Chapitre 282
« Loi de l’Irritant : si la rédemption est la plus grande victoire qu’on puisse remporter sur un méchant, elle ne peut fonctionner que si celui-ci possède au moins une qualité rédemptrice.
Addendum : Oui, même si un Chœur est impliqué. »
– Extrait de « L’Appendice des axiomes », contributions diverses
Certains jours, je me demandais ce que cela disait de moi que je préférais de loin tenir cour dans les profondeurs de l’Obscurité plutôt qu’à Laure. Certes, il y avait fort à parier que chacun des membres de ma Pairie — même Ivah — se retournerait contre moi en un clin d’œil si ses serments le lui permettaient ; mais, malgré tout, les choses se déroulaient avec une simplicité que j’appréciais. La royauté de Callow était réputée pour son manque de faste, comparée à ses voisins bien plus riches de l’est et de l’ouest, mais même cette relative absence de cérémonial pouvait parfois être étouffante. Avant mon couronnement, j’avais passé le plus clair de mon temps en campagne, et s’il était vrai que les Légions étaient strictement réglementées, j’avais eu la chance d’être une Porteuse de Nom dans une institution de Praes. Ce qui signifiait, plus ou moins, que les règles ne s’appliquaient à moi que si quelqu’un placé plus haut que moi dans la hiérarchie de l’Empire en avait décidé ainsi. Comme Noir avait été l’incarnation même du laisser-faire et que Malicia m’avait surtout considérée comme son problème à lui, au début, on m’avait laissée libre d’agir à ma guise.
Peut-être aurait-il mieux valu que ce ne soit pas le cas. J’avais beaucoup appris auprès de mon maître, mais mon apprentissage m’avait semblé inachevé à bien des égards. J’avais longtemps méprisé le genre d’éducation aristocratique qu’Akua pouvait m’apporter, mais j’avais depuis mesuré le prix de cette lacune. Face aux habitants des Terres désolées et aux Procerans, je m’étais souvent retrouvée sur la défensive tandis qu’ils transformaient l’étiquette et les coutumes en armes. J’avais beau détester l’admettre, traiter avec Cordelia Hasenbach sans que la Diaboliste me souffle constamment à l’oreille aurait permis à la Première Princesse de me mener à la baguette. Lors d’une de nos petites conversations, elle m’avait qualifiée de seigneure de guerre, et elle n’avait pas tort. À première vue, c’était une pierre autour de mon cou ; mais ici, c’était le vent dans mes voiles. J’avais affaire à d’autres seigneurs de guerre, et même avant de dérober le Crépusculaire à l’esprit d’Akua, je savais parler leur langue. Installée confortablement sur un banc de pierre au sommet d’un monticule dont l’inclinaison plaçait ma Pairie en contrebas de manière à peine subtile, je frottai une allumette contre ma manche et allumai ma pipe.
Mes réserves de feuille d’éveil diminuaient, alors j’avais dû rationner cette vice, mais autant ne pas laisser les herbes se perdre. Je tirai sur le tuyau sculpté dans un os de dragon, aspirai la fumée et la laissai s’échapper par mes narines dans un soupir satisfait. C’était une consolation de constater que l’Hiver ne m’avait pas privée de tous mes petits plaisirs.
« Bonsoir, lançai-je d’un ton traînant. Je vois que personne ne manque à l’appel, alors j’en conclus que les négociations ne se sont pas trop mal passées. »
Ma cour d’assassins accueillit cette plaisanterie, somme toute assez médiocre, avec une politesse amusée. La Pairie comptait désormais onze Puissants, tous titrés par l’Hiver. La plupart venaient du Grand Lotow ; ils avaient fini par plier le genou à contrecœur après avoir erré quelque temps dans les environs d’Arcadie, sans trouver d’issue autre que celle que je leur avais proposée. Slaus et Sagas avaient été les premiers à céder : ils étaient restés là où je les avais laissés et avaient prêté serment dès le lendemain. Les autres avaient peu à peu rejoint mes rangs au cours de la semaine suivante, tandis que mon sigil réglait nos autres affaires dans la ville. Nodoi et Vasyl avaient tenu bon trois et cinq jours, respectivement ; ils n’avaient eu aucune difficulté à vivre des ressources du pays, mais aucun moyen de retourner dans l’Obscurité. Entre-temps, j’avais déjà intimidé Losle et Zarkan jusqu’à ce qu’ils prêtent serment, après leur avoir démontré à quel point il pouvait être dangereux de vivre dans un endroit doté d’une seule entrée et d’une seule sortie, lorsqu’on pouvait condamner ce passage d’un portail. Kanya et Soln avaient résisté le plus longtemps, les sept jours entiers, et n’avaient changé d’avis qu’après la disparition sans laisser de trace du Puissant Orelik. Tôt ou tard, ceux qui foulaient le domaine des fées finissaient par être retrouvés. Ivah compris, j’avais quitté le Grand Lotow avec neuf seigneurs titrés. Nous avions recruté les deux derniers sur la route du Grand Strycht : les détenteurs des sigils Lovre et Vadimyr.
En pratique, ces sigils étaient des bandes de brigands et de pillards qui vivaient de ce qu’ils pouvaient arracher aux territoires voisins les plus faibles. Ils n’avaient presque rien à mettre en commun, ce qui posait un certain problème ; en revanche, c’étaient les sigils les plus aguerris au combat dont je disposais. Ils comptaient autant de dzulu que de nisi, et Akua m’avait dit que ces tribus étaient celles qui s’accommodaient le mieux de mes règles. Cela me semblait logique : peu nombreux, ils n’avaient tout simplement pas les moyens de se livrer aux cruautés désinvoltes des sigils plus grands et mieux établis. Les autres détenteurs de sigil croisés sur le chemin de Strycht s’étaient montrés moins enclins à plier le genou, même face à des effectifs écrasants ; ils avaient donc fini par grossir les rangs de ma Pairie naissante au lieu de la rejoindre. Leurs Puissants de rang inférieur et leurs dzulu s’étaient montrés moins obstinés ; ils avaient donc été intégrés à mon propre Sigil Losara, où Ivah pouvait les surveiller. Cela avait aussi eu l’avantage de faire de ma tribu personnelle la plus vaste de toutes, ce qui constituait toujours un bon atout à garder en main lorsqu’on traitait avec d’autres seigneurs de guerre.
« Commençons par les rapports, dis-je. Seigneur Soln ? »
Le Seigneur des Tombes peu profondes sourit, ce qui était bon signe. J’avais pris soin de ne pas favoriser certains membres de ma Pairie, mais j’admettais en privé que Soln était le Puissant qui avait le plus gagné mon estime. Il s’était mieux acclimaté à son titre que tout autre drow, à l’exception d’Ivah, et son aptitude constante à obtenir des résultats était un atout considérable dans son arsenal métaphorique.
« Les pourparlers avec les Jindrich ont été fructueux, Reine Losara, annonça-t-il. Le Puissant Jindrich est disposé à prêter serment, en échange de certaines garanties. »
Je tirai sur ma pipe, impressionnée, mais m’efforçai de ne rien en laisser paraître. Les Jindrich n’étaient pas les maîtres incontestés de Strycht, mais on les considérait généralement comme les seconds du sigil dominant. En grande partie parce que Jindrich lui-même était apparemment un sauvage absolument terrifiant, qui devenait fou furieux en combattant d’autres Puissants et engloutissait des pans entiers d’île dans des accès de rage incontrôlable. Je m’étais attendue à ce qu’ils résistent, pas à ce qu’ils figurent parmi les premiers à collaborer. Je laissai échapper un filet de fumée âcre et poussai un petit grognement satisfait.
« Des garanties ? demandai-je.
— Le territoire des Jindrich abrite les plus grandes citernes du Grand Strycht, précisa le Seigneur Soln. C’est de notoriété publique. Ils résisteront à la soif plus longtemps que tous les autres lorsque la ville en manquera ; aussi une cabale de sigils mineurs s’est-elle formée pour leur prendre l’eau par la force. Le Puissant Jindrich demande de l’aide pour disperser les charognards avant de prêter serment. »
Ah, ces charmants drows. On pouvait toujours compter sur eux pour se retourner les uns contre les autres, même quand l’ennemi était à leurs portes.
« Et Jindrich combattra à nos côtés le moment venu ? demandai-je.
— C’est bien cela, Reine Losara, répondit le Seigneur Soln.
— Alors, marché conclu. Centon ? »
Le secrétaire d’Akua se tenait dans mon ombre depuis le début, une tablette de pierre et un morceau de craie à la main. Il s’approcha lorsque je l’appelai.
« Ma reine, murmura-t-il.
— Ajoutez cinq places d’enchères au quota de Soln, ordonnai-je. »
Le système d’enchères n’avait pas tardé à devoir être révisé, mais nous ne nous étions jamais imaginé qu’il durerait. Nous avions désormais près de quarante mille drows en marche ; permettre à chacun de miser aurait été difficile. Sans parler des problèmes logistiques qu’aurait posés le fait de réunir autant de monde dans une seule caverne : il me fallait une carotte pour satisfaire mon armée grandissante. Les serments les contraignaient, qu’ils le veuillent ou non, mais des soldats volontaires se révélaient généralement bien plus utiles que des conscrits. Le droit d’assister à la vente aux enchères des cadavres emplis de Nuit était désormais réservé à un groupe plus restreint, qui comptait quatre cents personnes. Mon propre Sigil Losara en détenait le quart, la plupart attribuées par tirage au sort afin que les dzulu et les Puissants de rang inférieur aient eux aussi une chance de s’élever. J’avais cependant accordé à chaque sigil sous ma bannière un certain nombre de places et gardé les cent dernières pour les distribuer en récompense. Le Seigneur Soln aurait le droit d’attribuer ces places à qui bon lui semblerait, ce qui renforcerait son autorité sur son sigil tout en rappelant que la source ultime de ce pouvoir était la Reine des Objets perdus et trouvés.
La Diaboliste avait beau être une fichue vipère, impossible de nier à quel point elle était utile, bon sang.
« L’honneur m’a été accordé, dit le Seigneur Soln en inclinant la tête.
— Les dignes s’élèvent, répondis-je ; la formule cadencée en Crépusculaire me vint aisément aux lèvres. »
Mon regard parcourut le reste de la Pairie, et je pouvais presque goûter la colère et l’envie qu’affichaient certains. Mais pas dirigées contre moi, songeai-je. Pas encore, en tout cas. C’était une ironie assez sordide que certaines des pratiques de Praes que je détestais le plus fonctionnent si bien chez les drows. Maintenir les lames de mes subordonnés pointées les uns vers les autres était une vieille méthode des Terres désolées que je commençais à maîtriser. Mais ils ne se battront pas entre eux, me rappelai-je. Les serments y ont veillé. Leur violence serait tournée vers l’extérieur, et servirait mes desseins.
« J’attends d’autres bonnes nouvelles, dis-je. Seigneur Vadimyr ? »
Le dernier venu dans la Pairie secoua la tête. Vadimyr avait en fait répondu sans le vouloir à quelques-unes de mes questions sur les drows et la nature des titres que je leur accordais. Le Seigneur des Échos déclinants était, eh bien, doté d’un utérus. Il s’était élevé tardivement et avait donné naissance à un enfant alors qu’il était nisi. Je ne choisissais pas les titres conférés à mes seigneurs lorsque je les investissais de pouvoir — c’était l’Hiver qui les attribuait —, et j’avais trouvé intéressant d’apprendre que mon manteau ne donnerait probablement jamais le titre de Dame à un drow. Une question de perception chez ceux qui lui étaient assujettis, avait avancé Akua ; en l’absence de Masego, je n’avais aucune raison de la contredire.
« Le Puissant Karmel a fondé une cabale avec trois autres pour partager leur eau, dit le Seigneur Vadimyr. Ensemble, ils pourraient bien tenir jusqu’à ce que les grandes cabales de l’anneau intérieur nous fassent la guerre ; ils ne songeront donc pas à prêter serment. »
J’acquiesçai.
« Seigneur Slaus ? tentai-je.
— La fortune du Puissant Soln fut ma propre malédiction, admit le drow avec regret. Les Hushu appartiennent à la cabale qui assiège les Jindrich, et ont donc choisi de chercher le salut dans le conflit. Ils refusent toute autre issue. »
Oui, cette médaille avait deux faces. Pour chaque sigil acculé, il y en aurait deux fois plus qui l’acculeraient, et ceux-là seraient peu disposés à conclure un pacte avec une intruse comme moi. Je soupçonnais que si je laissais les escarmouches internes suivre leur cours, chaque grande défaite me procurerait un allié consentant ; mais j’avais mes propres contraintes à prendre en compte. Mon camp ne manquait peut-être pas d’eau — j’avais bel et bien un lac à partager —, mais la nourriture était une autre affaire. Il me fallait désormais nourrir plus de quarante mille drows, sans le moindre train de ravitaillement. Comme j’avais renoncé aux raids de pillage au profit de l’assimilation des mêmes sigils que nous aurions dépouillés, nos réserves de nourriture ne cessaient de diminuer, avec parfois une petite remontée lorsque nous intégrions un sigil. Bien sûr, celui-ci apportait aussi des bouches supplémentaires à nourrir ; le répit était donc de courte durée, et la chute reprenait de plus belle. Il nous restait peut-être deux semaines avant de devoir rationner d’urgence, puis peut-être une troisième avant que les réserves ne soient épuisées.
Il y avait eu du bétail au Grand Lotow, de grands lézards et une sorte de taupes géantes dont le lait, m’avait assuré Indrani, était absolument infect. Mais Lotow était une ville périphérique. Les sigils fortunés, aux réserves pleines, se trouvaient plus à l’intérieur ; entre-temps, nous avions déjà abattu la plupart des lézards pour leur viande. Plusieurs fois, à vrai dire. Les plus jeunes étaient plus petits, mais ils repoussaient les parties de leur corps perdues en quelques jours, tant qu’ils ne perdaient pas trop de chair et ne mouraient pas à l’effort ; cela avait prolongé un peu leur utilité. À strictement parler, je pouvais me permettre de rester les bras croisés une semaine avant que la situation ne devienne urgente, mais c’était risqué. Il nous faudrait alors prendre Strycht et toutes ses réserves immédiatement après, sous peine de voir nos propres stocks s’épuiser tandis que nous réduirions les dernières poches de résistance. Archer avait évoqué, à moitié sérieusement, l’idée de servir de la viande grise, puisque les cadavres étaient notre butin le plus courant ; mais le cannibalisme allait un peu trop loin pour moi. Akua avait fait remarquer que c’était de toute façon strictement tabou dans la culture drow : manger la chair de ses semblables était censé corrompre l’âme et laisser la Nuit s’échapper.
Non, à mes yeux, il fallait prendre le Grand Strycht dans les prochains jours. Cela nous donnerait assez de marge pour garder la tête hors de l’eau tout en reprenant notre marche vers l’anneau intérieur, en courant toujours plus vite vers le fond à mesure que nous avancions. Ce n’était pas viable, mais cela n’avait pas besoin de l’être : nous étions en exode, pas en conquête. Malheureusement, cela signifiait qu’il nous fallait attaquer bientôt, et que l’opération serait risquée sans alliés à l’intérieur. Or ceux-ci se révélaient plutôt rares, comme je le découvris en écoutant les autres rapports de la Pairie. Quelques sigils s’étaient proposés pour nous aider contre d’autres, sans toutefois prêter serment, en échange d’eau ; mais les seigneurs qui avaient mené ces pourparlers reconnaissaient qu’une trahison était fort probable dès que l’eau serait livrée. Le Seigneur Zarkan, qui ne prenait toujours pas la peine de cacher combien mon existence même lui était détestable, annonça un second succès : un sigil mineur, apparemment chassé de son territoire par une cabale, était désormais assez furieux pour changer de camp. Les Zarkan reçurent cinq places d’enchères pour ce succès, mais leur seigneur ne me remercia pas. Le Seigneur Nodoi avait échoué dans ses négociations avec le sigil de Strycht qu’il avait approché, mais en avait trouvé un autre, installé près de l’écluse occidentale, assez désespéré pour prêter serment en échange de sa survie. Ses membres étaient déjà en route ; Nodoi gagna donc six places.
Ce fut le rapport d’Ivah qui assombrit l’atmosphère : je l’avais envoyé non pas négocier, mais recueillir des renseignements.
« Au cours des deux derniers jours, j’ai capturé cinq Puissants appartenant à divers sigils, m’informa le Seigneur des Pas silencieux. Il y a une heure, j’ai achevé l’interrogatoire de quatre d’entre eux. Nous avons découvert deux éléments importants. Le premier, c’est que nous avons attiré l’attention de la Cabale Longstride. »
Les drows se comportaient toujours avec une sérénité inquiétante, du moins en ma présence ; il n’y eut donc pas le moindre murmure, contrairement à ce qui se serait passé avec des humains. Mais plusieurs seigneurs se raidirent ostensiblement ; chez eux, c’était un avertissement sans équivoque.
« Vous en êtes certain ? insista le Seigneur Vasyl.
— Le Puissant Leslaw appartient à la Cabale de la Chauve-souris plongeante, dont un membre de rang inférieur fait aussi partie de la Cabale Longstride, répondit Ivah. J’en déduis que c’est ainsi que la nouvelle de notre arrivée s’est répandue. Lorsque les cabales du Grand Strycht ont lancé l’appel aux armes, elles ont commencé à s’intéresser à nous. »
« Vous allez devoir m’expliquer ce qu’est cette Cabale Longstride, dis-je.
Ivah grimaça.
« Des chasseurs de chasseurs, ma reine, répondit le Seigneur des Pas silencieux. Une grande cabale très ancienne. »
Le Seigneur Soln hocha la tête et croisa mon regard.
« Ils ne combattent que pour la gloire de la Nuit, ajouta-t-il. Seules les lames les plus acérées sont admises parmi eux. Ils ne possèdent aucun territoire, ne protègent aucun temple : leur seul but est de tuer ceux qu’ils jugent dignes. »
Donc, pas tant des nains en quête d’exploits qu’une bande d’équivalents de Ranger, gonflés à la Nuit. Charmant.
« Combien ? demandai-je.
— Deux cents, répondit Ivah. Jamais plus, jamais moins. Toute personne admise doit prendre la place d’une autre. »
Ce qui voulait dire qu’elle devait assassiner son prédécesseur. Je n’avais donc pas seulement affaire à des tueurs en quête de sensations fortes, mais à une cohorte entière de Puissants aguerris, assez dangereux pour avoir tué l’un des anciens monstres, ou assez redoutables pour tuer les jeunes.
« Dans combien de temps seront-ils en route ? demandai-je. S’ils sont aussi sélectifs dans le choix de leurs membres, ils doivent être dispersés aux quatre coins du pays. »
« Difficile à dire, Reine Losara, me répondit le Seigneur Lovre. Ils parcourent de vastes distances, mais certains d’entre eux connaissent le Secret de la foulée d’ombre. C’est de là que vient leur nom. »
« La foulée d’ombre, répétai-je lentement. C’est bien ce que je crois ? »
Le drow afficha un sourire carnassier.
« Partout où il y a de l’ombre, ils peuvent se rendre d’un bond, confirma le Seigneur Lovre. C’est un don accordé par Sve Noc en personne. »
« Et c’est instantané, dis-je, incrédule. »
Ça ressemblait à de la téléportation par les ombres, ce qui était un peu fort, même si la Prêtresse de la Nuit y mettait son grain de sel. Même les Miezans devaient sacrifier une ville entière de captifs pour déplacer leurs armées de cette façon. Masego ne pouvait pas se téléporter, bordel, et je l’avais vu ordonner à une Princesse de l’Été d’aller s’asseoir dans un coin comme une gamine capricieuse.
« Pas tout à fait, dit le Seigneur Soln. C’est plutôt une manière d’allonger le pas. Rien de très différent des récits de la Puissante Archer sur vos voyages dans le Jardin des Splendides. »
Donc, ils coupaient par des raccourcis ; ils ne claquaient pas des doigts pour apparaître ailleurs. Si l’Obscurité et la Nuit faisaient vraiment partie du domaine de Sve Noc, comme je commençais à le soupçonner, la foulée d’ombre revenait peut-être à emprunter un raccourci à travers le domaine originel dont étaient issus tous les autres. Ou peut-être s’agissait-il simplement d’une version améliorée de l’astuce des tentacules d’ombre que presque tous les drows dotés de Nuit pouvaient utiliser, mais qui entretenait une relation difficile avec son père et avait quelque chose à prouver. Quoi qu’il en soit, nous étions sur le point d’être cernés par des tueurs de la vieille garde, aguerris et rompus au combat.
« Une semaine ? tentai-je.
— Moins, répondit Ivah. Mon captif ne connaissait pas de date précise, mais pensait qu’ils arriveraient avant l’assaut contre le Grand Strycht. »
« Ils ne savent pas quand nous allons attaquer, fis-je remarquer.
— Les spéculations vont bon train, répondit sèchement mon Seigneur des Pas silencieux. La plupart pensent que la bataille aura lieu d’ici cinq jours. »
« Donc quatre jours, dis-je en fronçant les sourcils. À un jour près. »
Tout commençait à prendre forme, lentement mais sûrement. La bataille se déroulerait par vagues. Mon armée devait frapper dans les prochains jours. La Cabale Longstride arriverait d’ici quatre jours pour nous chasser par pur plaisir. Les premiers renforts des cabales de l’anneau intérieur commenceraient à arriver dans une semaine. Si je prenais le Grand Strycht avant l’arrivée des Longstrides, je pourrais leur tendre une embuscade. Ce serait extrêmement rentable si j’arrivais à titrer ne serait-ce que quelques-uns de ces drows. La foulée d’ombre nous permettrait de nous répandre à une vitesse exponentielle et nous pourrions engloutir les renforts à mesure qu’ils arriveraient. Ce serait un tournant dans cette campagne, pensai-je. Avec une Pairie aussi nombreuse et puissante, nous piétinerions tout ce qui se dresserait sur notre route vers Sve Noc, grossissant nos rangs au fil du chemin. D’un autre côté, si nous rations l’invasion de Strycht, nous serions fichus pour de bon. Nous perdrions des forces dans l’opération, puis les Longstrides et les renforts nous tomberaient dessus coup sur coup. Tout cela annonçait une spirale infernale. Il fallait frapper fort : ce serait soit la victoire, soit notre fin, selon le tour que prendraient les choses. Attendre revenait à abandonner la partie ; l’option n’était donc même pas envisageable.
« Il y a un second élément important, me rappela Ivah.
Je roulai l’épaule, m’arrachant à regret à mes réflexions.
« Je vous écoute, dis-je.
— L’un des prisonniers que j’ai capturés était un jawor du Sigil Rumena, précisa mon Seigneur des Pas silencieux. Il était au courant des intentions du Puissant Rumena lui-même. »
Je haussai un sourcil. Si les Jindrich étaient seconds, les Rumena étaient les hégémons locaux. Leur sigil comptait deux fois plus de membres que n’importe quel autre, leurs rylleh étaient réputés être un véritable fléau même pour les détenteurs de sigil, et le Puissant Rumena lui-même aurait, disait-on, déjà trouvé la mort, s’en serait fort irrité et se serait aussitôt relevé, la colonne vertébrale tranchée, pour fracasser le crâne du Puissant responsable. Le seul drow de Strycht dont il se méfiait le moins du monde était Jindrich ; une cabale à laquelle appartenait pratiquement chaque autre détenteur de sigil avait précisément pour raison d’être d’empêcher les Rumena de dévorer tous les autres. S’ils s’apprêtaient à passer à l’action, cela aurait des conséquences majeures sur le déroulement de la bataille.
« Et ? demandai-je.
— Les nombreux sigils du Grand Strycht se retournent les uns contre les autres, dit Ivah. Les cabales se sont scindées ou reformées pour répondre à des préoccupations plus pressantes. Il y a là une occasion à saisir. »
« Ils se préparent à tenter de s’emparer de tout Strycht, dis-je.
— On aurait approché des rylleh mécontents, m’apprit Ivah avec un sourire. Et le jawor que j’ai capturé cherchait les failles dans les défenses des autres sigils. »
Je fermai les yeux. Ça… Ça pouvait marcher. À condition qu’ils frappent fort et vite, pendant que les autres sigils étaient déjà en guerre. S’ils maintenaient les combats hors de vue jusqu’à avoir récolté assez de Nuit, ils pourraient se retirer une journée et laisser leurs Puissants assimiler leur butin ; ensuite, ils auraient assez de pouvoir pour que même une opposition unie ne puisse plus rien contre eux. Un temps supplémentaire venait de s’ajouter à la danse qui nous attendait, et je pouvais en profiter. Si j’avais des yeux au bon endroit. Si j’étais prudente, rapide et chanceuse. J’ouvris les yeux et ramenai la pipe à mes lèvres. Le feu s’était éteint, puisque j’avais privilégié la conversation, mais il restait encore un peu de feuille d’éveil qui n’était pas entièrement réduite en cendres. Je sortis une allumette de ma cape, la frottai contre mon bras et tirai sur la pipe jusqu’à ce qu’elle se rallume. Ne rien gaspiller, c’était en vouloir moins. Je croisai le regard de ma Pairie, crachai une bouffée de fumée et la laissai s’enrouler autour de mon visage.
« Est-ce que l’un de vous, demandai-je avec un sourire, connaît la loi de l’Irritant ? »