’avais tendance à considérer Akua comme la manipulatrice la plus habile parmi nous, capable de tisser des mensonges exquis à la moindre occasion, mais certains jours, je me posais des questions. La Diaboliste était connue pour obtenir ce qu’elle voulait, par tous les moyens, mais j’avais reçu d’elle d’autres leçons. Le talent le plus utile est celui dont personne ne sait que tu disposes, m’avait dit Noir un jour. Archer buvait comme un trou, se laissait largement guider par ses caprices et prétendait se désintéresser de la plupart des événements qui l’entouraient. La dernière personne, en somme, dont on s’attendrait à ce qu’elle infléchisse les événements à sa guise.
Je chassai cette pensée. Le soupçon, une fois accueilli, ressemblait à une goutte d’encre dans l’eau. Même dilué, il troublait toujours le mélange. Il ne me restait pas tant d’amis que je puisse me permettre de leur prêter des motifs cachés. La part la plus froide de moi-même fit remarquer qu’un aveuglement volontaire menait à de sombres surprises et que les devoirs de la royauté exigeaient de rester vigilante, quel qu’en soit le prix pour moi, mais, pour une fois, je fis la sourde oreille. La confiance m’avait permis de traverser les tempêtes jusqu’ici et, si elle m’avait valu quelques déceptions, elle m’avait aussi apporté des merveilles. Pour cette fois, au moins, je m’autoriserai à céder au sentiment, pensai-je.
« La bataille de Grand Strycht, confirmai-je. Elle décidera de la campagne, sinon de l’issue de toute notre promenade dans l’Obscurité. »
« Sve Noc, hein », songea Indrani. « Elle nous a laissé nous amuser jusqu’ici, mais ça ne durera pas. Jeter des restes à un chien enragé quand un ours approche, c’est une chose ; quand le chien vous arrache une main, c’en est une autre. »
« Nous avons respecté les règles de son jeu, dis-je. Ce que nous manions, nous l’avons pris. »
« Et ça changera quoi ? Tout cet endroit empeste le Mal, Cat », dit-elle en levant la main quand je m’apprêtai à protester. « Je ne parle pas de sanctuaires poussiéreux ou d’autels poisseux de sang. Pas même vraiment de prières. C’est la façon dont cet endroit a été bâti. Tuer et s’élever, tuer et sombrer : chaque drow passe son temps à griffer pour gagner du pouvoir ou à mourir à petit feu. »
Je l’observai dans la lumière vacillante des flammes ; l’ombre des rochers torsadés dansait sur son visage. À mi-chemin entre les tatouages et les plumes, songeai-je.
« Tu veux dire que ça n’a pas d’importance qu’ils prient, fronçai-je les sourcils. Ils paient leur dû quoi qu’il arrive. »
« Je dis que cet endroit tout entier est une prière, répondit doucement Indrani. Et nous savons toutes les deux à qui elle s’adresse. »
La Prêtresse de la Nuit. Sve Noc. Nous ne nous étions pas recroisées depuis ce dernier échange de regards scrutateurs, mais je savais qu’elle était partout, ici-bas. Dans chaque coutume, chaque rituel. Peut-être même dans chaque drow.
« Voilà qui ressemble, murmurai-je, à une recette pour l’apothéose. »
À vrai dire, ce n’était pas la première fois que j’y pensais. Après avoir traversé l’Obscurité et compris que l’Everdark était un royaume tourné sur lui-même, qui n’envoyait à la surface que ses rebuts, je m’étais demandé pourquoi. Une civilisation entière, dépouillée de ses fondations et reconstruite sur le meurtre institutionnalisé et les luttes intestines : qui, sain d’esprit, pourrait vouloir ça ? Cela aurait pu se comprendre si le but était de cultiver des demi-dieux pour les envoyer au-dehors. Je n’avais pas oublié mon combat contre le Puissant Urulan ; même selon les critères drows, il n’était qu’un combattant de seconde zone, et pourtant il m’avait ballottée comme un fétu et avait failli me tuer plus d’une fois. Moi. Sans trop d’arrogance, je pouvais prétendre figurer parmi les dix Nommés les plus dangereux de la surface de Calernia. Si des gens comme Urulan avaient été lâchés sur Procer ou Callow, ç’aurait été un carnage. Si une cohorte de Puissants de cette trempe s’y était rendue, la moitié des Héros du continent aurait dû se mobiliser pour les arrêter, et il y aurait eu des victimes. Je ne pouvais nier que l’orchard de tueurs de Sve Noc avait produit quelques pêches particulièrement meurtrières. Mais on ne les avait jamais utilisés, n’est-ce pas ?
On pouvait faire croître la Nuit en récoltant d’autres peuples, mais quand des bandes de pillards avaient-elles pour la dernière fois inquiété Calernia ? Il y avait si longtemps que l’Everdark n’était plus qu’une note de bas de page dans les histoires des nations : tantôt une leçon cinglante sur les dangers de suivre le Mal, tantôt l’objet du mépris désinvolte de méchants plus « efficaces ». C’était de la folie, car si j’avais mené contre la Diaboliste, à la seconde bataille de Liesse, l’armée que je commandais à présent, nous l’aurions mise en pièces. Par les Enfers, à moins que l’Épéiste Solitaire n’ait eu une sacrée bonne histoire derrière lui, Urulan aurait réduit le pauvre bougre en charpie en une heure et serait allé boire un coup après. Pourtant, Sve Noc n’avait jamais envoyé ses apôtres hors de son royaume, et cela devait bien avoir une raison. J’avais d’abord cru que c’était simplement dû à la position de l’Everdark : encerclé sur trois côtés par la Floraison Dorée, la Chaîne de la Faim et le Royaume des Morts. Les hommes-rats étaient sans doute la plus faible de ces puissances, mais même l’Impératrice de l’Effroi Triomphante, à son apogée, n’avait pas réussi à les exterminer jusqu’au dernier. Et s’il y a une chose que je miserais contre des Puissants, ce sont les Seigneurs Cornus, songeai-je. L’Obscurité et la Nuit avaient-elles été érigées en douves et en garnison ?
Le problème, c’étaient les nains. Nul besoin d’être un génie pour deviner que céder de fait tout le monde souterrain à une puissance rivale et expansionniste, puis détruire sa propre capacité à faire la guerre autrement qu’en imitant des Noms, aurait des conséquences à long terme. Sve Noc, si elle était vraiment à l’origine de tout cela, avait dû savoir qu’en répandant l’Obscurité et la Nuit, elle retournait le sablier. Le Royaume d’En dessous continuerait de croître, de s’étendre, et finirait par trouver un passage. À partir de là, ce ne serait plus qu’une question de temps avant que les drows ne soient anéantis. Même s’ils repoussaient les nains une première fois, ceux-ci reviendraient à chaque fois avec de meilleures méthodes et des armées plus nombreuses. Il leur suffirait de passer au fil de l’épée tous les nisi rencontrés pour précipiter leurs ennemis dans une spirale infernale, tout en encaissant leurs propres pertes d’un haussement d’épaules. De toute évidence, le jeu de Sve Noc avait fonctionné pendant quelques siècles, mais elle devait savoir qu’il ne s’agissait que de gagner du temps, pas de trouver une solution.
Mais cela aurait du sens, non ? Si l’Obscurité n’avait servi qu’à retarder l’échéance, et que la Nuit était la véritable solution. Des siècles de sacrifices consentis, l’autel invisible se gonflant tandis que la Prêtresse de la Nuit demeurait recluse dans son temple et façonnait sa propre ascension. Combattre un Nommé était une chose, affronter un dieu en était une autre. Neshamah s’était proclamé dieu, et il avait brisé assez de croisades pour qu’on ne puisse pas balayer cette prétention d’un revers de main. Si j’avais raison, si Archer avait raison, il ne restait qu’une question à poser. Était-elle prête ? Les nains étaient-ils arrivés trop tôt, alors qu’elle rassemblait encore ses forces ? Ou cette invasion tout entière était-elle un piège, le prélude à son ascension ? Il n’y avait aucun moyen de le savoir, et je n’étais pas trop fière pour admettre que cela m’effrayait.
« Ici-bas, nous n’avons pas d’histoires, finis-je par soupirer. Ça ne m’arrive pas souvent de regretter leur absence. »
« Je n’en suis pas si sûre, dit Indrani. On a eu notre lot de coïncidences, non ? »
Je haussai un sourcil, l’invitant silencieusement à poursuivre. Archer jeta un coup d’œil à ma tasse vide, et je la lui tendis volontiers pour qu’elle la remplisse. L’alcool drow s’appelait senna. Il était fait à partir d’une sorte de champignons géants et servait à provoquer des rêves lucides quand on en buvait une petite quantité avant de dormir. Il cognait comme une mule et avait un goût de boue, mais nous étions à court d’alcool de la surface, alors ce n’était pas le moment de faire les difficiles. Je garderais le bon pour fêter ça, si nous survivions. Je grimaçai après avoir avalé la moitié de ma tasse. Il allait falloir m’y faire.
« Bon, les coïncidences, reprit-elle. On est tombées sur Ivah assez tôt. Un bon guide, un ancien ponte d’un sigil du cercle intérieur, plein d’informations. Ça, c’est une. »
Je faillis objecter que nous avions été à deux doigts de le tuer pendant notre première escarmouche, mais je me retins. Le « à deux doigts » relevait des coïncidences, je ne pouvais le nier.
« Ensuite, on s’est faufilées entre l’avant-garde naine et l’armée principale, poursuivit Indrani. Si on avait devancé l’avant-garde, on serait tombées sur des drows retranchés avant de pouvoir les jauger. Si on avait traîné derrière l’armée, on n’aurait trouvé personne à recruter. Ça, c’est deux. »
Dans le premier cas, nous n’aurions pas non plus pu brandir le spectre de l’invasion naine pour rallier les Puissants, ce qui aurait considérablement compliqué les choses. Même si je n’aimais pas ce que j’entendais, elle avait raison.
« Et puis, on est tombées sur l’avant-garde, poursuivit-elle. Qui se trouve être commandée par un Nommé nain capable de passer un accord avec toi au nom de son peuple. Trois. »
« Ça peut être une pratique courante dans les armées naines, fis-je remarquer. »
Elle claqua la langue.
« D’accord, je retire celle-là, concéda-t-elle. Et je la remplace par : “On est arrivées dans l’Everdark précisément au moment où le Royaume d’En dessous l’envahissait.” »
Je grimaçai. Ouais, c’était un peu plus difficile à contester.
« On peut aussi avoir de la chance, dis-je. »
« Bien sûr. Une fois. Deux fois, ça devient louche. Trois fois, c’est un petit coup de coude. »
« On ne serait même pas ici si on avait eu d’autres options, dis-je. Hasenbach n’était pas disposée à négocier, Keter s’est retournée contre nous et les Faë auraient été… coûteux. Plus que nous ne pouvions nous le permettre. »
« Quel bon timing, n’est-ce pas ? dit Archer d’un ton égal. Dépouillées de toutes les options acceptables, à part l’Everdark, puis jetées ici quand les choses se précipitent. »
« Non, je vois ce que tu insinues, dis-je. On nous a poussées dans cette direction. Je ne suis pas d’accord, parce qu’il y avait trop d’éléments en jeu, mais même si tu as raison, je ne vois pas ce que le Mal y gagne. Si Sve Noc s’apprête à devenir une déesse, nous sommes une mouche dans la soupe. Ils perdent un Roi Mort à prix réduit pour quoi, améliorer ma situation militaire ? Et tu sais où je veux installer les drows à long terme, Indrani ; ça gâcherait une bonne affaire pour eux. »
« Tu raisonnes encore avec ta couronne, ma belle, dit Indrani. Dame Ranger limitait autrefois le nombre d’élèves qui pouvaient l’accompagner à la chasse, tu savais ? Pas parce que ça aurait posé problème qu’on soit plus nombreuses ; la plupart du temps, on faisait surtout de la figuration. »
« Elle en avait fait un prix à gagner, fronçai-je les sourcils. »
« Et on se battait pour l’obtenir, acquiesça-t-elle. Ça nous gardait affûtées, parce qu’on avait beaucoup à gagner à la suivre, et personne ne voulait rester sur le carreau. Par les Enfers, Cat, tu as commencé dans les combats de la Fosse, non ? Tu devrais sentir quand le public se met à parier. »
J’aurais pu lui répondre que non, mais je me souvenais encore de l’époque où je n’étais pas tout à fait devenue l’Écuyer. Malgré la distinction que m’avait accordée Noir, je n’étais encore qu’une prétendante. Nous nous étions battues pour un Nom lié au Mal, et le Mal ne voulait qu’une seule personne encore debout quand la poussière retomberait. La ressemblance était là.
« Ils y perdent quand même, dis-je. Elle pourrait atteindre l’apothéose et je pourrais me retrouver aux abois, là-haut, sans alliés. Ça ferait leur affaire. »
« Vraiment ? songea Indrani. Depuis combien de temps mène-t-elle cette partie, Cat ? Assez longtemps pour que les nains n’aient plus rien d’autre à conquérir. Ça ne ressemble pas à une victoire imminente ; on dirait plutôt qu’à un moment ou à un autre, d’une façon ou d’une autre, elle s’est plantée. Et toi, eh bien, quand as-tu été la dernière fois t’agenouiller devant un autel ? »
« Noir ne priait pas, dis-je. »
« Noir a renversé un royaume dirigé par un Héros et passé des décennies à étouffer les berceaux des Héros, dit Indrani. Toi, en revanche ? Tu bidouilles les méthodes, mais tu passes aussi des accords avec des Héros et tu essaies de nouer des alliances avec des croisés. Tu n’es pas exactement la porte-drapeau des Dieux infernaux. »
« Et ça me vaut de marcher sous leur bannière ? répliquai-je, sceptique. »
Elle haussa les épaules.
« Écoute, je ne vais pas pleurer sur le sort de l’Everdark, dit-elle. C’est un foutoir de meurtres et d’esclavage ; si tu avais décidé de noyer ce maudit endroit, je t’aurais tapé dans le dos en te disant que tu avais bien travaillé. »
Archer s’interrompit.
« Mais là, on franchit certaines limites, reprit-elle. Ces histoires de serments ? C’est le genre de truc que les vieux fous auraient tenté s’ils avaient eu les bons outils. C’est un peu plus acceptable que l’esclavage, je veux bien l’admettre, mais ça appartient au même royaume, et on ne compte pas vraiment faire d’exceptions. Ils vont tous monter là-haut, pas vrai ? Les enfants aussi. Il va y avoir beaucoup de morts pour que tu te constitues une armée, et beaucoup plus quand tu t’en serviras. »
« L’autre option, c’est que les nains les massacrent tous, répliquai-je sèchement. »
« Bien sûr, dit Indrani. Mais ce n’est pas pour ça qu’on le fait, n’est-ce pas ? On est venues chercher une armée et on fait ce qu’il faut pour l’obtenir. Ça ne me pose pas de problème, Cat, ne te méprends pas. »
Elle se pencha en avant, les yeux illuminés par les reflets du feu.
« Mais ne faisons pas semblant de ne pas envoyer notre obole aux enfers en faisant ce qu’on fait, dit-elle à voix basse. C’est le genre de mensonge qui finit par coûter cher quand quelqu’un vous le reproche. »
Je grimaçai et finis mon verre avant de tendre la main pour qu’elle me resserve. Elle s’exécuta sans un mot.
« J’ai essayé de faire en sorte que ce soit juste, dis-je. Mais il fallait une punition pour quiconque romprait les termes, sinon ils ne les auraient jamais respectés. J’ai essayé… »
Le sourire qui étira mes lèvres était plutôt amer.
« D’en faire quelque chose de bien, achevai-je. D’établir des règles qui les rendraient meilleurs jusqu’à ce qu’ils puissent se débrouiller seuls. Mais je ressasse les mêmes vieux arguments, n’est-ce pas ? Ceux qu’ont utilisés tous les Procerans et les Praesi qui ont volé un morceau de Callow. Je civilise les sauvages. »
Indrani me donna un léger coup de coude.
« Ils sont sacrément sauvages, il n’y a pas à tortiller, dit-elle. Mais gardons ça en tête avant de ressortir cette combine ailleurs. Je finirais par m’en remettre, mais je parie que tu vas ruminer ça pendant un moment. »
« À quoi bon le regretter, si je le fais quand même ? marmonnai-je. »
Je n’étais peut-être pas la meilleure amie de Cordelia Hasenbach, mais elle avait raison sur ce point. Ça ne servait à rien de pleurer sur mes actes si je continuais à les commettre. Tu peux t’arrêter, ou assumer ce que tu es, pensai-je. Le reste n’est qu’hypocrisie. Mais imaginer les drows lâchés à la surface, sans règles pour les contenir ? Non, c’était impensable. Alors, monstre je serai, grimaçai-je. Je bus encore, mais cette horrible mixture était loin de finir par me plaire. Je tendis le bras par-dessus les genoux d’Indrani pour qu’elle me resserve.
« Donc, c’est un combat dans la Fosse, soupirai-je. »
« Là où il y a coïncidence, il y a histoire, dit Archer. Bon, nous savons ce qui arrive si tu l’emportes.
Les veines de l’Hiver s’étendent dans les ténèbres, et tout un royaume est lié par serment.
« Mais qu’arrivera-t-il si la vieille l’emporte ? songea-t-elle. C’est ça qui mérite qu’on s’inquiète. »
« Chacun pour soi, murmurai-je. C’est comme ça que fonctionne le Mal. Si j’ai le ventre plein, je peux faire trembler le monde. Mais si c’est elle qui dévore ? »
J’avais tissé l’Hiver dans la Nuit et imposé des règles à travers lui. Cela m’était venu aussi naturellement que respirer, même si les serments eux-mêmes m’avaient demandé réflexion. Parce que j’étais la dernière d’une cour défaite, la Souveraine de la Nuit sans Lune. En pratique, j’étais cette cour. Il n’était pas impossible de lancer les sortilèges que j’avais vu employer à la noblesse faë ; seulement, sans devenir complètement folle, c’était impossible. Pour l’instant, du moins. Combien de temps avant que ma Pairie ne grandisse assez pour que cet éloignement cesse d’avoir de l’importance ? Mais il y avait en moi une mer de pouvoir, quelque part, et si Sve Noc mettait la main dessus ? Non, l’apothéose ne serait pas un problème.
« Elle tentera quelque chose à Strycht, finis-je par dire. Si c’est mon point de bascule, c’est aussi le sien. »
Archer porta un toast à ces mots, un grand sourire aux lèvres.
« Mensonges et violence, proposa-t-elle.
« Je ne trinque pas à ça, raillai-je.
« Si tu le fais, j’ai un cadeau pour toi, me tenta Indrani.
« C’est de l’alcool ? demandai-je. Le cadeau, c’est de l’alcool ? »
« Non, annonça-t-elle fièrement.
« Alors, c’est toi, dis-je. Je ne tomberai pas dans le panneau. »
« Je t’en prie, ricana-t-elle. Je te gâcherais pour toutes les autres. Et puis, je suis vraiment allée te choisir quelque chose. »
« Voler », corrigeai-je. « Tu as volé quelque chose que tu essaies maintenant de me refiler avant de te faire prendre. »
« Eh bien, Vivi n’est pas là, songea Indrani. Alors il faut bien que quelqu’un prenne le relais. »
Je plissai les yeux, tiraillée par la curiosité.
« À nos amis absents, dis-je en trinquant avec elle. »
Elle fit la moue, mais nous bûmes à leur santé. Ensuite, elle fouilla dans son manteau en reposant sa tasse. Le petit recoin qu’elle avait trouvé était douillet, à peine assez grand pour deux personnes ; elle y avait étendu une épaisse couverture en pente, et nous nous y étions installées près du feu. C’était confortable, et la chaleur mêlée d’une amie et d’un feu de camp avait quelque chose d’étrangement apaisant. Je l’observai avec curiosité tandis qu’elle continuait à fouiller son manteau, le cuir moulant sa silhouette. Il était serré, mais, hélas, pas très révélateur. Une bonne armure était souvent ainsi faite.
« Voilà ! s’exclama-t-elle en sortant un morceau de pierre qu’elle déposa dans ma paume. »
Non, pas seulement de la pierre, compris-je. C’était une sculpture, quoique peu élaborée. Je n’étais pas une grande connaisseuse en art, mais même à mes yeux, l’œuvre paraissait assez dépouillée. Elle était pourtant exécutée avec adresse, dus-je reconnaître. Le visage androgyne d’un drow aux cheveux longs occupait un côté ; sa chevelure se prolongeait en mèches formant le visage identique de l’autre côté. Au premier regard, ses yeux n’étaient que de simples entailles, mais je distinguais presque les contours d’un caractère en crépusculaire. Sur une face, c’était « tout » ; sur l’autre, « nuit ». Je remarquai avec un amusement discret que le socle de la petite sculpture avait manifestement été arraché à la lame.
« … merci ? tentai-je.
« Je ne sais pas si tu l’as remarqué, mais plus on s’enfonce dans l’Everdark, plus on en voit, dit Indrani. J’ai demandé à Soln, et apparemment, ça représente Sve Noc. »
Je haussai les sourcils. Une déesse à deux visages, hein ? À Praes comme à Callow, l’expression était une insulte. Dans ma patrie, elle insinuait l’hypocrisie ; dans les Terres désolées, une tromperie sans la moindre subtilité. Sans doute pas ici, cependant.
« Qu’est-ce que tu mijotes, à ton avis ? murmurai-je en contemplant le visage de pierre. »
« Et moi qui allais dire qu’on avait parcouru tant de chemin, dit Indrani. Mais te voilà qui parles à une pierre. »
« On chassait déjà des demi-dieux quand tu nous as rejointes, répliquai-je.
« Certes, mais à l’époque, on réglait les problèmes de tout le monde, dit-elle. Maintenant, c’est nous le problème de tout le monde. »
« Vraiment, tu es la grande philosophe de notre époque, dis-je avec sécheresse. »
Elle me fit un doigt d’honneur.
« Je me demande ce que font les autres, avoua-t-elle.
« On ne va pas faire ça, dis-je.
Elle me regarda, surprise.
« La veille d’une bataille, se mettre à ressasser le bon vieux temps et à se demander ce qu’ils peuvent bien faire ? expliquai-je. Quelle honte, Drani. Tu devrais savoir mieux que ça. »
Archer se tut soudain, et son visage devint impénétrable.
« J’oublie parfois, dit-elle, que tu ne t’en rends pas compte. »
Mon front se plissa.
« De quoi ? »
« Que personne ne pense comme ça, Catherine, dit-elle. Du moins pas tout le temps, comme toi. »
« Noir, si. »
« Et c’est un fou irrécupérable, murmura Indrani. Pour penser comme toi, il faut… quelque chose. Sortir de soi, de ce qu’on est, et en faire une histoire. Comme si le monde entier était une scène. Ça doit être étrange de toujours agir comme s’il y avait un public. J’ai du mal à imaginer le poids que ça représente. »
Mes doigts se crispèrent sur mes genoux.
« Tu étais comme ça bien avant que les faës n’en fassent un titre, pas vrai ? reprit-elle. Folle jusqu’à la moelle. »
« Je… » tentai-je, mais qu’aurais-je pu répondre ?
Qu’aurait-on pu répondre ?
« Ça va, Cat, dit Indrani en me tapotant la main. On l’a toujours su. Parfois, j’oublie simplement. »
Lentement, mes doigts se détendirent. Elle recula un peu et posa la tête sur mon épaule. Ça aurait été plus facile pour moi, puisque je n’avais qu’un pied et une barbe de moins qu’un nain, mais je ne protestai pas. Je m’adossai contre elle, le menton posé sur sa tête.
« C’est comme ça qu’on survit, finis-je par dire. En restant à l’affût. »
« Je sais, dit Indrani. Mais tu sais, ce n’est pas grave de laisser tout ça à la porte de temps en temps. Juste quelques heures. »
« Je ne suis pas sûre, avouai-je doucement, de me rappeler comment on fait. »
Un long silence s’installa, puis elle releva la tête et croisa mon regard. Tout se passa lentement. J’aurais pu m’écarter, et ça se serait arrêté là. Nous aurions repris nos verres et n’en aurions plus jamais parlé.
Je ne m’écartai pas.
Ses lèvres rencontrèrent les miennes, et ce ne fut rien comme le baiser échangé à Lotow. Pas de claquement maladroit des dents, pas de surprise. Juste le goût de l’alcool et de la fumée, et des mains si chaudes qui s’emparèrent de ma nuque tandis qu’elle glissait sur mes genoux et me renversait en arrière. Mes doigts se glissèrent sous le bord de son armure de cuir et lui empoignèrent les fesses ; si tout cela n’était qu’une illusion, j’étais prête à y croire. Je revins à moi, le visage en feu et le souffle court, les mains plaquées au-dessus de ma tête tandis qu’elle déposait un baiser au creux de mon cou. Je sentais son sourire contre ma peau. Il me fallut un effort de volonté pour parler.
« Drani, dis-je, les lèvres meurtries. Masego. Je ne… »
Veux pas gâcher quelque chose de bien, pensai-je, juste parce que j’en ai envie.
Elle se redressa, ses yeux noisette plongés dans les miens.
« C’est une chose, dit-elle. Et ça, c’en est une autre. »
Ses doigts agiles défirent ma ceinture, et, coupable, je me laissai aller contre elle.
« Juste pour ce soir, me rassura-t-elle.
« Juste pour ce soir, murmurai-je, et je cédai. »