Chapitre 28
« Foundling ne réfléchit pas tant en dehors du cadre qu’elle ne vole le cadre pour en frapper ses adversaires jusqu’à ce qu’ils cessent de bouger. »
— Extrait de « Commentaire sur les guerres inciviles », par Juniper du clan de la Lune Rouge
Je m’accroupis et scrutai l’obscurité.
Je ne voyais pas où le tunnel rejoignait ceux que les sapeurs de Snatcher avaient creusés, mais il ne faisait aucun doute qu’il y débouchait : les murs n’avaient subi aucun assaut et je n’avais entendu aucune explosion. La Première Compagnie avait probablement surpris les Renards alors qu’ils étaient dispersés et préparaient leur propre attaque, décapitant leur commandement avant qu’ils puissent organiser une véritable résistance.
« Travail bâclé, remarqua Pickler, accroupie à côté de moi, mais ça tient. Juniper compense le manque de sapeurs par leur qualité. »
Le camp de la Première Compagnie — celui que mes propres légionnaires avaient monté — était désert. Les tentes et les paillasses étaient toujours en place, souvent lestées de pierres et de débris pour donner l’impression, de loin, qu’elles étaient occupées, mais pas une âme ne se trouvait parmi ces cailloux. Dès que j’avais aperçu la bannière de Juniper sur les murs, j’avais envoyé Robber rejoindre le reste de la Compagnie des Rats, puis j’avais suivi les traces qui partaient de l’arrière du camp. Elles menaient à l’entrée d’un tunnel fraîchement creusé, dissimulé derrière une colline toute proche. Voilà qui explique où les sapeurs de la Première Compagnie s’étaient terrés. Je soupirai et me forçai à me relever. L’excitation de la nuit commençait déjà à me rattraper, mais la liste sans cesse plus longue des problèmes à régler allait me tenir loin de ma paillasse pour un bon moment.
« Effondrez les tunnels, Lieutenant, dis-je enfin. Cette astuce ne marchera deux fois pour personne. »
Je détachai les protège-joues de mon casque, le posai et pris un instant pour remettre ma queue-de-cheval en ordre. La partie du heaume qui protégeait ma nuque ne cessait d’appuyer sur la lanière de cuir qui la maintenait, mais je ne m’en rendais généralement compte qu’une fois les combats terminés. Je devrais peut-être me faire couper les cheveux bientôt, songeai-je. Ils n’arrêtaient pas de me gêner et je n’avais plus le temps de démêler les nœuds avec mon vieux peigne cabossé, comme avant : tout était si emmêlé qu’on aurait pu s’en servir comme d’une corde. Ou d’un nœud coulant.
« Ce sera fait dans un quart de cloche, dit Pickler à voix basse. Un peu plus si vous voulez qu’on fasse ça dans les règles. »
« Dans les règles, c’est bien, grognai-je. Demande à Robber de faire pareil pour les tunnels qui mènent au camp de la Compagnie des Loups. Je ne vais pas laisser plusieurs issues à Juniper dans cette forteresse. »
Bien sûr, j’aurais pu utiliser les tunnels moi aussi. Mais maintenant que l’effet de surprise était perdu, elle n’aurait qu’à y jeter quelques fumigènes dès qu’elle nous apercevrait et à nous laisser nous asphyxier dans le noir avant de balayer les survivants. Enfin, ceux qui ramperaient encore. Ça ne changeait rien au fond. Je ne pensais pas qu’elle risquerait elle-même une attaque, puisqu’on pouvait lui faire subir la même chose, mais je n’allais pas tenter ma chance avec le Limier infernal. Snatcher l’avait visiblement fait, et où cela l’avait-il mené ? Je remontai la colline, contournai une flèche de pierre qui me semblait un peu trop instable à mon goût et m’autorisai à m’asseoir par terre après avoir vérifié qu’aucun serpent ne se cachait dans le buisson voisin.
Avant d’être fait prisonnier, Ratface m’avait appris que presque tout ce qui vivait dans les Terres désolées était soit venimeux, soit déterminé à vous dévorer le foie — et peut-être l’âme avec. Apparemment, chaque nouveau souverain de la Tour libérait dans la nature les expériences du Tyran précédent. L’idée me semblait épouvantable et, par conséquent, tout à fait conforme aux habitudes des gens de Praes. Je fermai les yeux et m’adossai au rocher, réconfortée par le fait que personne ne pouvait me voir, et donc aucun de mes soldats ne pouvait me surprendre complètement désemparée. Nauk avait quitté les fortifications de la Compagnie des Renards avant que Juniper ne s’en empare, et ignorait qu’elles avaient changé de mains lorsque Robber l’avait retrouvé. Je lui avais ordonné de conduire nos survivants dans les collines, à l’écart des deux camps déjà installés, dès qu’il aurait fini de piller les réserves de la Compagnie des Loups.
Il aurait été plus confortable de rester dans l’un des camps plutôt que de planter nos tentes en pleine nature, mais Juniper devait désormais avoir mis la main sur la baliste. J’ignorais sa portée, mais Snatcher avait cru qu’elle pouvait atteindre le camp de la Première Compagnie ; autrement dit, nous n’allions pas rester dans le coin. Se cacher ne nous avancerait pas à long terme : Juniper était toujours retranchée dans cette putain de forteresse, avec des pertes dérisoires et une fichue arme de siège à braquer sur ma compagnie si elle attaquait. Je n’avais pas retrouvé les prisonniers capturés lors de notre petite trahison de tout à l’heure, même si j’avais découvert les tentes où ils avaient été gardés. Mon effectif combattant restait donc inférieur à cinquante. Et près de la moitié, ce sont des sapeurs, qui ne valent rien au corps à corps.
Qu’avais-je que Juniper n’avait pas ? Elle avait plus d’hommes, une meilleure position et, puisqu’elle avait dû piller les réserves de Snatcher comme j’avais pillé celles d’Aisha, nous devions avoir à peu près autant de munitions. J’aurais davantage de charges de démolition, puisque la Compagnie des Loups avait un inventaire de siège, mais mes cadets devraient s’approcher pour les utiliser. Et je veux bien manger mon casque si elle n’a pas raflé toutes les arbalètes des soldats de la Compagnie des Renards. Mon plan, au début de la mêlée, était d’une élégance rare : trahir Morok au profit d’Aisha, trahir Aisha au profit de Snatcher, puis trahir Snatcher pour utiliser ses fortifications contre Juniper. Mais dès que la Compagnie des Loups s’était retournée contre moi, tout était parti en fumée. J’étais sur la défensive depuis, et au moment même où je croyais reprendre un semblant de contrôle, le Limier infernal avait tout bouleversé en anéantissant la Compagnie des Renards d’un seul coup fulgurant.
Par les dieux, j’étais épuisée. Épuisée et à court d’idées pour contrer une capitaine qui, il devenait évident, maîtrisait mieux que moi les tactiques de la Légion. Ça n’aurait vraiment pas dû me surprendre. Juniper avait passé des années à l’École de guerre et était la fille de l’un des généraux les plus doués de l’Empire. Et pourtant, au fond de moi, je m’étais tout de même attendue à ce que les choses tournent à mon avantage. C’était arrivé à Laure, lorsque mon meurtre s’était transformé en apprentissage auprès de Noir, puis de nouveau à Summerholm, quand mon fiasco avec l’Épéiste Solitaire était devenu un désastre que j’avais mieux que quiconque su exploiter. Je savais gérer le chaos : encaisser les coups et suivre le mouvement était une compétence que j’avais perfectionnée au fil des années dans la Fosse, et elle m’avait bien servi quand tout dérapait.
La dure vérité, c’était qu’en cet instant, mon sac à malices était vide. Rien de ce que j’avais appris par moi-même ne me servait, et qu’est-ce que Noir m’avait enseigné depuis que j’étais devenue l’Écuyer ? Beaucoup d’histoire, quelques généralités et les rudiments de l’escrime. Mon Nom était un petit garnement récalcitrant et, même s’il avait coopéré, je savais à peine m’en servir. Je fermai les yeux et me forçai à ne penser à rien, laissant la fraîche brise nocturne me caresser le visage. C’était ce qui se rapprochait le plus d’un vrai repos sans m’assoupir, et j’étais trop agitée pour dormir. Je ne savais pas combien de temps s’écoula tandis que je dérivais, mais j’entendis finalement quelqu’un gravir la colline par le même chemin que moi. J’ouvris les yeux sans prendre la peine de me relever. Hakram finit par me trouver et haussa un sourcil imberbe en me voyant étalée là sans même feindre la dignité.
« Tu fais une pause ? demanda-t-il.
— C’est ma pose de réflexion, mentis-je. »
Le grand orque renifla, puis s’assit à côté de moi.
« Quelque chose d’urgent ? murmurai-je.
— Pas pour l’instant, grommela-t-il. La Première Compagnie ne bouge pas et Pickler termine avec les tunnels. Tu devrais bientôt convoquer les officiers. »
« Et leur dire quoi ? raillai-je. Que je n’ai aucune idée de la façon de nous tirer de ce pétrin ? »
Le fait que nous ne nous regardions pas m’aidait. Je n’étais pas sûre d’avoir réussi à l’admettre si nous avions été face à face. J’aimais bien Hakram, probablement plus que tous mes autres officiers. Sa stabilité m’apaisait, et même en dehors des jeux, sa compagnie était agréable.
« Personne n’attend de toi des miracles, Callow, dit-il enfin. Tu nous as déjà menés bien plus loin que n’importe qui d’autre. »
« C’est aussi moi qui ai mis la Compagnie des Rats dans ce pétrin, répliquai-je avec amertume. Pickler avait raison. Si je foire, vos carrières en pâtiront, tout ça parce que je me croyais meilleure que je ne le suis. »
Ça me soulagea étrangement de le dire à voix haute. Je n’avais pas vraiment compris à quel point mettre le score de la Compagnie des Rats dans le rouge allait nuire au classement de mes cadets au sein des Légions. Pourtant, j’étais assez honnête avec moi-même pour reconnaître que, même si je l’avais compris, j’aurais quand même pris le même risque.
« Tu connaissais les risques, gronda mon sergent. Et tu as quand même tenté ta chance. Pourquoi ? »
Le ton de l’orc n’avait rien d’accusateur. À l’évidence, il était sincèrement curieux. Il me faisait pleinement confiance : il était certain que j’avais eu une bonne raison d’agir ainsi.
« Si on gagne, je prendrai le commandement de la Quinzième Légion, avouai-je à voix basse. »
Il ne fit pas remarquer qu’il n’existait actuellement aucune Quinzième Légion, ni même de Quatorzième. Je lui en fus reconnaissante : les détails restaient flous pour moi aussi, et je n’avais pas envie de les expliquer.
« Et si tu perds ? demanda plutôt Hakram.
— L’Héritière l’obtient, répondis-je. Elle m’a manipulée à la Tour. Elle a appelé ça un pari, alors que c’était le marché le plus déséquilibré que j’aie jamais entendu — et j’ai vécu sous le règne du gouverneur Mazus, ce putain de salaud. »
« C’est comme ça qu’ils s’y prennent, Callow, souffla lentement l’orc. Ils te laissent une porte de sortie pour sauver les apparences, puis resserrent l’étau. Ensuite, ils sourient et demandent en quoi c’est leur faute : tu avais un moyen de gagner, mais tu as échoué. »
Sa voix était empreinte d’amertume, d’une vieille colère qui ne le gouvernait peut-être pas, mais ne s’éloignait jamais beaucoup de la surface. Je comprenais ce sentiment.
« Tu as déjà voulu changer le monde, Hakram ? »
Il rit doucement. « Le monde change sans cesse, Callow. On pousse le rocher jusqu’en haut de la montagne, il dévale l’autre versant, et on recommence. Avec un peu de chance, il n’écrase rien qui nous soit cher en redescendant. »
« Et c’est tout ce qu’on peut espérer ? grimaçai-je. Ne pas se faire écraser ? »
« Pour les gens comme moi ? gronda Hakram. Ouais. C’est tout. Mais toi, tu n’es pas comme moi, Callow. Pour une raison ou une autre, tu crois pouvoir réparer ce gâchis. Je ne sais pas si tu y arriveras. Bon sang, je ne sais même pas si quelqu’un le peut. » Je le sentis sourire sans le voir. « Mais j’aimerais te voir essayer. »
Il se releva et me tendit la main.
« Alors lève-toi, Callow, et remets-toi à manigancer. On n’est pas encore hors-jeu, et je serai damné si on ne sort pas d’ici en laissant derrière nous un sacré carnage. »
Je plongeai les yeux dans ceux, sombres, de l’orc et sentis une pointe de culpabilité me transpercer le ventre. Il avait été plus facile de considérer les légionnaires que je voulais commander comme des outils avant de les connaître. Je saisis sa main et le laissai me relever.
« Catherine, dis-je enfin. Appelle-moi Catherine. »
Nous redescendîmes la colline et je me remis dans le bain. Je convoquai une réunion dès que je trouvai un messager, mais cette fois, je ne me limitai pas aux officiers supérieurs. Nous étions peu nombreux, et de toute façon, mon propre sergent avait assisté à toutes les réunions jusque-là. Le sergent de Kilian avait été fait prisonnier avec Ratface, mais l’ancienne capitaine avait encore à ses côtés sa propre adjointe, une orque trapue nommée Tordis. Jusqu’ici, elle était restée silencieuse, ses yeux brun-rouge passant d’un lieutenant à l’autre tandis qu’ils achevaient leurs rapports.
« On a organisé des tours de garde réduits de moitié, puisque le Limier infernal ne devrait plus bouger cette nuit, conclut Nauk dans un grognement. Le camp n’est pas fortifié, mais avec notre position, ils auront du mal à nous surprendre. »
Nilin avait l’air épuisé, remarquai-je. Ses paupières s’alourdissaient toutes les quelques secondes et je l’avais déjà vu se pincer le poignet à deux reprises. Pickler et Kilian semblaient en meilleur état, même s’il était difficile d’en juger avec la gobeline. Quant au principal acolyte de la lieutenante sapeuse, il mâchonnait quelque chose depuis le début des rapports, ce que j’interprétai comme un signe qu’il allait très bien.
« Nous ne ferons rien non plus avant le lever du soleil, leur dis-je. Faites reposer vos cadets autant que possible ; la suite s’annonce rude. Cela dit, Robber, par les Cieux en pleurs, qu’est-ce que tu manges ? »
Le petit gobelin avala bruyamment.
« De la chèvre, répondit-il. Celle qu’on a chassée. La Première Compagnie l’a rôtie et a laissé quelques restes en partant. »
Je haussai un sourcil, mais n’ajoutai rien. Nous n’aurions pas de problème de rations : nous avions pris celles de Morok et d’Aisha, nous en avions donc assez pour au moins quatre jours de plus. Et même davantage, en fait, puisque nous n’étions pas au complet. J’avais songé à essayer d’affamer Juniper dans ses fortifications, puisqu’il n’y avait aucune limite de temps à cette mêlée, mais nous serions arrivés à un point de rupture bien avant. Il n’était pas nécessaire de chasser davantage, même si de la viande fraîche pourrait remonter le moral si j’en avais le temps. Tiens. De la viande fraîche.
« Tu es un petit salopard de génie, Robber, lui dis-je.
— L’une des vérités fondamentales de la Création, approuva-t-il sans hésiter. »
Je fis fi de son air triomphant. « Dès l’aube, nous enverrons des groupes de chasse, annonçai-je à mes officiers. Autant que possible. »
Pickler me dévisagea comme si une deuxième tête m’avait poussé.
« Puis-je vous demander pourquoi, Capitaine ? dit-elle avec hésitation.
— Je vais abattre quelques arbres pour fabriquer des chariots. » Je crispai les doigts, puis les relâchai.
À la cloche de midi, le lendemain, trois chèvres, une antilope en assez mauvais état et ce qui ressemblait à un lapin cornu étaient étendus devant moi. Attendez, est-ce qu’il avait aussi des crocs ? Pourquoi… Non, peu importe. Chercher à comprendre pourquoi un Empereur de l’Effroi avait créé une race de lapins carnivores ne m’apporterait qu’une migraine carabinée. La bête ne me servirait de toute façon à rien, même si je supposais que c’était ma faute de ne pas avoir été plus précise.
« J’ignore où ça nous mène, annonça joyeusement Robber, mais le fait que la première étape consiste à massacrer la faune locale me remplit d’un immense espoir. Chef. »
Comme on pouvait s’y attendre, les compliments avaient rapidement monté à la tête de Robber. La majeure partie de mon escouade de sapeurs se tenait au soleil, contemplant la rangée de cadavres avec une perplexité polie. Du coin de l’œil, j’avais vu Pickler ouvrir la bouche puis la refermer sans rien dire à plusieurs reprises.
« Une des chèvres, d’abord, marmonnai-je. »
Je m’agenouillai près du cadavre le plus proche et fermai les yeux, tendant la main vers mon Nom. Il me semblait encore lointain, mais moins qu’autrefois : ces dernières semaines avaient commencé à réparer le pont que j’avais endommagé, une décision moralement douteuse après l’autre. C’était différent de puiser dans l’un de mes aspects, de laisser le pouvoir me traverser et de le canaliser à ma guise. Je m’immergeais dans mon Rôle, cherchant ces profondeurs glacées que je n’avais touchées que deux fois auparavant. Rien ne se passa d’abord, puis je le sentis. Ce poids immense qui pesait contre moi, ce froid étranger à la Création qui, malgré tout, ne me semblait pas contre nature. Je souris et sentis une pointe aiguë dans la paume, comme si une aiguille m’avait piquée. Le froid se répandit dans le cadavre de la chèvre. Je me relevai et, un battement de cœur plus tard, la chèvre aussi. Je tirai sur un fil et sa tête se tourna vers moi. Un nouvel effort de volonté, et elle fit un pas en avant, puis en arrière.
« De la nécromancie, remarqua Pickler après un instant de surprise. Je ne savais pas que tu étais mage. »
« Je ne le suis pas, avouai-je. C’est une histoire de Nom, je ne comprends pas vraiment comment ça marche. »
La lieutenante gobeline avait l’air franchement dubitative, mais réussit à rassembler son courage. « Donc, nous avons maintenant une chèvre. C’est… un progrès ? »
« Tu vas la découper, lui dis-je. Et y fourrer des munitions. »
Un silence s’installa, bientôt brisé par le rire convulsif de Robber.
« Oh, dieux, haleta-t-il. Juniper a une forteresse et notre réponse, c’est des chèvres kamikazes. »
« Je ne suis pas sûre que ce soit tout à fait exact, fronçai-je les sourcils. Je veux dire, elles sont déjà mortes. »
Un nouvel éclat de rire. « Des chèvres mortes-vivantes kamikazes, rectifia-t-il, à bout de souffle. Toutes mes excuses, Capitaine. Pour être honnête, je me fiche désormais qu’on perde cette épreuve. On a déjà gagné à tous les niveaux qui comptent. »
Je décidai que lui répondre ne ferait que l’encourager. Je me tournai vers Pickler, qui semblait hésiter entre l’horreur et l’admiration. J’avais le pressentiment que ce ne serait pas la dernière fois, au cours de ma carrière, qu’un subordonné me regarderait ainsi.
« Je veux que la première soit assez chargée pour traverser la palissade sans difficulté, dis-je à la lieutenante. »
Pickler se racla la gorge. « Percer la première enceinte ne servira à rien si toute la Première Compagnie est alignée derrière. Nous resterons en infériorité numérique et dépassés sur le plan tactique. »
« Nous n’allons pas les combattre, Lieutenant, grognai-je. La seule chose que nous ayons pour nous, c’est une quantité absurde de munitions et la capacité de fabriquer des porteurs jetables. J’ai l’intention d’en tirer le maximum. »
Elle hocha la tête, incertaine, mais sans discuter.
« Il faudra quand même mettre un mage à portée pour faire exploser les… chèvres, me rappela-t-elle. »
Elle dut faire un effort visible pour prononcer le dernier mot.
« J’escorterai Kilian sur le champ de bataille, répondis-je. Il me faut moi-même une ligne de vue dégagée pour viser avec précision — Robber, arrête de la tripoter, par tous les dieux ! »
Je sentais les doigts du gobelin palper le cuir du cadavre, ce qui ajoutait une couche de malaise à une situation déjà sinistre. Le sergent me lança un sourire impénitent.
« Puis-je donner un nom aux chèvres, Chef ? demanda-t-il.
— Refusé, répondis-je sans la moindre hésitation. »
« La Vengeance de Morok et moi sommes très déçus de votre décision, Capitaine, m’annonça-t-il en caressant la tête de la chèvre d’un geste réconfortant.
— La Vengeance de Morok ? répétai-je, regrettant déjà mon intonation interrogative avant même d’avoir achevé ma phrase.
— C’est la plus laide et la moins impressionnante des trois, expliqua gaiement Robber. »
Je devais vraiment examiner de plus près le règlement de la Légion. C’était une institution du Mal ; il devait bien y avoir une faille dans les statuts qui autorisait à étrangler les subalternes irritants.
« Eh bien, il n’a pas tort, marmonna un autre gobelin.
— Oh, on peut en faire une autre en référence à Bishara, ajouta un troisième avec enthousiasme. Quelque chose comme “Aisha-n’en serait pas là”. »
La réunion dégénéra rapidement : mes sapeurs rivalisèrent d’absurdité pour baptiser nos armes secrètes.
« Pickler, dis-je d’un ton plat en me tournant vers la lieutenante, qui avait l’air embarrassée et regardait la folie se répandre parmi ses cadets. Je m’attends à ce que tu trouves un châtiment vraiment cruel pour celui qui a fait ce jeu de mots. »
Sans me retourner, je m’éloignai en me massant l’arête du nez, ignorant pour ma santé mentale le cri indigné : « On ne va pas l’appeler “l’ex de Ratface”, il n’est même pas là pour l’entendre ! » Des sapeurs. Tous fous, jusqu’au dernier.
En gardant ma dixième compagnie en formation tortue de fortune, nous ne pouvions avancer que lentement, mais c’était nécessaire : je ne voulais pas que les soldats sur le mur voient notre atout maître avant qu’il ne soit trop tard pour réagir.
« Ça arrive, siffla Kilian, une pointe de peur dans la voix. »
Je sortis la tête de derrière les boucliers et vis aussitôt la pierre fendre le ciel limpide de l’après-midi. La Première Compagnie avait tiré trop loin : elle ne risquait pas de nous atteindre et s’écrasa sur la colline derrière ma dixième compagnie. Le geyser de sable et de pierres provoqué par l’impact montrait toutefois clairement que personne ne se relèverait si Juniper visait juste.
« Accélérez, cadets, ordonnai-je. »
À première vue, Juniper avait installé deux rangs sur la palissade que Snatcher lui avait gentiment construite. Cela aurait été moins préoccupant si, même d’où je me tenais, je n’avais pas aperçu les arbalètes aux mains des cadets. Le Limier infernal aurait facilement pu placer deux fois plus de légionnaires derrière le mur ; elle essayait donc probablement de m’appâter pour que je lance l’assaut. Si j’avais vraiment été aussi désespérée qu’elle le croyait, son piège aurait peut-être même fonctionné.
« Encore trente pieds, puis on se disperse, dis-je aux légionnaires à voix basse. »
Quelques-uns d’entre nous se feraient sans doute toucher par des carreaux d’arbalète — nous étions déjà à portée, en fait, mais les munitions limitées avaient probablement poussé Juniper à ordonner à ses soldats d’attendre d’être sûrs de faire mouche —, mais entre ça et continuer à leur offrir une belle cible pour la baliste, il n’y avait pas à hésiter.
« Même un coup qui ne fait qu’effleurer la cible suffira à la faire exploser, rappelai-je à Kilian dans un murmure. La charge de démolition seule aurait fait l’affaire, mais ils ont ajouté quelques éclateurs, au cas où. »
Les sapeurs avaient passé un bon moment à bricoler les munitions après avoir découpé le cadavre. J’étais devenue un peu curieuse de voir ce que donnerait la Vengeance de Morok dans son ultime feu d’artifice.
« Encore dix pieds, avertis-je mes cadets après avoir jeté un œil par-dessus les boucliers. »
Je comptai silencieusement mes respirations, jetant de temps en temps un regard à Kilian pour vérifier que la baliste n’allait pas nous rendre insignifiants. Le visage de la rouquine restait calme en apparence, mais ses doigts serraient la poignée de son épée si fort que ses jointures en blanchissaient ; son véritable état d’esprit ne faisait aucun doute.
« À mon signal, dispersez-vous, murmurai-je. »
Mes légionnaires s’égaillèrent aussitôt, laissant Kilian et moi à côté d’un mort-vivant déjà en mouvement. La mage se mit sans tarder à réciter son incantation tandis que je poussais la chèvre à accélérer ; elle franchit en un instant les derniers douze pieds qui la séparaient de la palissade. Un cri d’alarme s’éleva derrière celle-ci, mais trop tard, beaucoup trop tard : la boule de feu jaillit de la main tendue de Kilian. Elle effleura le flanc de la créature animée, et cela suffit. Un éclair jaillit, puis le tonnerre gronda ; l’explosion pulvérisa un pan de palissade d’au moins dix pieds de large. La lieutenante rousse et moi détalâmes sans perdre une seconde, même si une partie de moi voulait s’arrêter pour contempler le spectacle. Nous ne nous arrêtâmes pas avant d’être bien à l’abri derrière une autre colline. Je me laissai tomber au sol, repris mon souffle et comptai rapidement les présents. Aucun de mes cadets n’avait été touché, apparemment. Quelle chance.
« L’explosion n’aurait pas dû être aussi puissante, parvins-je à dire, haletante. Ni aussi violente.
— C’est à cause du Nom, je crois, haleta Kilian. Les munitions relèvent de l’alchimie ; elles peuvent puiser dans d’autres sources de pouvoir. »
Je fermai les yeux. Mon atout maître était donc plus efficace que prévu. Je pouvais faire avec.
« Envoie un messager à Nauk, dis-je à la lieutenante. On passe tout de suite à la deuxième phase. »