Chapitre 281
« Évidemment, tu ne peux pas me tuer maintenant : ton inimitié vise l’Empereur de l’Effroi de Praes, et j’ai déjà abdiqué. Je ne suis plus qu’un humble cordonnier. Quel genre de héros tue un cordonnier ? »
— Empereur de l’Effroi Irritant l’Étrangement Victorieux. On nota plus tard qu’il avait fabriqué des chaussures étonnamment jolies au cours de ses trois abdications.
« Alors, il existe une branche de la sorcellerie consacrée aux lacs ? » méditai-je. « Parce que si je continue à utiliser des variantes du même tour, j’ai l’impression qu’il devrait y en avoir une. »
Akua haussa un sourcil, exprimant à elle seule l’équivalent d’un monologue de mépris.
« Lacomancie, suggérai-je. Catherine Foundling, la plus grande lacomancienne de son époque. Je pourrais faire graver une stèle comme les anciens empereurs — tu sais, un monument entier à ma gloire. »
« Ce serait de la lacuromancie, soupira la Diaboliste. Et cela n’existe pas. Même l’hydromancie n’est pas une discipline à proprement parler. Comme la plupart des effets physiques, elle relève du vaste domaine de la manifestation. »
« Ça veut juste dire qu’on est des pionnières, Akua, souris-je. Regarde-nous, explorant vaillamment les nombreuses façons de voler, de faire tomber ou de déplacer des lacs. »
« Voler est un terme quelque peu impropre, remarqua l’ombre en baissant les yeux. Techniquement, nous ne faisons que l’emprunter. »
Eh bien, elle n’avait pas tort. Le Grand Strycht s’était révélé tout aussi merveilleux que le Grand Lotow, à sa manière. Pour le dire simplement, il s’agissait d’un port. Comme Mercantis, la ville avait été bâtie sur une grande île, mais celle-ci était entourée non par un fleuve, mais par un lac. Un lac aussi vaste que la moitié du Duché de Daoine, ce qui était assez impressionnant. Et bien utile, aussi. À l’origine, il n’avait pas été aussi grand : on avait artificiellement creusé et élargi le bassin, puis taillé dans la pierre des rivières tributaires pour l’alimenter. Des tunnels et des cascades, certains provenant de sources souterraines, d’autres des sommets de la surface de l’Everdark. Le lac Strycht constituait la réserve d’eau douce d’un tiers entier de l’anneau intérieur, alimentant un réseau complexe de canaux et d’écluses que les sigils se disputaient sans cesse. La ville elle-même était un vrai foutoir : les affrontements entre sigils avaient englouti des pans entiers de ce qui avait autrefois formé une seule île, donnant naissance à une sorte d’archipel urbain dément. Elle regorgeait toutefois de vieux sigils et aurait été terriblement difficile à prendre d’assaut. Les navires drows se résumaient plus ou moins à des radeaux ou à de petites embarcations en roseaux tressés, propulsées à la rame. Nous en avions capturé quelques-uns, mais il aurait fallu des semaines d’allers-retours incessants pour faire passer ne serait-ce qu’une petite armée.
En outre, les braves gens de Strycht nous avaient clairement fait comprendre que nous étions non seulement indésirables, mais aussi tout en haut de leur liste des « gens à tuer et à récolter ». J’avais envoyé quelques-uns de mes seigneurs — la Pairie, comme Akua avait commencé à les appeler, et le nom était resté — pour demander poliment la tenue d’un conseil afin de discuter de la menace naine et de la cabale fondée pour y répondre. Disons qu’ils n’avaient pas très bien pris la chose. Pour faire court, Soln et ses semblables avaient récolté quelques Puissants dans un accès de diplomatie drow traditionnelle, avant de battre en retraite. Ils avaient suffisamment marqué les esprits pour que les sept cabales chargées de contrôler les voies navigables soient toutes convoquées. Strycht allait bientôt grouiller de vieux monstres, et d’ici là, ses habitants s’étaient mis à attaquer les camps de mon sigil sur la rive. Les dégâts étaient restés limités et nous avions généralement eu le dessus, grâce à notre supériorité numérique et aux saloperies de l’Hiver. Mais après leurs premières reconnaissances, ils avaient repéré les failles de nos défenses et commencé à concentrer leurs efforts dessus. Mon sigil avait emprunté les voies hyliennes pour quitter Lotow, après avoir raclé tout ce qui pouvait de près ou de loin servir de nourriture, puis absorbé six autres sigils en chemin vers Strycht. Il avait considérablement grossi, mais restait loin de former une véritable armée. C’était une confédération de tribus, tout au plus, ralliées à moi par des serments et par la peur. Pas vraiment le genre de troupes habituées à tenir des tours de garde en bonne et due forme ou à envoyer des patrouilles. Alors que la situation empirait de jour en jour et que nos adversaires refusaient de discuter, j’avais décidé qu’il était temps de leur répondre.
J’avais donc réquisitionné le lac Strycht.
Il nous avait fallu environ deux jours pour vider la majeure partie du bassin, même avec deux portes aussi grandes que possible. En retirer jusqu’à la dernière goutte s’était avéré impossible : les affluents continuaient de l’alimenter et le fond du bassin était irrégulier, laissant des poches d’eau çà et là. Malgré tout, selon mes estimations, nous avions déversé en Arcadie environ neuf dixièmes du lac d’origine. Là où s’étendait autrefois de l’eau, il n’y avait plus qu’un marécage fétide, couvert de boue et d’herbes qui séchaient, parmi lesquelles gisaient des poissons. Heureusement que nous n’avions pas tenté de traverser le lac : lorsqu’il s’était retiré, certaines créatures étaient apparues, capables de faire frémir même les Praesiens. De gigantesques pieuvres huileuses aux tentacules hérissés de barbes, des lézards aveugles et pâles de la taille de maisons, et de longues anguilles dotées d’un nombre inexplicable de dents. La plupart des monstres avaient franchi les portes ; les autres s’étaient installés dans les plus grandes mares ou s’étaient déchaînés en mourant, privés d’eau. C’était une démonstration de force destinée aux récalcitrants de la ville, désormais perchée sur des collines ou de petits plateaux cernés de boue, mais aussi une forme de pression diplomatique. Je venais de tarir une demi-douzaine de rivières, essentielles pour empêcher une vaste partie de l’anneau intérieur de mourir de soif, et j’avais infligé à Strycht elle-même des dégâts bien plus considérables.
Ce lac était leur grenier. Ils se nourrissaient des créatures qui y nageaient, ainsi que des herbes et des plantes qui mouraient désormais faute d’irrigation. Les drows de la ville avaient des puits et des citernes, mais la population y était facilement trois fois plus nombreuse qu’au Grand Lotow. Leurs réserves allaient bientôt s’épuiser. Ensuite, ils seraient forcés de sortir chercher l’eau des mares, avec ma Pairie aux aguets pour leur tendre une embuscade. Les Puissants pourraient tenir jusqu’à l’arrivée des renforts, certes, mais qu’adviendrait-il du reste ? Neuf dixièmes de leur peuple allaient dépérir sur pied. Même si les cabales l’emportaient sur moi dans quelques semaines, les détenteurs de sigils perdraient la majeure partie de leurs sujets à cause de la soif. Et ils devaient savoir que même s’ils me faisaient empaler la tête, rien ne garantissait que le lac leur serait rendu. Combien d’années faudrait-il aux affluents pour remplir ne serait-ce que la moitié du lac Strycht ? J’avais donc envoyé de nouveau quelques membres de ma Pairie, afin de reparler de la tenue d’un conseil. J’avais demandé à Ivah de leur faire comprendre que s’ils me poussaient vraiment à bout, je pourrais bien leur faire retomber le lac sur la tête, ce qui devrait en convaincre au moins quelques-uns de reconsidérer leur position. Une fois que nous aurions un pied dans la ville, eh bien, si les autres s’entêtaient, je n’hésiterais pas à ordonner l’assaut. J’avais entrevu ce dont ma Pairie était capable pendant notre traversée des voies.
Je me félicitai d’avoir obtenu ces serments, car je n’étais pas sûre de pouvoir gagner le combat s’il venait à éclater.
« Je ne sais pas si je parlerais d’emprunt, dis-je. J’envisage de garder le lac, ou au moins une partie. »
Le léger changement de posture d’Akua trahissait sa surprise, même si je savais mieux que de croire qu’elle ne l’avait pas provoqué délibérément.
« L’Arcadie regorge de reliefs exploitables, dit la Diaboliste. Archer a avancé une idée intéressante : »
« Oui, Indrani veut que je me mette à faire tomber des montagnes, soupirai-je. Je suis au courant. »
« Il y a aussi des volcans dans ce qui fut autrefois la Cour d’Été, me rappela l’ombre. Provoquer une éruption au moment voulu serait nettement plus difficile, mais pas impossible. »
« On trouve à peu près de tout en Arcadie, à condition de chercher assez longtemps, grommelai-je. Ce n’est pas pour ça que j’envisage de déplacer le lac. »
« Pour décorer ? suggéra sèchement Akua. Il n’est jamais trop tard pour acquérir du goût, j’imagine, même si je dois te prévenir qu’un “lac souterrain infesté de monstres”, c’est plutôt démodé. Très sixième siècle. »
Argh. Elle devait vraiment se croire drôle.
« Eh bien, répliquai-je avec entrain, en tant que plus grande lacomancienne de ma génération… »
« Une telle chose n’existe pas, insista la Diaboliste. »
« … je me rends compte que j’ai surtout, euh, fait tomber de grandes étendues d’eau sur des gens, poursuivis-je. À des fins tactiques. »
« Comme on le fait, acquiesça Akua. »
« Ça me semble être une utilisation bien limitée de ce pouvoir, dis-je, alors que j’ai toute une région de Callow qui, entre toi et la Cour d’Été, a été ravagée. »
Ses yeux écarlates se plissèrent.
« Tu veux déplacer le lac à Callow, dit-elle. »
« Il faudrait que je consulte les gouverneurs et les propriétaires terriens, remarquai-je. Et quelqu’un qui s’y connaît en agriculture. Mais je me dis qu’une nouvelle irrigation pourrait profiter aux terres brûlées par la Cour d’Été. Bon sang, il reste peut-être même assez de poissons pour pratiquer la pêche. »
« Et tu veux utiliser un lac né de la Création, murmura Akua, car déplacer une étendue d’eau arcadienne pourrait bien entraîner… des conséquences imprévues. Sage décision. »
Je passai une main dans mes cheveux.
« Écoute, il y a tellement de problèmes que je ne peux pas régler en tuant, dis-je. Il est peut-être temps d’envisager d’autres solutions. Si Praes a été un tel foutoir meurtrier, peuplé d’acteurs tout aussi détestables que sanguinaires, c’est en partie parce que les Terres désolées portent bien leur nom. Si je prends un lac quelque part et que je le vends à qui occupera la Tour, ça pourrait faire pencher la balance dans l’autre sens. L’Empire ne se mettrait plus à mourir de faim au point d’envahir ses voisins tous les vingt ans. »
À ma grande horreur, la Diaboliste rayonnait.
« Tu veux voler des morceaux de la Création pour les mettre aux enchères auprès des nations, dit-elle. Ma chère, c’est peut-être le premier de tes projets que je peux approuver sans réserve. »
« Ce n’est pas du vol, protestai-je. On ne peut pas posséder un lac. Enfin, légalement, si, et que personne ne s’avise de prendre le mien, mais d’un point de vue religieux… »
« Tu prêches des convaincus, mon cœur, m’interrompit Akua. Bon, le chœur est composé d’âmes damnées, mais ne prétendons pas que les chanteurs de talent prennent généralement la route des Cieux. »
« Pourquoi est-ce que je te parle de ça ? marmonnai-je. Évidemment que tu es pour. C’est pratiquement le plan de l’Impératrice de l’Effroi Sinistra, sauf qu’il prévoit des richesses à la place d’une mort aux mains des Héros. »
« Nous pourrions repérer des sommets riches en minerai à notre retour à la surface, suggéra la Diaboliste. Mercantis paierait une fortune pour accéder à des mines sur lesquelles les nains ne pourraient revendiquer aucun droit. Et Callow elle-même est réputée pauvre en métaux précieux : nous procurer une source de monnaie serait très utile. »
Le pire, c’était que ce n’était pas une mauvaise idée. Les dieux savaient que mon royaume avait besoin d’argent et de mines. Ce que je détestais le plus chez Akua, c’était son utilité quand elle s’y mettait — et elle s’y mettait tout le temps.
« À envisager pour l’avenir, dis-je. »
Elle m’observa attentivement.
« Il y a autre chose, remarqua-t-elle. »
« Quelqu’un a détruit une de mes villes l’an dernier, répliquai-je d’un ton glacial. »
« Et tu as donc des hordes de réfugiés à abriter, dit la Diaboliste, évitant avec tact le sujet. Ainsi qu’une myriade de bâtiments encore debout qui seront bientôt abandonnés pour de bon. »
Sans parler d’un trésor qui ne serait rien de plus qu’un fonds de guerre et un grenier à blé jusqu’à la fin de la dixième Croisade, ce qui signifiait qu’il n’y aurait pas d’argent pour les travaux de reconstruction dont le sud de Callow avait cruellement besoin. Hakram avait accompli des miracles pour vêtir et nourrir les réfugiés des villes de tentes, mais l’hiver allait rendre les choses pénibles. Les Bois déclinants étaient trop loin, et récupérer du bois en s’aventurant au-delà de leurs abords immédiats était d’une absurdité dangereuse. Je l’avais bien sûr vu venir, et nous avions fait des réserves de bois et de charbon pour les feux, mais elles ne tiendraient pas jusqu’à la fin de la saison froide. Quant au Grand Strycht, il n’était plus qu’un ensemble de très jolis quartiers de pierre perchés sur des collines et des plateaux, dont beaucoup tiendraient dans une porte. Il serait délicat de les faire passer sans les abîmer, bien sûr, mais pas impossible. Et même des ruines feraient d’excellents matériaux de construction, au pire. D’autres villes nous attendaient aussi. Je mènerais les drows à la surface et, jusqu’à ce que je puisse les installer là où je le voulais, il faudrait bien les loger quelque part. Mais tout n’avait pas à servir à ça.
C’était un peu ironique d’avoir attendu que la Voleuse disparaisse pour commencer à envisager de voler des villes.
« L’idée a du mérite, dit Akua. Et même si tu sembles désormais privilégier l’usage civil, il y a un autre aspect à considérer. Si tu peux prendre une forteresse… »
Je pourrais simplement la laisser en Arcadie pour plus tard, puis la faire surgir comme fortification de campagne pendant une guerre. Presque instantanément. Juniper oublierait peut-être de détester la Diaboliste jusqu’au plus profond de son être pendant quelques battements de cœur si elle apprenait ça.
« Pour l’instant, elles ne sont pas très fortifiées, dis-je. Je ne me ferais pas trop d’illusions. »
« Nous n’avons pas encore pénétré loin dans l’anneau intérieur, répondit-elle. Des occasions pourraient se présenter. »
Je ne le contestai pas. Si je pouvais mettre la main ne serait-ce que sur un fort, ce serait une mauvaise surprise à réserver à mes ennemis pour plus tard. Affronter le Roi Mort en bataille rangée serait un pari hasardeux, même avec toute la Grande Alliance mobilisée. Un coup de théâtre de ce genre pourrait faire pencher la balance. La première fois, du moins. Neshamah n’était pas le genre d’ennemi à tomber deux fois dans le même piège. Nous restâmes un moment silencieuses, tandis que la conversation s’éteignait et que l’atmosphère changeait. Je dus m’avouer que quelques jours ne suffiraient pas à m’habituer à la vue de la caverne qui s’étendait devant nous. Son immensité était stupéfiante. Elle avait la longueur et la largeur d’une province ; ses parois étaient si éloignées que même mes yeux peinaient à les distinguer. Mais c’était son plafond qui m’impressionnait à chaque fois. Irrégulier, il révélait que ce n’était pas une seule grotte, mais des centaines, creusées en un même lieu par des décennies de labeur acharné, sans doute. Je n’avais jamais rien vu d’aussi haut, à part la Tour elle-même, fruit de millénaires de folie praesienne transformée en édifice. Quel genre de peuple les anciens drows avaient-ils été, pour bâtir ça ?
Qu’est-ce qui les avait brisés à ce point, au point d’en faire une bande de rats fouillant leurs propres ruines ?
« Même Keter ne peut rivaliser avec son envergure, dit doucement Akua, le regard suivant le mien. Cela me semble approprié, j’imagine. La Couronne des Morts n’est qu’une porte vers le véritable royaume du Roi Mort, aussi impressionnante soit-elle. Ceci a dû être l’un des cœurs battants de leur empire. »
« Tu n’as pas une administration à faire tourner ? demandai-je. »
« Il faut évaluer ses subordonnés, répondit-elle. À ma demande, tu as confié beaucoup de pouvoir à Centon. Si cette créature se montre incapable de s’acquitter de ses fonctions sans ma supervision constante, il faudra la remplacer. »
Nous savions toutes les deux que, par là, elle voulait dire que Centon serait récolté et qu’un autre drow prendrait sa place. Pas tué : j’avais fixé des règles à ce sujet. Mais on pouvait prendre la Nuit sans tuer. La disgrâce devait probablement être plus douloureuse que la mort, d’ailleurs. Ivah détestait assurément parler des circonstances qui lui avaient valu ce nom. La Diaboliste avait le cœur froid, mais je n’en attendais pas moins d’elle. Le Praesien moyen faisait paraître les lézards chaleureux en comparaison, et Akua Sahelian était restée au sommet de cette meute pendant des années.
« Parfois, je me demande ce qu’il faut pour faire quelqu’un comme toi, dis-je. Mais je me rappelle tout ce que j’ai entendu sur ta mère, et je cesse de me poser la question. »
Ses lèvres se retroussèrent.
« Et qu’as-tu donc entendu, ma chère ? demanda-t-elle. »
« Noir la disait brillante, répondis-je. Il disait qu’elle avait réussi à survivre à l’ascension de Malicia tout en soutenant ses ennemis, et sans perdre beaucoup de son influence. Il se méfiait d’elle. »
« Voilà un éloge de poids, venant du Seigneur Charogne, remarqua Akua. Mère était une créature tout en nuances. »
« Tu as dû la haïr, dis-je. Cette histoire que tu m’as racontée à propos de ton amie… Aucun enfant ne devrait avoir à vivre ça. Pas même toi. »
« Je le suppose, murmura l’ombre. Mais pas de la façon dont tu l’entends. Vous autres — ton peuple — mêlez vos haines personnelles à vos actes d’une manière que l’on nous apprend à éviter. »
« Les Praesiens savent aussi garder rancune, Akua, dis-je. Se venger. Il y a toute une salle de têtes hurlantes dans la Tour qui en témoigne. »
« Je ne m’explique sans doute pas très bien, dit la Diaboliste. On m’a appris à traiter Akua Sahelian et l’héritière de Wolof comme deux personnes différentes. Je pouvais haïr et me venger en tant que première. La seconde devait n’être qu’une créature entièrement asservie à l’ambition. Ceux de mon peuple qui n’apprennent pas à séparer ces deux visages meurent jeunes. »
« Ça me dépasse, avouai-je. Je peux comprendre que la nécessité dicte tes actes. J’ai dévalé cette pente il y a des années. Mais tu ne peux pas faire comme si c’étaient deux personnes différentes, Akua. C’est toujours toi. Ce sont tes actes. Je n’ai pas combattu la Diaboliste tout en t’épargnant. Tout repose sur tes épaules, comme tout repose sur les miennes. »
« Peut-être qu’à Callow, c’est vrai, médit-elle. Mais dans les Terres désolées ? Il nous faut serrer la main de ceux qui ont tué les nôtres, poignardé nos prédécesseurs dans le dos, volé nos richesses et nos postes. Cette distinction est nécessaire, Catherine. Nous pouvons nous livrer à nos jeux les uns avec les autres, tant que cela reste un jeu. Nous y perdrions tous si ce voile était arraché. »
« Alors ne devriez-vous pas perdre ? dis-je. Perdre, je veux dire. Toute ta philosophie repose sur l’idée que le conflit engendre la force, mais je ne peux pas qualifier autrement que de fragile ce que tu décris. »
Elle rit doucement.
« Quel jugement sévère tu portes sur mon peuple, dit-elle. Appliqueras-tu la même exigence à tous les autres ? Les Ashuriens austères, qui étranglent les leurs avec une corde de règles et de hiérarchies. Les Procerans querelleurs, qui font la guerre à tout ce qui se trouve sous le soleil, poussés par une ambition insatiable. Et même les tiens, Catherine. Combien de rancunes serrant les dents Callow a-t-il poursuivies jusqu’à leur sombre dénouement ? »
« Aucun des autres ne blesse la Création en marchandant du pouvoir, dis-je. Ni ne verse des milliers et des milliers de vies dans des rituels. J’ai des comptes à régler avec mes ennemis, Akua, mais je sais ce qu’ils sont. Je connais leurs limites. »
« Alors le problème tient aux moyens, et non à la philosophie, dit la Diaboliste. Dans ce cas, pour trouver le plus grand monstre de tous, nul besoin de chercher plus loin que ton maître. Quelles limites le Seigneur Charogne s’impose-t-il ? »
« Lui aussi devra répondre de ses actes, dis-je doucement. De ce qu’il a fait et de ce qu’il pourrait encore faire. »
« Ah, sourit Akua. Ces paroles sont-elles celles de Catherine Foundling ou de la Reine Noire ? »
« C’est exactement ce que je dis, répondis-je. C’est la même personne. Voilà ce que signifie être responsable. »
« Et moi, je dis que tes décisions seront toujours des choix, dit la Diaboliste. Entre ce que veut la femme et ce qu’exige la reine. »
Je balayai la remarque d’un geste, lasse de cet argument. Sa logique ne tenait que parce qu’elle formait un cercle fermé.
« Mais puisque tu poses la question, reprit Akua en regardant la ville au loin, je méprisais ma mère. Pour ce qu’elle avait fait. Pour ce qu’elle voulait de moi. Mais c’était Tasia Sahelian qui était mon ennemie, et je l’ai admirée jusqu’au jour où elle a perdu. »
« Parce qu’elle était brillante, dis-je. »
« Parce qu’elle incarnait tout ce qu’on m’avait appris à désirer, médita-t-elle. Puissante, rusée, et tout à fait à la hauteur de notre Impératrice. »
« Jusqu’à ce qu’elle perde, dis-je. »
« J’ai rompu avec elle avant qu’elle ne m’entraîne dans sa chute, dit Akua. Mais je n’appellerais pas cela de la vengeance. Ce n’était pas une affaire entre nous, mais entre la Diaboliste et la Haute Dame de Wolof. »
« Et tu le regrettes ? demandai-je. De l’avoir abandonnée. »
Je ne savais pas vraiment ce que je cherchais, me dis-je. De l’humanité, peut-être. Une parcelle de quelqu’un qui serait plus que du fer des Terres désolées et de la vilenie. Mais qu’en aurais-je fait, si je l’avais trouvée ? On ne pouvait pas sauver quelqu’un comme Akua, et je ne voulais pas essayer. Cent mille âmes exigeaient le contraire. Le visage de l’ombre était lointain, perdu dans ses pensées.
« Oui, finit par dire la Diaboliste. C’est étrange. »
« Elle était beaucoup de choses, dis-je. Mais ta mère, elle l’était aussi. »
« C’est vrai, acquiesça Akua Sahelian. »
Ses lèvres se retroussèrent.
« J’aurais dû la tuer moi-même, de mère à fille. »